Un restaurateur de coeur

Olivier Owona

 

J’ai rencontré Olivier Owona à Yaoundé, lors de la semaine de stage à laquelle étaient conviés quelques membres de la plateforme Mondoblog. Il est le responsable de la cantine de l’ESSTIC (École Supérieure des Sciences et Techniques de l’Information et de la Communication), établissement dont nous empruntions pour quelques jours les locaux. Je l’avais remarqué dès notre premier déjeuner dans sa cantine, car il s’était dès ce moment là personnellement montré aux petits soins avec notre groupe. Je me rappelle de sa première intervention auprès de nous: il était venu pour tout d’abord s’excuser du retard pris dans le service car il avait été informé un peu tard de ce qu’il devait préparer un déjeuner spécialement pour un groupe (ce qui ne doit pas souvent arriver) et ensuite pour nous demander notre appréciation sur la nourriture. Je ne suis en général pas très compliqué question bouffe, mais je peux avouer que je me suis bien régalé de ce qu’il nous mitonnait. Alors, lorsque pour un travail pratique, il nous a été demandé de nous entretenir de son métier avec une personne prise au hasard, il a été le premier à qui j’ai pensé. Il s’est montré très ravi de cela et a accepté de bon coeur de me raconter son histoire.

 

 

Cuisinier, une vocation incomprise

Olivier Owona est né à Douala, la capitale économique du Cameroun. Il y grandit et y fait toutes ses études. Il explique que dès le départ, il a su que ce serait derrière les fourneaux qu’il trouverait son bonheur. Malheureusement, son père (et pour ainsi dire, toute sa famille) est contre ce projet assez farfelu et tente de l’en dissuader. Dans les moeurs locales, l’homme n’a pas sa place dans la cuisine. Les fours, les marmites, le feu sont une affaire de femmes. C’est la raison pour laquelle il s’astreint à obtenir un diplôme dans le Bâtiment. Mais comme il le dit lui-même « je me sentais étranger à cette matière, je n’aimais pas ça! Chaque jour qui passait me confortait dans la certitude que je n’étais pas dans mon élément ». Après cela, il a trouvé du travail dans une entreprise de transit où il occupait un bon poste, profitait d’une confortable rémunération et d’avantages divers. Il avoue qu’à ce moment là, il avait quelque peu mis son rêve aux oubliettes. Mais ce qu’il ne savait pas, c’est qu’un un terrible évènement allait remettre ce rêve au goût du jour.

 

Arx tarpeia Capitoli proxima

Cette expression latine (qui se traduit: la roche tarpéienne est proche du Capitole et qui signifie qu’après les honneurs, la déchéance peut venir rapidement) s’applique parfaitement à la situation dans laquelle s’est soudainement retrouvé Olivier Owona. En un funeste jour du mois d’août 2008, il est victime d’un accident de la circulation au volant de sa voiture. Cet évènement va marquer un tournant dans sa vie. Il se rappelle: « pendant que j’étais en train de demander ce que ma voiture était devenue, une infirmière m’a dit ‘monsieur, préoccupez-vous plutôt l’état dans lequel vous vous trouvez, au lieu de vous inquiéter pour votre voiture' ». Il avait la hanche presqu’entièrement broyée et a alors dû subir une lourde hospitalisation et une longue convalescence. Il confie que sa « situation était presque désespérée et qu’on [le] soignait juste parce qu’on ne peut laisser un être humain mourir sans rien faire ». Pendant ce temps, il perd son travail et tous ses « amis » avec lesquels il avait l’habitude de bourlinguer disparaissent les uns après les autres. Il se retrouve seul, avec Dieu et lui fait cette prière: « Seigneur, on dit que tu existes. Si c’est vrai, sors-moi de ce lit. Et si tu le fais, je promets de ne suivre que ton chemin pendant le restant de mes jours ». C’est traumatisé qu’il quitte la ville de Douala pour s’établir au domicile de sa mère à Yaoundé, où il fera toute sa convalescence.

 

La passion pour se reconstruire

« Refaire sa vie et repartir de zéro, ce n’est jamais facile. Mais pour moi, cela a été un parcours initiatique, car ça m’a permis de reconsidérer la vie. C’était quand même pénible de se rendre compte que je dépendais à nouveau de ma mère. Elle avait recommencé à me donner de l’argent de poche, comme si j’étais redevenu un gamin ». La pauvre dame n’était pas au bout de ses peines, car c’est encore elle qui dût subir le rallumage des turbines d’Olivier, car celui-ci avait décidé de repartir dans ce que toute la famille avait considéré comme étant des lubies des années auparavant. Mais cette fois-là, il était bien décidé à faire le cuisinier. Il avait toutefois une crainte: celle que ses éventuels clients n’apprécient pas sa cuisine. Sa mère lui fournit alors un capital de 10 000 F CFA et une marmite. Mais il s’avère à la longue qu’elle se sacrifiera bien plus, car son fils utilisera ses autres marmites, ses couverts, ses bonbonnes de gaz et son bois de chauffage. Ce qui provoquait le courroux de la dame, d’autant plus qu’elle était manifestement mécontente que son Olivier en soit réduit à faire ce travail de femmes.

Avec ce petit pécule, il s’achète quelques poulets, du plantain mûr et des condiments. Il prépare le tout et s’en va le proposer dans des bureaux administratifs comme il n’en maque pas à Yaoundé. En deux heures, il écoule ce premier stock. Il ressent alors un véritable bonheur qui est démultiplié quand très tôt le lendemain, il reçoit des appels sur son mobile de clients de la veille satisfaits et qui lui demandent à quelle heure de la journée est ce qu’il reviendrait. Ses craintes s’envolent à ce moment là. Il fait la tournée des bureaux pendant quelques temps encore, puis sa cousine lui propose d’occuper un coin vide de son kiosque à journaux afin de se stabiliser dans la pratique de son activité. Ce qu’il accepte. « Cette cousine a tout fait pour moi. Elle est la personne que Dieu avait mise sur mon chemin pour me soutenir pendant les moments difficiles que j’ai traversés. J’ai un grand four  en cuisine et c’est elle qui me l’a offert quand elle a constaté les méthodes archaïques dont je me servais pour griller le poulet ». C’est bien plus tard qu’il se retrouve responsable du restaurant de l’ESSTIC.

 

« Un métier gratifiant »

« Vous savez, je suis un homme très heureux car je vis de ce que j’ai toujours désiré faire […] et c’est un métier très gratifiant, surtout en milieu estudiantin, car je nourris l’avenir de mon pays, j’apporte de ce fait ma participation au progrès du Cameroun […] Mon plus grand souci est celui-ci: qu’aucun de ceux qui mangent dans mon restaurant ne revienne se plaindre d’avoir été rendu malade par ma nourriture. C’est mon défi de tous les jours et je me satisfais de ce que depuis que je suis ici à l’ESSTIC, par la grâce de Dieu, aucun étudiant ne soit revenu reprocher quelque chose à ma cuisine. J’aime aussi observer la façon dont les gens mangent mes repas (il jette un coup d’oeil au plat de spaghettis que Ziad Maalouf avait juste entamé, puis laissé à l’abandon). Ca par exemple, je n’aime pas voir (je m’empresse de lui expliquer que Ziad est parti très pressé) […] La qualité de mon travail m’ouvre certaines portes. Je vais citer un exemple: il y a quelques jours, une réception a été organisée à l’occasion de la visite de Monsieur Hervé Bourges (le premier directeur de l’ESSTIC, ndlr). Bien qu’ayant été mis au courant à la dernière minute, je me suis démené pour pouvoir faire un repas que tout le monde a apprécié. A la fin, j’ai même reçu des félicitations que m’a personnellement adressé le Directeur de l’ESSTIC. Grâce aussi à ce travail, j’ai pu me voir attribuer un stand lors du récent comice agropastoral« .

 

Des ambitions (dé)mesurées

Le regard qu’Olivier porte sur le restaurant dont il a actuellement la responsabilité n’est nullement satisfait. Il explique qu’à son arrivée il y a quelques mois, les locaux étaient délabrés. En avouant avec pudeur qu’il ne reçoit pas de subventions de l’établissement, il a dû réaménager les lieux avec ses fonds propres. Malgré cela, il se dit n’être pas encore arrivé au bout de son ambition et qu’à terme, il aimerait que ce restaurant devienne le principal pôle en matière de gastronomie de tout le campus universitaire. En dehors de cela, il aimerait pouvoir posséder son propre restaurant et envisage même d’en ouvrir un dans différentes villes du Cameroun « si les affaires marchent », comme il le dit lui-même. Il souhaite en outre monter un projet de formation bénévole de jeunes aspirants cuisiniers.

Mais pour l’heure, son restaurant possède quelques tables. Il s’occupe lui-même de faire la cuisine et parfois du service, mais il se fait assister de deux jeunes étudiantes qu’il préfère appeler stagiaires (et pas employées) car dit-il, elles lui rendent service et en retour, il leur donne juste de quoi subvenir à leurs petits besoins d’étudiantes. Olivier est le père d’un garçon de six ans, vit maritalement avec une jeune femme et assure que son métier lui permet de s’occuper de sa petite famille. Quand je lui demande si sa famille a fini par accepter le métier qu’il a choisi, il me répond: « Oui, finalement, ils ont tous fini par l’accepter, grâce au bon Dieu. Ils en sont même devenus fiers ». Il se rappelle qu’avant la mort de son père, ce dernier avait profondément regretté de l’avoir empêché de réaliser son rêve. Ceci d’autant plus que son grand-père était était lui-même cuisinier chez les colons allemands.

 

Quelques clichés:

 

 

Pendant son hospitalisation

 

Avec son fils lors de sa convalescence

 

Au comice agropastoral à Ebolowa, en janvier 2011

 

Au service pendant la réception donnée en l'honneur de la visite de M. Hervé Bourges

 

Accueil du restaurant de l'ESSTIC
En cuisine

 

Olivier et son four

Par René Jackson

Photos: René Jackson

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René Jackson Nkowa
Diplômé de faculté de droit et d'école de commerce, je me passionne pour la communication, le management et l'écriture. Un peu geek sur les bords, j'aborde la vie avec une certaine poésie. Bonne lecture.
René Jackson Nkowa

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2 thoughts on “Un restaurateur de coeur

  1. Vraiment, tu épates, mon vieux! Tu vires au jour le jour vers un blogueur professionnel! Quel travail minutieux! tu es rentré jusqu’aux confins de la vie de ce monsieur qui a vraiment été très sympa avec nous. Seulement il trainait un peu avec mes plats, et je me rappelle le jour où je fus servi après tout le monde. Mais bon, ca peut passer, rien de grave.
    Allez, transmets-lui toutes nos salutations.
    Amitiés

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