Gare aux magiciens des rues!

 

Il n’y a pas de cirque à Douala. Ou plus précisément, la fréquentation de la ville par des troupes de cirque est d’une sporadicité famélique. Il n’y a pas non plus de salle de spectacles digne de ce nom, pas de salle de cinéma, pas de stade de football remplissant les standards internationaux. De premier abord, on pourrait dire que le divertissement est mort par ici. Ce serait pourtant une grossière erreur de le faire! La ville de Douala jouit au Cameroun d’une réputation solidement ancrée en ce qui concerne l’ambiance et la joie de vivre de ses habitants. Quand un étranger camerounais vivant au Cameroun arrive à Douala, quel que soit son lieu de provenance (même de la capitale Yaoundé), il ressent toujours une impression d’immersion dans un flot de festivités et d’excentricités. Il n’y a pas de stades de football à Douala, ni de salles de spectacles, ni de cinéma et les cirques sont des denrées plus que rares. Ce n’est pourtant pas la matière qui manque, car la ville regorge d’énormes talents. Dans tous ces domaines. Les cirques ne manqueraient pas de main d’oeuvre à Douala, surtout en ce qui concerne les prestidigitateurs, car ils sont légion par ici. Comme tous les débrouillards de la ville, ils ont investi la rue, usant de leur talent non reconnu pour gagner leur pitance quotidienne. Et ce pas de la plus honorable des manières, il faut le dire.

 

Vous êtes vous déjà fait voler votre argent de votre plein gré? Pour ceux qui répondent « oui », ils seront d’avis avec moi que c’est une expérience extrêmement perturbante. Et pour ceux dont la réponse est « non », je leur souhaite que cela ne leur arrive jamais. On prend toujours ceux qui se font avoir pour des sots, jusqu’au jour où on se fait soi-même plumer en plein jour, au vu et au su de tout le monde. Je parle par expérience.

Il y a quelques années, un ami et moi traversions l’un des, sinon le plus grand carrefour de la ville. Il nous fallait trouver une Bible en langue Beti (langue d’un groupement ethnique portant le même nom du Cameroun) que l’aïeule de mon cher ami comptait utiliser. Nous marchions donc, lorsque nous nous fîmes interpeller par deux hommes. Première erreur, nous nous sommes arrêtés. « On ne vous a pas appris qu’on ne passe pas entre deux personnes qui causent? » (Il faut noter que les deux individus étaient placés de telle façon qu’on devait soit passer entre eux, soit enjamber la chaussée). Comme toute personne bien éduquée, nous nous sommes rapprochés d’eux pour leur présenter des excuses. Deuxième erreur. « On ne passe pas entre deux personnes qui discutent. Si vous le faites, tout l’argent que vous avez sur vous va disparaître avant que vous n’arriviez chez vous » (C’est normalement con une histoire pareille. Mais on y a cru, jusqu’à aujourd’hui je me demande encore comment). Pour appuyer leurs dires, un troisième larron apparaît et prêche par l’exemple, en expliquant que lui-même était passé entre les deux hommes et était alors obligé de leur donner « tout » l’argent qu’il avait sur lui (ceci en sortant de sa poche et en remettant à l’un des deux hommes des billets de banque). Cette manoeuvre ayant pour but de nous mettre en confiance fit mouche, surtout lorsqu’ils ajoutèrent que nous retrouverions notre magot en dessous de notre lit à la maison. On a sorti tout le fric que nous avions sur nous, mais ils refusèrent de prendre les pièces (un aubaine, vu ce qui allait se passer par la suite).

On donne donc les billets. Troisième erreur. Le mec les plie, les froisse, puis les frotte entre ses paumes de mains. Ensuite, il ferme le poing de la main droite et souffle dessus. Quand il l’ouvre enfin, les billets n’y sont plus. « Allez à la maison, votre argent se trouve sous le matelas, on l’a purifié, il ne pourra plus disparaître ». A cet instant précis, je suis sorti de l’état second dans lequel je me trouvais et j’ai flairé l’arnaque. J’ai commencé à élever la voix, mais un vieillard qui avait suivi toute la scène à bonne distance me fit signe de la tête de partir. Quand on passa à sa hauteur, il nous a dit: « les enfants, il faut laisser, ils vous ont déjà eus… »

Lors de certaines discussions, vous entendrez parler de ces personnes qui « tournent l’esprit » des autres, dans le but de leur extorquer de l’argent. Avant ce funeste jour, j’en avais moi-même déjà entendu parler. Et recommandation était souvent faite qu’il ne fallait s’arrêter sous aucun prétexte si quelqu’un vous interpellait à certains endroits de la ville. Même si c’était en pleine journée. Mais pour prendre la pleine mesure de certaines choses, il faut parfois les vivre soi-même. Un dicton dit que: « chat échaudé craint l’eau froide ». Désormais, quand quelqu’un m’interpelle à des endroits suspects, je ne sourcille même pas.

A une certaine époque, les gens ne se saluaient plus à Douala. Pourquoi? A cause des voleurs de sexe. Maintenant, il est question des gens qui vous dépouillent avec votre assentiment. Ces magiciens ont d’ailleurs plusieurs tours dans leur besace: souvent, ils jettent des herbes sur le trottoir. Quand le crédule marche dessus, ils s’empressent de l’interpeller et de lui signifier que ses jours sont désormais comptés, car il a marché sur des herbes maléfiques. Dans cette situation, tout est bon à prendre dans le but de vous libérer du sortilège: argent, bijoux, montres, téléphones portables… Une fois qu’ils ont perçu leur « paie », ils commencent alors des incantations et la minute qui suit, vous êtes « guéris ».

La manière dont ils font disparaître l’argent de leurs mains est un fait qui peut être scientifiquement expliqué. Ce qui doit l’être moins c’est l’état dans lequel on se trouve pendant qu’ils font tout leur numéro, car personnellement, j’avais l’impression que mon cerveau évoluait dans une autre dimension, qu’il planait. Et on se sent redescendre quand leur tour est fini, on se sent recoller à la réalité. Beaucoup de théories s’opposent pour expliquer ce phénomène, mais la majorité des gens croient que ces petits filous utilisent les « remèdes » (dans ce terme remèdes rentrent plusieurs autres comme magie, sorcellerie, herbes, sortilèges, philtres…) Quoiqu’il en soit, leur technique est d’une efficacité redoutable car j’ai déjà entendu maintes et maintes histoires concernant des gens qui ont perdu des biens de la sorte. Celle qui m’avait le plus effaré concerne une connaissance proche, qui habitait une zone rurale. Elle était sur le chemin de retour, après une longue journée de lycée. Elle a fait la rencontre de deux hommes auxquels elle  remit sans trop savoir comment son sac de classe, l’argent qu’elle portait sur elle et ses chaussures. Fait plus étrange, ils lui dirent qu’ils savaient qu’elle en avait encore plus à la maison et qu’ils veulent qu’elle aille le prendre pour le leur remettre. Docilement, elle a marché sur près d’un kilomètre et demi, est entrée dans sa chambre, a fouillé sa commode, en a sorti l’argent que sa grand-mère lui avait remis le matin même entre quatre murs, argent avec lequel elle devait payer ses frais d’écolage. Son pécule en mains, elle a repris le chemin inverse, se dirigeant vers l’endroit où les deux hommes l’avaient accostée. Heureusement, sa bonne étoile ne l’avait pas abandonnée, matérialisée qu’elle fut par la voisine, qui surprise de ce que la jeune fille, contrairement à son habitude, passe devant chez elle sans lui adresser le salut d’usage, l’interpella. N’ayant pas de réponse et frappée d’un pressentiment, elle la poursuivit, la rattrapa, l’agrippa, la secoua. Ce qui eût pour effet de sortir la pauvre fille du charme sous l’effet duquel elle se trouvait.

Donc, que vous parcouriez les rues de Douala ou d’une autre ville du pays et même d’Afrique, ne vous laissez pas trop distraire par ce qui s’y passe. Et si un ou plusieurs individus que vous ne connaissez ni d’Adam, ni d’Eve vous interpellent, au mieux passez votre chemin. Et si vous avez eu une journée horrible et êtes vraiment courroucé, gueulez un brin sur ces malhonnêtes gens. Ou encore, faites comme un ami: un jour, il marchait derrière sa soeur ainée, qui sans le savoir a marché sur des herbes jetées ça et là sur la voie. Les malotrus l’ont arrêtée et lui ont expliqué qu’elle était désormais en sursis, susceptible de passer de vie à trépas à tout moment. Elle avait marché vraiment là où il ne fallait pas. Elle s’est mise à s’agiter, en se demandant ce qu’il fallait faire pour briser le sort. Sur ces entrefaites, le frère arriva à son tour sur les lieux. Etant mis au courant de ce qui se passait, il s’est servi de ses pieds pour balancer dans tous les sens herbes, décoctions, bougies, flacons et autres mixtures que les malfaisants avaient étalé devant eux, à même le sol. Puis, dégainant sont téléphone portable, il appela la police. Quand il eut raccroché, tous les « sorciers » avaient disparu des parages.

 

Par René Jackson

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René Jackson Nkowa
Diplômé de faculté de droit et d'école de commerce, je me passionne pour la communication, le management et l'écriture. Un peu geek sur les bords, j'aborde la vie avec une certaine poésie. Bonne lecture.
René Jackson Nkowa

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5 thoughts on “Gare aux magiciens des rues!

  1. Hein, mon fils! Dire seulemennt bonjour et predre son bangala! Ca fait peur dèh!
    Ces magiciens des rues se retrouvent un peu partout à Lomé. Je ne les vois pas trop à Bamako. Peut-être parce qu’ils savent que les Maliens ne gobent pas ces blagues à un sous, et peuvent facilement les lyncher jusqu’à les expédier six pieds sous terre. Prudence, mon fils, tu m’es très cher.
    Amitiés

  2. ahaha (attends, je me retiens de rire) hihihi (ok, c’est bon, j’arrête) 😛 C’est juste pour te taquiner un peu
    Je crois alors qu’ici à Madagascar, certains des pickpockets utilisent ces pouvoirs d’hypnotisme pour voler les gens ou est-ce juste une rapidité comme pas croyable. Pas plus tard que samedi, je suis allé faire du shopping pour mon fils, et voilà qu’une dame s’est affolée et tomba en larmes; son sac est ouvert, l’argent est parti (des millions à ce qu’elle disait). Et là, elle a raconté qu’une autre dame venait juste de l’accoster et de la complimenter pour son soit disant joli sac. Elle croit que c’est cette dernière qui l’a volé. Il y a longtemps, ma tante a perdu son bracelet en or en une fraction de seconde. Une dame lui a dit « Oh, qu’il est joli ton bracelet » (en le touchant un peu). Man tante a juste souri et a dit merci. Quelques secondes plus tard, elle s’est rendu compte que le bracelet en question n’était plus à son poignet. Entre temps la voleuse a disparu.
    Allez, fais attention à toi la prochaines fois.
    Bises

  3. ahaha (attends, je me retiens de rire) hihihi (ok, c’est bon, j’arrête) 😛 C’est juste pour te taquiner un peu
    Je crois alors qu’ici à Madagascar, certains des pickpockets utilisent ces pouvoirs d’hypnotisme pour voler les gens ou est-ce juste une rapidité comme pas croyable. Pas plus tard que samedi, je suis allé faire du shopping pour mon fils, et voilà qu’une dame s’est affolée et tomba en larmes; son sac est ouvert, l’argent est parti (des millions à ce qu’elle disait). Et là, elle a raconté qu’une autre dame venait juste de l’accoster et de la complimenter pour son soit disant joli sac. Elle croit que c’est cette dernière qui l’a volé. Il y a longtemps, ma tante a perdu son bracelet en or en une fraction de seconde. Une dame lui a dit « Oh, qu’il est joli ton bracelet » (en le touchant un peu). Man tante a juste souri et a dit merci. Quelques secondes plus tard, elle s’est rendu compte que le bracelet en question n’était plus à son poignet. Entre temps la voleuse a disparu.
    Allez, fais attention à toi la prochaine fois.
    Bises

  4. bon sang, ton article me remémore des vieux souvenirs… j’ai de l’expérience (si on peut dire ça comme ça) dans le domaine. le coup de la fille qui l’on envoi chez elle récupérer le reste, est déjà arrivé à une ami à moi; non seulement elle a ramené des affaires à elle, mais en plus le laptop et le phone de son ami (je précise qu’elle n’a aucun souvenir, à partir de l’instant où un inconnu l’a abordé dans la rue..
    une fois de plus prudence…

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