A Elles

vendeuse oranges douala
Une vendeuse d’oranges – Photo: René Jackson Nkowa

Pour la énième fois, la super mairie de Douala mène une campagne de déguerpissement des emprises de la voie publique occupées par des commerçants. Pour le bien-être de tous, il est important de respecter l’espace public. Un piéton ne doit pas se retrouver en train de se disputer la chaussée avec les automobiles parce que les trottoirs ont été trustés par les petits (et parfois les gros) commerces. Mais il n’en demeure pas moins que ces déguerpissements sont terribles pour les personnes concernées et pour leur famille.

Il y a quelques jours, j’ai fortuitement assisté à l’un de ces évènements. Les engins avaient sévi de façon totalement inopinée. Le résultat avait été des dizaines de comptoirs détruits et autant de personnes en détresse. L’une d’entre elles m’a profondément marqué. Une femme d’une quarantaine d’années. Elle avait pleuré. Avait supplié. Elle avait des enfants. Il fallait qu’ils aillent à l’école. Elle n’avait aucune autre source de revenus. Il fallait qu’on lui laisse au moins le temps de ramasser ses fruits. L’agent municipal ne l’avait pas entendu de cette oreille. Tous ses produits étaient passés sous les roues de la pelleteuse qui mettait son comptoir en pièces. Elle s’était alors évanouie et avait dû être transportée à l’hôpital. Pendant que ses pamplemousses, ses ananas et ses pastèques se transformaient en salade de fruits ; et que son comptoir devenait un tas de bois.

Je repasse souvent à cet endroit. C’est bien plus agréable ce trottoir dégagé. C’est comme cela que les choses devraient normalement être. Mais j’ai toujours une pensée pour cette femme. Pour ces femmes. Je pense à elles.

A elle qui m’aborde quand je suis assis dans un snack-bar. Elle qui me propose des œufs à la coque, qu’elle vend avec du pain. Ses œufs sont rangés bien en ordre dans un seau en plastique transparent, en dessous du piment, de la mayonnaise et de la sardine. Le pain est entassé dans un sac. Pendant que je lui passe ma commande, je l’observe. Elle fait clairement plus vieille qu’elle ne l’est en réalité. Elle se couvre la tête avec une casquette portant le logo de l’un de nos opérateurs de téléphonie mobile. Mais ce couvre-chef ne suffit pas à lui tout seul à parer au soleil brûlant qui nous abrutit dans cette ville. Ce soleil a vraisemblablement été sans pitié avec elle. Elle a terminé de garnir mon pain. Elle farfouille dans son sac et tout d’un coup semble très embêtée. Et regarde à gauche et à droite. « Je n’ai plus d’emballages. Est-ce que tu peux attendre que j’aille en chercher ? – La mère, laisse. Tu n’as pas besoin d’emballer, je vais le manger maintenant – merci mon fils, tu me sauves. Ces emballages en plastique sont devenus rares et si chers… » Je la regarde s’éloigner. Elle propose ses œufs à un homme assis non loin de moi. Il ne daigne même pas la regarder.

A elle qui me vendit des plantains et des prunes cuits à la braise il y a quelques mois. Elle est d’humeur maussade. Elle passe visiblement une mauvaise journée. Pour ne rien arranger, il pleut. Elle ne répond pas à mon bonjour. Elle est bien occupée : elle doit veiller à la cuisson des plantains mûrs qui sont sur son four à charbon de bois et doit s’assurer que les prunes ne carbonisent pas. Elle doit tenir ce qui fait office de parapluie au-dessus de sa tête. Il ne la protège pas vraiment de l’averse. Je jette un coup d’œil à ma gauche. A quelques mètres, je vois la charrette d’un vendeur de parapluies. Pourquoi elle n’en achète pas un neuf au lieu de se torturer avec cette antiquité qu’elle cherche à maintenir coûte que coûte en équilibre ? A côté d’elle un bambin braille. Il doit avoir environ deux ans. Elle me semble trop vieille pour avoir un enfant de cet âge. C’est peut-être son petit-fils, issu de l’une des innombrables relations sans amour que cette ville abrite. Lui au moins il a eu de la chance. Il a fini sur un trottoir, sous la pluie, auprès de sa grand-mère. Ça aurait pu être pire. Il aurait pu se retrouver dans une poubelle, à la merci des chiens errants.

A elle qui passe sa journée à trottiner sur nos grands axes routiers. Elle qu’on retrouve aux postes de péage, aux points de contrôle routier. Elle qui propose aux voyageurs des victuailles diverses, partant des bâtons de manioc aux mandarines en passant par les noix de coco, les mintumbas, les oranges, les frites de plantain, les brochettes de viande et j’en passe. Elle qui ne se décourage pas, malgré qu’elle avale à longueur de journée les gaz d’échappement des véhicules derrière lesquels elle court pour vendre une dernière mangue, derrière lesquels elle court pour récupérer son argent. Elle ne fatigue jamais de poursuivre un autobus qui roule afin de satisfaire le désir d’un passager, au risque de passer sous ses roues. Souvent, nous l’accusons d’être malhonnête. A tort. Personne ne s’est pourtant jamais plaint de ses produits.

A elle que j’ai été surpris de découvrir tard un soir. A l’époque, j’avais un travail qui m’obligeait à rentrer chez moi quand beaucoup avaient déjà fait un tour de sommeil. Je m’étais retrouvé dans une station-service. Elle était jeune. Très jeune. Elle était une adolescente. A la manière dont elle était vêtue, elle devait être originaire de l’une des parties musulmanes du pays. Elle était assise près d’une cuvette en inox dans laquelle se trouvait une casserole, des cuillers, des fourchettes et des assiettes. Deux ou trois fois, elle a ouvert la marmite. J’ai deviné une sauce dans laquelle semblaient se dissimuler des morceaux de viande. Elle rigolait aux plaisanteries vaseuses que lançaient les hommes qui étaient là. Certaines de ces blagues étaient vraiment déplacées, surtout à l’endroit d’une personne de son âge. Mais sa réaction montrait qu’elle les prenait plutôt bien. Une preuve s’il en était qu’elle devait déjà avoir du métier. Elle devait bien être utile à ces gens qui travaillent dans la nuit, en leur permettant de se restaurer vite fait et à moindre frais. Mais qu’est-ce qui obligeait cette enfant à se retrouver assise près d’une pompe à essence à une heure pareille, à subir les assauts lubriques des taximen et des conducteurs de moto-taxis ?

Je pense à elles. Toutes. Qui sont là, tout le temps. Que nous ne voyons plus, mais qui nous sont plus importantes que nous, ne l’imaginons. Elles sont les actrices estompées de nos quotidiens. Elles dont on peut sans difficulté aucune croquer dans nos esprits les couleuvres qu’elles avalent. Elles se font éclabousser par les voitures pendant la saison des pluies. Elles sont maculées de poussière pendant la saison sèche. A force de subir toutes sortes d’intempéries, leur peau s’est fripée, noircie. Elles prennent de l’âge bien plus vite que les autres.

Elles sont le pilier sur lequel repose leur famille. Elles n’ont pas le droit de flancher, elles n’ont pas le droit d’abandonner. Leur mari est malade, au chômage, peut-être parti chercher herbe plus verte ailleurs. Ou alors il a jeté les armes face au aléas de la vie et vit aux crochets de la société, à ses crochets. Leurs frères et sœurs ont été à l’école, ont obtenu leurs diplômes. Ils n’ont pas trouvé de travail et du haut de ces papiers somme toute inutiles, ils refusent de s’abaisser à des tâches ingrates. Elle est obligée de se mouiller pour subvenir aux besoins de cette fratrie orgueilleuse qui ne la soutient pas et qui, souvent, l’insulte, la traite de demeurée.

Je pense à elles qui sont pour la plupart sans défense, mais qui sont armées d’un courage et d’une détermination sans pareil. Qui ont ce sourire et cette gentillesse à toute épreuve. Qui t’appellent « mon fils » ou « ma fille » quand tu les approches. Que tu es fier d’appeler respectueusement « maman », alors que vous ne vous connaissez ni d’Adam, ni d’Eve.

A elles toutes.

Par René Jackson

Bonnes fêtes de fin d’année à toutes et à tous et meilleurs vœux pour l’année 2015.

The following two tabs change content below.
René Jackson
Diplômé de faculté de droit et d'école de commerce, je me passionne pour la communication, le management et l'écriture. Un peu geek sur les bords, j'aborde la vie avec une certaine poésie. Bonne lecture.
René Jackson

Derniers articles parRené Jackson (voir tous)

3 thoughts on “A Elles

  1. Il n’ya pas meilleurs mots pour rendre hommage à nos mères et soeurs qui se battent au jour le jour pour NOUS. En te lisant je me suis attendu à lire au moins une centaine de commentaires à la suite, mais…dommage!
    Bonne année, frère Jackson!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *