La nuit, sur la route nationale n°5, rien ne va

C’est bien ma chance ! Moi qui avais pris l’habitude, quand je voyage sur nos routes, de me tenir le plus loin possible de l’avant du véhicule ! Si je veux partir ce soir, je n’ai pas le choix : cette place à côté du conducteur est la dernière disponible dans cet autocar qui doit rallier Bafoussam, ville située à environ 260 kilomètres de route au nord de Douala. Et pour ne rien arranger, le passager assis à côté de moi est un bonhomme, massif, haut et large comme un bulldozer. Il doit culminer à mètre quatre-vingt-dix et faire les cent dix kilogrammes sur la balance. Les six heures de route qui m’attendent vont être inconfortables. Et dans ces conditions, dormir est inenvisageable.

Capture d’écran Google Maps

0h00. Nous nous mettons en route. Cette vue en hauteur et aux premières loges de la route, que je recherchais il y a quelques années, désormais me rebute. Nous traversons Douala à vitesse modérée, nous dirigeant vers sa sortie ouest. Douala, cet endroit qui ne dort jamais. Aux lieux-dits Axe-lourd Bépanda et Rond-point Deido, des vendeurs à la sauvette de vêtements, les comptoirs d’omelettes et les moto-taxis pullulent, malgré l’heure tardive. Peu après, nous avalons le kilomètre que représente le pont qui enjambe le fleuve Wouri, lequel scinde la ville en deux parties. Puis, nous arrivons à Bonabéri.

Déluge et zénitude

Cette partie de la ville a toujours eu la réputation de disposer d’un microclimat à part et cette nuit, cela se vérifie. Bien que nous soyons en décembre, c’est-à-dire en pleine saison sèche, nous y sommes accueillis par une pluie diluvienne. J’ai beau écarquiller les yeux et ensuite les plisser, je n’y vois que dalle ! Où est la chaussée ? Comment avance ce véhicule sans risquer une sortie de route ? Il est vrai que le conducteur a réduit sa vitesse (nous roulons à quinze ou vingt kilomètres à l’heure). Je n’en demeure pas moins inquiet car les bourrasques masquent complètement la route, dont je ne vois plus les limites latérales.

Pour ne rien arranger, de la buée se met à se former sur les vitres et le pare-brise, dégradant la visibilité. Et l’autocar qui continue d’avancer, comme si de rien n’était. Je ne suis pas tranquille, je jette de temps à autres des coups d’œil vers le chauffeur. Qui reste étonnamment très tranquille face à ce tumulte.

Tant bien que mal, nous sortons de Bonabéri, et de Douala du même coup. La pluie cesse comme par enchantement. Décidément, cette histoire de microclimat… Nous nous enfonçons dans la nuit et dans le département du Moungo, que nous prendrons deux heures et demie à traverser. Pour aboutir sur la région de l’Ouest et ses collines, que nous gravirons pendant deux ou trois heures supplémentaires.

La N5, un côté du Triangle de la mort

Au Cameroun, la route nationale n°5 est le tronçon routier qui part du village de Békoko, près de la frontière entre les départements du Wouri (dans laquelle se situe Douala) et du Moungo. Son point d’arrivée est Bandjoun, un village limitrophe de Bafoussam, la troisième ville du pays. Sa longueur est d’environ 220 kilomètres et elle traverse les villes emblématiques de Nkongsamba et de Bafang. Cette route l’une des trois qui constituent le funeste Triangle de la mort (avec les axes Bafoussam-Yaoundé et Yaoundé-Douala), reconnu pour son caractère accidentogène. C’est peu de dire que lorsque l’on s’y engage, c’est avec une réelle peur au ventre. Assis où je suis, j’aurai tout le loisir d’en mesurer les raisons. Qui se résument en trois points : le mauvais état de la route, l’imprudence des conducteurs et la vétusté des véhicules.

Commençons par l’état de la route. C’est simple : aucun kilomètre de cette route, pris isolément, n’est en bon état. On va de la petite irrégularité sur la chaussée jusqu’au trou dans lequel les roues s’enfoncent. Des trous qui représentent un danger qui a souvent causé des accidents quand les conducteurs sont obligés de les éviter à une vitesse élevée. Le mobilier routier est quasiment absent. Les panneaux de signalisation manquent souvent et les glissières de sécurité, quand elles existent, sont défoncées.

Dans beaucoup de cas, le problème se situe entre le siège du conducteur et le volant…

Un élément qui est d’une aide inestimable lorsqu’on conduit, notamment dans la nuit, est le marquage des limites de la chaussée. Les lignes blanches latérales brillent par leur absence. Idem pour le marquage central. À moins d’avoir une vision parfaite, il est difficile de savoir où on se situe sur la chaussée, qui, en l’absence de démarcations visibles, se confond bien souvent avec l’accotement. Les parties où le bitume est inexistant se multiplient presque à vue d’œil. Soumettant à rude épreuve hommes et mécaniques.

Mais ne négligeons pas le facteur humain ! Parce dans beaucoup de cas, le problème se situe entre le siège du conducteur et le volant. Et la place que j’occupe dans cet autocar qui file dans la nuit me permet d’observer le comportement aberrant de trop nombreux véhicules : la vitesse élevée malgré l’état calamiteux de la route, les dépassements effectués au petit bonheur la chance, les arrêts intempestifs, les stationnements dangereux et j’en passe.

A l’observation, l’essentiel du trafic nocturne est constitué d’autocars comme celui dans lequel je suis et de camions. C’est-à-dire des engins roulants supposément pilotés par des professionnels de la route. Mais leur attitude interroge. Pourquoi prendre autant de risque ? Il est vrai que le métier est exigeant, mais est-ce que les personnes et les marchandises mises en jeu en valent la chandelle ? Je suis à la fois consterné par le comportement de ces chauffeurs et admiratif du courage qu’ils ont à arpenter quotidiennement ces routes sur lesquelles ils risquent leur vie et celle des autres à la moindre imprudence.

Le matériel roulant dépassé

Il m’arrive parfois, quand je vois certaines guimbardes, de me demander comment il est possible que de telles choses puissent rouler sur nos routes en toute quiétude. Et cette nuit, sur cet axe dit lourd, je m’interroge : le contrôle technique des véhicules, systématisé depuis quelques années, n’oublie-t-il pas un élément important pour la sécurité routière, c’est-à-dire les feux et les phares ?

Par exemple : les feux de gabarit et les gyrophares. Leur absence pose un problème : sur cette route obscure, ces phares qui se rapprochent au loin, sont-ils ceux d’une voiture, d’un autocar, d’un camion ou d’une semi-remorque ? Aucune réponse. Car en dehors des phares, aucune autre signature lumineuse ne donne d’indication supplémentaire sur la taille du véhicule qui arrive en face. Le problème n’est pas différent quand on suit certains véhicules, qui n’ont aucun feu arrière. L’autre constat sur cette route est que l’utilisation du clignotant semble être proscrit. Peut-être parce qu’il est inexistant.

***

A l‘aube, l’autocar me dépose à ma destination. Il lui reste encore une quinzaine de minutes de trajet jusqu’à son terminus. Je le regarde s’éloigner. Lui non plus n’est pas au meilleur de sa forme. Au vu de son état, il a connu des jours meilleurs. En fin de compte, a-t-on un autre choix que celui d’emprunter ces agglomérats de ferraille roulants pour sillonner ces routes cabossées en croisant des s’en-fout-la-mort ? Non, pas vraiment. Le soulagement, ce matin, outre d’être arrivé à bon port, est de n’avoir pas croisé de tôle froissée parquée en bordure de route. Soulagement de courte durée, il faut le dire. Je ne suis ici que pour quelques heures. Dans l’après-midi, je refais ce trajet, dans le sens inverse…

Photo : René Nkowa

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