Un pagne pour tout (et n’importe quoi)

 

C’est un secret de polichinelle: les camerounais sont des fêtards invétérés. Malgré toutes les difficultés auxquelles ils font face, il y a toujours de l’argent pour au moins se prendre une petite cuite au bar. L’investissement le plus sûr au pays actuellement tourne autour de la bière. Les débits de boisson prolifèrent à tout bout de rue et sont pleins à toute heure du jour ou de la nuit. On dit que les gens vont y noyer leurs soucis. Je me souviens toujours de ce que mon prof de Science de la Vie et de la Terre nous avait dit quand nous étions en classe de première: « un enfant tombe malade et il souffre de diarrhées. Le premier réflexe de son père est celui d’aller s’assoir dans un bar, s’acheter une bière et de dire à qui veut l’entendre que son fils est malade et il n’a vraiment pas de quoi lui acheter des médicaments. Le fait est que l’argent avec lequel il achète cette bière-là est amplement suffisant pour guérir son enfant ». Ah! Ce bon Monsieur Tsapi, un prof excellent qui se comportait avec nous comme un père avec ses enfants. S’il avait deux heures de cours, il en consacrait une à nous donner des conseils et à nous faire comprendre ce qu’est la vie. Une autre maxime de lui que j’ai retenue: « si  votre enfant vient vous soumettre un problème, souriez ou riez quand il commence à vous en parler. Cela va le pousser à continuer. Si au contraire vous vous mettez à hurler de colère dès qu’il dit mot, il gardera ce qu’il n’avait pas encore dit pour lui. Vous ne résoudrez pas son problème et lui vous en voudra ».

 

Les camerounais aiment la fête. Une anecdote très célèbre par ici dit qu’après que le lac Nyos (dans le sud-ouest du Cameroun) eut relâché du gaz carbonique dans l’atmosphère en 1986 qui causa une véritable hécatombe (plus de 1 700 décès, 3000 déplacés et des dizaines de milliers de têtes dans le cheptel), les experts français qui venaient enquêter sur les causes de ce drame furent interloqués lorsqu’ils ont été accueillis à leur arrivée à l’aéroport par des… groupes de danse folklorique, qui rivalisaient de chants et de danses pour attirer l’oeil du spectateur.

Toute occasion est désormais bonne pour festoyer. Même les plus glauques et les plus tristes servent désormais prétexte pour s’amuser. L’une des conséquences étant qu’en dehors des morgues et des sociétés de pompes funèbres, ceux qui se frottent les mains lorsqu’une personne décède sont les propriétaires des bars situés à proximité du lieu de la veillée mortuaire. Il de vient de plus en plus courant de voir la dépouille du défunt abandonnée dans  une demeure et de retrouver les personnes qui se sont déplacées pour la veillée en train de boire et de danser dans les débits de boisson environnants. Il n’est pas rare que la majorité de ceux qui assistent finalement à la mise en terre soient éméchés à des niveaux divers.

Certaines personnes font feu de tout bois. Et chaque évènement qui survient est une opportunité de faire du business. Les tissus pagnes sont désormais mélangés à toutes les sauces.

Dans un article précédent, j’expliquais comment l’institution d’un pagne qui devait ponctuer la célébration de la Journée internationale de la femme au Cameroun avait presque détourné les gens (les femmes, en l’occurrence) du but premier de cette manifestation, en ayant causé au passage nombre de divorces, blessures et décès. Le pagne du 8 mars a tellement marché que les concepteurs en ont eu d’autres idées. Il y a désormais un pagne pour la journée internationale de l’enseignant, pour la fête des mères, pour la fête des pères, pour la journée internationale de la famille…

Plus aucun mariage ne se fait plus sans un pagne représentatif. Les familles fortunées passent une commande spéciale aux fabricants de tissus qui les conçoivent selon leurs désirs. Les autres se rendent au marché choisir parmi les modèles présentés celui ou ceux qui convien(nen)t à leur évènement. Pour certains mariages il y a jusqu’à trois jeux de pagnes: un qu’il faudra porter lors de la cérémonie coutumière, l’autre pendant le mariage civil et un dernier lors de la bénédiction œcuménique.

Les obsèques n’y échappent pas. Quand quelqu’un meurt, pendant que certains parcourent les administrations pour l’accomplissement des formalités relatives, d’autres écument les marchés à la recherche d’un pagne qu’ils vont ensuite  obliger ceux qui sont concernés de près ou de très loin même par le deuil à acheter. Cela entraîne bien souvent des problèmes par la suite car certains ont pris le pagne bien malgré eux et après estiment qu’ils ne doivent rien à personne car ayant été contraints d’accepter ces bouts d’étoffe.

La tradition de confectionner des vêtements en tissu pagne aux motifs similaires pour les cérémonies coutumières est ancienne, tout comme le choix d’un tissus que les membres d’une association devront porter lors de circonstances particulières.  Mais ce que je n’ai pas compris c’est que je suis passé quelque part tout dernièrement où on vendait un pagne qu’il fallait porter pour l’inauguration d’une… buvette. Le gars qui le faisait était très confiant quant à la rentabilité de ce business car disait-il, il avait vu quelqu’un le faire ailleurs avec beaucoup de succès et que de toute façon, « on ne peut être déçu quand on fait des affaires qui ont un lien avec la bière dans notre pays »

 

Par René Jackson

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René Jackson Nkowa
Diplômé de faculté de droit et d'école de commerce, je me passionne pour la communication, le management et l'écriture. Un peu geek sur les bords, j'aborde la vie avec une certaine poésie. Bonne lecture.
René Jackson Nkowa

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4 thoughts on “Un pagne pour tout (et n’importe quoi)

  1. Mon fiiiiiillls! Tu vois, j’aime des articles de ce genre, tu le sais bien. Remuer le couteau là où cela fait mal, mais en faisant léger. C’est comme ce serpent qui , selon la légende, vous mord et souffle sur la blessure.
    Ces histoires de pagne! Je te jure que c’est la meme chose au Togo. Y a des pagnes pour tout et n’importe quoi. Et on m’a même raconté que la fois passée, les Togolais ont choisi un pagne pour célébrer une crise de palu de Faure Gnassingbé! Conte ou légende, je ne peux l’affirmer. Wait and see donc! Toujours.
    Amitiés

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