Ai-je une vie de cafard?

Tout commence par une scène assez cocasse dont j’ai été témoin un matin lors de mon récent séjour à Yaoundé, la capitale du Cameroun. Nous sommes groupe de stagiaires issus de divers horizons. Nous sommes tous africains, mais l’une d’entre nous est européenne. Nous sommes tranquillement en train de prendre notre petit déjeuner dans le restaurant de l’hôtel qui nous héberge depuis quelques jours. L’européenne prend l’initiative de flatter quelque peu le machisme africain et doit pour ce faire contourner la table. Soudain, elle devient statufiée, ensuite cramoisie, puis revient sur ses pas, presqu’hystérique. Elle rassemble ses affaires et semble vouloir nous quitter. Éberlués, on lui demande ce qui se passe. Elle pointe le doigt vers le sol. Un cafard. Mort. Malgré toutes nos paroles rassurantes et insistantes, elle quitte la salle. Sur le coup, je ne saisis pas la gravité de la situation. Ce n’est qu’un cafard mort, rien de plus. Un comme j’ai l’habitude d’en voir une bonne centaine chaque année. J’ai raconté cette scène à quelques personnes. Il s’en est à chaque fois suivie une discussion plus ou moins longue. Le fait est qu’à présent, j’ai un tout autre regard sur cette histoire.

 

Parce que, malgré tout ce que l’on semble croire, les cafards (ou blattes, ou encore cancrelats) sont des bestioles vraiment dangereuses. J’éprouve comme la majorité des gens une profonde aversion pour ces insectes. Je ne peux pas dire que je me sens profondément en sécurité lorsque l’une d’elles est dans mon environnement proche. Mais avec elles, il y a un accord de non agression – tacite, bien sûr – qui fait que lorsqu’elles ne s’attaquent pas à moi, je les laisse vivre leur vie. Je ne les tue que lorsque l’une d’elles volette vers moi. J’aime pas tuer les animaux, quels qu’ils soient. Je le fais seulement quand je suis vraiment obligé de le faire. Quand j’ai raconté l’histoire de la Blanche qui avait peur des cafards à ma chère génitrice, elle m’a répondu « Que vas-tu croire là? Cette jeune fille avait raison de se comporter ainsi! Dis-toi bien que chez eux, en Europe, ce sont des choses dont beaucoup de gens entendent seulement parler. Ne crois pas que l’habitude qu’on a prise de cohabiter avec ces animaux rende cette situation normale. Les cafards sont un indicateur d’hygiène et puissants vecteurs d’infections; elles amènent avec elles d’autres embêtements. Tu crois que les serpents et autres arachnoïdes qu’on débusque dans les habitations ici suivent quoi? »

Du coup, je ne regarde plus les cafards du même oeil depuis. Chaque fois que j’en vois un trottinant placidement à travers la salle de séjour ou effectuant un vol saccadé, je me dis: « bon sang! Celui là ne devrait pas se trouver là! » Depuis, je me demande comment faire pour éradiquer toute cette vermine, au moins à moyen terme. Le problème s’est avéré être plus compliqué qu’une aspersion à grande échelle d’insecticides. Logeant dans une habitation assez moderne, il se trouve que l’infestation de cafards dont je suis victime provient d’une parcelle de terrain pleine de détritus que mon plus proche voisin a dans sa concession. Je ne peux malheureusement lui demander de s’en occuper. Il est d’humeur massacrante. Et il se trouve qu’il n’a pas les moyens de réhabiliter sa demeure (qui par l’aspect doit être un véritable autre serre à cafards). Maintenant, je me mets à douter de la qualité de ma vie.

On ne sait jamais combien de familles, en dehors de la nôtre, nos maisons hébergent. Je me suis à maintes reprises retrouvé dans un face à face avec des mygales dans ma propre maison. Une fois, j’ai dû affronter une qui devait bien faire dans les 15 centimètres d’envergure! On se demande bien d’où est ce qu’elles viennent. Je croyais qu’on ne pouvait trouver de tels spécimens qu’en Amazonie profonde! Je me mets à envier la Blanche qui panique à la vue d’un cafard mort. Sûrement qu’elle n’en a jamais vu un. Si j’allais en Europe, je n’aurais probablement plus à me battre avec ces animaux pour le contrôle de ma propre demeure.

Le rêve européen, je vis tous les jours ses conséquences. Dans mon quartier, il y a un gars qui donne des coups de poings à tout va depuis deux semaines. Il y a exactement un mois, il disait à qui voulait l’entendre qu’il s’en allait pour l’Allemagne. A l’aéroport, on détecte qu’il utilise de faux papiers. L’accès à l’aéronef lui est alors interdit. Au quartier, tout malchanceux qui prend la mauvaise initiative de lui demander pourquoi il est encore des nôtres reçoit une raclée. J’apprends qu’une autre fille actuellement à Paris cherche les voies et moyens d’y rester. En fait, elle est une stagiaire qu’une entreprise de haut niveau a envoyé là-bas se former. Ensuite, elle devra revenir au Cameroun pour occuper un poste de cadre qui lui tend les bras. Mais elle ne veut plus revenir. Paris est trop beau. Au point où elle envisage d’y vivre en clandestinité. Au point de laisser la villa, le véhicule de fonction et l’imposant salaire qui l’attendent ici à quelqu’un d’autre. Je suis entouré de gens qui ont pour seul désir de vivre un jour l’Europe. Je me sens presque comme une espèce à part, car je n’ai nullement ce rêve, cette envie. D’un autre côté, comment leur en vouloir. Il y a un mal être si criard. Une absence totale de débouchés. Pour beaucoup, le seul espoir qui reste est de partir du pays. Oui, mais pour aller où? Ca ne va pas bien en Europe non plus. La précarité y fait inexorablement son nid et par voie de conséquence, les nationaux se retournent contre les immigrés qui selon eux sont responsables de la galère dans laquelle ils se trouvent. Il devient de plus en plus difficile pour les étrangers d’entrer et de s’intégrer en Europe. A fortiori pour les Noirs. Mais ce doit être tellement mieux là-bas: plus de cohabitation avec les cafards, souris, rats, escargots, lézards, oiseaux de toutes sortes. Tout y est propre. Les gens sont d’une glaçante convivialité.

Et lorsque nos compatriotes de la diaspora descendent ici, ils sont toujours comme des sous neufs. Ils distribuent de l’argent à qui veut bien en prendre et roulent dans les voitures de location les plus récentes. Rien qu’à les voir, on comprend que la vie ici est pure affabulation, un énorme mensonge. Qu’ici, elle se résume à la seule mécanique des battements du coeur, de la respiration et de la circulation sanguine. Je ne les envie pas, malgré tout. La vie est dure en Occident. Les gens qui roulent dans de grosses voitures ici vont à pieds en France. Ceux qui prennent une chambre à l’hôtel pendant tout leur séjour afin de ne pas se retrouver dans le combat quotidien que l’on mène avec nos chers cafards ici vivent dans des caves infestées des mêmes cancrelats en Belgique. Les ronflants qui dépensent des centaines de milliers de nos chers francs dans les boîtes de nuit une fois en Afrique alors qu’en Suisse, il se soumettent au sacrifice suprême de la grève de la faim, dans l’objectif de venir nous éblouir ici avec quelques centaines d’euros glanés au prix du sang. Ils sont toujours les premiers à se plaindre: ils vont dans un cybercafé. Que la connexion flanche et vous les entendrez se répandre dans de vilaines paroles. Ils se plaignent des taxis, de l’état de nos routes, de la mentalité des gens, dans un phrasé qui se veut châtié mais ô combien truffé de fautes. Dieu seul sait combien le pays a évolué (quoique faiblement, mais évolué quand même) ces dernières années. D’ailleurs, c’est dans les mêmes conditions qu’ils ont vécu ici avant de s’engager dans l’aventure Occidentale. Moi j’ai vécu il y a un peu plus de 15 ans avec des Blancs qui le jour de leur arrivée sont allés puiser de l’eau à la source en la transportant sur leur tête. J’ai travaillé une semaine avec des européens que je n’ai entendu broncher même pas une fois lorsque le débit de connexion Internet fléchissait, alors que c’était l’outil principal qu’on allait utiliser.

Quoiqu’il en soit, j’ai aussi envie de connaître l’Occident. De découvrir Paris, Londres ou Milan. Je sais qu’un jour, je prendrai l’avion pour aller dans ces pays de nos rêves. Mais je prie tous les jours mon bon Dieu de ne pas faire qu’un jour je sois obligé d’y vivre, d’y travailler, d’y élever les enfants que je souhaite avoir. Qu’il me permette d’aller voir, puis de revenir au plus vite. Je sais que je me sentirais mal dans ma peau tous les jours si je vivais là-bas.

Pour répondre à la question du début, je dirais: non. Non, je n’ai pas une vie de cafard, malgré le fait que je vis dans un pays qu’on dit sous-développé. La vie est un bonheur ici. C’est difficile mais c’est un pur délice. Ici, je peux manger mon manioc, mes ignames, mon macabo, mes pommes de terre, mon ndolè, mon poisson braisé… Je peux écouter ma musique à fond les haut-parleurs sans qu’aucun de mes voisins ose un jour broncher… C’est le paradis d’encaisser les ardeurs du soleil 350 jours sur 365… L’Afrique vaut la peine d’être vécue. Mais certaines fois, on est obligés d’effectuer un cruel retour à la réalité. Surtout quand un cafard vient vous rappeler vos soucis existentiels. Il y a une colonie de cancrelats qui squatte ma piaule et je me dois de la déloger avant toute autre chose.

 

Par René Jackson

The following two tabs change content below.
René Jackson Nkowa
Diplômé de faculté de droit et d'école de commerce, je me passionne pour la communication, le management et l'écriture. Un peu geek sur les bords, j'aborde la vie avec une certaine poésie. Bonne lecture.
René Jackson Nkowa

Derniers articles parRené Jackson Nkowa (voir tous)

7 thoughts on “Ai-je une vie de cafard?

  1. En tant que Français, j’aime énormément ta vision réaliste des choses.
    Effectivement, les cafards, c’est jamais bon signe. A Paris, il m’arrive de croiser d’énormes rats qui traverssent les boulevards. Tout n’est pas si beau ici non plus!

    Et comme tu dis, la misère existe aussi en france, surtout pour tout les sans-papiers qui croient que c’est l’éldorado, alors que la majorité des français ayant un travail se galèrent pour vivre dignement : loyer hyper cher essence, nourriture, tout est très cher.
    Alors sans travail, ni logement, autant dire que c’est l’enfer ici. Il vaut mieux vivre dignement en afrique en cultivant son champs que de tenter de survivre ici hors la loi! En plus comme tu dis, vous êtes beaucoup plus libre qu’en france, même si je ne suis pas sur que mettre la musique à fond soit une liberté désirable…
    La seule vraie façon de rendre vos vies plus « développé » est de tout miser sur l’autonomie du pays, qui passe par l’agriculture (et pas les importations), mais surtout l’éducation, seul garantie de durabilité de l’évolution de la société. En revanche, fuyez le capitalisme, cela va tous nous tuer, à défaut vous aller y perdre votre âme, comme nous en occident.
    En parlant d’autonomie, voici ce qui peut vous la donner : http://solarfire.org/
    Y’a plus qu’a, vu que le soleil vous n’en manquez pas!

  2. Reste tranquille mon cher jackson. Il est vrai que paris n’est pas aussi sale que beaucoup de nos capitales africaines mais les cafards il y en a partout.
    je voudrais vous demander d’arreter de rever car l’eldorado ce n’est pas toujours de l’autre coté. Tout est une question de volonté de chaque africain ou si vous voulez de chaque habitant de yaoundé. Paris, londre ,rome et autres ce n’est pas ce que vous pensez.
    A paris toutes les routes ne sont pas climatisées comme on veut vous le faire croire. Beaucoup de villes européenne sont souvent plus sales que votre capitale YAOUNDE. En italie par exemple il y a des villes très sales et meme invivables, c’est le cas de NAPLE où des monticules d’ordures jonchent toutes les rues. A PARIS meme plusieurs avenues sont remplis d’excréments de chiens et chats qui vous salissent si vous ne faites pas attention en marchant .Ne soyez plus complexé mon grand les blancs n’ont rien de plus que nous, seulement ils ont eu le temps de s’organiser en ayant des convictions et de la volonté. Si nous acceptons de prendre notre indépendance alors ont pourra développer nos villes. Mais si nous continuons de leur céder tout nos ressources comme c’est le cas actuellement alors nous aurons toujours honte de nos capitales.
    jean baptiste kouadio

  3. ahahah! M’a bien fait rire l’histoire de la blanche et du cafard!
    Non, tu n’as pas une vie de cafard. Tu as le respect de toi-même, des autres et de ta Terre… Toute est une question de perception et de priorité… Je suis française, européenne, attachée à mes valeurs et à mon pays malgré toutes ses dérives. Et pourtant, j’ai aussi envie de connaître l’Afrique – encore plus quand je lis ce qu’écrivent des gens comme toi… 🙂 Qui sait, on se croisera peut-être à l’aéroport! 😉
    Merci pour ton blog et bonne continuation!!!

  4. Ah, mon cher panda, tu m’épates de plus en plus avec tes histoires! Que dire! Le cafard, nous l’avons tous en Afrique, en fait nous sommes des cafards, pas morts, bien sûr (rires), comme on vit ici, tous, hommes politiques et sociétés civiles mêlés, de véritables vies de cafard!
    Amitiés

  5. @A: de rien!
    @JB Kouadio: j’ai compris, Chef!
    @Julie: je souhaite de tout coeur que tu viennes. L’Afrique est un paradis, sans blagues!
    @Kpelly: tu ne sais pas si bien dire, frère!

  6. je suis français, je vis en France et j’ai 28 ans. J’ai vécu dans divers endroits de Douala, PK 15, cité des palmiers, akwa nord, deido école publique. J’ai partagé chacun de ces logements avec de gentils cafards, en parfaite harmonie, plutot en parfaite indifférence. Je me rappelle encore ma visite médicale juste avant mon départ au Cameroun : ne pas boire l’eau du robinet, ne pas manger de crudité au restaurant, ne pas manger en route…..a entendre le docteur, j’avais une chance sur deux de mourir dans les deux premières semaines de mon séjour…Au final, j’ai fait tout le contraire, j’ai même arrêté mon traitement anti palu au bout de trois semaines. Il ne m’est jamais rien arrivé !! Depuis, mon eldorado c’est Douala, la rue de la joie, Hugo Nyame, une castel. Je suis pourtant né du « bon coté » paraît-il, il y a du y avoir une erreure dans la matrice car je me sens plus chez moi a Douala qu’en France. Malheureusement, des évènements personnels font qu’il est impossible pour moi de m’y rendre à court terme…a mon grand désarrois.
    Merci pour ce forum que je parcours chaque fois que mon manque de Douala se fait trop sentir.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *