Mémoires d’un étudiant de Faculté

 

La fac! Ah! Comme on en rêvait! Mais être en fac dans nos universités n’est pas une sinécure. Moi, j’ai eu l’insigne honneur de me compter parmi les étudiants de l’Université de Douala. Mais rien ne nous préparait, mes camarades et moi d’un des collèges privés les plus sélectifs de la ville où nous étions traités comme des petits trésors à vivre ce qui nous attendait en faculté. Rien du tout. Aussi étrange que cela puisse paraître, malgré le standing de l’établissement que je fréquentais depuis sept années déjà, aucune journée d’orientation ne fût jamais organisée pour guider dans les méandres des filières de l’enseignement supérieur dans lequel nous nous apprêtions à entrer, tout élèves de la classe de Terminale que nous étions. De façon personnelle, mon année de Terminale m’avait paru tellement mauvaise, qu’au lieu de me préoccuper de mon point de chute après le bac, j’en étais à me questionner sur mes chances de même obtenir ce diplôme. J’allais vite être fixé, car j’ai eu le baccalauréat, et de surcroît, mes notes en classe étaient en fait loin d’être mauvaises. Il était désormais trop tard. Le temps de débuter les atermoiements, la rentrée académique était déjà là et je me suis retrouvé en faculté de Droit à l’Université de Douala.

 

Incongruités

Premier jour de fac. Il est cinq heures et demie du matin et je suis déjà en route pour le premier cours de la journée. Ca peut surprendre. Non, je ne suis pas à mille lieues du campus. Vingt minutes en taxi et j’y suis. Non, nos profs ne sont pas si matinaux que ça! Aucun cours à l’université ne commence à six heures du matin. Mais cette sortie avant l’aube est malgré tout obligatoire, malgré le fait qu’on risque de tomber nez-à-nez avec des individus peu recommandables rentrant de leur besogne nocturne. Il faut être dans la salle de cours le plus tôt possible pour pouvoir obtenir une place assise. A six heures trente, il est déjà trop tard. A sept heures, l’amphi, ou pour être plus précis le gymnase désaffecté qui tient lieu d’amphi est déjà plein à ras-bord. Les étudiants retardataires ont alors le choix, soit de retourner chez eux, soit de se trouver une pierre, un caillou ou un morceau de parpaing sur lequel s’asseoir pour recopier le cours. D’autres, plus téméraires, feront le choix de rester tout bonnement debout pendant tout le long de la séance. Cette bataille pour des places qui débute bien avant l’aube a pour but de permettre d’assister à un cours qui ne débute en principe qu’à… huit heures. Et souvent,  les enseignants soit arrivent largement en retard, soit ne viennent même pas du tout. Bien heureusement, cette situation ne survit pas à la fin du premier semestre, ceci grâce à ce que nous avions appelé la « sélection naturelle ». Après la publication des notes de la fin du premier semestre, beaucoup se rendent compte en effet qu’ils se sont trompés de vocation et qu’ils n’ont vraiment rien à faire là.

Que faut-il faire si un besoin pressant nous assaille tout d’un coup? Fastoche! Derrière notre cher gymnase, il y avait de la broussaille. « Le Terrain Miné » qu’on la surnommait. Il était normal que ce coin de verdure soit toujours aussi… verdoyant, autant qu’en saison pluvieuse qu’en saison sèche, car les plantes qui y croissaient était entretenues comme il le fallait, avec des apports incessants d’eau – ammoniacale – et bousin – pas de vache ou de cochon, il importe de préciser.  C’était un problème. Qui trouva solution à la suite de la grève des étudiants qui a secoué l’ensemble des institutions universitaires publiques camerounaises en 2005. On a enfin eu des toilettes dignes de ce nom. Mais encore fallait-t-il les entretenir. Autre combat. Autre trophée, on a obtenu la réouverture du restaurant universitaire, qui était semble-t-il, déjà passé aux oubliettes. Cette grève de 2005 permit aussi aux étudiants d’obtenir certaines facilités qui leur revenait de droit. Mais fit malheureusement aussi de nombreux morts parmi nos camarades.

 

Injustices

« Les erreurs que l’on commet doivent être clairement identifiées pour qu’elles puissent être évitées à l’avenir », passait le temps à nous bassiner l’un de mes profs de Troisième. Il essayait ainsi de nous expliquer pourquoi il mettait un point d’honneur à faire les corrections de toutes les évaluations auxquelles ils nous soumettait. De tout le temps que j’ai fait en faculté, je n’ai pu mettre la main sur aucune de mes copies. En dehors des notes placardées au babillard, on n’avait rien d’autre à savoir. Pourtant, il peut s’avérer être primordial de voir sa copie et de savoir réellement ce qu’on vaut, à défaut d’avoir la possibilité de contester les erreurs qui pourraient survenir par la suite.

D’ailleurs ces notes n’étaient toujours pas toujours affichées. On pouvait assister à toutes les évaluations et examens pour à la fin voir ses notes « écrites en blanc » (ou plus communément, ne pas apparaître sur les procès verbaux). Celui sur qui ce malheur s’abat sera obligé de faire le pied de grue auprès de l’administration pour avoir ses notes. J’en ai moi-même été l’amère victime. S’il faut reconnaître que, lorsqu’elle est faite de bonne foi, la procédure a une fin heureuse, elle est par contre un véritable gouffre à énergie, à motivation et elle fait perdre un temps crucial.

Parmi le personnel administratif, il y a eu du bon comme du mauvais. Mais dès le départ, nous avons eu droit au mauvais. Je me souviens particulièrement d’un de nos guichetiers qui pouvait être délicieusement marrant, comme il pouvait aussi être d’une désinvolture aberrante. Ses frasques, on a fini par en rire, pauvres étudiants résignés que nous étions, car, quoiqu’il en était, sa signature devait absolument figurer sur nos pièces académiques. Un jour, alors que nous étions en rang par dizaines devant son bureau, il en émerge aux alentours de treize heures et demie. Il s’étonne: « Tout ce monde là, c’est pour moi? » -« Oui monsieur ». -« Mmm… Bon, les cinq premiers, je les reçois. Les autres, revenez un autre jour » -« Mais monsieur, nous sommes là depuis des heures! » -« Ce n’est pas mon problème, je reçois seulement cinq personnes. »

Une chance, je faisais partie des cinq élus. Et dans son bureau, lui et moi avons eu une brève, mais très… hilarante conversation. Je lui demande: « Monsieur, vous êtes sensé terminer votre service à quinze heures et demie non? » -« Tu ne sais pas que la CAN a commencé et qu’il y a le match des Lions ce soir? »  -« Si Monsieur, je le sais. Mais le match est prévu ne débuter qu’à dix-sept heures et là il n’est même pas encore quatorze heures… » Et là, il me sortit la réplique qui m’a mis par terre: « Mon petit, tu ne connais pas ce qu’on appelle la ‘mise en place des populations’? » (pour ceux qui ne le savent pas, la mise en place des populations a lieu lors des matchs de l’équipe nationale de football joue à domicile. C’est le moment où les spectateurs entrent et s’installent dans le stade. Il a lieu souvent plusieurs heures avant le début de la rencontre proprement dite). Dans le cas de notre bon Monsieur, cela consistait à rentrer chez lui, prendre une douche, s’acheter une bière, se faire servir à manger par sa chérie, s’installer devant son téléviseur et à attendre le match. Pour la petite histoire, l’équipe du Cameroun se fit humilier ce soir là par celle d’Égypte par un cinglant 4-2.

 

Insultes

J’ai gardé le meilleur pour la fin: les cours magistraux. Ils valent largement le détour. Pas pour la qualité des enseignements qui y sont transmis, mais plutôt pour la qualité des vannes qui y fusent dans tous les sens. Notre gymnase peut accueillir lors de ses jours fastes plus de deux mille étudiants. Qui sont, du fait du nombre, totalement incontrôlables. Et les vannes, tout le monde y a droit, étudiants comme enseignants. Cette ambiance qui ne peut pas facilement être décrite constitue, à n’en point douter, la motivation principale de la présence de beaucoup aux cours. Certains jours, les étudiants s’insultent pendant toute la longueur du cours. Qu’une fille ou même l’enseignant tente de s’y mêler, les protagonistes se liguent tous contre l’intrus. Les filles n’osaient pas entrer en salle quand le cours avait déjà débuté, non pas parce que le règlement l’interdisait, mais à cause des quolibets qui allaient s’abattre sur elles lorsqu’elles traverseraient la salle pour se trouver une place.

A l’endroit des enseignants, les étudiants n’avaient aucune pitié. Quand on ne les qualifiait pas de ‘liseurs’ parce qu’ils remâchaient les mêmes cours des années durant, on s’attaquait soit à leurs moeurs sexuelles, soit à leur conjoint, soit à leur famille dans son entièreté. Un jour, en plein cours, quelqu’un balance à un enseignant un « ta maman » bien senti (chez nous, ça équivaut à l’obscène « fils de pute »). Ce à quoi le pauvre docteur en Droit a répondu: « faites tout, mais n’insultez pas ma mère! » Erreur! Comme si elle n’attendait que ça, une bonne partie de l’assistance lui asséna pendant de nombreuses minutes des « ta maman » . Ces étudiants peuvent aussi être d’une méchanceté sans pareil. Une histoire nous fût relatée par un ainé académique. Un enseignant qui avait la particularité d’être trop rapide dans la lecture de ses cours avait fini par harasser ses étudiants. Un jour, excédé, l’un d’eux lui envoya: « pourquoi tu nous fais souffrir comme ça. Depuis deux heures on écrit sans pause. C’est nous qui avions demandé que tu tues ton enfant? » Il s’avère que quelques temps plus tôt, l’homme avait effectivement renversé son bambin qu’il n’avait pas vu en effectuant une marche arrière. L’homme ne répondit pas et la sanction fut sèche: seul un nombre insignifiant parvint à valider son unité de valeur.

Beaucoup d’autres d’enseignants par contre jouent le jeu. Le premier d’entre eux est notre Doyen, qui sait encaisser insultes et quolibets des minutes durant, mais qui d’une seule intervention, toujours pleine d’à propos, de malice, de répondant et de saillie, parvient à réduire en miettes l’offensive de  ses persécuteurs. Exemple: il possède plein de noms et prénoms, parmi lesquels figurent Modi et Désiré. Un imprudent, voulant user du jeu de mots, lança un vibrant: « va là-bas, enfant maudit »! S’ensuivit un long tumulte et lorsqu’il prit fin, dans un silence de cathédrale, le Doyen rétorqua dans un calme qui lui est bien particulier: « jeune homme, vous constatez vous-même qu’on peut peut être un enfant maudit mais tout aussi désiré ». Cris et applaudissements succédèrent à cette tirade.

Beaucoup d’autres restaient stoïques face à tout ce que disaient ou faisaient les étudiants, se contentant de donner l’enseignement pour lequel ils étaient là. Il y en avait par contre deux ou trois qui parvenait suffisamment à nous influencer et personne n’osait dire mot lorsqu’ils étaient en cours. L’un d’eux avait une manière radicale de résoudre le problème des désordonnés. S’il entendait un bruit quelque part, il faisait simplement sortir tous les étudiants qui occupaient la rangée de laquelle provenait le bruit. Une cinquantaine d’étudiants voyaient alors leur participation au cours être stoppée net, ceci par la faute d’un seul.

 

Que dire d’autre? Il  y a tellement de choses à raconter sur ces longues années de vie en tant qu’étudiant en fac. On ne s’en rappelle pas toutes sur le moment. Si des camarades lisent ce billet, ils ont tout le loisir de mentionner l’une des nombreuses aventures que j’ai omis de faire afficher ici.

 

Par René Jackson

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René Jackson Nkowa
Diplômé de faculté de droit et d'école de commerce, je me passionne pour la communication, le management et l'écriture. Un peu geek sur les bords, j'aborde la vie avec une certaine poésie. Bonne lecture.
René Jackson Nkowa

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6 thoughts on “Mémoires d’un étudiant de Faculté

  1. Ici et grace à René J. on retrouve très bien l’atmosphère de l’Université de Douala,ambiance que j’ai connu autours de 2001-2002.En faculté des Sciences BA,BV,BC,ST…je me rappelle bien du premier cours il n’y avait pas moyen de trouver une pace assise dans l’amphi 500 dès 07heures du matin pour un cours qui devait commencer à 08h…mais après la sélection naturelle à eu raison de certain d’entre-nous,pour moi j’ai du attendre jusqu’en 2ème année pour subir les conséquences de la mauvaise orientation des jeunes ètudiants camerounais.Aujourd’hui encore on se bat pour une place quelque part,avec espoir de voir un jour le soleil.
    Merci R.Jackson pour cet article qui me rappelle de si difficiles moments,mais aussi de si beaux souvenirs durants ce chemin de vie.

  2. Les conditions dans lesquelles, nous formons nos futurs cadres sont si mauvaises, qu’il n’y a pas à s’étonner du grand nombre d’abandon.

    Mes souvenirs des conditions de vie dans les institutions publiques de formation remonte presque au temps colonial en Guinée. Nous étions peu nombreux et les toilettes étaient bien entretenues. Il n’y a pas longtemps à Conakry, j’ai eu le malheur de demander à un chef de cabinet ministériel où se trouvaient ces lieux dans son ministère. Il était bien gêné de me répondre qu’il n’y avait pas d’eau et que la solution la meilleure était d’aller dans le Novotel tout proche, heureusement.

    Trouver des toilettes dans un lieu public en Guinée relève du parcours du combattant.

  3. Moi j’ai été à la faculté des Sciences de cette même université, filière Chimie. Ce que raconte R Jackson est pertinent. Mais, il faut noter que ces problèmes, et ce désordre ont beaucoup plus cours à la faculté de Droit et celle des Sciences Économiques et Gestion Appliquée, je ne voudrais pas parler du faux qui y règne-falsification des notes, attribution fictives des notes-.

    Le problème de nos universités c’est le manque criard d’infrastructures (Amphithéatres), c’est pourquoi on observe tout ce désordre. Je me rappelle d’une UV de Physique mécanique dont j’ai pas pu faire, parce que les mercredis, jour de ce cours, l’amphi était toujours rempli, même à l’extérieur, il était impossible de trouver une place. Le premier jour du cours, j’arrive à 7h45mn(pour un cours qui débute à 8h), il y avait un monde fou à l’intérieur comme à l’extérieur; la seule solution était d’attendre et de photocopier. Le deuxième mercredi, j’arrive à 7h, même situation, troisième jour, idem. J’ai été obligé en fin de compte de me désinscrire à cette UV et choisir une autre qui passait au second semestre.

    Tant que ce problème d’infrastructure ne sera pas résolu, ce désordre perdura.

  4. j ai fait la faculté de droit à Soa en 2005 et c est exactement la meme situation qui prevalait. ce sont de bons souvenirs, mais ca permet egalement de se rendre compte de toutes les evolutions que nous devons encore faire au Cameroun pour avoir des universités dignes de ce nom, surtout sur le plan infrastructurel.

    merci pour ce post, ca m’a permis de me rappeler avec nostalgie certains moments cruciaux de ma vie

  5. Je me reconnais trop bien dans le gymnase, aussi communément appelée « amphi 1000 », en faculté de gestion. J’avais la chance d’habiter à Bépanda, donc 1 bendskin, et je suis à l’heure pour réserver les places de mon groupe d’amis.

    Les insultes, c’était la totale. Certaines étaient quand même refléchies. Comme lorsqu’une fille doit quitter l’amphi en plein cours (Il faut avoir du courage, je n’avais jamais essayé) et un gars réplique au prof: « tu vois ce que le travail de ton travail est en train de travailler? » ou alors un autre dira calmement: « l’espoir d’un village ».

    En écrivant ces phrases je ris tellement. Merci pour ce bon texte.

    On dit que l’univ de Douala c’est le désordre. Moi j’ai aimé mon expérience puisqu’il faut vraiment avoir une certaine mâturité pour réussir dans ce contexte.

    Merci encore

  6. Je découvre ce blog et ce texte bien tardivement. Mais tout ça, pour te dire René, que bien que j’ai sans doute l’âge de tes parents, ces situations existaient déjà au milieu des années 80, à l’Université de Yaoundé 1 :

    – les amphis de Droit ou de Sciences Eco, où il faut arriver des heures avant le cours, pour espérer une place assise.
    La « Chine populaire » quoi…

    – les vannes, parfois vraiment bêtes et méchantes (certaines m’ont vraiment fait honte à l’époque par leur vulgarité et l’image très négative qu’elles devaient laisser de nous aux professeurs), mais quelquefois d’autres plus marrantes comme celles des redoublants qui nous prédisaient à l’avance, polycopié aidant, les phrases que le professeur allait débiter quelques instants plus tard. Ce qui lui valait des « Hooouuu !!! change un peu ! » Ou alors ce bêlement de bouc, inattendu, quand tout le monde est en train d’écrire, qui avait l’art de foutre un bordel pas possible, et de provoquer même le sourire des profs.

    – Ah, les fameux polycopiés (RIP François Mbomé :-), je me demande encore si certains maîtres de conférences & cie s’ingéniaient à mal lire leurs cours, pour qu’on aille acheter le polycope, ou si c’était le bruit ambiant dû à la foule qui rendait leurs paroles inaudibles… Peut-être un peu les deux.

    Et dire qu’on pensait que tout ça allait changer, avec la multiplication des universités…

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