René Jackson Nkowa

L’aéroport international de Douala, cette impasse

Quinze compagnies aériennes, parmi lesquelles la compagnie nationale, ont envoyé un courrier commun au directeur général d’Aéroports du Cameroun, dénonçant l’extrême vétusté de l’aéroport international de Douala. Cette missive reproche à la plateforme aéroportuaire de la capitale économique du Cameroun un état de délabrement que tout œil averti constaterait du premier coup. Alors, j’ai sorti de mes archives ce vieil article, non publié, relatant mes quelques expériences avec cet aéroport, qui est finalement celui que j’ai le plus fréquenté et dont je ne suis pas très fier, en tant que citoyen de cette ville.

 

Un jour, alors que je devais prendre un avion pour un décollage peu avant l’aube, il me fallait quitter mon domicile vers trois heures du matin. Pour ce faire, j’avais sollicité les services d’un taxi. Sur le trajet, le chauffeur me dit : « Montez la vitre. Là devant, il y a des ralentisseurs sur la chaussée et les agresseurs profitent de la décélération des véhicules à cet endroit pour sévir ». Je me suis empressé d’actionner la manivelle du lève-vitre. Nous avons passé cet endroit sans encombre et peu après, il me déposait à l’aéroport, du moins à l’entrée de l’aéroport. Pour le transport des deux sacs de voyage que j’avais avec moi jusqu’à l’entrée de l’aérogare, ce fut une toute autre histoire.

 

Des alentours peu guillerets

Avant même d’arriver à l’aéroport à proprement parler, le spectacle devant lequel les voyageurs se retrouvent est assez indigne. Pourtant situé en pleine ville, il est surprenant de constater à quel point les abords de cette infrastructure sont des coupe-gorges parfaits. Le fameux ralentissement qui nous oblige à lever les vitres se trouve à moins de deux cents mètres de la clôture d’enceinte de l’aéroport (en arrivant du Terminus Saint-Michel, pour ceux qui connaissent).

Une autre fois, alors que j’avais atterri de nuit à Douala avec des collègues (vers une heure du matin), nous tentions de trouver un taxi pour quitter l’aéroport. Pour cela, il fallait traverser le parking, mal éclairé, situé juste devant l’aérogare. Initiative très vite douchée par un agent de l’aéroport : « Si vous n’avez pas de voiture qui vous attend, je vous conseille d’attendre que le jour se lève avant de partir. Des passagers ont été récemment détroussés par les voleurs dans le parking ». Nous nous sommes donc assis et nous avons attendu six heures du matin.

Sans avoir une grande expérience des aéroports internationaux, il y a quand même des choses qui tapent désagréablement à l’œil quand on arrive à Douala et qu’on a parcouru d’autres aéroports, notamment africains. L’aménagement extérieur de l’infrastructure est une catastrophe : les voies d’accès sont en mauvais état, on ne s’y sent pas en sécurité, elles sont jonchées de nids de poule, en plus de ne pas être éclairées. En revanche, à Dakar (Sédar Senghor), Abidjan, Antanarivo et même Yaoundé, les alentours de l’aéroport respirent fraîcheur et propreté, j’ai pu le constater moi-même. Les voies d’accès sont impeccables, jusqu’à plusieurs kilomètres de distance.

 

Dans l’aérogare, comme si le temps s’était arrêté

L’aérogare, vu de loin, ressemble à une bâtisse quelconque, sortie d’un autre temps. N’eût été la tour de contrôle à proximité et les avions qu’on aperçoit de temps à autres en passant sur la route proche, on ne peut imaginer qu’il s’agit là d’un aéroport international.

Quand on y arrive pour les départs, au sol on a droit à un carrelage pas loin d’être antédiluvien, avec ça et là des carreaux portés disparus, remplacés par un enduit de ciment. Comparativement aux autres aéroports, les premiers pas dans la salle des départs donnent lieu à une ambiance qui détonne : aucune personne au pas de course, aucune excitation, tout le monde est comme écrasé pas la chaleur qu’il y fait. Les agents de l’aéroport déambulent ou sont assis et somnolent, ou alors discutent en ne prêtant aucune attention à ce qu’il se passe autour d’eux.

Les premiers employés bienveillants en face desquels on se retrouve sont les agents des comptoirs d’enregistrement (et ils seront souvent les seuls !) Après eux, on fait un passage devant le poste de la police aux frontières, puis s’ensuit un couloir qui mène à la vérification des bagages à main, pour arriver enfin à la salle d’embarquement.

 

Une modernisation urgente

Cet aéroport subit depuis plusieurs années des travaux de rénovation. Il a d’ailleurs été fermé pendant plusieurs semaines en 2016 car sa piste et son tarmac devaient être refaits. L’aérogare aussi a connu un lifting, mais les effets de ce lifting ne sont visibles que par endroits. Mon dernier séjour dans une salle d’embarquement à l’aéroport de Douala, en octobre 2017, s’est déroulée dans une chaleur étouffante, avec des toilettes HS.

Plutôt que d’être simplement rénovée, cette infrastructure doit absolument être modernisée. La configuration des lieux correspondait certainement à la réalité du transport aérien à l’époque où ils ont été construits, c’est à dire dans les années 1970. Mais l’établissement ne  répond plus aux défis actuels imposé par le transport aérien de masse. Le personnel doit être remotivé mais pour cela il lui faut des conditions de travail adéquates. Cela permettrait d’éviter des situations vécues il y a quelques années, où, parce que deux avions étaient arrivés simultanément, les passagers avaient dû patienter deux heures en file d’attente pour faire tamponner leur passeport ! La raison ? Une seule et unique policière en poste, visiblement fatiguée et qui travaillait dans une salle surchauffée.

Quelque chose doit absolument être fait. Nous sommes quand même dans la principale ville de la sous-région et même du pays, nous ne méritons pas cet aéroport figé dans le temps, laid, peu accueillant, et aux alentours duquel on ne sent pas en sécurité.


Non! Moi, Africain, je n’applaudirai pas Donald Trump

Je me donne un droit de réponse au blogueur Didier Ndengue, ardent supporter de Donald Trump et dont les positions, à l’image de celles de son champion, me surprennent et m’interrogent. Et je dois l’avouer, j’ai quelque peu été outré par certains passages de sa dernière production, au point que je ne peux m’empêcher de les retoquer.

 

Non, moi, Africain, je n’accepterai pas, comme tu le demandes, Donald Trump. Parce que l’invective, la suspicion, l’injure, les insultes, les menaces sont inacceptables venant de quiconque. A fortiori de l’homme le plus puissant de la planète.

Le discours populiste, exercice dans lequel M. Trump excelle, a plusieurs caractéristiques, dont l’une des premières est l’ignorance, voulue ou pas, de l’histoire.

Le discours nationaliste de M. Trump dissimule une vérité. « Make America Great Again » signifie, entre les lignes, de renforcer l’influence que l’Amérique a sur le monde. Une influence qui serait aujourd’hui menacée par les Chinois et par les Russes. Les insultes du président des USA envers d’autres peuples sont inacceptables quand on sait comment ce pays a étendu sa domination sur le monde et a imposé ses visions à la majorité des habitants de notre planète. Par l’intervention dans la seconde guerre mondiale, puis par le plan Marshall, l’Amérique a mis à sa botte l’Europe de l’ouest, l’une des régions les plus prospères. Et par voie de conséquence, toutes les régions du globe, c’est-à-dire plus de sa moitié, contrôlées par ces pays européens et s’en est servi pour coloniser la majeure partie du monde.

Le hip-hop, Coca-Cola, McDonald, Apple, Google, Boeing, la Nasa, Exxon Mobil, etc. Quel que soit le domaine d’activité, on découvrira que parmi les trois entreprises qui dominantes, il y en a au moins une qui est américaine. La grandeur de l’Amérique n’engage pas uniquement les hommes et les biens situés géographiquement sur le sol américain, mais met aussi à contribution les ressources tant humaines, immatérielles (l’intelligence), que matérielles (les mines, l’eau, la terre, le ciel, l’espace) de toutes les autres régions du globe.

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, nous vivons sous l’Empire américain, qui impose sa culture au monde. En utilisant les manières les plus softs (la télévision, la musique, la monnaie, les universités prestigieuses, internet) ou les plus brutales (l’Irak, l’Afghanistan ou le Vietnam en savent quelque chose).

Alors, je n’accepte pas que l’homme qui dirige le pays qui a participé, par le truchement de l’Europe occidentale ou, parfois même, directement, à la spoliation et à l’infantilisation de l’Afrique, puisse l’insulter, la traiter de « trou à merde ». Et je ne comprends pas qu’un Africain normalement constitué puisse applaudir, pour quelle que raison que ce soit, ces propos.

Didier, tu salues l’absence d’hypocrisie de Donald Trump, mais je tiens à ce que tu te rappelles que si son pays est devenu ce qu’il est c’est aussi grâce à cette force de travail africaine qui a été déportée par millions d’individus et dont tout à fait hypocritement (ou par ignorance) il insulte l’origine. Que tu n’oublies pas que son pays a été le chantre de la mondialisation qui a drainé les richesses dans une seule direction (la leur), établi pauvreté et misère ailleurs.

Les Etats-Unis, plus que tout autre pays, sont redevables de toutes les régions du globe, car sa grandeur provient du travail de toutes les populations migrantes (d’Afrique, d’Europe, d’Asie) qui l’ont bâti. Et aujourd’hui, quand on a un président des Etats Unis qui a rechigné à condamner les actions des néo-nazis et des suprémacistes blancs (pour qui l’Amérique appartient aux blancs, la race pure, alors qu’on sait tous que Christophe Colomb avait débarqué sur une terre déjà habitée et que les blancs ont décimé la population qui y vivait), c’est un problème.

Il insulte Haïti, la première république indépendante Noire (que les USA ont occupé de 1915 à 1934 ; dont la capitale a été investie par les soldats américains pendant le putsch de 2004), il insulte en des termes abjects notre Continent et je dois l’accepter? Non.

En même temps, je ne pense pas pouvoir te convaincre. Puisque tu sembles vouloir remettre en question des choses aussi évidentes que la forme sphérique de la Terre (parce que rien ne te le prouve).

 


Je déteste cette ville!

Voici maintenant une année que je suis rentré à Douala, après un stage à Yaoundé et surtout une mission à Paris en France. Pendant cette année qui vient de s’écouler, j’ai pris le temps d’observer notre environnement avec un œil nouveau. L’œil de celui qui a mis suffisamment de temps ailleurs pour voir que les choses peuvent être différentes, en mieux ou en pire.

Cette envie de fuir

Ma plus grande difficulté pendant cette année a été celle d’affronter la ville de Douala. J’en suis même arrivé à la détester et à me demander si c’était la même que celle dans laquelle je suis né et ai passé la grande majorité de ma vie. Cette ville est d’une grande violence. Non pas cette violence physique, pas celle qui fait que les gens t’insultent, t’agressent.

Mais cette violence muette, sournoise, qui te pousse à une vigilance de tous les instants pour ne pas te faire écraser par une moto ou un camion. Cette violence muette des gens qui ne respectent rien ni personne, qui font ce qu’ils veulent. Cette violence bruyante de ceux qui mettent la musique à des niveaux insensés de décibels quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit, la violence de ces mototaxis que je trouve tout à coup trop nombreux, la violence de leurs conducteurs qui ne demandent même plus ton avis avant prendre un client supplémentaire alors qu’ils te transportent déjà.

Comment en sommes-nous arrivés là?

La question qui me taraude depuis mon retour est celle de savoir comment nous en sommes arrivés là. Pourquoi c’est devenu normal de se retrouver parfois à quatre sur la même moto ? Comment n’est-il plus envisageable de ne pas se faire serrer quand on est assis sur le siège passager avant dans un taxi ? Comment en est-on arrivés à occuper la chaussée avec nos commerces dont les vivres sont étalés à même le sol ? Pourquoi les autorités de la ville ont-elles décidé de laisser chacun se comporter exactement comme il l’entend?

De plus en plus, je me retrouve à rêver des petites villes toutes tranquilles, avec beaucoup beaucoup moins de monde.

Quand on regarde la carte de la ville de Douala, on se retrouve face à un grand paradoxe. La frontière à l’est est un fleuve, la Dibamba. La ville est coupée en deux par un autre fleuve, le Wouri. En suivant le cours de ce dernier, on aboutit, à moins de dix kilomètres de là, à l’océan Atlantique. La saison des pluies peut y durer jusqu’à huit mois chaque année. C’est dire si la ville est irriguée. Mais malgré cela, l’accès à l’eau, a fortiori à l’eau potable, représente pour beaucoup un parcours du combattant.

On passe immanquablement par un moment de découragement, tellement on partira de loin pour réaliser les choses. Tellement le travail à effectuer semble immense, insurmontable, impossible à réaliser.

Parfois, je me demande s’il n’est pas nécessaire de laisser tous ces grands combats et de régler toutes ces choses basiques, naturelles, évidentes pour toute société qui se dit  appartenir à notre époque.

Ne se trompe-t-on pas de combat?

Nous jouons aux activistes de l’internet. On le veut moins cher, plus stable, on veut la liberté de s’exprimer. On refuse que les réseaux sociaux soient bloqués par le gouvernement, qui, lui, ne nous écoute même pas. On se veut les grands pourfendeurs de la latence et de l’inertie.

Ne devrions-nous pas laisser tout ça et faire de nos hôpitaux des endroits où les maux sont soignés au lieu d’être les mouroirs qu’ils sont aujourd’hui ? Les maladies liées à l’eau déciment encore de nombreuses personnes dans notre pays. Ne devrions-nous pas sensibiliser les gens au civisme ? Au fait de stationner leurs voitures et leurs motos aux endroits appropriés ? A respecter le code de la route ? A ne pas occuper anarchiquement l’espace public ? Ne devrions-nous pas apprendre la courtoisie aux agents d’accueil dans les commerces, les administrations ou les entreprises ? N’est-il pas important de ré-inculquer aux gens le devoir de solidarité, celui-là même qui doit empêcher de s’accaparer ce qui appartient à la collectivité?

Ne devrions-nous pas descendre de nos grands chevaux et recommencer à tout bâtir à partir des fondations ? Faire table rase et bûcheronner comme si rien n’avait été fait auparavant ? De façon imperceptible et certaine, nous glissons dans un marasme social qui profite de la situation économique de plus en plus délétère dans laquelle beaucoup se retrouvent..

Parce que ton cœur se brise quand, lors d’une conversation téléphone, tu te fais dire : « S’il te plaît ne reviens pas. Depuis une semaine nous n’avons pas d’électricité et l’eau n’arrive qu’un jour sur quatre. Ne reviens pas. Reste là où tu es.»

On me supplie de ne pas revenir chez moi.

Comment en sommes-nous arrivés là?  Alors que notre pays n’a pas connu de conflit depuis plus de cinquante ans ?


Menace sur Internet

Il est des présages que l’on ne souhaite pas voir se réaliser. Il y a quelques mois, quand le gouvernement camerounais s’est mis à bander ses muscles face aux réseaux sociaux, j’avais imaginé que cela augurait des jours difficiles pour l’accès à Internet au Cameroun. Je pensais toutefois que ce serait à moyen ou à long terme que la situation se compliquerait.

Comme dans un mauvais film, mes funestes prévisions se sont réalisées bien plus rapidement que prévu. Puisqu’au moment où je rédige ces lignes, deux des dix régions que compte le Cameroun subissent un black-out total depuis dix jours. En clair, plus d’internet au Nord-ouest et au Sud-ouest. Les régions dans lesquelles souffle depuis deux mois un vent de contestation.

Tout est parti d’un accident ferroviaire, qui s’est produit le 21 octobre 2016 dans le centre du Cameroun. Parce que les réseaux sociaux avaient mis les responsables publics dans l’embarras suite à cette tragédie, la riposte a commencé. Trois mois après, elle ne s’est pas calmée. Bien au contraire.

Depuis quelques jours, les abonnés au téléphone mobile sont matraqués de SMS provenant du ministère des Postes et des télécommunications, qui les avertissent qu’ils encourent tantôt « de six mois à deux ans », tantôt « vingt ans » de prison s’ils sont auteurs « de déclarations mensongères ou de dénonciations calomnieuses via un réseau social ».

Un courrier de l’entreprise gestionnaire des réseaux de télécommunications destiné à son ministère de tutelle a atterri sur Internet, une lettre par laquelle non seulement elle confirme à la ministre que ses instructions (la coupure d’Internet dans les deux régions contestataires) ont été mises en œuvre, mais aussi précise qu’il faudrait penser aux moyens de pression sur les opérateurs privés qui traînent le pas pour isoler complètement le Nord-ouest et le Sud-ouest du réseau.

En représailles, le site du ministère de l’Enseignement supérieur aurait été piraté la semaine dernière.

https://twitter.com/TheWaltium/status/824273220421427200

Conclusion : nous sommes entrés dans une nouvelle ère, celle de la guerre sur Internet. Une guerre qui, en l’état actuel des choses, sera sans doute remportée par les autorités. D’une victoire nette et sans bavure.

Lesdites autorités qui agissent avec une certaine duplicité, car d’un côté elles appellent de leurs vœux le développement de l’économie numérique, et de l’autre elles privent délibérément une partie de la population d’internet. Sur le plan purement numéraire, pourra-t-on chiffrer le manque à gagner causé par ce black-out ? Qu’advient-il des jeunes entrepreneurs innovants de la Silicon Mountain de Buea qui depuis douze jours sont privés de l’un de leurs principaux outils de travail ? Comment en sommes-nous arrivés à créer des migrants internautes, qui sont obligés de quitter leur région pour pouvoir avoir accès à Internet ?

Nous allons malheureusement au devant d’évolutions encore plus fâcheuses pour l’accès à Internet. La prochaine étape sera sans doute la mise sous cloche de tout le pays. Et elle risque d’arriver bien plus vite qu’on ne le croit.

Nota: article susceptible d’être mis à jour en fonction de l’évolution de l’actualité.


Bamenda, c’est le Cameroun

C’est le sujet explosif de l’heure. Le type d’affaire sur lequel, quel que soit le positionnement, on est soit un collabo pour les uns, soit un pleurnichard pour les autres. Le modèle type de sujet sur lequel on ne peut pas être neutre. Il s’agit de la situation dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.

Une affaire sur laquelle presque tout le monde a son point de vue. Points de vue qui, à l’observation, sont plus du fait du sentiment personnel des uns et des autres ; points de vue quelques fois justifiés et la plupart du temps non – ou alors de manière insuffisante.

Aujourd’hui, il ressort clairement des discussions un clivage anglophones/francophones. Un clivage qui se creuse au fur et à mesure que le mécontentement des populations des régions anglophones s’installe.

Le Cameroun est un pays bilingue. Officiellement. Le Camerounais, lui, est bien souvent trilingue ou quadrilingue, car hormis les langues officielles – l’anglais et le français – il parle une ou deux langues vernaculaires et parfois même le pidgin (une sorte de créole de l’anglais saupoudré de français et de langues locales).

A l’époque où j’étais gérant de cybercafé, l’une de nos fidèles clientes – anglophone – m’a dit un jour, en anglais : « vous proclamez partout dans ce pays qu’on est bilingue, mais toi tu ne me parles jamais en anglais ». Je lui ai demandé si j’avais jamais fait montre de n’avoir pas compris quand elle s’adressait à moi en anglais. Elle a répondu non. Je lui ai ensuite demandé si elle a des difficultés à me comprendre quand je lui parle en français. Elle a répondu non. J’ai conclu : « c’est la plus belle manifestation du bilinguisme que de s’exprimer chacun dans des langues différentes mais de parfaitement se comprendre ! »

Anglophone, quésaco ?

Au sens premier du terme, « anglophone » désigne une personne qui parle l’anglais. Et si on se fie à cette définition, alors de plus en plus de Camerounais sont anglophones. Soit parce que les autorités publiques l’encouragent, soit parce que les gens – francophones – ont fini par comprendre que s’ils ne veulent pas faire l’impasse sur de nombreuses opportunités qu’offre notre monde, ils doivent apprendre à parler l’anglais.

La plupart de ceux de ma génération, qui ont étudié dans le système francophone, ont fait leur premier cours d’anglais en classe de sixième. Aujourd’hui, dans le même système francophone, les élèves apprennent l’anglais dès la maternelle et sont déjà bilingues quand ils entrent en sixième. En faculté de droit, nous avions chaque semestre au moins un enseignement en anglais – et pas que des cours de Common Law et d’Equity*. Face aux protestations des étudiants francophones, l’administration de notre faculté avait une réponse immuable : nous sommes dans un système bilingue. Il va falloir vous adapter.

Je parlerai du cas de la ville de Douala où les écoles d’abord bilingues, puis plus spécifiquement anglophones (avec adoption du système scolaire anglo-saxon) ont essaimé ces deux dernières décennies. Aujourd’hui, le hype des parents dans les grandes villes francophones du Cameroun est d’inscrire leurs enfants dans les écoles et collèges anglophones. Les nouvelles générations d’anglophones dans les régions dites francophones du pays ne proviennent plus uniquement des régions anglophones. Ce sont des enfants qui sont nés et qui ont toujours vécu dans la zone francophone.

Le terme anglophone a une autre acception dans le contexte du Cameroun : il peut en effet aussi désigner les personnes originaires des deux régions dites anglophones du pays : celle du Nord-Ouest et celle du Sud-Ouest.

Il serait malhonnête de nier que les anglophones – en tenant compte de la seconde définition – ont toujours revendiqué une identité distincte de celle des francophones. Il serait aussi malhonnête de ne pas reconnaître que les Camerounais issus de la partie francophone du pays traitent leurs concitoyens anglophones de manière hautaine, avec beaucoup de condescendance et de circonspection. Mais il est tout aussi important de reconnaître que de nombreux francophones sont admiratifs de la manière dont vivent et se comportent les anglophones. Et enfoncent parfois le clou en arguant que si tous les Camerounais avaient le comportement des anglophones, notre pays ne s’en porterait que mieux.

Anglophones vs Francophones, really ?

Le mécontentement qui dure depuis de nombreuses semaines et qui a pour épicentre la ville de Bamenda fait ressurgir l’un des spectres latents qui menacent le Cameroun : celui de la scission de la partie anglophone. Ce qui avait débuté comme des revendications des enseignants et des avocats pour une meilleure représentativité des leurs dans leurs régions a vite fait renaître des velléités de départ du Cameroun, afin de former une entité territoriale souveraine et autonome : l’Ambazonie.

Les populations ont décidé de battre le pavé. Ce à quoi le gouvernement a répondu comme à son habitude : par la violence et par des discours suintant de déni.

Bamenda est symptomatique de la situation générale de notre pays. Les anglophones décrient entre autres le fait que toutes les décisions concernant leurs régions se prennent à la capitale, Yaoundé. Un mal dont souffrent toutes les régions du Cameroun, qui est un Etat hyper-centralisé. Le moindre kilomètre de bitume, la moindre adduction en eau potable, la moindre initiative locale ne peut être réalisée sans l’aval de Yaoundé.

La Constitution de 1996 a institué la décentralisation, qui devait se traduire par le régionalisme. Vingt et une années après, où en sommes-nous ? On n’a jamais eu un une telle concentration des pouvoirs. Les attributions des sous-préfets, des préfets et des gouverneurs (tous nommés par l’exécutif) n’ont jamais été aussi grandes.

Toutes les principales villes ont à leur tête un délégué du gouvernement nommé directement par le président de la République et ce sont dans les faits eux qui dirigent ces cités. Reléguant les maires d’arrondissement sortis des urnes au rang de simples exécutants.

Le passage des provinces aux régions devait normalement s’accompagner de l’institution d’un sénat. Aujourd’hui, le sénat existe, mais trente pour cent de ses membres sont nommés discrétionnairement par le président.

Chaque pas vers l’autonomisation des régions a été suivi de trois pas menant au renforcement de la mainmise de Yaoundé sur tous les aspects de la vie des collectivités.

Les revendications en cours à Bamenda et dans toute la zone anglophone ne sont que le reflet d’une frustration ressentie par les Camerounais dans leur ensemble qui assistent tous les jours à la détérioration de leurs conditions de vie, au népotisme, au favoritisme, au tribalisme, à la corruption, au détournement massif et éhonté de la fortune publique. Ils assistent comme tout le monde à cette manière de diriger qui mène notre pays droit vers le précipice.

Les anglophones ont décidé de manifester leur mécontentement. L’un de ces mécontentements qui ont émaillé la vie de notre pays ces deux dernières décennies. Lesquels mécontentements, légitimes, ont toujours eu pour réponse soit l’indifférence, soit les discours va-t-en-guerre et les tabassages en règle des manifestants.

 

*Common Law et Equity: systèmes juridiques anglo-saxons.


Avant d’aller en guerre contre les réseaux sociaux…

Le soufflet n’est pas retombé. L’attaque virulente de certaines personnalités du journalisme – qu’on qualifiera de traditionnel – à l’encontre des réseaux sociaux-blogueurs-internautes a été récupérée par le monde politique, puisque le président de l’assemblée nationale a pris la suite du ministre de la communication. Les deux n’ont pas été avares en mots durs à l’encontre des internautes. Morceaux choisis :

– Internet est un « nid d’oiseau de mauvais augure » « qui travaillent à déstabiliser le Cameroun », qui connaît « un déferlement d’informations erronées », œuvre « d’amateurs qui évoluent aux antipodes de toute éthique et de toute déontologie ».

« Les réseaux sociaux sont devenus une arme vouée à la désinformation, pire à l’intoxication et à la manipulation des consciences, semant ainsi la psychose au sein de l’opinion ».

« C’est un phénomène social aussi dangereux qu’un missile lancé dans la nature. Les réseaux sociaux sont devenus au Cameroun de vrais fléaux sociaux ».

« Aux autorités compétentes, il temps d’organiser la traque, de débusquer et de mettre hors d’état de nuire ces félons du cyberespace ».

Comme il fallait s’y attendre, la « sociosphère » camerounaise a réagi comme elle sait le faire : de manière désordonnée, pertinente et impertinente, dans un joyeux mélange de vrai et de faux. L’expression « félons du cyberespace » est d’ailleurs devenu un sujet de railleries sur Twitter.

Encore une fois, ces sorties sont la preuve qu’après ces journalistes qui n’avaient pas compris ce qu’est un blogueur, nos responsables politiques n’ont rien compris des réseaux sociaux.

Les réseaux sociaux, ces « repères de la désinformation » inventent et vivent avec leurs codes. La compréhension de ces réseaux passe immanquablement par l’acquisition de ces codes et de leur clef de décodage. L’autre erreur de ces pourfendeurs est de mettre tous les réseaux sociaux tous dans un même sac, c’est-à-dire dans celui d’un ramassis de racontars. Sauf que les réseaux sociaux sont protéiformes, se reproduisent souvent à une vitesse cellulaire, dans une vivisection quasi-systématique et – détail important – développent chacun des habitudes propres à la communauté qui les compose. En effet, Reddit n’a rien à voir avec Pinterest. Qui lui n’a pas grand-chose en commun avec LinkedIn. Quand tu as compris Ratpr, tu n’as pas forcément saisi Foursquare, encore moins Tagged. DeviantArt a son public, qui n’est pas forcément le même que celui visé par Delicious ou Snapchat.

Ce sont pourtant tous des réseaux sociaux et c’est dommage de les mettre au bûcher ensemble.

Pour revenir à ce dont les réseaux sociaux sont accusés au Cameroun, c’est-à-dire du colportage d’informations erronées, mon avis est très bien (d)écrit par Xavier de La Porte, un journaliste expert des cultures numériques, dans l’une de ses chroniques sur laquelle je suis tombé avec un heureux hasard ce matin. Une fois n’est pas coutume, je reprendrai de grosses portions d’idée d’un autre. Ceci pour deux raisons : d’abord parce qu’elles sont identiques aux miennes et ensuite parce que je ne pouvais pas mieux les exprimer.

Le discours

« Vous avez lu et entendu (…) dans les médias sérieux des phrases comme ‘les rumeurs les plus folles courent sur internet concernant [le déraillement d’Eséka, ndlr]1’. Le tout servant bien souvent de support à un exposé docte et moralisateur montrant à quel point Internet [et donc, les réseaux sociaux] est un lieu de propagation de la rumeur, à quel point on ne doit pas croire tout ce qu’on lit sur le web, à quel point être journaliste ne s’invente pas.» Ces rumeurs folles sont la plupart du temps « relayées par la presse traditionnelle avec complaisance. »

 

La méconnaissance d’Internet et des réseaux sociaux

« S’appuyer sur le fait que les rumeurs les plus folles circulent sur internet [et sur les réseaux sociaux] pour l’opposer à la presse est un contresens sur ce qu’est Internet. Internet n’est pas un média, Internet n’est pas un journal ou une chaîne de télévision. Internet (…) est bien plutôt un lieu de conversation. Dans les réseaux sociaux, les gens ne se prennent pas pour des journalistes, ils parlent, ils discutent. Le statut de la parole n’a rien à voir. »

 

Les réseaux sociaux, c’est comme partout ailleurs

« Oui, Internet est un lieu de propagation des rumeurs. Mais comme la rue, ou la ville, ou le village, ont toujours été des lieux de propagation de la rumeur. Et quand les gens parlent, ils racontent n’importe quoi. Se mêlent allègrement information et rumeur. Et les journalistes sont les pires. C’est dans un dîner de journalistes que vous entendrez le plus grand nombre de ragots, dont la plupart n’apparaîtront jamais dans la presse pour la bonne raison qu’ils sont faux. Et ce sont les mêmes qui viennent raconter que vraiment Internet, ce n’est pas possible.

La rumeur posait problème avant [les réseaux sociaux]. Mais [posent-ils] plus problème ? On avance souvent la vitesse de propagation. Si l’échelle est locale, un bon vieux bouche-à-oreille n’a rien à envier au réseau. [Si on vous déclare mort] sur Internet, ça peut être rectifié dans la seconde. » Ce qui peut s’avérer bien plus compliqué à réparer quand la rumeur est relayée par la presse.

 

Les extraits sont tirés de la chronique intitulée « ‘Internet propage les rumeurs’, vraiment? » publiée dans le recueil La tête dans la toile (2016) de Xavier de La Porte.

1 L’auteur évoquait des circonstances similaires à l’accident de train survenu à Eseka au Cameroun, puisqu’il s’agissait d’un autre incident, celui de la disparition du vol MH370 de la compagnie Malaysia Airlines, survenu le 8 mars 2014.


C’est quoi, être un blogueur au Cameroun?

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Ceci est un petit précis à destination de Monsieur Xavier Messe A Tiati et des autres qui, à l’office public de radio et télédiffusion ou alors au quotidien étatique national, depuis quelques jours mènent une entreprise de lynchage des blogueurs. Ce post est corporatiste et assumé comme tel.

Parce que tout ce qui a été dit ces derniers jours est la preuve manifeste d’une absence de maîtrise du sujet. Parce que, comme on le dit si bien dans nos rues à Douala ou à Mbalmayo, « quand tu ne connais pas, il faut demander ».

C’est quoi, être un blogueur au Cameroun ? Pour répondre à cette question, il est nécessaire d’en poser une autre, plus générique : c’est quoi être un internaute au Cameroun ?

L’internaute camerounais se connecte principalement à Internet par le biais d’un téléphone portable. Il est principalement jeune. Et qui dit « jeune » dans notre pays, dit pouvoir d’achat nul ou presque. L’internaute camerounais, malgré qu’il soit désargenté, doit, s’il veut avoir accès à cet espace de liberté, de connaissance et d’expression, payer le prix fort. Parce que les coûts d’internet sont exorbitants. Parce qu’à notre époque, certains volumes de nos forfaits se mesurent encore en termes de mégaoctets. Des mégaoctets adossés à des bandes passantes faméliques.

Pour résumer, l’internaute camerounais paye une fortune pour sa connexion et ne peut pas avoir accès à un certain type de contenus parce que son forfait aura vite fait de s’épuiser ou alors parce que le débit de connexion sera mauvais. En plus de cela il doit les contrôler au doigt et à l’œil, ses ridicules mégaoctets, de peur de se les faire chaparder par son opérateur.

Et quand, un peu fou, tu décides de contribuer à ce vaste mouvement global en devenant blogueur, entre autres, d’autres problèmes s’y additionnent. Je ne saurais dire le nombre de projets de billets, posts, podcasts ou de vidéos tombent quotidiennement à l’eau à cause des coupures intempestives et à rallonge d’électricité. Lesquelles coupures se font un malin plaisir de griller le peu d’équipement de production que tu as réussi à acquérir. En plus, il faut que tu en sois arrivé à te dire que tu ne feras pas cas des remarques de tous ceux qui autour de toi, ne comprenant rien à ce que tu fais, te demandent : « mais pour qui te prends-tu ? Pour un journaliste ? Parce que les vrais journalistes, eux, sont à la radio et à la télé. »

Ce qui ressort de toute cette cabale anti-blogueurs et anti-internautes est que ceux qui se répandent dans les médias payés par nos impôts n’ont pas compris le début du commencement de la définition du blogging, de ses outils, de ses buts et de ses finalités.

Le blogueur sait qu’il n’est pas un journaliste et ne prétend pas l’être

Vous devez comprendre que tout blogueur qui se respecte a un profond respect pour la profession de journaliste et qu’il ne cherche pas à se substituer à lui. Le blogueur sait qu’il n’est pas un journaliste et ne prétend pas l’être.

Vous devez comprendre que le blogueur ne se lève pas tous les matins en se disant « je vais mettre mon pays à feu et à sang ». Vous, par contre, vous nous avez prêté cette idée. Et cela c’est purement et simplement de la diffamation.

Vous seriez très inspirés de prendre le temps, vraiment le temps de vous balader dans la blogosphère camerounaise. Par ce que si vous l’aviez fait avant de vous épancher comme vous l’avez fait, vous découvririez la noblesse des actions de ces jeunes qui, de bric et de broc, magnifient notre pays. Vous vous rendriez compte de cette jeunesse qui fait preuve d’une intelligence et d’une imagination hors du commun.

Si vous aviez bien cherché, vous vous seriez rendus compte que de nombreux blogueurs au Cameroun font la promotion de notre tourisme, de notre musique, de notre art culinaire, de nos monuments, de nos villages, de notre environnement, des évolutions technologiques chez nous. Vous auriez constaté que la plupart des blogueurs parlent sans animosité aucune de notre pays, qu’ils en parlent avec un profond amour. Vous auriez remarqué qu’il se dégage d’eux une formidable volonté et un espoir absolument ravissant. Vous vous seriez rendus compte que les blogueurs travaillent à apporter leur plus-value à l’édification de structures solides, tant privées que publiques, qu’ils travaillent à l’éducation et à l’émancipation des masses.

Ce qui vous gêne, c’est que le blogueur parle sans filtre. Dépose ce qu’il voit tel quel, en brut de décoffrage. Parce qu’il n’arrondit pas les angles et surtout qu’il a une force de frappe à portée globale. Ce qui gêne c’est qu’il met au jour les atermoiements des responsables publics dans les moments critiques. Ce qui cause l’offensive actuelle c’est la contradiction entre ce que les internautes ont dévoilé et les discours officiels lors du récent déraillement de train à Eséka. Et pour cela, il est question de nous placer sous une chape de plomb.

Désolé, mais c’est aussi ça la démocratie. Avoir des gens qui contredisent les discours officiels. Qui opposent des voix dissonantes. Qui vous disent : « c’est faux ce que vous racontez ».

D’un autre coté, je ne suis pas étonné par cette entreprise de dénigrement, connaissant le fonctionnement de notre pays. Je me demandais d’ailleurs pourquoi elle tardait à survenir. L’an dernier, deux tentatives de légalisation d’une association des blogueurs camerounais ont essuyé un refus de l’administration. Mais contrairement à ce que vous semblez croire, nous aimons notre pays au moins autant que vous et nous sommes de vrais débrouillards qui savons enjamber les difficultés. Et franchement, vous devriez en être fiers.

Des difficultés qui maintenant vont aller en s’accroissant, puisque vous avez décidé de vous intéresser à nous. Parce que se retrouver dans ce fourre-tout que vous avez appelé « blogueurs » (dans lequel vous mettez tous ceux qui un tant soit peu s’expriment sur internet, quels que soient les outils qu’ils utilisent) et contre lesquels « les pouvoirs publics ne se laisseront pas faire » nous met la boule au ventre. Parce que désormais, nous sommes exposés aux mêmes risques que connaissent déjà ceux qui manifestent leur liberté d’expression en utilisant des moyens plus traditionnels dans notre pays.

Sachez, chers messieurs et dames, que nous nous attendons à diverses mesures de rétorsion, comme les intimidations ou les « disparitions inexpliquées » de l’internet telles qu’elles se produisent depuis quelques temps chez nos voisins. Nous savons que c’est ce qui nous pend au nez. Et nous espérons que ça n’ira pas au delà. Mais avec tout ce qui a été dit ces derniers jours, malheureusement, j’en doute.


Parce que ce sont des Hommes

Il y a toujours plusieurs manières de voir une même chose. Il est toujours marquant d’observer un phénomène depuis différents points de vue.

Je dois dire que jusqu’ici, le problème de la migration des populations m’était difficilement saisissable. Pourtant, je vivais dans une ville africaine, d’où partaient et continuent de partir des jeunes et moins jeunes, à la recherche d’une hypothétique vie meilleure en Europe. J’en connais beaucoup qui ont décidé d’entamer cette traversée, pour des fortunes diverses – et la plupart des fois, très peu heureuses.

Ceux qui immigrent (en prenant le risque de traverser le désert, puis la mer Méditerranée) sont sujets à toutes sortes de moqueries ou d’incompréhensions sous nos latitudes proches de l’équateur. Ce qui est pourtant certain c’est que pour mettre sa vie en péril de la sorte, il y a un réel mal-être de ces personnes.

Il est saisissant de vivre un même phénomène avec plusieurs points de vue. De l’endroit d’où des gens partent et de l’endroit où ils espèrent parvenir.

Sous les piliers de la voie de métro près de Stalingrad, en bordure du boulevard de la Villette, en amont du canal Saint-Martin, la misère.

Quand tu t’es fait éconduire par une jeune Parisienne, que ton amour-propre est blessé et que tu te sens le plus malheureux de l’humanité. Quand le chemin qui mène chez toi par cette nuit glaciale te fait passer par ces endroits-là, un sentiment de honte s’insinue en toi et ne te quitte pas.

Je me sens le plus malheureux de l’humanité parce que cette jeune femme m’a dit non.

Tu vois plusieurs dizaines, peut-être même des centaines de tentes, agglutinées. Des relents nauséabonds émanent de l’ensemble. Puis tu vois une silhouette, un homme, debout au milieu de l’amas, qui semble t’observer. Tu presses le pas, affolé.

Ce soir-là, tu te couches dans un lit douillet, au draps propres et frais. Tu as auparavant vérifié que le radiateur est à la bonne température, qu’il est suffisamment chaud. Mais ce soir-là, à la différence des autres soirs, ton esprit court à une vitesse folle. Ce campement en plein milieu de la ville te hante.

Tout comme ces images devant lesquelles tu n’as pas pu retenir tes larmes. Tu y repenses et les revoilà qui coulent. Ces images qui t’ont brisé au moment où tu les as vues. Et qui ne cessent de te serrer le cœur quand tu y repenses.

Tu repenses à tous ces discours. De tous ces gens qui se servent de ces personnes comme d’un argument politique. Ils sont pour eux des pions, de simples variables d’ajustement. Pourtant, ce sont avant tout des Hommes.

Et il y a d’autres Hommes, qui ont décidé d’agir, d’être humains. Ils sillonnent la mer à bord de leur bateau à la recherche de bicoques flottantes occupés par des Précaires. Ils collectent des vêtements pour eux. Ils leur préparent des repas. Ils leur donnent les premiers soins. Ils défendent la cause de ces Fragilisés devant les tribunaux, dans les conseils municipaux, dans les couloirs feutrés des parlements, dans leurs familles, dans leurs amitiés, dans la rue, dans des associations. Et leur travail devient de plus en plus difficile.

Ils le font parce que ces personnes dans ces bateaux de fortune en pleine mer, ce sont d’abord des Hommes. Parce que ces personnes qui dorment dans la rue, sous le froid et sur un simple matelas, ce sont d’abord des Hommes.

Parce que ces personnes qui vivent dans des bidonvilles en cours de démantèlement et dans d’autres qui vont perdurer, ce sont d’abord des Hommes.

Tu es dans ton lit douillet, bien au chaud, ton cerveau bouillonne. « Immuablement, un jour, je le ferai. Je ne vais pas me contenter longtemps d’être un simple spectateur. Ma conscience ne me le pardonnerait jamais ».

 

Par René Jackson

Photo: Un agent des services de l’immigration français attache un bracelet à un migrant à Calais, par Emiliano Morenatti, AP/SIPA


La dame du taxi

 

« Vite ! Vite ! On ne doit pas le louper, ce taxi ! »

J’étais passablement contrarié de devoir tirer seul deux valises et de porter en même temps un gros sac à dos.

« Je ne vois pas pourquoi tu es si pressée. On est même largement en avance et tout à coup tu te mets à t’exciter. En plus il y a beaucoup de taxis à la station. Regarde, on aura l’embarras du choix ! »

« Oui, mais tu ne comprends pas ! On doit prendre CE taxi ! »

J’avais fini par traverser le boulevard. Dans son empressement, elle avait réussi à traverser avant moi, avant que le feu ne passe au rouge. Une couleur qui m’avait retenu de l’autre côté de la chaussée. Elle s’était arrêtée et arborait un grand sourire. L’un de ces sourires qui m’interdisait de me fâcher.

« Votre carrosse est avancé, monsieur ».

Elle m’indiquait une auto. D’un regard j’avais compris pourquoi elle l’avait choisie. C’était une sorte de gros berlingot rose bonbon qui n’avait rien en commun avec les autres taxis mis à part le lumineux qui trônait au-dessus de sa carrosserie. C’était l’un de ces modèles dérivés d’un véhicule utilitaire, il était rabougri et, avec sa couleur complètement atypique, cette chose donnait plus envie de la manger que d’y voyager. Ce taxi n’avait rien à voir avec les grosses berlines sombres qui faisaient le même office dans la ville.

« Tu n’as pas fini de klaxonner, toi ? Je t’ai dit que j’allais prendre racine ici ? Calme-toi, mon vieux ! »

L’homme qui était au volant du taxi derrière notre sucrerie sur roues avait émis un autre coup de klaxon, un sourire narquois aux lèvres.

« Viens, Belle Gosse, viens ! Laisse le jeune homme se dépatouiller avec tout ça. Il m’a l’air fort et robuste. Il saura s’en sortir tout seul. »

Je maugréais. J’avais placé tous les bagages dans le coffre dont le hayon était ouvert. C’était quand même curieux, ce coffre avait plus l’air d’une petite réserve de maison que de l’arrière d’une voiture. Une jolie nappe marron assortie de broderies l’habillait. Deux napperons jetés ici et là complétaient ce décor. Pour finir, tout autour de l’encadrement de la porte arrière pendaient de longues franges de tissus. C’est à ce moment-là que j’ai compris que ce trajet en taxi sera quelque peu différent de ceux que j’avais fait auparavant.

Après avoir refermé la porte du coffre, je m’étais installé sur la banquette arrière de la voiture. Curieusement, je m’y suis retrouvé seul. La conductrice avait demandé à celle qui m’accompagnait de s’asseoir à côté d’elle. Pour cela, elle avait déménagé tout le fatras hétéroclite qui se trouvait sur le siège avant pour le déverser sur banquette arrière. Je me retrouvais ainsi en compagnie de pots et de boîtes en tous genres.

«  Ils me les brisent vraiment menus, ces types.

– Qui donc ?

– Mes collègues. Toujours à se plaindre. Contre le gouvernement, contre les impôts, contre les piétons, contre leurs collègues. Ils me barbent. Tu discutes avec eux pendant cinq minutes et tu as envie de te jeter dans la Seine. Ils se mettent à te parler de leurs problèmes avec leur femme, mais qu’est-ce que j’en ai à foutre moi, de ce qui se passe avec leur bonne femme ? Ils sont toujours à pleurnicher. On dirait des femmelettes. Tiens, l’autre jour pendant notre manif’, il y en a qui se sont carrément mis à casser des trucs et à s’en prendre à d’autres automobilistes qu’ils accusaient d’être des… Comment appelle-t-on ce truc en anglais ou en je-ne-sais-pas-quoi ?

– Des Uber ?

– Oui, exactement ! Au lieu de trouver des idées et de se retrousser les manches, ils s’attaquent à de pauvres gens. Ça devient de plus en plus pathétique. Vingt-sept années que je suis dans un taxi et je…

– Vingt sept ans ?!

J’avais aussi haussé les sourcils. Vingt sept ans, quand même ! Ceci expliquait pourquoi, à la différence de la plupart des autres voitures, il n’y avait pas de GPS sur sa planche de bord. Elle devait avoir le plan de la ville imprimé dans son cerveau, jusque dans ses moindres ruelles.

– Oui, Belle Gosse. Vingt sept ans de taxi. J’ai passé les soixante balais depuis quelques temps déjà. Je ne les fais pas, n’est-ce pas ? ajoutait-elle devant son regard surpris.

– Euh…

– Tiens, tiens ! Regarde-moi, Belle Gosse. Oh là là ! Tu as de très jolis yeux !

– Merci beaucoup madame, mais vous devriez regarder la route, répondit-elle en détournant le regard.

Je m’étais mis à sourire. Ces yeux gris à paillettes marron faisaient toujours leur effet.

– Regarde-moi encore. Quelles merveilles ! Ouh là, ne deviens pas si blême, Belle Gosse. Tu as un joli minois, mais t’inquiète, tu n’es pas du tout mon genre.

Derrière elles, j’avais pouffé. Un regard gris métallique s’était alors posé sur moi. Menaçant. Je ne cessais pas de rire pour autant.

– Dis-moi, Belle Gosse, tu es d’où ? »

Il était vraiment particulier ce taxi. Il y avait des fleurs et des sucreries partout. Le plafond était parsemé d’emballages de confiseries en tous genre. Juste en face de moi, accroché au repose-tête, trônait un tableau, une réplique très partielle sur fond rose de La création d’Adam de Michel-Ange. Un peu plus bas, un dictionnaire trônait accompagné de magazines pour touristes. Accroché au repose-tête de l’autre siège avant, un autre tableau représentait un oiseau cerné de messages multicolores, sur un fond bleu. Entre les deux sièges se trouvait une petite corbeille en osier, remplie à ras-bord de bonbons. Un attirail vraiment original.

« Et le Beau Gosse, je ne te demande pas d’où tu viens, toi. Ça se voit.

Avant que je ne puisse lui rétorquer quoi que ce soit, elle enchaîna :

– Mais, il ne cause pas beaucoup, le Beau Gosse…

– Oui c’est vrai, il n’est pas très disert.

– Tu es un artiste, Beau Gosse ?

Je la regardais, un peu surpris.

– Lis, là, juste devant toi.

Sur le Michel-Ange tronqué, il était écrit : « Parler est un besoin, écouter est un art ». Goethe.

– Puisque tu sais écouter, Beau Gosse, tu es un artiste. Mais tu sais faire autre chose ?

– J’écris. Quelques fois.

– L’écriture ! Un art parmi les arts ! Je respecte beaucoup ceux qui font des choses de leurs dix doigts. Ceux qui ne le font pas, pour moi, ce sont des gens qui se croient heureux, mais leur vie est fade en réalité. Moi je fais de la peinture. Les tableaux que vous voyez, c’est moi qui les ai faits.

– Moi aussi je fais de la peinture ! »

Elles s’étaient mises à parler de gouaches, de châssis entoilés, d’aquarelles, de pinceaux, d’huiles, de craies et autres pastels. J’avais cessé de suivre leur conversation. Je regardais la ville défiler à travers la vitre. La voiture s’arrêtait à un feu, des piétons traversaient la chaussée, la voiture repartait. Et ainsi de suite. A l’un de ces feux, un autre taxi s’était arrêté à notre hauteur. Le conducteur avait descendu sa vitre.

« Eh, Monique ! Toujours bon pied bon œil, hein ?

– Eh oui, mon blaireau ! Toujours ! Vous allez devoir me supporter encore un brin de temps !

– Je parlais de toi avec mon passager. Il trouve la couleur de ton taxi très spéciale.

– La seule et unique dans Paris. On ne peut pas me rater. »

Le feu repassa au vert.

« … Le métro par contre je déteste ! Oh là là ! C’est une horreur. Entrer dans un trou, sillonner le sol comme une taupe et hop là, ressortir à l’autre bout de la ville, comme par magie. En plus les gens là-dedans sont tous bizarres. Un peu comme s’ils avaient bu de l’anisette. Il faut circuler en plein air, j’en connais qui n’en sont pas morts. Brrr… Chaque fois que j’y pense, ça me donne des frissons.

– Mais vous savez madame, on peut faire de belles rencontres dans le métro, avait répliqué Nadia en se retournant et en plantant son regard dans le mien.

– Eh, Belle Gosse, n’y pense même pas ! Tu vas attendre d’être hors de mon taxi avant de faire de lui ce que tu veux. D’ailleurs, vous êtes arrivés. Tu as mon numéro, si l’envie te prend de venir peindre avec moi. Donnez-moi ce que vous me devez et décampez. »

J’avais raconté cette rencontre haute en couleur. Il m’avait alors été révélé que cette dame était l’une des plus connues du métier en ville.

Par René Jackson

Photo: luminaire de taxi parisien, par Bitonio via Flickr CC


Les personnages de l’underground

 

Les portes coulissantes s’étaient une nouvelle fois refermées. Comme chaque matin, nous étions serrés les uns contre les autres. Il devait bien y avoir plus de cent personnes dans cette voiture. Nous étions débout, agglutinés. Il m’était impossible de prendre appui sur l’une des parois ou de saisir l’une des rampes chromées disséminées dans le wagon. Mais pourtant, malgré les tressautements du convoi et ses tangages à gauche puis à droite, je ne perdais pas l’équilibre. C’est dire à quel point nous étions compactés. J’avais alors jeté un coup d’œil au plan de la ligne collé au dessus de l’une des portes. Trois stations avant d’arriver à Opéra. Trois interminables stations où personne ne descendra, mais où d’autres chercheront à entrer dans ce qui était devenu une boîte de sardines.

J’avais tout de même appris à faire contre mauvaise fortune bon cœur. C’était le moyen le plus rapide de rallier deux points éloignés. Emprunter les voies de surface était un vrai privilège pour une seule raison : l’absence de temps. A cette heure-là, les embouteillages dans les rues étaient rédhibitoires.

J’avais appris à identifier les différentes catégories de personnes qui se pressaient comme moi chaque matin dans ces vers de terre mécaniques. Il y en avait de toutes les catégories. L’homme aux vêtements rapiécés se serrait à un autre tiré à quatre épingles. L’écolier ne daignait pas céder la place qu’il occupait sur le strapontin à la vielle dame debout. Là, le bonhomme qui n’avait probablement pas pris de douche depuis un certain temps côtoyait le jeune frais, en tenue de sport et à la coupe de cheveux impeccablement domptée à coups de gel fixant.

Ces moments de promiscuité étaient certes inconfortables, mais ils me permettaient d’observer à loisir la faune qui habitait cette grande agglomération. Et c’était ma foi un immense melting-pot de la population mondiale qui se mouvait chaque jour dans les entrailles de la ville. On eut été en droit de n’entendre que le français être parlé, mais sous terre, cet idiome semblait quelques fois s’éteindre pour laisser la place aux autres. Et l’un de mes passe-temps favoris pendant mes voyages quotidiens étaient de deviner quelles langues étaient utilisées par certains voyageurs.

Pour cela, je me servais tout autant de mes yeux que de mes oreilles pour trouver les réponses probables. En effet, bien qu’étant tous humains, nous avons des particularités qui nous distinguent l’un uns des autres. Elles peuvent être physiques, mais dans le cadre du langage, il existe des tics qui démarquent les uns des autres. Une linguiste m’avait par exemple fait remarquer que dans le troisième âge, les Français portaient beaucoup de rides verticales autour de leurs lèvres à cause de la propension que cette population avait à parler en mettant les lèvres en bec-de-poule et à mouvoir très peu lesdites lèvres. Cette particularité leur causait d’ailleurs des problèmes à l’étranger car leur façon de parler est attribuée à un certain snobisme alors qu’en fait, ils ne savent pas faire autrement pour la plupart.

Ainsi, chaque matin, en écoutant et en observant, je parvenais à distinguer le mandarin du coréen, l’anglais américain du britannique, le wolof du bambara, le grec hellénique du grec chypriote, le bulgare du russe, le portugais du Portugal de celui du Brésil, le castillan de l’espagnol latino-américain. Il y avait aussi beaucoup de langues que je n’arrivais pas à définir ni à situer géographiquement. Quelques fois, le français se manifestait et même là, juste en écoutant les différentes musicalités, je parvenais à deviner avec une certaine précision leur origine. La musicalité parisienne était différente de la niçoise qui était elle même différente de la nancéienne. Celle de Bruxelles était tout autre, de même que celle de Bamako, de Casablanca, de Baltimore ou de Tokyo.

La musicalité n’était jamais très éloignée de la musique.  Dans ces galeries souterraines dans lesquelles nous allions et venions, elle était en effet omniprésente. Il faut dire que la plupart du temps, l’ambiance était plutôt morne dans les rames. Les gens ne se regardaient pas. On était un inconnu parmi d’autres inconnus. C’était l’endroit où on croisait le plus de gens, mais où on ne se parlaient pas. La plupart des regards y étaient baissés ou se partageaient entre les parois obscurs qui défilaient à travers les fenêtres ou la voûte noyée dans la lumière des néons.

D’autres encore regardaient droit devant eux, dans le vide. C’est dans cette ambiance que déboulaient ces sortes de troubadours modernes qui de leur guitare, de leur accordéon, de leur trompette ou de leurs castagnettes pour un concert bref, qui ne durait que le temps d’un ou de deux arrêts, donc cinq minutes à tout casser. A là fin, ils récupéraient quelques pièces données par les voyageurs généreux.

Bien plus fréquemment, d’autres personnes, des sans-abris, grimpaient dans le wagon, faisaient un discours et récupéraient les pièces le tout en deux minutes. Quand ils n’étaient pas à quêter dans les trains, on les voyait sur les quais des stations, assis et somnolant sur les bancs ou alors allongés à même le sol dans de grands sacs de couchage.

Si beaucoup avaient le regard perdu dans le vague pendant les trajets en métro ou en RER, il y en avait toutefois qui s’occupaient. Les premiers jours, j’avais été frappé par le nombre de personnes qui s’adonnaient à la lecture. J’avais fini par m’y mettre aussi. Il n’était pas évident de se tourner les pouces pendant plusieurs heures avec pour seul paysage des dizaines d’humains plongés chacun dans ses méditations, enfermés dans une boite qui grinçait incessamment sur des rails. Je me suis mis à lire. De plus en plus voracement. Ces voyages quotidiens qui les premiers jours étaient d’un ennui indescriptible avaient fini par devenir des moments que je chérissais tout particulièrement. Au point où il m’arrivait certains jours oisifs de faire deux ou trois lignes de bout en bout juste pour assouvir cette passion qui était devenue peu à peu dévorante. De cette façon, j’avais consumé des dizaines de pavés ; dont le plus emblématique avait été Voyage au centre de la terre de Jules Verne qui, à deux ou trois limites près, présentait un certain syllogisme avec cette vie d’animal souterrain qui était devenue la mienne.

Mais depuis plusieurs jours, je n’avais plus le cœur à la contemplation de cette diversité qui attendait sur les quais et qui se précipitaient ensuite dans les voitures, pour en ressortir quelques minutes après avec tout autant de précipitation. Et le lecteur compulsif que j’étais s’était vu mis entre parenthèses. J’avais toujours un livre dans le cabas qui me servait de fourre tout que j’emportais partout mais je ne l’en sortais plus aussi fréquemment.

Mon regard était de plus en plus accroché à la couleur métallique des prunelles d’une jeune femme. J’étais saisi à la fois d’étonnement et de ravissement par ces étincelles marron-clair qui se faisaient – je me demandais comment – une place dans tout ce gris. Nos regards se vissaient l’un à l’autre longuement, de plus en plus souvent. Elle finissait par esquisser un sourire qui détournait mon attention vers ses lèvres ourlées toujours recouvertes d’un baume. Et son sourire entraînait inévitablement le mien.

Et quand je me retrouvais sans elle, je rêvassais. Les traits de son visage se dessinaient devant mes yeux et ainsi, je pouvais encore la contempler même en son absence. Et le bouquin restait dans le cabas.

Ceci avait continué jusqu’à ce singulier matin. Grève. Encore plus de monde qui se bousculait, s’agglutinait. Jusque là, nous nous étions contentés du « bonjour » et du « au revoir, à demain ». Mais ainsi serrés l’un contre l’autre, je lui avais alors dit: « ce serait beaucoup plus sympathique que toi et moi on se rencontre ailleurs que dans cet environnement de stressés ». Ce à quoi elle avait répondu en extirpant de sa poche une carte de visite, qu’elle m’avait remis.

Par René Jackson


Les amoureux sur le trottoir

Mon regard s’était posé sur eux. Deux jeunes. Une fille et un garçon. Ils devaient avoir quoi ? Dix-huit, vingt ans ? Je ne saurais le dire avec exactitude. Mais ce dont j’étais certain, c’est qu’ils étaient à la fin de l’adolescence, au seuil de l’âge adulte. J’étais déjà en train de regarder la rue quand ils sont entrés dans mon champ de vision. Ils riaient en chœur. Ils portaient tous les deux d’épaisses doudounes, un pantalon en jeans et des chaussures de sport. Ils avaient pénétré mon champ de vision, ils riaient de bon cœur et se sont arrêtés devant la porte de l’immeuble d’en face. Puis ils sont sortis de mon champ de vision. L’écran luminescent de l’ordinateur devant lequel je passais une grande partie de mon temps les avait remplacés. Il fallait que je me concentre à nouveau sur ce que j’avais à faire.

De l’endroit où je m’asseyais, il me suffisait de lever les yeux pour voir la rue. L’immense baie vitrée qui nous séparait du tumulte extérieur était comme un écran de cinéma qui me permettait d’observer la vie au dehors et parfois de laisser échapper mes pensées. A vrai dire, le tumulte, cette rue ne le connaissait pas vraiment. En dehors de quelques voitures qui passaient, sûrement à la recherche d’une place pour se garer, cette rue n’était pas très animée. Ah, oui ! Il y avait aussi des piétons qui passaient, notamment les étudiants de l’université toute proche, ainsi que les allées et venues dans l’immeuble d’en face.

La vaste salle qui nous servait de bureau était située de plain pied. Une immense baie vitrée sérigraphiée faisait rempart entre la chaleur douillette de l’intérieur et le froid extérieur. Cette baie vitrée avait une particularité qui nous offrait de bons moments de rires. Elle était presque opaque et, de l’extérieur, les passants avaient l’impression d’être face à un grand miroir. Les gens s’arrêtaient devant pour s’y mirer ; pour réajuster leur cravate, pour ébouriffer leur chevelure afin de la discipliner, certaines femmes en profitaient pour se remettre une couche de rouge à lèvres ou pour lisser leur jupe de leurs mains. Une fois même, une dame a profité de ce reflet pour scruter les interstices entre ses dents…

Il n’y avait pas que ceux qui auraient bien pu s’appeler Narcisse qui empruntaient le trottoir sur lequel donnait notre baie vitrée. Il y avait aussi des gens qui passaient là et qui ne remarquaient même pas sa présence. Comme ce groupe d’étudiants américains. J’avais décidé de les appeler ainsi, « le groupe d’étudiants américains ». Parce qu’ils parlaient cet anglais chantant si caractéristique des Yankees. Ils auraient tout aussi bien pu être des Canadiens ou encore des Australiens. Mais j’avais décidé que c’étaient des Américains. Parce-qu’il n’y a qu’eux pour se déplacer en meute bruyante, en braillant aussi fort. D’ailleurs, je me souviens qu’un jour j’avais déjeuné dans le même restaurant que cette bande. J’avais eu un petit sourire en observant la propriétaire du restaurant se démener comme un beau diable, dans un anglais un peu escamoté, saupoudré d’automatismes bien francophones, pour essayer de se faire comprendre d’eux. Beaux joueurs, ils ne s’étaient pas moqués d’elle, mais ils l’avaient corrigée gentiment.

Mis à part le groupe d’Américains, il y avait aussi ce vieux qui passait quelques fois. Il me fascinait. Sûrement nonagénaire, il était tout en rides et en petits pas rapides. Ce n’était même pas des pas. Il se contentait simplement de frotter ses souliers sur la dalle du trottoir et, dès que le talon du premier pied arrivait au niveau de la pointe du second, ce dernier prenait alors prestement le relais mais sans se décoller du sol. Et ainsi de suite… Une personne alerte pouvait traverser notre baie en six secondes. En revanche, il fallait à ce petit corps voûté, en appui sur sa canne, une bonne demi minute pour parcourir la largeur de notre écran de cinéma. Il repassait parfois, une ou deux heures après, avec le même rythme empressé. A chaque fois je me demandais où il allait et d’où il revenait. Où pouvait-il bien se rendre, plutôt que de rester chez lui ?

Mes yeux avaient encore quitté mon écran d’ordinateur, ils avaient atterri sur la rue. Ils étaient encore là. Cela devait faire une bonne dizaine de minutes qu’ils folâtraient devant la porte de l’immeuble. Les regards intenses échangés, les gloussements – je les imaginais plus que je ne les entendais -, leurs visages qui se rapprochaient et la main droite de la fille qui se frottait sur le manteau du garçon me fixèrent sur la nature de leur relation. Un échange de baiser, léger et aérien, me conforta dans le constat évident que je venais de dresser.

C’était à cette période de l’année où le climat est particulièrement rude. Cette semaine-là, on avait frôlé les dix degrés en dessous du zéro centigrade. C’était le genre de jours, où, avec le froid, on se met à courir dans la rue sans pouvoir se rappeler du moment où on a décidé de le faire. On trottine par réflexe, pour se réchauffer. Dans notre espace de travail, l’air conditionné affichait sur son écran la valeur maximale et, malgré cela, on se retrouvait parfois à frémir. Mais dans la rue ces deux-là faisaient fi de tout cela. Ce qu’ils ressentaient, de l’autre côté de la rue, à une vingtaine de mètres de moi, était plus fort que le froid. Peut-être pas totalement… j’avais remarqué qu’ils se dandinaient régulièrement sur place et qu’il se frottaient simultanément les mains, histoire de se réchauffer.

Le garçon se pencha et fit un autre baiser, cette fois-ci dans le cou de la demoiselle. Un monsieur, coiffé d’un béret et tenant un journal plié dans sa main, passa devant eux en les regardant à peine. Les amoureux étaient juste au niveau de la porte de l’immeuble, ils gloussaient toujours… quand une personne sortait de l’immeuble, elle trébuchait presque sur eux, systématiquement. Certains leur jetaient un regard contrarié, mais ils n’y prêtaient pas attention. Ils étaient sur ce trottoir. Mais ils étaient seuls. Plus rien autour d’eux ne comptait. J’étais admiratif. Je souriais. Cette scène me ramenait dans un passé bien lointain, un passé empli de regards brûlants, de cœurs battant follement, de chair de poule quand nous nous frôlions et de sourires complices. Nous nous souriions tout le temps…

Toutes les belles choses ont une fin. Tant mes souvenirs de regards brûlants et de sourires entendus que les dandinements des deux amoureux qui se bécotaient sur le trottoir d’en face. Mais cette fin-là fut particulièrement longue. Je les observais depuis une bonne quinzaine de minutes. Ils s’étaient pris dans les bras l’un de l’autre, ils se chuchotaient des choses à l’oreille, ils s’embrassaient passionnément, ils riaient à gorge déployée, puis ils s’embrassaient plus légèrement, ils avaient même ri timidement . Ils s’étaient à nouveau dévorés du regard dans de longs silences, avaient à nouveau pouffé de rire, s’étaient encore embrassé et s’étaient encore pris dans les bras. Toutes les bonnes choses ont une fin, mais cette fin-là semblait ne pas vouloir finir. Le garçon avait déjà tapé le code de la porte de l’immeuble deux fois, il était parvenu à  pousser l’un des lourds battants une fois avant de le laisser se refermer pour mieux prendre sa douce dans les bras, avant de la couvrir de baisers.

Mais cette étreinte était bel et bien la dernière. Je le sentais. Je me rendais compte que j’avais tout abandonné pour fixer toute mon attention sur ce moment magnifique, ça ne pouvait pas finir ainsi. Pour la troisième fois, le jeune homme avait tapé le code de la porte, en avait poussé l’un des battants et le maintenait entrouvert. La demoiselle s’était éloignée de quelques pas. Il y avait désormais un immense mètre entre eux. J’étais seul dans la vaste pièce qui nous servait d’espace de travail. Et j’avais commencé à entonner pour moi-même : « un dernier, un dernier, un dernier ». Leurs au-revoir duraient encore. La fille s’éloignait peu à peu et la porte du garçon s’ouvrait de plus en plus. J’étais désespéré. Un dernier, s’il vous plaît ! Finissez d’embellir cette grise journée !

J’avais tout d’un coup bondi de mon siège, jubilant et applaudissant. J’exultais ! Je criais des « Yes ! Yes ! Yes !» en serrant le poing, tel un athlète qui avait remporté un trophée. J’étais hystérique ! La fille avait brusquement refait la distance qui les séparait, s’était hissée sur la pointe de ses pieds et avait déposé un baiser délicat sur les lèvres de son amoureux. Elle s’était ensuite retournée, était partie et le garçon avait refermé le lourd battant derrière lui.

Par René Jackson


La fille du métro

Comme tous les matins, je venais de parcourir au pas de course les cent mètres qui me séparaient du quai du métro alors je descendais du bus. Je courais sur le trottoir devant lequel le bus stationnait à son terminus, je m’enfonçais dans la bouche de métro, je passais par les bornes sur lesquelles les titres de transport doivent être validés puis par les escaliers qu’il fallait dévaler pour enfin aboutir au quai. J’étais un peu dépité car j’étais arrivé sur le quai au moment même où les portes de la rame se refermaient. Je regardais d’un œil contrarié le train démarrer, prendre de la vitesse, puis s’enfoncer dans le tunnel qui le conduirait vers la prochaine station. Je n’étais pas spécialement en retard, j’avais encore une marge confortable de six à sept minutes.

Ce n’était pas seulement que le comportement des gens de cette ville avait déteint sur moi. J’avais en effet constaté avec une pointe de fierté – mélangée cependant à une certaine frayeur – que je courais désormais plus que je ne marchais. Mon quotidien était dorénavant jalonné de trottinements. Pour partir au boulot le matin, pour aller déjeuner au restaurant, même le soir pour retourner chez moi, il fallait marcher vite. C’était surtout parce que les trains du métro parisien avaient tendance à rouler au ralenti, quand ils ne s’arrêtaient pas tout bonnement entre deux stations, la ligne étant saturée. Du moins, c’est ce que disait la voix du cheminot qui sortait quelques fois des haut-parleurs.

Ces événements impromptus pouvaient considérablement allonger le temps du trajet, de plusieurs minutes à une demi-heure, ou plus ! La crainte ultime de ceux qui, comme moi, ne voulaient pas être en retard et qui ne voulaient pas voir un train partir sous leurs yeux, donc sans eux, était ce qui était gentiment appelé un «accident grave de voyageur ». Manière politiquement correcte de dire que la rame du train avait écrasé quelqu’un qui se trouvait – par accident ou, plus souvent, volontairement – sur la voie.  Un ami m’avait raconté que lorsque cela se produisait, la circulation pouvait être interrompue sur la ligne pendant vraiment longtemps, le temps de dégager ce qui restait de la personne sur la voie, de noter des éléments pour l’enquête et de tout nettoyer. Il ajoutait même que les passagers du train impliqué restaient bloqués dans les voitures pendant tout ce temps.

Il n’était donc pas question pour moi de voir un train partir alors que j’arrivais sur le quai. Si on traînassait, le prochain train et ses occupants pouvaient être ceux sur lesquels le malheur pouvait de s’abattre. Surtout que de plus en plus de gens avaient le mal de vivre et beaucoup d’entre eux décidaient de faire un dernier doigt d’honneur à la vie en abrégeant la leur sur des rails, perturbant de ce fait celle des autres.

Un petit coup d’œil sur le panneau d’affichage me renseigna : le prochain train arrive dans deux minutes. J’avais remonté le zip de ma parka jusqu’au menton et j’avais redressé le col qui faisait office de coupe-vent. Des courants d’air glacés balayaient le quai, on avait beau se trouver à dix ou vingt mètres sous terre, les courants d’air étaient violents. J’avais fourré mes mains gantées dans les poches de ma parka, et, malgré cela je ne sentais pas mes doigts ! Il se disait partout que cet hiver-là était plus doux que celui des années précédentes, mais qu’est-ce qu’il faisait froid ! Il suffisait que je laisse mes mains à l’air libre pendant quelques secondes dehors pour que mes doigts commencent à s’endolorir.

Les écouteurs enfoncés dans mes oreilles diffusaient Welcome To The Jungle du groupe de rock américain Guns N Roses. J’aimais beaucoup écouter cette chanson à ce moment de la journée, car certains matins le métro était vraiment une jungle, quoique tranquille, mais fourmillant de personnages assez hétéroclites et tous pressés. Je commençais à percevoir l’habituel petit séisme que provoque la rame qui se rapproche, quand tout à coup, mon cœur se mit à battre. Vite.

Elle était là.

Je n’avais pas eu besoin de la voir. J’avais appris à sentir sa présence.

Comme à mon habitude, j’étais allé me poster le dos contre la porte opposée à celle par laquelle nous entrions dans le wagon. Comme à son habitude, elle se tenait à mi-chemin entre les deux portes, le dos tourné vers moi. Et comme à mon habitude, je l’imprimais dans ma rétine. Elle portait la même veste noire que la veille. Je l’avais facilement reconnue par le tissu de l’épaulette qui était beaucoup moins sombre que le reste du vêtement. Sous sa veste émergeait une jupe – ou peut-être une robe – bleu nuit. A partir de la mi-cuisse, la robe – ou peut-être la jupe – s’arrêtait et des collants noirs prenaient le relais pour dévaler le reste de ses cuisses, puis ses mollets, pour s’enfoncer dans des chaussures à talons noires.

Ses cheveux, longs et noirs, étaient soigneusement peignés et assemblés par un élastique. Involontairement rehaussés par l’écharpe en laine épaisse qu’elle avait enroulée autour de son cou pour se protéger du froid, ils tombaient en une masse étroite et compacte jusqu’au milieu de son dos. De la position que j’avais, je pouvais voir qu’elle avait une boucle dorée à chacune de ses oreilles et que, comme moi, elle portait des écouteurs.

Je ma demandais où est-ce qu’elle pouvait aller ainsi, chaque matin. Au travail, comme la majorité des gens qui se bousculent dans le métro à cette heure. Et je me demandais alors quel était son travail, elle s’y rendait toujours habillée de cette manière alliant le correct et le sexy. Peut-être qu’elle était employée de banque… Ce matin-là, elle portait à l’épaule un sac aux dimensions peu communes. Il était haut et large, par contre, il était aussi épais qu’un stylo à bille. Ce qu’il pouvait contenir m’intriguait un peu.

Comme presque tous les matins, je détaillais donc ses épaules droites et volontaires, sa taille ample, ses mains qui n’étaient presque jamais recouvertes de gants malgré le froid, ses jambes fuselées et imperceptiblement arquées. Le train s’était déjà arrêté à deux stations et avec les passagers supplémentaires embarqués, sa nuque s’était un peu rapprochée de mon visage. Elle portait un parfum léger. Ou alors c’était l’odeur de son liquide de bain. Une odeur acide.

Elle aurait tout aussi pu être la fille du bus. J’avais remarqué que celui que je prenais le matin pour la station de métro était quelques fois aussi le sien, et nous échouions systématiquement elle et moi dans le wagon de queue de la rame de métro.

J’en étais à scruter l’arrière de son corps quand le train a freiné plus brutalement qu’à l’accoutumée à l’arrivée dans une station. Déséquilibrée, elle n’avait pas eu d’autre choix que celui de venir s’écraser contre ma poitrine. Une fois le train arrêté elle avait repris équilibre et s’est retournée vers moi.

« Je suis désolée. Excusez-moi… »

Je lui avais répondu par un léger sourire. Mes yeux se sont fixés dans les siens pendant à peu près deux secondes. Elle avait de beaux yeux en amande, des pupilles sombres qui contrastaient avec des iris gris dans lesquels nageaient des éclats marron clair. Pendant deux autres secondes, mes yeux firent le tour de son visage. Son nez était retroussé, mettant encore plus en avant des lèvres plutôt fines, recouvertes d’un baume transparent. Ses joues étaient pleines et son menton était petit.

Son regard gêné s’était entre-temps détourné. Les portes du métro se sont ouvertes. Elle s’est retournée, puis est descendue. Je l’ai regardé s’éloigner. Disparaître. D’autres passagers sont montés. Les portes se sont refermées et le train s’est remis en branle.

Un autre matin, nous nous sommes à nouveau retrouvés sur le même quai, au même endroit.

Bonjour, lui avais-je alors dit.

Bonjour, m’avait-elle répondu, sans me jeter un regard.  Avant d’embrayer : je ne vous vois plus depuis quelques temps.

Elle avait raison. J’avais travaillé en dehors de Paris pendant les quinze jours qui s’étaient écoulés entre le petit accident et ce matin-là.

« Au fait, je m’appelle Nadia. »

Par René Jackson, inspiré par des faits réels et imaginaires. Morceau de texte qui s’insérera – en tout cas, c’est le but espéré – dans une œuvre plus importante.


Ces hôpitaux qui nous tuent

 

Je me souviens très bien de la première fois que je vis un macchabée. Je devais avoir dix ans à tout casser. C’était à l’hôpital Laquintinie, l’un des deux principaux centres hospitaliers de la ville de Douala. Le corps était déposé dans un couloir, à même le sol. Il n’était presque pas couvert et les mouches rodaient autour de sa tête ou se déposaient sur sa bouche d’où coulait un filet de bave. A cet âge, un spectacle pareil, à défaut d’être choquant, est extrêmement fascinant. J’étais fasciné en effet. Mon pas s’était ralenti, mes yeux étaient rivés sur ce corps sans vie exposé sans pudeur au vu et au su de tous. L’adulte avec qui j’étais et qui me tenait la main ressentit mon ralentissement et me tira avec véhémence pour que j’accélère mes pas. Nous apprîmes plus tard que c’était un malfaiteur qui avait été emmené là à l’article de la mort par la police. Je trouvai difficilement le sommeil pendant les semaines qui suivirent.

J’avais foulé le sol de cet hôpital ce jour-là pour subir une opération chirurgicale assez bénigne. Et j’avais été effectivement opéré. Je devais y retourner deux fois. La première pour un pansement et la seconde pour le retrait des fils de suture. Quelques semaines après le second rendez-vous, je continuais à ressentir une certaine gêne à l’endroit qui avait subi cette opération, mais je m’étais dit que c’était mon avant bras qui avait du mal à se remettre de l’intervention. Jusqu’à se matin ou je vis poindre le bout d’un fil à l’extérieur de mon bras, ayant réussi à s’extraire de mon épiderme. Je le tirai et il en sortit deux ou trois centimètres d’une ficelle qui du bleu du jour de l’intervention, était devenu presque noir. Le cas classique des corps étrangers oubliés dans l’organisme par les chirurgiens. J’avais eu de la chance, ce n’était qu’un fil. Certains se retrouvent avec des ciseaux abandonnés dans les tripes.

Quelques années après, d’autres ennuis de santé me poussèrent à m’y rendre pour des soins. J’y avais été emmené par notre voisine de l’époque qui y travaillait et en attendant que le médecin qui devait s’occuper de moi me prenne en charge, elle m’installa dans la salle d’attente du service qui l’employait. Une ambiance assez bigarrée y régnait. Une certaine agitation aussi. Je ne tardai pas à en savoir la raison : Gottlieb Monekosso, le ministre de la santé publique de l’époque, visitait l’hôpital. Les médecins et infirmiers avaient des blouses d’un blanc immaculé. Et grouillaient de partout. J’eus l‘occasion de le constater quand, pour me dégourdir les jambes, je me promenai un peu dans l’hôpital. Revenu de ma balade, le personnel trépignait.  « Il en est où ? », « Dans quel service se trouve-t-il déjà? » étaient les principales questions qu’ils se posaient les uns aux autres. J’étais aussi excité, et pour cause : ce serait la première fois que je verrais un ministre de mon pays ! Le ministre arriva, salua ceux qui étaient là, échangea des banalités avec eux pendant deux minutes, puis s’en alla. Ce qui se produisit dès qu’il eut le dos tourné fut saisissant : les infirmiers et médecins du service ôtèrent chacun leur blouse, ramassèrent leurs effets et disparurent. Dix minutes après le passage du ministre, il n’y avait plus personne.

Plus tard à l’université, je dus faire plusieurs certificats médicaux. Et le manège était chaque fois le même: passage par l’accueil de l’infirmerie de l’université, occupé par deux infirmières à qui il ne fallait pas commettre le crime de demander des renseignements, sous peine de se voir fusiller du regard puis répondre avec un parfait dédain. Le certificat était délivré par, tenez-vous bien, le comptable du centre des soins. Qui se contentait d’en encaisser les frais, puis d’écrire le nom du demandeur sur une fiche pré-signée et pré-tamponnée par un médecin. Aucune palpation, ni prise de poids ou de pression artérielle.

Une autre de nos voisines de l’époque avait eu beaucoup d’enfants, tous nés à l’hôpital Laquintinie de Douala. Elle avait alors croisé un type de sage-femme au comportement totalement exécrable. Le genre de personne qui était capable de dire à une femme subissant les affres de la douleur de l’enfantement : « pourquoi cries-tu ? Pourquoi perturbes-tu la tranquillité de cet hôpital ? Crois-tu que tu es la première femme à accoucher ? Ce n’est pas moi qui t’ai envoyée écarter tes jambes et te coucher sous l’homme.» [sic].

Ceux qui ont l’habitude de fréquenter les hôpitaux publics au Cameroun racontent des histoires qui font froid dans le dos. Des histoires impliquant la plupart du temps les comportements scandaleux du personnel soignant. Ce qui a conduit à ceci : les Camerounais ont peur de l’hôpital. Pas parce qu’on risque d’y contracter quelque maladie nosocomiale, non. Parce qu’on a peur des brimades des infirmiers et des médecins. On n’a peur de l’hôpital parce que si on a une urgence et pas d’argent, aucun médecin ne nous touchera.

Une énième affaire de négligence médicale présumée suscite l’émoi au Cameroun depuis la semaine dernière. Une jeune femme enceinte, prise de contractions et inconsciente, est transportée à l’hôpital Laquintinie de Douala.  Comme d’habitude, il n’y a que très peu d’infirmiers et de médecins. Et le peu d’entre eux qui ont  daigné être là se comporteraient comme s’ils ne sont pas concernés. Un médecin se donne quand même la peine de sortir, muni d’un simple stéthoscope, pour faire le constat du décès de la femme. Puis, il repart tranquillement, en refermant la porte derrière lui. Désespérée, la sœur de la défunte qui l’accompagnait, aussi calée en chirurgie obstétrique que moi je le suis en construction et en mise en orbite de satellites, se retrouve obligée de se servir d’une lame pour ouvrir l’abdomen qui contenait des jumeaux qui y bougeaient encore. Qui n’ont finalement pas survécu. Les photos et les vidéos du spectacle macabre se sont propagées sur internet. Depuis la colère gronde.

Je m’interroge. Et ma réflexion part de ce type qui est juste venu faire le constat du décès de cette dame. Pourquoi n’a-t-il pas essayé de sauver les jumeaux ? Pourquoi n’a-t-il pas interpellé ses collègues ? Pourquoi ce corps qui portait deux enfants qui bougeaient encore est resté sur cette véranda ?

Au moins trois choses auraient dû le pousser à agir ainsi:

– sa conscience : un truc dont il n’était manifestement pas doté ;

– la conscience professionnelle : qui avait aussi foutu le camp. Ce type de médecin, s’il ne s’occupe pas d’un cas qui vient le trouver à l’endroit où il pratique, peut-il porter assistance à quelqu’un dans a rue, dans le train, dans un avion ?

– les réprimandes : je mets sous ce vocable les sanctions et les éventuelles poursuites judiciaires. Il est clair que s’il savait pouvoir être inquiété pour ne pas avoir fait son travail, il aurait agi autrement, fut-il dénué de conscience et de conscience professionnelle.

Si elle est avérée, cette histoire n’est pas qu’une négligence médicale de plus. Chaque semaine qui passe apporte sa cohorte de personnes qui subissent des vexations des personnels hospitaliers alors qu’elles avaient pourtant réussi à atteindre les services des urgences. Cette affaire est la manifestation de la faillite de tout un système d’une incompétence abyssale qui n’est occupée qu’à préserver ses privilèges et à s’auto-protéger, n’ayant aucune considération pour la vie des populations qu’il est censé devoir protéger et soigner. Si des médecins s’arrogent le droit de choisir ceux dont ils doivent s’occuper en fonction de leur compte en banque, c’est parce qu’ils n’encourent rien à le faire. Et s’ils ont ce sentiment, c’est parce que la puissance publique admet elle-même implicitement qu’elle n’a pas appliqué des dissuasions civiles et pénales pour contraindre les médecins à faire leur travail. Et si ces contraintes n’existent pas, c’est parce que l’Etat est conscient qu’il n’a pas mis ces personnels dans les conditions qui doivent leur permettre de faire correctement leur travail et que de ce fait, il ne peut les obliger à rien. C’est le laisser-faire et le laisser-aller généralisé. Il est de notoriété publique que beaucoup de médecins de ces formations hospitalières publiques s’en servent uniquement comme lieu de rabattage de clients pour leurs propres officines. Chacun agit comme et quand il l’entend. Pendant ce temps, des milliards de francs pouvant servir au moins à la prise en charge de l’accueil des malades dans les centres de santé sont détournés sans vergogne chaque année, sous l’œil pusillanime des responsables publics qui eux-mêmes ont des choses à se reprocher et qui, lorsqu’ils sont malades, ne commettent pas l’erreur de mettre leurs pieds dans l’un de nos hôpitaux qu’ils savent avoir rendus exsangues.

Tout cela avec notre passivité complice, qui est une sorte de blanc seing qui leur est donné de distraire tranquillement nos ressources, comme un quidam qui se contentera de regarder placidement un moustique hématophage lui pomper du sang à sa guise, au lieu de l’écraser.

Quelqu’un n’avait-il pas dit qu’on n’a que les dirigeants – et donc le pays – que l’on mérite ?

Par René Jackson


Bandjoun

Je suis descendu de l’autobus qui m’avait emmené là vers cinq heures trente du matin. Et tout de suite, j’ai été saisi par la fraîcheur de l’atmosphère. J’étais bien malin là, avec cette chemise fine aux manches retroussées, sous ce froid. J’ai tapoté l’écran de mon téléphone. Quelques secondes après, internet aidant, il m’a affiché douze degrés centigrades. Bien loin des trente degrés que j’avais laissés à Douala, six heures auparavant. Je suis resté là, sur place, devant la place du marché, à attendre que le jour se lève. Afin de me permettre d’engager le sprint qu’allait représenter cette journée. Je venais d’arriver à Bandjoun, certes, mais je dormirais à Douala le soir même. C’était il y a quelques semaines.

 A l’est, je ciel avait commencé à prendre une teinte bleuâtre, caractéristique de l’aube dans ces montagnes. Les commerçants avaient commencé, malgré l’heure, à s’installer, emmitouflés dans des gros pull-over ou dans des vestes. De temps à autres, ils jetaient un regard curieux vers moi, cet étranger planté là, transi de froid. Je n’avais toutefois pas le choix, car j’attendais l’une de ces commerçantes pour lui transmettre quelque commission : elle devait me procurer une décoction, médecine d’une toux chronique qui habitait le corps de quelqu’un de ma maisonnée. J’étais obligé de l’attendre ainsi, mon malheur étant qu’elle n’eut pas la bonne idée ce jour-là de faire comme les autres commerçants, d’émerger tôt de chez elle.

 Puis il eut un coup de fil, j’ai transmis la recommandation, ma journée pouvait commencer.

Premier rendez-vous : celui mon père. Avec qui j’entretiens ni plus, ni moins des relations cordiales, quasi-professionnelles, empreinte d’un respect mutuel et d’une certaine tiédeur. Phénomène qui dure depuis l’enfance. Mon caractère effacé, timide, taiseux et quelque peu introverti n’ont peut-être pas aidé à décomplexifier mes relations avec ce bonhomme. A la réflexion, je me dis que le complexe œdipien développé par Freud a été exacerbé chez moi.

Deuxième rendez-vous de la journée : ma grand-mère, la mère de mon père. Elle est l’unique aïeule qui me reste. Je sais qu’elle n’a pas dormi de la nuit. Je l’ai appelée la veille pour lui dire que je me mettais en route pour venir vers elle. Deux ans qu’on ne s’est pas vus. J’arrive chez elle. Accueilli par des enfants – j’imagine que ce sont mes cousins, bien que je ne les reconnus pas. Ils s’affairent déjà aux tâches ménagères. Ils me disent qu’elle est dans sa chambre.

Je suis accueilli par des hurlements de joie. Effectivement, elle n’avait pas dormi. Elle avait passé la nuit à estimer à quel étape du trajet j’étais. Elle s’était un peu inquiétée durant les derniers quarts d’heure. Je suis là depuis deux heures déjà, en réalité, je lui dis. « Tu étais avec ton père, alors ? Vous avez discuté ? » Elle me regarde, me contemple. Mes yeux se plongent dans ceux de cette nonagénaire aussi énergique qu’une jeunette de trente ans. A travers ses pupilles, je décèle une joie débordante, quelque chose qu’elle peut difficilement exprimer avec des mots. Je le sens, je le sais, je le vois, aussi palpable que ses mains qu’elle fait parcourir sur les parties de mon corps qu’elle peut atteindre, depuis sa position assise dans son lit. Et là, je ressens une certaine culpabilité. C’est anormal que je ne vienne pas lui rendre visite plus souvent. Je n’ai pas remis les pieds ici depuis deux ans. C’est inouï et inacceptable !

 Elle hèle l’un des enfants de tout à l’heure. « Va appeler la voisine. Et dis lui de venir aussi vite que  ses pieds le lui permettraient si une personne était en danger de mort ». A moi : « il faut que tu voies celle avec qui je passe mon temps ici. On s’encanaille énormément, on se chamaille plus que de raison, mais elle est celle sans qui je ne serais plus ». Un dizaine de minutes après, une voix se fait entendre dehors

« La maîtresse de cette maison, que se passe-t-il ?

– Un miracle vient de se produire. Je ne t’en dirai pas plus tant que tu n’es pas devant le brun de mes yeux.

– Qu’y a-t-il encore ? De ma concession je t’entends crier depuis de trop longues minutes! Devrais-je m’en inquiéter ?

– Viens voir le miracle de tes propres yeux, je te dis ! »

Dix secondes après, une femme de soixante-dix ans à peu près pénétra la chambre.

« Je te présente le maître des lieux !

– Tebu ?

– Lui-même ! Celui à qui appartient le sol que tu foules de tes pieds en ce moment même !

– Celui même qui est allongé là-bas dehors? Dit-elle en montrant du doigt la direction dans laquelle se trouvait la tombe de mon grand-père, éloigné d’une dizaine de mètres de la maison.

– Puisque je te le dis!

– Bienvenu chez toi, mon cher ! Vieille bique ! Je ressentais comme de l’enthousiasme, comme de l’excitation dans tes cris et hululements depuis tout à l’heure. Donc fallait-il que je comprenne que c’est parce que ton mari était là ? (Je porte le nom de mon regretté grand-père, ce qui fait de moi le mari de ma grand-mère).

– On ne peut pas faire plus perspicace, ma chère ! »

 S’en est suivi une séance de questions de la larronne que ma grand-mère a tôt fait d’écourter. « Puisque tu es chez toi, tu dois être impatient de visiter tes terres. Va ! Va dégourdir tes jambes. Cette femme et moi avons un problème à régler. »

 Je suis allé dans le champ qui jouxte la case d’habitation. Il était en friches. Aucune graine n’y avait été semée dans l’année. En m’enfonçant dans ces sillons abandonnés, je me suis aussi enfoncé dans mes souvenirs…

Bandjoun.

Le plus ancien souvenir que j’ai de cet endroit date de mes cinq ans. Souvenir fugace d’un sac plein d’arachides posé sur ma tête et qui ma démoli la nuque. Je rentrais d’un champ et j’avais marché avec cette charge juchée au dessus de mon crâne sur près de huit cents mètres. Le lendemain, je tombai malade.

Entre mes neuf et mes douze ans, je passai mes vacances scolaires en ce lieu. Les charges étaient plus lourdes, transportées sur de plus longues distances, mais étaient plus supportables. Préadolescence. Rires. Tout le temps. Il fallait se lever tôt, aller aux champs. Récolter le maïs, puis les arachides, les melons d’eau. Pour les longues journées aux champs, on emmenait un repas. Que notre grand-mère nous faisait manger le plus tard possible. Parce que nous cessions tout à fait de travailler une fois que nous l’avions ingurgité. A partir de ce moment-là, nous entamions une véritable razzia. Les safoutiers, les manguiers et les goyaviers ne les auraient eus que pour pleurer s’ils avaient des yeux. Les feuilles de manguier, coupées comme il faut et empalées sur des brindilles, tournaient comme des hélices dès que nous nous mettions à courir. Et pour ça on a couru, gambadant à travers champs, parfois sous la pluie, maculant nos vêtements d’une terre rouge et grasse qui ne lâcherait plus le tissu. On s’en retournait auprès des autres très tard dans l’après-midi, honteux mais heureux. Certaines fois, au retour du champ, nous étions envoyés en mission commandée par notre grand-père pour retrouver un cochon qui s’était échappé de son enclos. Aucun animal n’est aussi difficile à attraper qu’un cochon, surtout quand il est petit. Les lapins étaient moins espiègles. Les chèvres et la basse-cour ne posaient aucun problème : ils rejoignaient d’eux-mêmes l’emplacement qui leur était réservé pour la nuit.

D’autres missions étaient plus périlleuses. Comme se laver après de telles journées, avec une eau glacée (parce que les hommes ne se lavent pas avec de l’eau chaude), sous le froid et dans la nuit. Ce genre de nuit tellement noire que tu as l’impression qu’il y a des paires d’eux provenant d’outre-tombe rivés sur toi. Dans de telles circonstances, mes compères et moi n’éprouvions aucun scrupule à éviter le bain pendant deux ou trois jours d’affilée. Parfois, nous étions obligés, toujours en pleine nuit noire, d’aller transmettre quelque nouvelle à une connaissance qui habitait à plus d’une heure de marche à travers champs, tout juste éclairés par la faible lumière de la lune ou, les jours les plus heureux, de celle vacillante d’une lampe-tempête.

A la fin de l’adolescence, les données avaient changé. Officiellement, nous allions toujours au village pour aider aux champs, mais la réalité était toute autre. Mes cousins et moi avions grandi et les préoccupations avaient évolué. Tous les soirs, ou presque, nous disparaissions sur les coups de vingt et une heures, pour ne réapparaître que le lendemain matin. Nous écumions les bals, les fêtes de mariage, d’anniversaire, les veillées mortuaires, etc. La plupart du temps, nous n’étions pas invités et ne connaissions, ni de près, ni de loin les personnes concernées par ces manifestations. Le tout après avoir parcouru des kilomètres à pieds, sans lune et sans lampe-tempête. Après des nuits aussi agitées, c’est peu de dire qu’aux champs, on avait plus l’air de zombies qu’autre chose. Et les rares arbres n’abritant pas les colonies de chenilles brûlantes qui risquaient de chuter à tout moment nous servaient d’ombre pour dormir.

Périodes dorées qui se sont arrêtées avec le décès de mon grand-père. Parti tranquillement, sans crier gare, le Jour de la naissance du Christ. Depuis, mes visites se sont fait rares, sporadiques. Et quand je reviens, je suis frappé par la tranquillité des lieux. La route qui passe devant la concession de mon grand-père n’est plus aussi fréquentée que dans mon souvenir. Une impression de vide, le sentiment qu’il n’y a plus personne, que les gens sont soit morts, soit partis. Parfois, j’essaie de m’imaginer où sont ceux qui jouaient avec nous quand nous étions plus jeunes. Sûrement quelque part, ailleurs, en train de faire le paon.

Il faut dire que les personnes originaires de Bandjoun sont des gens fiers. Avec tout ce que cela peut comporter comme traits de caractère supplémentaires. Ils sont vantards à l’extrême. Courageux, travailleurs, mais vaniteux. La rivalité est un mode de vie. D’aucuns considèrent que le simple fait d’être issu de cette terre-là te prédispose à une certaine richesse matérielle. L’échec y est donc très mal perçu.

J’ai été sorti de mes rêveries par les appels de mon aïeule. J’ai émergé du champ. C’était l’heure de partir. Après les longues bénédictions dont est coutumière la vielle femme, elle m’a laissé m’en aller. Non sans mal. Une fois de plus, comme à toutes les reprises depuis que je suis tout petit, elle s’est comportée comme si c’était la dernière fois qu’on se verrait.

Puis, je suis allé voir sa sœur ainée. Celle qui m’a fait rire le jour où elle m’a demandé si j’étais toujours à « l’école des juges ». Une façon très peu compliquée de traduire en patois la faculté de droit que j’ai fréquenté un temps.

Après quelques autres péripéties, je me suis retrouvé dans un minibus qui devait me ramener à Douala. Un voyage retour épique, puisque le conducteur a fait les cent derniers kilomètres du trajet avec la main dans le moteur. Toute une autre histoire.

 Je suis reparti. Pour combien de temps encore ?


Femme africaine, qui es-tu ?

 

Tu as pendant longtemps été représentée comme une mère nourricière

Tout juste capable de gaver et de faire grandir l’avenir d’un continent perdu

Le monde t’a longtemps vue comme cette personne désarmée et éplorée

Témoin impuissant du ballet des charognards autour de ton enfant squelettique et agonisant

Le monde t’a longtemps contemplée comme cette personne inculte

Qui se contente de parcourir des kilomètres à pied pour trouver de l’eau pour sa famille

 

Tu as à la fois beaucoup changé, mais aussi pas tant que ça, Femme africaine

Aujourd’hui tu es différente de l’image qu’on a voulu donner de toi

 

Tu es engagée dans les combats, tu montes en première ligne, tu revendiques

Tu dis as dit non à l’apartheid, en utilisant plusieurs stratagèmes qui ont porté leurs fruits

Tu t’es servi de l’art pour dénoncer ce régime qui terrorisait et tuait des innocents

Tu as pris le microphone, tu as parcouru le monde pour chanter la déshumanisation d’une race

Tu t’es engagée à attaquer frontalement le spectre ennemi

Tu es descendue dans Soweto, tu as harangué les jeunes, tu les as incités à prendre leurs responsabilités

Tu as été l’une des figures marquantes de la lutte contre cette barbarie

Tu as soutenu ton mari, ton frère ou ton fils qui avait eu la chance de ne pas être tué

Mais qui croupissait dans un cachot la nuit et qui devenait un forçat dans un bagne une fois le jour levé

 

Tu es cette personne qui continue de battre le pavé pour dire ta façon de penser

Tu as renversé un régime dictatorial au Burkina Faso à l’aide d’une simple spatule

Tu as bravé la violence et les viols pour aller sur la place Tahrir exiger le départ d’un despote

Tu es celle qui a tenu cette pancarte sur laquelle était écrit « dégage » lors d’une manifestation à Tunis

Tu n’as ménagé aucun effort pour défendre tes droits, pour avoir voix au chapitre

Aujourd’hui, tu présides aux destinées du Liberia, de la République centrafricaine, de l’Ile Maurice

Tu es la directrice de la Commission africaine, tu diriges la mission de maintien de la paix en Côte d’Ivoire, tu es la procureure générale de la Cour pénale internationale

Tes sœurs et toi occupez désormais 63 % des sièges à l’Assemblée nationale du Rwanda, 44 % de ceux des Seychelles, 43 % des sièges de l’Assemblée nationale sénégalaise

Tu es la Reine de l’acier en Afrique du Sud, tu es le prix Nobel qui parlait aux arbres au Kenya, tu es celle qui a réussi à se hisser au rang de directrice générale de la Banque mondiale

Tu navigues de réussite en réussite, tu es devenue le porte-flambeau du continent

 

Mais, Femme africaine, ta situation reste toujours aussi précaire

Tu es celle qui souffre le plus des conflits, tu es violée, tes enfants assassinés, tes champs détruits

Tu demeures encore celle qui, dans beaucoup de contrées, est vendue au plus offrant, ou livrée en holocauste pour sauvegarder des intérêts innommables

Tu es celle qui est donnée en mariage alors que ta puberté n’est pas encore à l’ordre du jour

Tu es celle qui est encore excisée à tour de bras, qui est muselée par la société, qui doit se soumettre face à la brutalité de son mari

Tu es celle qui subit toutes sortes de brimades au travail, qui est sous-payée, à qui sont dévolues les tâches les plus ingrates, les plus sales, les plus abjectes

 

Malgré cela tu restes forte, car c’est sur toi que ta famille repose

Si tu ne courbais pas l’échine tous les jours, ton continent n’aurait plus que ses yeux pour pleurer

 

Mais quelques fois tu es trop forte, plus forte qu’il ne le faudrait

Car si ta fille est vendue à son futur époux, c’est très souvent avec ton assentiment

C’est toi l’exciseuse, c’est toi la tête pensante du chef de guerre

C’est toi qui repasses les seins de ta fille, c’est toi qui es complice de ton conjoint spécialisé dans le tripatouillage constitutionnel

Tu t’es professionnalisé dans les attentats-suicide, tu es l’exécutante lors des crimes rituels

C’est toi le chef de gang, c’est toi qui abandonnes tes nouveau-nés dans des poubelles

 

Femme africaine, tu es devenue multiforme, polyvalente et tu t’adaptes à toutes les situations

Tu es ambigüe, car tu réclames une place, une voix, de la considération

Mais en même temps tu crains presque de te voir octroyer tout ce que tu mérites

Tu es celle sur qui l’équilibre et l’avenir de l’Afrique reposent

Alors tu as la responsabilité de ne jamais faillir de ne jamais baisser les bras

Tu as l’honneur d’être celle vers qui les regards des générations actuelles se tournent

 

Par René Jackson

Ce billet est une participation au projet collaboratif « Renaissance du 31 juillet » qui s’est donné pour objectif de marquer d’une pierre blanche la célébration de la journée internationale de la Femme africaine, célébrée le 31 juillet de chaque année. Retrouvez l’intégralité du projet ici: www.journeefemmeafricaine.com


Ces possibles à Yaoundé impossibles à Douala

Depuis quelques semaines, je vis à Yaoundé. Pas de façon définitive, pour ceux qui s’en inquièteraient. Une telle perspective, rien que de l’imaginer, me fait à moi-même horreur. J’y suis de façon très temporaire, ce d’autant plus que c’est une ville qui m’a toujours déconcerté et quelques fois, on a peine à croire que Yaoundé et Douala sont logés dans le même pays. Tant les habitudes, les attitudes et les comportements peuvent être différents d’une ville à l’autre. C’est tout aussi profitable d’être ici, car ça me permet de changer un peu d’air et surtout de mesurer l’ampleur de l’attachement que j’ai pour cette ville où j’ai, jusqu’à il y a quelques semaines, toujours vécu.

Parcourir la ville de Yaoundé de long en large et de travers m’a permis de la découvrir encore plus profondément, de dénicher des phénomènes qui m’ont pour la plupart beaucoup amusé. Et quelques fois, j’ai vécu des situations qui seraient inimaginables, voire impossibles à Douala.

Comme être obligé de prendre le taxi quand on veut se déplacer rapidement. La ville de Yaoundé est un sanctuaire de restrictions. Et beaucoup d’entre elles frappent les malheureux conducteurs de mototaxis. Dans beaucoup d’endroits de la ville, leur circulation est interdite et leur activité cantonnée aux zones périphériques. Du coup, les taximen font la loi et quelques fois, leur attitude au volant n’est pas différente de celle de ceux qu’on considère comme étant les délinquants routiers par excellence : les moto-taximen. On se retrouve à Yaoundé obligé de prendre des taxis qui pour la plupart sont douloureusement minuscules. Une vraie torture pour ceux qui comme moi sont joliment rondouillets. A Douala, on peut sortir tous les jours pendant un mois sans jamais mettre les pieds dans un taxi. Les mototaxis sont là, symboles de liberté et de rapidité.

Mais s’il faut mettre quelque chose au crédit de la ville de Yaoundé, c’est qu’elle est beaucoup plus belle que Douala. Et puis il y a un spectacle dont je ne me lasse pas depuis que je suis ici : les sommets des collines cachées par la brume du matin. C’est si joli et totalement inenvisageable à Douala. Qui est une ville désespérément plate, sans aucun rebondi ou arrondi enjôleur. Rien ! Nada ! Les seules aspérités qu’on remarque à Douala sont d’une part ces pylônes de télécommunication dont le pullulement a fini par enlaidir la ville et d’autre part le Mont Cameroun, si éloigné (de plus de 100 kilomètres) qu’il ne compte pas. En outre, lorsqu’on gravit l’une des collines qui cerclent Yaoundé, on a une fascinante vue plongeante sur la ville. Le seul moyen d’avoir ce genre de vue sur Douala, c’est d’être assis au hublot, du bon côté de l’avion, quand il atterrit.

L’autre aspect remarquable à Yaoundé est qu’on peut marcher tranquillement sur un trottoir. Ce qui à Douala s’apparente à une véritable gageure. Car c’est une activité qui là-bas correspond la plupart du temps à éviter les trous, les étals à même le sol, les voitures stationnées là, les motos qui te foncent dessus, les vendeurs à la criée, les comptoirs de marchandises, etc. Et ça, c’est pour les endroits où il existe effectivement des trottoirs. Car la plupart du temps, il n’y en pas du tout. Marcher normalement sur un trottoir à Douala n’est possible que dans des îlots bien précis. Alors qu’à Yaoundé c’est visiblement plutôt l’inverse.

Il y a quelque temps, des connaissances ont été invitées à un mariage en plein air dans un terrain de golf, sur les hauteurs du Mont Fébé. Une perspective impossible à Douala tout simplement parce que la ville ne compte aucun terrain de golf digne de ce nom. Et même si d’aventure il en existait un, ce serait d’une profonde inconscience de se risquer à y organiser quoi que ce soit en plein air pendant le mois de juin. Celui justement où les pluies se font un malin plaisir de contrecarrer même les plans les plus élaborés. De juin à octobre à Douala, la pluie n’est clairement pas une option. Elle se paye même souvent le luxe de tomber sans arrêt pendant plusieurs jours, question de provoquer le plus d’emmerdements possible. A Yaoundé, il est possible en plein mois de juillet de ne voir tomber aucune goutte pendant trois ou quatre jours.

Mais ce n’est pas pour autant qu’il y fait froid. Même pendant les pluies, il repose perpétuellement sur la ville de Douala une chaleur écrasante. Depuis que je suis à Yaoundé, je parcours chaque aube à pied les deux kilomètres qui me séparent de mon lieu de travail sous une bise légère et très fraîche. Le résultat en est que malgré l’effort, aucune goutte de sueur ne vient gâcher mon humeur du matin. A Douala, même sous la douche, tu transpires. Commets l’erreur de porter une veste et dans ta propre sueur tu macèreras pendant toute la journée. D’aucuns disent que c’est cette chaleur qui nous rend si fous, qui déglingue notre cerveau et qui nous fait agir comme des personnes démentes. C’est cette chaleur qui serait la réelle responsable du désordre caractérisé que connaît cette ville. Et c’est enfin cette chaleur qui nous pousserait à boire autant de bière.

A cet effet, j’ai remarqué une curiosité. Dans le quartier où je vis, il n’y a plus aucun bar ouvert après vingt heures. A Douala, à cette heure-là, même la plus insignifiante des échoppes n’en est qu’au début de sa soirée. Les buveurs ne libèrent les bars qu’à vingt-trois heures ou minuit. Ce n’est qu’à cette heure que les voisins peuvent trouver un peu de répit, avant que les hostilités (c’est-à-dire la musique à tue-tympan) ne reprennent aux premières lueurs du jour.

Il existe aussi à Yaoundé cette déférence et ce respect quasiment inconnus à Douala. Il me semble par exemple impossible d’envisager que les Doualaeens, réputés comme étant des rebelles par nature et des opposants par dénomination, puissent subir placidement que la ville soit régulièrement coupée en deux, et ce pendant plusieurs heures. Fut-il pour le passage du président de la République. Ceci me rappelle d’ailleurs ma première « rencontre » avec notre président, il y a quelques jours, dans une rue de Yaoundé.

J’avais débouché sur l’axe – bouclé depuis plusieurs heures – par lequel il devait passer pour aller accueillir son homologue français qui arrivait en visite. J’ai été d’abord choqué par le silence qui régnait sur cette rue d’habitude très fréquentée. Les gens étaient debout, alignés des deux côtés de la chaussée, silencieux. Des bidasses armés jusqu’aux dents tenaient en respect d’un œil dur et inquisiteur tous ceux qui étaient là. Moi je voulais rentrer chez moi. Je me suis donc mis à marcher sur le trottoir. La minute d’après, une première voiture de police est sortie de nulle part, toutes sirènes beuglantes et à une vitesse folle. Suivie peu après par un cortège encore plus bruyant et tout aussi pressé, au milieu duquel je n’ai eu aucune peine à deviner la limousine présidentielle. Tout en continuant de marcher, j’ai jeté un coup d’œil à ce convoi quelque peu singulier. Tout à coup, une policière me fait signe de m’écarter par des grands gestes. Peu après j’arrive à sa hauteur. « Monsieur, quand on vous fait signe de quitter le trottoir, faites-le ! Vous n’avez pas vu que le président passait ? N’avez-vous pas remarqué que vous étiez le seul à marcher ? » J’aurais pu lui demander s’il était prohibé de marcher en une telle circonstance, mais je me suis tu.

Mutisme visiblement salvateur, puisque lorsque je racontai cet épisode à un ami, sa réaction a été cinglante. J’avais clairement risqué ma vie avec cette attitude irresponsable. Et de terminer : « Vous qui venez de Douala, vous êtes souvent portés à croire que vous pouvez faire tout ce que vous voulez. Mais tu es à Yaoundé et ici ça ne se passe pas comme ça ».

Par René Jackson


Ambiance Shaba

Tout finit par arriver. Après avoir toujours regardé les prestations – en dents de scie – de l’équipe nationale du Cameroun à la télévision, j’ai finalement eu l’opportunité de me déplacer pour une enceinte afin de les voir évoluer sous mes yeux. C’est ainsi que le 14 juin dernier, je me suis retrouvé au stade Ahmadou Ahidjo de Yaoundé pour assister à mon premier match des Lions Indomptables. Et le spectacle fut à la hauteur de mes attentes parce que j’avais choisi pour ce moment historique de regarder cette rencontre Cameroun – Mauritanie depuis le mythique « Shaba ». Avec tout ce que ça implique comme ambiance et désagréments.

Pour fixer le décor, une précision s’impose. Le terme shaba dans le langage urbain au Cameroun désigne un chef-lieu de tumulte, de turpitudes, généralement fréquenté par des âmes têtues, récalcitrantes, réfractaires au système d’ordre et de valeur en vigueur. Le shaba désigne en même temps cet endroit le plus animé et le plus joyeux de l’assistance. Le shaba c’est le bien et le mal à la fois. Le shaba c’est le ying et le yang. Ainsi, chaque salle de classe de chaque collège a son shaba. Chaque amphithéâtre aussi. En faculté de droit, nous avions utilisé un magnifique jeu de mots pour désigner membres des séants du shaba en adéquation avec notre statut de juristes en herbe: les juges du fond. Parce que le shaba est toujours localisé au fond de la classe, de l’autobus, de l’amphi…

Le Shaba du stade Ahmadou Ahidjo occupe les deux étages supérieurs de la tribune orientée ouest. A l’opposé de la tribune officielle. Les conditions y sont rustiques. Les gradins ne sont pas couverts et ceux qui s’y installent sont soumis aux éventuels changements d’humeur du climat. Il n’y a pas non plus de sièges. Les places sont délimitées et les numéros inscrits à la peinture à même le béton. L’absence de sièges n’est cependant pas une mauvaise nouvelle compte tenu de l’ambiance qui peut très vite y devenir délétère. Ces sièges étant alors susceptibles de devenir des projectiles à la force de nuisance beaucoup plus importante que les sachets pleins d’eau que j’ai vus voler pendant ce match.

Une heure avant le début de la rencontre, je m’installai dans le chef d’œuvre de vétusté qu’est ce stade, après avoir franchi une barrière où était agglutinée une grappe de policiers, puis traversé un terrain broussailleux large d’une cinquantaine de mètres afin d’atteindre les escaliers qui devaient me faire parvenir aux gradins. En face de moi de là où j’étais assis, à droite, les projecteurs étaient tombés à quelques mètres de la base du pylône au sommet duquel ils auraient normalement dû se trouver. Les projecteurs du pylône situé à gauche étaient bien à leur place, mais leur orientation prouvait qu’il y a bien longtemps qu’ils avaient cessé d’éclairer la pelouse et même le stade. Les infrastructures autour du terrain avaient un air peu ragoûtant. La piste d’athlétisme étant parsemée de grosses tâches brunes. Vus de l’endroit où je me trouvais, les bancs de touche semblaient réduits à leur plus simple expression. Ils avaient l’air particulièrement inconfortables. En plus, les joueurs et les techniciens n’auraient pas été épargnés en cas d’averse.

L’aire de jeu par contre était dans une condition irréprochable. Bien tondue et uniforme, bien loin du terrain piégeux qui rendait complètement aléatoires les trajectoires des balles il y a encore quelques années. Un diamant dans un écrin poisseux.

Le Shaba, lui était déjà chaud. Les drapeaux étaient déployés et les groupes de danse s’agitaient au rythme des tam-tams. Une population hétéroclite était présente en ces lieux, mais avec une prépondérance d’individus à l’air pas du tout rassurant. Beaucoup de jeunes flânaient avec le torse nu, dévoilant des cicatrices, stigmates d’un passé tumultueux et signes qu’ils ne rechigneraient pas à provoquer ou à participer à la baston s’ils en avaient l’occasion. Mais je n’étais pas trop inquiet. J’avais choisi le match contre la Mauritanie, qui n’est pas un foudre de guerre. L’affiche n’allait pas attirer les foules. En plus le Cameroun marcherait sur son adversaire du jour. Sauf que la rencontre ne s’est pas déroulée telle qu’on l’aurait prévue.

Pendant les soixante premières minutes de jeu, les spectateurs du Shaba ne se sont contentés que de quolibets à l’endroit des acteurs – Camerounais – sur la pelouse, de réinterprétations sexuellement explicites d’airs à la mode et de gausseries l’endroit des spectateurs assis de l’autre côté du terrain. Ceux-là avaient beau avoir payé leur billet jusqu’à vingt fois plus cher que la somme ridicule que nous avions déboursée, ils se feraient proprement griller par le soleil de l’après-midi. Mais au fur et à mesure que la fin du match approchait et que les Lions Indomptables peinaient à trouver le chemin des buts Mauritaniens, la tension montait.

Des projectiles se sont mis à fuser, principalement des sachets en plastique remplis d’eau. L’un d’entre eux, provenant du haut de la tribune explosa sur un jeune homme assis quelques mètres devant moi. Il se retrouva détrempé. Et un adolescent de réagir: « tu portes les chemises blanches cintrées pour venir au Shaba? Tu croyais que tu allais à un mariage? Ashouka*! Quand nous on s’habille en guenilles vous croyez que c’est parce que nous sommes des nanga boko*, n’est-ce pas? La prochaine fois que tu veux venir au match en chemise cintrée, va t’asseoir là-bas » dit-il en pointant du doigt la tribune officielle. Son commentaire provoqua une hilarité générale.

Les projectiles eux par contre n’ont pas cessé de s’abattre sur nous. Certains, excédés, ont commencé à les retourner aux envoyeurs. La situation aurait pu virer à la bataille rangée si quelqu’un n’avait pas entonné un « Eto’o! Eto’o! Eto’o! » bigrement salvateur, de suite repris par tout le monde. On se rappelait à notre bon souvenir ce joueur que nous étions pourtant bien contents de voir partir de l’équipe nationale il y a encore un an. Puis ce fut au tour de l’entraîneur d’avoir l’honneur des chants perfides, après avoir été copieusement conspué. Les joueurs n’ont pas été en reste. Chaque fois que l’un d’eux touchait au ballon, un tombereau de sifflets s’abattait sur lui, alors que des applaudissements nourris accompagnaient chaque bonne action mauritanienne.

A la quatre-vingt cinquième minute, certains supporters exaspérés ont commencé à quitter les gradins, désespérés par cette équipe plusieurs fois championne d’Afrique qui n’arrivait pas à mettre un but à une sélection inexistante sur la mappemonde du football.

Et au moment où on ne s’y attendait plus, un attaquant Camerounais a profité d’un heureux concours de circonstances pour marquer un but totalement chanceux. Le Shaba a explosé de joie. Ouf! Enfin! Il était plus que temps. Mais le malheureux buteur a eu la mauvaise idée de venir devant notre tribune qui avait passé le match à l’injurier pour nous demander de nous taire. Mal lui en a pris car d’autres sachets d’eau ont décollé, cette fois vers sa direction. Accompagnés par d’autres insultes et huées.

Sur ces entrefaites, l’arbitre a mis un terme à la rencontre. La majorité des occupants de notre tribune a vite fait de vider les lieux, parfois au pas de course. Il ne fallait pas s’éterniser là, de peur d’être la victime des détrousseurs qui profitent toujours de ces grands rassemblements de personnes pour effectuer leurs basses besognes. Nous avons vite fait de quitter le Shaba et ensuite le stade.

Ashouka: bien fait pour toi

Nanga Boko: enfant de la rue

Par René Jackson


Le jour où j’ai assisté à une bagarre générale

Image: Bagarre générale - Uderzo & Goscinny - asterix.com
Image: Bagarre générale – Uderzo & Goscinny – asterix.com

Toutes les villes du monde ont leurs quartiers difficiles. Ce type de quartier où tout peut partir en sucette à n’importe quel moment. Ces quartiers où toutes les situations, même les plus anodines, peuvent dégénérer et prendre des proportions ahurissantes. La ville de Douala n’est pas en reste, car elle aussi recèle quelques poches de tension. Dont l’une d’elles est la zone qui se trouve tout autour du commissariat du 8e arrondissement et qui comprend les quartiers Madagascar, Tergal, Nylon et Bilongué. De vraies petites poudrières.

Pour preuve, c’est très exactement à Madagascar qu’a été allumée la première mèche de ce qui allait devenir les émeutes de la faim en 2008, qui ont embrasé Douala et qui se sont propagées aux autres villes du Cameroun. À la suite d’un banal meeting d’un parti de l’opposition, les échauffourées avaient débuté. La flicaille a riposté à coup de gaz lacrymogènes, de jets d’eau et de tirs à balles réelles. Il s’ensuivit quatre jours de violences, de pillages et des morts.

C’est au quartier Madagascar justement qu’auparavant j’ai été à cette fête d’anniversaire qui avait, tout comme le meeting politique, totalement dégénéré. Une fête à laquelle je ne devais même pas être. J’avais fait toute une gymnastique pour y être invité. A l’époque, jeune, fringant et bouillant, toutes les bringues étaient bonnes à prendre. Je ne compte plus les fêtes auxquelles je me suis incrusté. Et quand il n’y avait aucune soirée à l’horizon, ce n’était pas grave. On en organisait une. J’aimais tellement la fête que j’ai gagné le surnom de « Monsieur Soirée ». Douce époque d’insouciance et de cuites. Cette fête-là, il fallait d’autant plus que j’y sois, car la jeune fille qui se refusait obstinément à moi à l’époque en serait.

La réputation du quartier où se déroulait la soirée, je la connaissais bien évidemment. Alors, en sortant de chez moi j’ai laissé le téléphone cellulaire. En outre, j’ai pris soin d’enfiler le plus élimé de mes pantalons en jeans, de porter ce t-shirt qui normalement aurait eu sa place dans une poubelle. Idem pour les chaussures. Dans les poches j’avais le montant exact pour le taxi aller et retour en plus de ma carte d’identité. Les pertes devaient être minimales si je me faisais taxer, ce qui était une éventualité pas du tout saugrenue à envisager. Pour finir, j’ai emporté la clef de chez moi. Pour le cas où je me retrouverais obligé de rentrer en plein milieu de la nuit.

Dès l’entrée, le ton était donné. Deux videurs étaient postés. Le premier, grand, musclé, le visage buriné et un rictus méchant. Rien que de très habituel pour un malabar supposé mettre de l’ordre. Le second par contre était particulier. En plus de son allure de catcheur, il portait une cagoule. Il arborait tout autour de son bras et de ses reins une lourde chaîne. Quand je suis passé devant lui, j’ai senti son regard glaçant sur moi. Ça avait à la fois un côté rassurant et un côté effrayant. Rassurant parce que nous étions protégés. Flippant parce qu’il y avait de quoi s’interroger sur la menace qui planait pour que de tels individus soient embauchés.

La fête battait son plein, dans une cour aménagée et dans laquelle les invités étaient installés. L’organisateur avait mis les petits plats dans les grands : une bonne centaine de convives, de la nourriture et de la picole à gogo. Les gourmands et les disciples de Bacchus ne seraient pas déçus. Il était deux heures du matin. Nous venions de terminer de manger et la piste de danse allait bientôt être chauffée quand nous avons remarqué qu’il y avait des bisbilles à l’entrée. Des éclats de voix si violents que même la musique que crachaient les haut-parleurs ne parvenait plus à cacher.

Le jeune homme qui tenait le micro a bien tenté de ne pas nous inquiéter en mettant en avant le fait que les vigiles étaient parés à toutes les éventualités et que même dans le cas hautement improbable où ils se trouveraient dépassés, le commissariat du huitième se trouvait à moins de cinq cents mètres de là. Mal lui en a pris, car au moment même où il achevait son propos, l’impensable se produisit.

Sous nos yeux stupéfaits, une horde de jeunes gens a envahi la cour dans laquelle nous nous trouvions. Cognant sur tout ce qui se trouvait à portée de leurs poings. D’autres jeunes ont décidé de riposter et ça a donné la plus immense foire à castagnes à laquelle il m’a été donné d’assister. Très vite, les poings n’ont plus suffi. Les tables, les chaises et même les couverts ont servi aux uns à taper sur les autres. Et quand tous ces ustensiles étaient devenus inutilisables, quelqu’un a découvert le congélateur dans lequel étaient encore stockées des dizaines de bouteilles de bière.

Ce fut le moment le plus surréaliste de tous. Les bagarreurs s’en sont servis comme des projectiles qu’ils lançaient sur les protagonistes de l’autre de bord, lesquels répondaient en jetant aussi les bouteilles vides qui traînaient autour d’eux.

Et moi, pendant ce temps? Étant trop loin de la sortie pour m’enfuir comme ceux qui avaient pu le faire, j’ai déniché dans un coin obscur de la cour, les WC. J’ai vite fait de courir m’y réfugier. Une dizaine d’invités avait eu la même idée. Nous nous y sommes agglutinés, complètement terrorisés. Les demoiselles cachées avec nous poussaient des hurlements chaque fois que quelque chose se cassait. Ce qui a totalement affolé les cafards qui menaient d’habitude une vie tranquille dans ces latrines obscures. Ils se sont mis à voleter et à atterrir sur nous. Ce qui n’a fait qu’aggraver l’hystérie des demoiselles. Quelques- unes se sont enfuies. De deux maux il faut choisir le moindre, dit-on. Pour moi, la sensation désagréable de ces bestioles trottinant sur mon dos et mes jambes était une douce caresse, en comparaison d’une bouteille pleine de bière s’écrasant sur ma tête ou d’une planche fracassant mon tibia.

Après une trentaine de minutes de pugilat, tout est redevenu calme. Quelqu’un, débouchant dont on ne savait d’où, est venu nous demander de sortir rapidement des latrines et de nous en aller. Les assaillants s’étaient éloigné mais avaient promis de revenir bien vite. Il n’aurait alors pas été dans notre intérêt qu’on soit encore là à leur retour. Le spectacle était désolant. Tout était cassé, détruit. Nos pieds se posaient sur un mélange de tessons de bouteilles, de débris de bois et de chaises en plastique, de restes de nourriture et d’assiettes émiettées.

Avec un ami qui à l’époque était un camarade, nous avons parcouru à pied, à trois heures du matin, les presque trois kilomètres qui séparaient le lieu de la fête et le carrefour Ndokoti. Complètement à la merci des détrousseurs. Je suis rentré directement à la maison. Une chance, j’avais pris ma clef. Je n’ai pas eu à me soucier de la fille qui entre autres m’avait fait y aller, car elle avait eu du nez et n’était pas venue.

Quelques jours après cette bagarre générale, j’ai appris que la fureur des jeunes de ce quartier avait été provoquée par le fait qu’ils n’avaient pas été conviés à cette soirée et qu’il était impensable d’organiser une fête dans leur quartier sans les y inviter.

Par René Jackson

En mémoire de Marie-Rose N qui n’était pas venue à cette fête et qui a quitté notre monde quelques mois après.


Les vrais dangers de l’université

L'entrée principale du Campus 1 de l'Université de Douala - Photo: René Jackson Nkowa
L’entrée principale du Campus 1 de l’Université de Douala – Photo: René Jackson Nkowa

L’an dernier, j’assistais une élève de la classe de terminale dans la constitution de son dossier pour un concours d’entrée dans une grande école de l’Université de Douala. J’ai dû pour cela rencontrer sa mère. Elle avait un avis tranché sur « notre Université là » et son fonctionnement, notamment sur les pratiques ésotérico-mystiques qui y seraient courantes. J’ai bien tenté de la rassurer en lui disant qu’en dix ans de fréquentation de cet environnement, je n’avais jamais été approché par quiconque, que ce soit un enseignant ou un étudiant, afin de faire partie d’une quelconque loge. Mais elle n’a pas du tout été convaincue.

L’Université de Douala est une institution qui compte environ cinquante mille étudiants inscrits. Une véritable petite ville. Et bien évidemment, dans une société aussi diversifiée, on trouve de tout. Les sectes, on en entend beaucoup parler, mais c’est une expérience que je n’ai pas personnellement vécue, donc je ne suis pas légitime pour en parler. Mais les vrais maux de notre (nos) université (s) sont bien réels et autrement plus palpables que toutes ces choses métaphysiques.

Des enseignants particulièrement distants…

Tout étudiant de faculté sait combien il est difficile d’entrer en contact avec un enseignant. Ils dressent généralement un vrai mur de Jéricho tout autour d’eux et deviennent de ce fait quasiment inaccessibles. Il m’est arrivé d’attendre un enseignant pendant des jours à la direction de ma faculté et que lorsque je le rencontre enfin, qu’il m’envoie bouler en moins d’une minute sans même m’écouter. Ceci se vérifie particulièrement pour les assistants qui dispensent les travaux dirigés. Ils sont en DESS ou en DEA pour la plupart et sont bien plus désagréables que les enseignants titulaires. Certains d’entre eux étant franchement détestés des étudiants tant ils suintent de condescendance, de suffisance et de méchanceté. De vrais terroristes. On avait du mal à croire que le fait de se retrouver devant nous leur faisait oublier les difficultés auxquelles faisaient face les étudiants qu’ils étaient encore. Les travaux dirigés étaient un vrai traumatisme pour beaucoup. Par contre, quand on avait la chance d’être tenus par des enseignants titulaires, ils se montraient bien plus attentifs et compréhensifs que leurs subalternes, malgré l’importance de leur grade (de docteur et parfois de professeur).

… et tout-puissants

Dans les premiers moments de ma vie d’étudiant, je sortais de chez moi à cinq heures trente du matin. Trente minutes plus tard, j’étais dans le gymnase réaffecté en amphithéâtre dans lequel je suivais mes cours. Il pouvait contenir à vue de nez mille cinq cents étudiants. Et nous étions près de deux mille cinq cents inscrits pour la classe. Quand tu arrivais à six heures quinze, tu n’avais déjà plus de place. Pour un cours qui était prévu pour débuter à huit heures. Et parfois, l’enseignant ne se donnait pas la peine de se présenter. Je ne compte plus ces nuits écourtées pour rien. L’absentéisme des enseignants est un vrai fléau. Quelquefois, on tournait en rond dans le campus pendant toute une journée, pour attendre des enseignants qui ne viendraient pas. Une fois, nous avons fait la remarque à un enseignant qui nous a répondu : « Ce n’est pas sur le fait de dispenser ou pas ces enseignements que je suis jugé. Ca dépend uniquement de mon bon vouloir de venir ici ou pas ».

Une administration lourde

Deux mois après mon entrée à l’université, la première liste des étudiants est publiée. Et surprise, la première lettre de mon patronyme a tout simplement été oubliée. En ont suivi de douloureux mois, six au total, pour que la situation soit régularisée. J’ai rédigé je ne sais plus combien de requêtes, fait d’interminables heures de sitting pour attendre les responsables qu’il fallait rencontrer (enseignants et administratifs), car mes notes étaient attribuées à Nkowa sans « N » qui n’était pas du tout moi. Avant de terminer ma première année, j’étais déjà essoufflé. Les noms ou les notes qui n’apparaissent pas sont monnaie courante et bien malchanceux est celui ou celle sur qui ce genre de tuile tombe. Obtenir un certificat de scolarité est un chemin de croix. Beaucoup ont loupé des stages ou des emplois à cause de ce bout de papier qui ne sortait pas après moult requêtes. Idem avec les relevés de notes et attestations de réussite. Pour les diplômes, n’en parlons pas. Ils ne sont tout bonnement plus délivrés.

Un profond déficit en infrastructures

Quelque temps après mon entrée à l’université, le pays a connu une vague de manifestations estudiantines. Des manifestations qui ont touché toutes les universités publiques, notamment l’Université de Douala et celle de Buéa (dans la région du Sud-ouest) où des étudiants avaient même été tués par les forces de l’ordre. Parmi les réclamations, figurait en bonne place « les conditions d’études descentes ». Il faut dire qu’à ce moment par exemple dans notre université, il n’y avait tout simplement pas de toilettes. Les gens se soulageaient dans les fourrés environnant les amphithéâtres et salles de cours. Il n’y avait pas d’adduction en eau. Les coupures d’électricité étaient fréquentes. Depuis, certaines choses ont évolué dans le bon sens. Mais beaucoup reste à faire. J’étais encore il y a peu dans la bibliothèque de l’Université de Douala. Les murs du rez-de-chaussée du bâtiment sont chargés d’étagères désespérément vides. Les toiles d’araignées ont pris la place laissée vacante par les livres. Quand je fréquentais encore la faculté de droit, les babillards étaient réduits à leur simple expression. Les résultats étaient collés sur des murs soumis aux intempéries. Si la pluie n’avait pas rendu totalement illisibles ces papiers, le vent les avait emportés. Ou alors ce sont des individus mal intentionnés qui les déchiraient. Si tu n’avais pas vu ta note, bonne chance pour les obtenir auprès de l’administration.

L’abus d’autorité

Il y a encore quelques semaines, je discutais avec une amie qui se retrouvait face à un dilemme. Elle n’avait pas obtenu de note de contrôle continu dans une unité de valeur. Elle a contacté son enseignant à cet effet, lequel a soumis l’attribution d’une note à un (ou plusieurs)  passage (s) dans son lit. Elle a menacé de se plaindre à l’administration et il lui a ri au nez, l’encourageant même à effectuer cette démarche. Question qu’elle-même constate qu’il ne pourrait rien lui arriver. Elle était aux abois. Ne sachant pas vraiment quoi faire : accepter en se déshonorant au passage et obtenir cette note ou alors refuser et reprendre la classe l’année prochaine. Des mésaventures similaires sont habituelles. Ces enseignants qui demandent à des étudiants des faveurs matérielles et sexuelles avant de les rétablir dans leurs droits. Certains autres agissent en amont. Ils proposent à la fille (ou de plus en plus au garçon) de devenir son partenaire sexuel en promettant à cette dernière qu’il s’assurera personnellement qu’elle obtienne de bonnes notes. On a appelé ça les NST (Notes sexuellement transmissibles).

Le tribalisme

Situation : tu te retrouves dans un bureau avec un autre camarade de classe. Vous êtes convoqués. L’autre d’emblée se met à parler en dialecte à celui dans le bureau de qui vous êtes. Lequel répond. Ils devisent ainsi pendant quelques minutes et toi tu te sens de trop. Ton camarade ressort avec le sourire aux lèvres. Toi tu commences une phrase en français. Tu te fais vertement rabrouer. Dans une autre situation, tu entres dans un bureau et les deux agents parlent leur patois. Tu dis bonjour et personne ne te répond. Ils ne se comportent même pas comme si quelqu’un était entré. Même une mouche aurait eu plus d’attention que toi.

La précarité

C’est l’un des maux principaux des étudiants de l’université. Il est de notoriété publique au Cameroun que les universités d’Etat, particulièrement celle de Douala, sont celles dans lesquelles échouent ceux qui ne disposent pas d’assez de moyens financiers. Les étudiants issus d’environnements plus nantis vont faire leurs études dans des universités privées ou à l’étranger. La conséquence en est multiple : il y a ceux qui mettent partiellement ou totalement leurs études de côté pour se lancer dans des jobs alimentaires (ce fut particulièrement mon cas) ; il y a ceux qui entament des relations prétendument amicales ou amoureuses avec leurs camarades un peu plus aisés dans le seul but de profiter du contenu de leur frigidaire ; il y a ceux qui se retrouvent dans des relations avec des personnes qui ont parfois l’âge de leurs grands-parents, tout simplement pour pouvoir avoir le droit de poursuive leurs études. Les étudiants sont ainsi la cible privilégiée de toutes sortes de rapaces qui profitent aisément de cette précarité et laissent derrière eux des grossesses indésirées et des maladies sexuellement transmissibles.

En définitive, la vie de l’étudiant dans nos universités est un parcours d’obstacles et relève parfois de la mission impossible. Beaucoup abandonnent avant d’avoir obtenu le moindre diplôme. Les conditions sont extrêmement difficiles et en sortir avec un diplôme relève du tour de force. Il faut un moral à toute épreuve, une obstination sans relâche et une forte capacité de résilience pour ne pas être broyé par cette machine froide et sans états d’âme. Il le faut pour en sortir avec quelque chose.

Pendant toutes ces années, j’ai bien entendu rencontré des responsables extrêmement bienveillants et à l’écoute, mais ils relevaient beaucoup plus de l’exception. Des exceptions confirmant une règle des plus problématiques. Et souvent dramatique.

Par René Jackson


Ces personnages de nos voyages en bus

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Dans un autocar – Image: René Jackson Nkowa

Malgré tous tes efforts, te voilà rattrapé par tes responsabilités. Cette fois, tu ne peux pas y couper : tu dois voyager, c’est obligé. La perspective de te retrouver dans un autocar, sur l’un de nos axes lourds te terrifie. Parce qu’ils sont extrêmement accidentogènes. Parce que les voyages se passent presque toujours dans l’inconfort à cause des surcharges. Parce que les compagnies de transport interurbain sont sans pitié pour les passagers. La vie est un combat. Et il l’est encore plus quand il faut prendre la route. Tu sais tout ça, mais sur ce coup-ci, tu n’as pas le choix.

À la gare routière, tu as acheté ton ticket. On t’a assuré que vous partiriez à neuf heures trente, sans faute. Et comme tu t’y attendais, à dix heures trente, tu n’as pas bougé. Tu as rué dans les brancards et tu t’es retrouvé dans un car bringuebalant. Un rafiot antédiluvien. Tellement vieux et usé que tu te demandes comment il réussit encore à rouler. Mais par miracle, il avance. Déjà que tu avais toutes les craintes, il fallait qu’il y en ait une nouvelle : que le tacot décide de rendre l’âme quelque part en rase campagne, loin de tout. Tu as définitivement perdu le peu de tranquillité qui te restait.

Tu ne voyages pas seul. Pendant quelques heures, tu partageras le même destin avec quelques dizaines de personnes tout aussi mal à l’aise que toi, mais qui n’y peuvent rien, car c’est comme ça. On va faire comment? Et comme à chaque fois que tu voyages, tu te retrouves toujours avec ces personnages, les immanquables de tout voyage en autobus.

Le vendeur de médocs

Lui, il débarque toujours quand le moment du départ est imminent. Vous êtes tous dans le car et vous attendez que le conducteur veuille bien démarrer enfin. Il vend des liquides dans des fioles, des poudres dans des sachets ou des écorces. La particularité de ses produits est qu’ils soignent toutes les maladies. Prenons la poudre par exemple. Elle guérit à la fois le mal de dos, les saignements de gencives, la fatigue musculaire, la carie dentaire, les boutons de barbe. En la mélangeant avec le produit liquide, votre femme n’ira plus jamais voir ailleurs. Votre objet habituellement flasque et sans entrain retrouvera la vigueur de ses vingt ans. L’argument de vente est le test. « Goûtez, vous verrez la puissance du produit ». Il vous bassine les oreilles pendant quinze ou trente minutes, réussit à refourguer quelques fioles, deux ou trois sachets et s’en va.

La « téléphoneuse »

Durant le trajet, il y aura toujours une dame qui abusera d’appels téléphoniques. « Allô ? Oui… Je suis dans le bus, je vais au village. J’ai une inhumation là-bas… Que quoi ? Non! Je dois cotiser pour notre tontine du quartier cinquante mille… Tu as compris ? Bon, maintenant, chez les femmes capables, je dois bouffer cinq millions ce mois… Voilà, tu prends ça et tu me le gardes. Tu sais que j’ai mon 4×4 qui arrive dans le bateau non, je vais sortir ça du port avec l’argent-là… » Elle parle, parle, met tout le monde mal à l’aise dans le car. Elle parle de ses millions, de ses enfants qui sont en Occident. Et de sa nièce idiote qui a conçu de ce voyou fumeur de chanvre qui hante le quartier tel un esprit mauvais. A ce moment, tu maudis les opérateurs de téléphonie mobile qui sont si fiers de dire que leur couverture réseau est ininterrompue tout le long du trajet.

Le troubadour

La dame a finalement raccroché son téléphone. Tout est calme dans le bus. Le chauffeur a mis une musique qui te fait un peu oublier les conditions précaires dans lesquelles vous vous trouvez. Tout se passe bien depuis dix minutes. Puis patatras, cette chanson a débuté. Et un jeune homme a entrepris de chanter, mais alors à tue-tête! Au début, tu souris parce que tu es bien content de voir son entrain. Mais après l’avoir entendu reprendre toutes les chansons, poussant même la virtuosité jusqu’à reproduire les sons des instruments, tu en as ras-le-bol.

L’acheteuse compulsive

Au départ, elle s’est battue pour être assise près d’une fenêtre. Coup de force qu’elle a réussi après avoir harcelé le préposé au chargement. Et depuis le départ, elle achète consciencieusement tout ce qu’elle peut. L’habitacle est vite rempli de choux, de salades, d’ananas. Les oranges roulent ça et là, les pamplemousses ont du mal à se tenir correctement. Idem pour les ignames. Le car est devenu un petit verger. Comme toi, les autres passagers grommellent. Ça doit être une manie chez elle. Parce qu’avant le départ, c’était bien elle qui négociait avec un fermier le prix de cette chèvre qui bêle à en fendre l’âme sur le toit du car depuis une heure.

La froussarde

S’il ne tenait qu’à elle, on devrait lui remettre le volant. Et elle ne dépasserait pas les 20 km/h. Elle profère des menaces à l’encontre du chauffeur au moindre freinage ou coup de volant brusque. A chaque dépassement, elle pousse un « hum » hautement réprobateur. A force d’insister dans sa quasi-hystérie, elle finit par te faire flipper, tant elle a mis la pression sur le conducteur. Ce d’autant plus qu’elle a réussi à fédérer autour d’elle d’autres poltronnes qui ne font rien d’autre que de déconcentrer le pauvre monsieur qui essaie autant que faire se peut son travail. On peut néanmoins la comprendre. Depuis le début du voyage, votre parcours est jonché de carcasses d’automobiles accidentées. Lesquelles sont souvent proches de ces panneaux de signalisation lugubres qui indiquent le nombre de personnes qui ont perdu la vie à ces endroits.

Le glouton

C’est le personnage le plus surprenant. Ça fait des heures qu’il ne fait qu’engloutir des quantités mirobolantes de nourriture. Tout y passe : biscuits, bananes mûres, arachides bouillies puis grillées, plantain frit. A l’arrêt déjeuner, il se ramène avec de la viande braisée et des ignames grillées. Dans ton malheur, il est assis près de toi. Et tu récoltes sur tes vêtements une palanquée de peaux et de détritus de ses repas. Il a beau s’excuser encore et encore, mais tu n’as qu’une seule envie. Celle de lui arracher le bâton de manioc qu’il tente d’avaler et de l’assommer avec. Heureusement, il demande à descendre. Tu n’auras pas à le subir tout le long du voyage.

Le dormeur

Un homme prend la place laissée vacante par le larron précédent. Ni une, ni deux, il se met à piquer du nez. Il n’est pas assis là depuis cinq minutes qu’il dort déjà profondément. Ta stupéfaction laisse vite la place à la colère car l’air de rien, il est venu poser sa tête sur ton épaule. Tu as beau gesticuler, amplifier les mouvements du car, donner des coups d’épaule, rien n’y fait. Même les cahots qui secouent violemment le bus ne parviennent pas à le réveiller. De guerre lasse, tu le laisses choir sur ton épaule. C’est quand même bizarre. Ce n’est pas possible de dormir à ce point dans ces conditions. Tu repenses à ces histoires de gens entrés sur leurs jambes dans des autocars et ressortis les pieds devant. Il est peut-être mort, le type. Au moment où tu jettes un coup d’œil apeuré sur lui, il part dans un long ronflement. Les autres passagers vous regardent. Tu hausses l’autre épaule, celle qui ne soutient pas la tête du dormeur.

On pourrait citer des personnages pareils par dizaines. Comme le dragueur impénitent, l’incontinent ou l’amuseur public. Ces rencontres qui généralement n’ont rien de déterminant, mais qu’on oublie difficilement malgré tout.

Par René Jackson


ENEO*, merci pour ces moments

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Coupure d’électricité – Par René Jackson

Pour qui a un tant soit peu vécu sous nos latitudes, les coupures récurrentes d’électricité ne sont pas qu’une vue de l’esprit. Au Cameroun, ces suspensions dans la fourniture d’énergie de la part de la société nationale d’électricité sont si fréquentes que nous lui avons trouvé un nom: les jeux de lumière. Parce qu’un coup c’est là et puis hop, ce n’est plus là. Le coup d’après, ô bonheur, c’est revenu. On n’a pas encore fini de jubiler que ce n’est plus là. L’expression être branché sur courant alternatif n’a jamais autant tenu son sens. Les anciens propriétaires de cette société appelaient ces coupures des « délestages ». Les nouveaux ont choisi un terme plus courtois : la modulation. Mais les résultats sont les mêmes: des CDI (coupures à durée indéterminée) distribuées en veux-tu, en voilà.

Chacun de nous a son petit chapelet de mésaventures provoquées par ENEO. Des plus graves au plus légères. J’ai moi-même vécu quelques situations difficiles causées par des coupures intempestives d’électricité.

La fête gâchée

Nous sommes au début des années deux mille. Je suis invité à soirée d’anniversaire d’une cousine. Ses parents ont mis les petits plats dans les grands. Il faut dire que ce n’est pas qu’un anniversaire, l’événement sert juste de prétexte pour célébrer un certain nombre d’autres petites choses. Déjà, l’invitation augure de ce que sera cette fête, car ses artifices lui font plutôt avoir l’air d’un faire-part de mariage que d’un carton d’invitation pour le goûter d’anniversaire d’une préadolescente.

Vingt heures. Je suis déjà sur place. La fête est prévue pour durer jusqu’au petit matin. On a battu le rappel familial. Même les cousins et les tantes les plus insoupçonnés sont là.

Vingt heures dix: coupure d’électricité. Une voix : » Ça a commencé « .

Vingt heures trente :  » Ne vous inquiétez pas, c’est souvent comme ça dans ce quartier. Mais ça (les coupures, ndlr) ne dure pas souvent « .

Vingt et une heures quarante-cinq :  » De toutes les façons, ça ne servirait à rien de paniquer. Les mets sont encore sur le feu. Le temps que ça cuise, il y aura le courant « .

Vingt-trois heures :  » Hum, cette petite peut être poisseuse hein! « 

Vingt-trois heures trente: décidant de ne pas nous laisser abattre par la situation, nous avons pris les choses en main. Électricité ou pas, il y aurait de l’ambiance à cette soirée. Nous avons commencé à chanter. À la place de la chaîne musicale. Mais nous ne sommes pas allés bien loin, puisqu’à…

… Minuit, le repas a été servi. Après être repu, chacun a cherché un coin où s’allonger dans l’immense salle louée pour l’occasion. En espérant que l’électricité revienne. Espoirs qui furent vains. Les seuls que la situation enchanta furent les moustiques qui profitèrent de l’obscurité et de notre immobilité forcée pour faire bombance.

La queue brisée

Les étudiants ont toujours eu la fâcheuse manie de s’acquitter de leurs frais de scolarité en même temps. C’est-à-dire à quelques petites encablures de la date à laquelle leur paiement devient exigible. Après la cacophonie au guichet de la banque, il fallait sacrifier à l’étape de la validation du quitus de paiement. Et comme à l’accoutumée, nous étions ce jour-là des centaines alignés dans le hall de la direction de notre faculté. Attendant tous d’être reçus par Monsieur O., qui devait tamponner un cachet sur nos reçus de paiement et y apposer sa signature.

Après trois heures de queue, j’étais enfin à deux coreligionnaires de son bureau. Le calvaire prendrait bientôt fin, pour ainsi dire. Et malheur, l’électricité a choisi ce moment-là pour se faire la belle! Monsieur O. sortit alors de son bureau et ferma la porte derrière lui. À clef.

« Lui : il n’y a pas de courant. Je ne travaille pas.

– Un courageux : mais monsieur, votre cachet et votre signature sont appliqués par votre main. Laquelle aux dernières nouvelles ne fonctionne pas au courant électrique…

– Lui, énervé : ah bon! Puisque vous le prenez ainsi, je ne reçois plus personne aujourd’hui. Rentrez chez vous! »

Il était midi. L’électricité est revenue à treize heures. Monsieur O. est rejoint son bureau à quatorze heures, juste pour prendre son sac et s’en aller. Il ne reçut plus aucun étudiant ce jour-là.

Le coiffé contrit

J’attendais mon tour. Le coiffeur s’activait frénétiquement sur la tonsure d’un jeune homme. Sa tondeuse électrique ronronnait énergiquement chaque fois qu’elle s’enfonçait dans la chevelure fournie. L’hémisphère gauche du cuir chevelu était déjà bien dégarni quand le courant choisit de nous quitter. Le coiffeur et le coiffé ont dit « merde » en quinconce. Et moi, j’ai dit « chance ». Intérieurement. À cinq minutes près, ça me tombait dessus. L’électricité ne fut rétablie que quatre heures après. Le coiffeur me raconta quelques temps plus tard que le malheureux jeune homme avait attendu, puis avait profité de la pénombre de la nuit tombante pour s’éclipser.

*             *             *

Des mésaventures similaires, on peut en citer à profusion, tant les coupures d’électricité sont courantes. Elles le sont tellement que ça paraît étrange quand il n’y en a pas pendant un certain temps. L’une des conséquences directes étant qu’une forme de nomadisme s’est établie petit à petit. Les habitants des zones de la ville les plus touchées par les coupures trimballent constamment avec eux divers chargeurs (de téléphone, de lampes de secours, etc.) afin de pouvoir les recharger quand ils se retrouveront à un endroit pourvu d’électricité. Les coupures obligent beaucoup d’autres à déserter leur lit pris d’assaut par les moustiques. Pas de courant, donc pas de ventilateur pour éloigner ces bestioles, ni pour atténuer la chaleur parfois étouffante de nos nuits.

Les familles déplorent quotidiennement les pannes d’appareils, endommagés par ces suspensions et retours abrupts d’énergie. La résignation (ou l’ignorance de leurs droits) les pousse à remplacer elles-mêmes leurs équipements, alors qu’elles pourraient bien attaquer en justice la compagnie d’électricité afin d’obtenir un dédommagement pour les nombreux préjudices.

Quelques fois, des drames se produisent. On ne compte plus le nombre de personnes qui ont passé l’arme à gauche dans nos hôpitaux alors qu’elles étaient sur le billard ou pendant qu’elles étaient en soins intensifs, à cause d’une coupure subite d’électricité.

Le comble, comme toujours dans ces situations, est que nous sommes dans un pays qui ne manque pourtant pas de ressources. Le Cameroun figure par exemple dans le top trois des pays africains disposant du plus grand potentiel hydroélectrique. Un potentiel manifestement sous-exploité.

Par René Jackson

*ENEO désigne la société nationale de production et de distribution d’électricité du Cameroun.


Mondoblog en 2014 : les pépites

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Une belle année vient de se refermer sur Mondoblog. Une année pendant laquelle la communauté s’est une nouvelle fois agrandie de quelque 150 nouveaux blogueurs. Une année pendant laquelle une partie de la communauté s’est retrouvée pour une formation dans le cadre idyllique et à la charmante désuétude de Grand-Bassam (dont Ahlem B. nous raconte si joliment les folles histoires), la cité balnéaire à une heure de route d’Abidjan. Philippe Couve, qui avec Cédric Kalondji est l’initiateur de Mondoblog, assistait pour la première fois à une formation. En 2014, la plateforme n’a certes pas accompli la passe de trois au concours des meilleurs blogs de la Deutsche Welle, mais ça a été beaucoup mieux : Florian Ngimbis, mondoblogueur émérite, fait désormais partie du jury de ce prestigieux concours. Ce fut aussi l’année de la Coupe du monde de football au Brésil. Les Mondoblogueurs ont participé à cette fête en s’associant avec les Observateurs de France24 pour partager sur MondObs leurs analyses et commentaires de cet événement.

Commençons d’ailleurs avec cette Coupe du monde, en évoquant cette soirée hors du commun pendant laquelle le Brésil s’est fait démolir par l’implacable équipe allemande. Jule de Berlin raconte d’une manière très amusante cette rencontre vécue avec trois minutes de retard. Ailleurs dans le monde, le football attise de folles passions. Comme au Chili, où Fabien Leboucq a assisté au bouillant « Superclasico » local opposant Colo-Colo à l’Universidad de Chile.

Notre monde n’a pas toujours été gai l’an dernier. L’Afrique a durement été touchée par l’épidémie d’Ebola, qui a mis à genoux certains pays. Mais Marek Lloyd explique que malgré le catastrophisme et la cacophonie qui ont prévalu pendant le pic de l’épidémie, la maladie pouvait néanmoins être évitée en adoptant des gestes simples. Ebola a aussi réussi à bousculer le plus grand événement sportif du Continent. La Coupe d’Afrique des Nations de football 2015 a été déplacée en Guinée équatoriale. Le Maroc qui devait l’accueillir s’est retiré par crainte de contamination. La suite a été cette Une aux relents racistes d’un journal marocain. Une une sous le prisme de laquelle Cheick Nnaliou de Mauritanie a procédé à l’analyse du racisme en Afrique du Nord. L’auteur d’Abidjan Times a fait le triste décompte des jeunes Noirs abattus par des policiers aux Etats-Unis ces dernières années. Chups, une Franco-Indo-Malgache se demande bien à quoi peut renvoyer la phrase « rentre chez toi » dans un monde de plus en plus métissé. Nicxon Digacin explique toute la différence qu’il y a entre un patient ordinaire dans une salle d’attente et un autre que le directeur de l’hôpital connaît personnellement à Haïti. Aymar Toula quant à lui fait le constat amer de la persistance du phénomène des enfants esclaves dans les rues de Dakar. Rose Roassim de Ndjamena demeure incrédule face aux discours des dirigeants de son pays qui disent vouloir développer les TIC quand le problème préalable de fourniture d’électricité n’est pas résolu.

La talentueuse Guinéenne Dieretou Dina se met dans la peau d’une femme battue par son conjoint, qui finit par en avoir ras-le-bol et le quitte. Par ce texte, elle condamne les violences faites aux femmes. Djifa, la Togolaise citoyenne du monde, raconte elle le long parcours semé d’embûches que représente l’obtention de la carte verte des USA et les désillusions auxquelles font face la plupart des immigrants dans ce pays.

De nombreux mondoblogueurs ne vivent pas dans leur pays d’origine ou sont en voyage. Ils en profitent alors pour partager les expériences qu’ils vivent lors de leurs pérégrinations en terres étrangères. Ainsi, Anne-Laure récemment installée à Dakar a été choquée par l’extrême dénuement dans lequel vivait Coumba, sa femme de ménage, qui l’avait invitée à visiter sa demeure. En mission humanitaire en République démocratique du Congo, la Belge Céline y découvre que l’accueil qui lui est réservé dépend si celui qu’elle a en face d’elle est un autochtone ou un étranger. Arnoult Bazire explique qu’en Inde, les autorités sont face à une situation cornélienne, car elles ne savent plus quoi faire de cette population en constant accroissement. Il leur faut même faire un choix entre les femmes, les enfants et les pandas. En voyage au Ceylan (Sri Lanka), Emmanuelle Gunaratne a reçu une vraie leçon de vie. Elle y a fait la rencontre d’un chauffeur de taxi qui offrait gratuitement à partir de 20 heures aux malades la course vers l’hôpital de la petite ville dans laquelle il vivait.

Ceux qui sont restés chez eux n’ont pas moins d’histoires intéressantes à raconter. La Libanaise Rima Moubayed dans un texte très poétique demande à Tripoli, sa ville, de se rappeler de son glorieux passé et de sortir de cette torpeur dans laquelle elle semble se plaire. Sylvain J. raconte dans de petits textes sa ville Marseille. Abdoudramane Koné explore Abidjan, où les « gbès sont mieux que Dra » et nous ressort le lexique amoureux de la Côte d’Ivoire. Carole Ricco a profité des dernières élections législatives à l’Île Maurice pour présenter les charmes de Curepipe, une ville aux antipodes des décors de carte postale dont on affuble souvent son pays. Un toubib de Dakar a pris le temps de raconter les perles de ses étudiants en médecine. Wonk, avec un plaisir quelque peu perfide, relate comment il a réussi à faire capoter les stratagèmes pourtant bien élaborés d’une mendiante dans le RER parisien. A travers les volutes formées par la fumée d’une cigarette, Cunisie a découvert que les gynécologues de certains hommes tunisiens servaient des causes très très basses. Em-A nous fait découvrir un bien curieux bar à Ndjamena, la capitale du Tchad, dans lequel on ne sert pas d’alcool. Mieux, il sert de centre de cure de désintoxication.

Eteh Komla Adzimahe, Le Salaud Lumineux, dans un texte très échevelé raconte une soirée beer-to-beer à laquelle il a assisté à Lomé. Dans son billet, il pose tour à tour des questionnements sur la diaspora togolaise, sur les relations hommes-femmes et sur le rôle de Dieu.

Le Petit Ecolier s’essaye dans une analyse sociopolitique de son pays le Cameroun. Il se pose des questions sur cette « paix » tant saluée par les gouvernants alors qu’elle ne repose sur rien de vraiment solide. De son côté, Saka du Congo se sert de la fable du Corbeau et du Renard pour fustiger tous les rapaces de son pays qui passent le plus clair de leur temps à tresser les lauriers du président de la République. Amadeus, sur son blog EcoTunisie essaie de nous faire comprendre la crise de la dette par la parabole à la fois amusante et édifiante des ânes. Yanik a quant à lui trouvé un digne successeur au très regretté Nelson Mandela en la personne de José Mujica, l’actuel président de l’Uruguay. Awa Seydou félicite Malala Yousafzai, la courageuse adolescente pakistanaise qui a été lauréate à seulement 17 ans du prix Nobel de la Paix l’an dernier.

Je ne saurais terminer sans évoquer le blog du caricaturiste Jeff Ikapi, résidant au Gabon. Il croque l’actualité avec talent et agrémente chacune de ses illustrations d’un court texte qui permet à chaque fois de bien les situer. Un autre blog qui vaut le détour est celui d’Orange Man, qui dans ses articles raconte ce que c’est d’être une jeune femme homosexuelle dans un pays d’Afrique noire où ce penchant amoureux est extrêmement mal vu.

C’est tout pour cette (déjà) cinquième mouture de mes Pépites sur Mondoblog. J’ai cette fois voulu mettre en avant des blogs et des blogueurs qui n’ont jamais figuré dans les précédentes Pépites. Les autres blogueurs sont malgré tout toujours actifs et vous pouvez les retrouver sur Mondoblog.

A (re)lire : les Pépites de Mondoblog en 2013, en 2012, en 2011 et en 2010.

Par René Jackson

Image : Marine Fargetton (son blog ici).


J’ai regardé Mali-Cameroun sur Twitter

Mustapha Ennaimi - Via Flickr / CC by 2.0
Photo: Mustapha Ennaimi – Via Flickr / CC by 2.0

Mon bien malin fournisseur d’images satellite a choisi le meilleur moment pour me rappeler que j’avais des impayés que je devais lui régler. Il a attendu le jour de l’ouverture de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) de football pour me suspendre ses services. En attendant de régler cette situation, j’ai dû accepter le fait de ne voir aucune image des premiers matchs cette CAN. C’est ainsi que le mardi 20 janvier 2015, au lieu de me retrouver devant le petit écran, j’ai dû me contenter d’un écran bien plus petit : celui de mon téléphone. Le dépit s’est vite transformé en un exceptionnel moment de football. Je vivais le match à travers la twittosphère camerounaise. Et j’avoue que la télé ne m’a pas manqué.

J’ai toujours voulu faire un article sur ce qu’on appelle le #Twitter237 (237 étant l’indicatif téléphonique du Cameroun) qui est assez particulier et en fin de compte à l’image des Camerounais : grande gueule, moqueur, fan de l’autodérision, attachant. Et pour ça, rien de mieux que de se retrouver devant sa timeline un soir de match de nos chers Lions indomptables. L’humour est très camerounais et les personnes qui n’ont pas encore vécu dans notre cher beau pays auront des difficultés à saisir le sens de certaines déclarations. Mais elles en valent toutes la peine.

Voici mon Mali – Cameroun, tout en rires et en captures d’écran. Pardon pour les fautes, mais en moments d’émotions intenses, on ne contrôle pas toujours tout.

1. Désertion…

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3. Pelouse imprégnée de chanvre indien

Screenshot_2015-01-20-20-44-464. Version Stromae

Screenshot_2015-01-20-20-46-205. Surtout garder son calmeScreenshot_2015-01-20-20-47-016.Tacle en dessous de la ceinture

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7. On n’en peut déjà plus des commentaires

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8. La FIFA, il faut aussi un temps mort au foot, absolument!

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9. Twitter: un champ d’expérimentation

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10. Beaucoup de Maliens tiennent des boutiques au Cameroun

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11. Sans commentaire

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12. Match sous haute tension

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13. La comparaison qui tue

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14. Fabrice Ondoa, président

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15. A un moment, on se rend compte que la TV ne sert plus à rien

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16. Fin de la première mi-temps

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17. …Screenshot_2015-01-20-20-56-3818. L’explication de la boucherie qui va suivre

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19. Encore une histoire de boutiquier malienScreenshot_2015-01-20-21-00-2520. Gabarit hors norme des joueurs maliensScreenshot_2015-01-20-21-00-5021. Le coach doit sévir pendant la pause. On connait les fautifs

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22. Les SMS gagnants

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23. Bouffées de chaleur,  sortilèges et optimisme

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24. La diversité n’a pas que des avantages

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25. Le coeur…

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26. Mais faites quelque chose, bon sang!

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27. Cesse d’être aveugle, cher avant-centre

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28. Twitter est devenu un grand bar

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29. Pendant ce temps, certains n’avaient pas d’électricité

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30. Moment tactique et constat qui fait froid dans le dos

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32. Cameroun et Côte d’Ivoire : même pipe, même tabac

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33. Eto’o, reviens s’il te plaît

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34. Les premiers abandons sont enregistrés…

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35. Paroles à double sens, pleines d’équivoque

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36. Cherchez l’intrus

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37. C’était mieux avant

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38. Certains sont toujours dans l’obscurité…

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39. Continue à garder ton calme (Cf plus haut)

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40. Football version Street Fighter 2

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41. Certains ne finiront pas le match

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42. Il faut savoir pourquoi nous sommes là

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43. Décidément, c’était mieux avant

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44. L’électricité est revenue…

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45. … mais on doit éteindre les lumières du stade, ça pourrait servir

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46. Changement de nationalité

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47. Sauvetage spectaculaire du gardien de buts

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49. Le Mali ouvre le score

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50. Tacle irrégulier

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51. Il n’y aura pas d’aigle au menu. Un petit changement s’impose

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52. Lions rime avec déception (elle est bien bonne celle-là, non?)

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53. Pour éviter les maux de coeur, une seule solution…

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54. #BringBackEtoo

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55. Pas moins de 22 millions de coachs

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56. Egalisation du Cameroun

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58. Buteur Oyongo, pour Dorette, c’est quand tu veux

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59. Le foot, c’est pas que les pieds apparemment

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60. Mea culpa

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61. Tremblements involontaires

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62. But refusé au Mali

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63. Tout est dit

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64. Fin de la rencontre. Un but partout

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65. Paroles de connaisseur

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66. En mode groupie

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67. Bon bah, maintenant on peut passer à autre chose non?

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J’ai recensé ici 97 tweets et la curiosité est que 61 % de ceux-ci ont été postés par des femmes. Les hommes doivent revendiquer l’égalité des sexes. Et en plus elles n’ont pas leur langue dans la poche.

NB : Ceux qui gagneront des followers grâce à cet article, ne me remerciez pas. Quant à ceux qui enrageront de voir leur(s) chef(s) d’œuvre ici, je ne vous dirai pas merci.

Par René Jackson et #Twitter237


Liberté d’expression, respect et responsabilité

Liberté d'expression - Via FlickR
Liberté d’expression – Via Flickr

Des événements extrêmement graves se sont déroulés en France entre le mercredi 7 et le vendredi 9 janvier 2015. Une attaque d’une violence et d’une portée sans précédent, qui a suscité une condamnation quasi-unanime et des manifestations un peu partout dans le monde. Le journal satirique Charlie Hebdo a bel et bien été victime d’un attentat terroriste et non pas d’un simple règlement de comptes. Le déroulement des évènements (assassinats, fusillades avec les policiers, exécution en pleine rue, prise d’otages) avait clairement pour but d’instaurer la psychose, la terreur.

Ces attaques ont été vite cataloguées comme étant des atteintes à la liberté d’expression. Ce qui n’est pas totalement faux, puisque c’est un organe de presse qui a été pris pour cible, puisque ce sont des journalistes qui étaient clairement visés et froidement exécutés. La société telle que nous l’avons toujours conçue a pris un véritable coup ces derniers jours et les récents événements nous poussent fatalement à nous poser des questions.

La liberté d’expression, qu’on peut de façon simpliste définir comme étant le droit dont dispose (ou doit disposer) chacun de nous, lui permettant d’énoncer ses idées sans craindre d’être attaqué de quelle que manière que ce soit (sauf par les idées, bien sûr) pour les avoir exprimées. C’est un fondement cardinal et tout le monde doit être en mesure de pouvoir jouir de ce droit.

Et en tant que blogueur par exemple, je suis la manifestation même de la liberté d’expression. Car j’ai la possibilité dans cet espace d’expression de raconter tout ce que je veux. Et en optant pour cette ligne éditoriale, qui est celle d’analyser principalement ce qui se passe dans nos sociétés tout en bifurquant de temps à autres vers la politique et le sport, sujets hautement polémiques s’il en est, je sais pertinemment que je me ferai certes des amis qui partageront mon point de vue, mais tout aussi des ennemis. Tout en me sentant libre de donner mon opinion ici, en parlant de mon pays et de celui des autres, je sais aussi que certaines de mes théories pourraient être mal prises par certaines personnes et que je suis susceptible d’être interpellé pour répondre de mes opinions. Pour le moment, ce n’est encore arrivé à aucun blogueur ici. Nous ne sommes pas en première ligne et les gouvernants n’ont pas encore pris la réelle mesure de notre force de frappe.

Le blog donc représente un formidable moyen d’expression. Il permet à presque tout un chacun de montrer qu’il a voix au chapitre. Il le permet tout autant que les diverses plateformes de socialisation virtuelle que nous connaissons.

Peut-on parler de tout ? Peut-on rire de tout ?

Le principe de liberté d’expression acquis, il se pose la question de la façon dont on la manie. Surtout quand on sait que notre liberté s’arrête où commence celle des autres.

Le monde actuel est rempli de ce qu’on pourrait appeler des amuseurs publics et c’est un peu la course à qui sortira la blague la plus acerbe, la vanne la plus rigolote. Si au passage, on froisse certaines susceptibilités, ce n’est pas bien grave. Mais pourtant ça l’est! J’ai entendu parler de Charlie Hebdo pour la première fois en 2011 après l’incendie dont leurs bureaux ont été victimes. Des malfaiteurs y avaient mis le feu pour protester contre la décision de la rédaction de désigner le prophète Mahomet comme rédacteur en chef d’un numéro faisant suite à la victoire électorale du parti islamiste Ennada en Tunisie.

Depuis, Charlie Hebdo a publié des quantités d’illustrations plus provocatrices les unes que les autres. Franchissant allègrement la ligne rouge, s’attaquant à tout le monde. J’estime à titre personnel qu’on peut parler de tout, mais il faut prendre gardeà ne pas manquer de respect à une communauté, à ses croyances, à ses habitudes. Qui sont aussi pour elle des moyens de s’exprimer. Je ne pense pas qu’il faille aller jusqu’à caricaturer un Jésus sodomisant Dieu, le premier lui-même étant sodomisé par une représentation du Saint-esprit, pour s’exprimer. Je ne crois pas qu’il s’avère nécessaire de représenter Mahomet à genoux et à quatre pattes, tout nu, l’anus caché par une étoile, pour se faire comprendre.

J’avoue que ces caricatures m’auraient fait rire en d’autres circonstances, mais il n’en demeure pas moins qu’elles sont de véritables insultes pour les gens qui ont ces croyances. Nous vivons à une époque où tout semble désacralisé. Il existe cependant des choses qui restent importantes pour certaines personnes (l’intimité, la vie privée, les idées, les croyances) et que nous nous devons malgré tout respecter, sous peine d’assister à des attentats aussi graves.

L’idée ici n’est absolument pas de décharger les intégristes qui ont perpétré ces actes de leurs responsabilités. Ce sont des lâches qui manifestement ont lu le Coran qu’ils prétendent défendre à l’envers. Ces extrémistes musulmans, comme ceux des autres bords, ont mis de côté tous les préceptes basiques d’humanité pour commettre ces horribles méfaits.

Maintenant, faut-il absolument se censurer ? Que non ! Les principes démocratiques qui régissent les pays avancés et que nous aspirons à voir émerger sous nos latitudes vont nécessairement de pair avec le besoin d’édification des masses, afin qu’elles soient au fait de ce qui se passe afin de prendre leurs décisions en connaissance d’objet et de cause. Il appartient dont aux hommes de médias, aux leaders d’opinion de tout mettre en œuvre pour que la vérité se sache, quitte à déranger certains conforts, quitte à provoquer des animosités. Il appartient à chacun de nous, qui essayons de passer des messages, de le faire. Absolument.

Il est toutefois important de le faire en respectant la liberté que les autres ont d’avoir leurs croyances, aussi sottes et arriérées ou contestables qu’elles nous semblent être. De respecter leur mode de vie, leurs us, leur culture, leurs coutumes. De respecter la latitude que les autres ont d’avoir un mode de vie différent.

On ne fait pas preuve de tolérance en étant irrespectueux envers ce qui fait la spécificité de l’autre, de ce qui le différencie d’une norme que nous seuls nous sommes fixés.

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Par René Jackson


A Elles

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Une vendeuse d’oranges – Photo: René Jackson Nkowa

Pour la énième fois, la super mairie de Douala mène une campagne de déguerpissement des emprises de la voie publique occupées par des commerçants. Pour le bien-être de tous, il est important de respecter l’espace public. Un piéton ne doit pas se retrouver en train de se disputer la chaussée avec les automobiles parce que les trottoirs ont été trustés par les petits (et parfois les gros) commerces. Mais il n’en demeure pas moins que ces déguerpissements sont terribles pour les personnes concernées et pour leur famille.

Il y a quelques jours, j’ai fortuitement assisté à l’un de ces évènements. Les engins avaient sévi de façon totalement inopinée. Le résultat avait été des dizaines de comptoirs détruits et autant de personnes en détresse. L’une d’entre elles m’a profondément marqué. Une femme d’une quarantaine d’années. Elle avait pleuré. Avait supplié. Elle avait des enfants. Il fallait qu’ils aillent à l’école. Elle n’avait aucune autre source de revenus. Il fallait qu’on lui laisse au moins le temps de ramasser ses fruits. L’agent municipal ne l’avait pas entendu de cette oreille. Tous ses produits étaient passés sous les roues de la pelleteuse qui mettait son comptoir en pièces. Elle s’était alors évanouie et avait dû être transportée à l’hôpital. Pendant que ses pamplemousses, ses ananas et ses pastèques se transformaient en salade de fruits ; et que son comptoir devenait un tas de bois.

Je repasse souvent à cet endroit. C’est bien plus agréable ce trottoir dégagé. C’est comme cela que les choses devraient normalement être. Mais j’ai toujours une pensée pour cette femme. Pour ces femmes. Je pense à elles.

A elle qui m’aborde quand je suis assis dans un snack-bar. Elle qui me propose des œufs à la coque, qu’elle vend avec du pain. Ses œufs sont rangés bien en ordre dans un seau en plastique transparent, en dessous du piment, de la mayonnaise et de la sardine. Le pain est entassé dans un sac. Pendant que je lui passe ma commande, je l’observe. Elle fait clairement plus vieille qu’elle ne l’est en réalité. Elle se couvre la tête avec une casquette portant le logo de l’un de nos opérateurs de téléphonie mobile. Mais ce couvre-chef ne suffit pas à lui tout seul à parer au soleil brûlant qui nous abrutit dans cette ville. Ce soleil a vraisemblablement été sans pitié avec elle. Elle a terminé de garnir mon pain. Elle farfouille dans son sac et tout d’un coup semble très embêtée. Et regarde à gauche et à droite. « Je n’ai plus d’emballages. Est-ce que tu peux attendre que j’aille en chercher ? – La mère, laisse. Tu n’as pas besoin d’emballer, je vais le manger maintenant – merci mon fils, tu me sauves. Ces emballages en plastique sont devenus rares et si chers… » Je la regarde s’éloigner. Elle propose ses œufs à un homme assis non loin de moi. Il ne daigne même pas la regarder.

A elle qui me vendit des plantains et des prunes cuits à la braise il y a quelques mois. Elle est d’humeur maussade. Elle passe visiblement une mauvaise journée. Pour ne rien arranger, il pleut. Elle ne répond pas à mon bonjour. Elle est bien occupée : elle doit veiller à la cuisson des plantains mûrs qui sont sur son four à charbon de bois et doit s’assurer que les prunes ne carbonisent pas. Elle doit tenir ce qui fait office de parapluie au-dessus de sa tête. Il ne la protège pas vraiment de l’averse. Je jette un coup d’œil à ma gauche. A quelques mètres, je vois la charrette d’un vendeur de parapluies. Pourquoi elle n’en achète pas un neuf au lieu de se torturer avec cette antiquité qu’elle cherche à maintenir coûte que coûte en équilibre ? A côté d’elle un bambin braille. Il doit avoir environ deux ans. Elle me semble trop vieille pour avoir un enfant de cet âge. C’est peut-être son petit-fils, issu de l’une des innombrables relations sans amour que cette ville abrite. Lui au moins il a eu de la chance. Il a fini sur un trottoir, sous la pluie, auprès de sa grand-mère. Ça aurait pu être pire. Il aurait pu se retrouver dans une poubelle, à la merci des chiens errants.

A elle qui passe sa journée à trottiner sur nos grands axes routiers. Elle qu’on retrouve aux postes de péage, aux points de contrôle routier. Elle qui propose aux voyageurs des victuailles diverses, partant des bâtons de manioc aux mandarines en passant par les noix de coco, les mintumbas, les oranges, les frites de plantain, les brochettes de viande et j’en passe. Elle qui ne se décourage pas, malgré qu’elle avale à longueur de journée les gaz d’échappement des véhicules derrière lesquels elle court pour vendre une dernière mangue, derrière lesquels elle court pour récupérer son argent. Elle ne fatigue jamais de poursuivre un autobus qui roule afin de satisfaire le désir d’un passager, au risque de passer sous ses roues. Souvent, nous l’accusons d’être malhonnête. A tort. Personne ne s’est pourtant jamais plaint de ses produits.

A elle que j’ai été surpris de découvrir tard un soir. A l’époque, j’avais un travail qui m’obligeait à rentrer chez moi quand beaucoup avaient déjà fait un tour de sommeil. Je m’étais retrouvé dans une station-service. Elle était jeune. Très jeune. Elle était une adolescente. A la manière dont elle était vêtue, elle devait être originaire de l’une des parties musulmanes du pays. Elle était assise près d’une cuvette en inox dans laquelle se trouvait une casserole, des cuillers, des fourchettes et des assiettes. Deux ou trois fois, elle a ouvert la marmite. J’ai deviné une sauce dans laquelle semblaient se dissimuler des morceaux de viande. Elle rigolait aux plaisanteries vaseuses que lançaient les hommes qui étaient là. Certaines de ces blagues étaient vraiment déplacées, surtout à l’endroit d’une personne de son âge. Mais sa réaction montrait qu’elle les prenait plutôt bien. Une preuve s’il en était qu’elle devait déjà avoir du métier. Elle devait bien être utile à ces gens qui travaillent dans la nuit, en leur permettant de se restaurer vite fait et à moindre frais. Mais qu’est-ce qui obligeait cette enfant à se retrouver assise près d’une pompe à essence à une heure pareille, à subir les assauts lubriques des taximen et des conducteurs de moto-taxis ?

Je pense à elles. Toutes. Qui sont là, tout le temps. Que nous ne voyons plus, mais qui nous sont plus importantes que nous, ne l’imaginons. Elles sont les actrices estompées de nos quotidiens. Elles dont on peut sans difficulté aucune croquer dans nos esprits les couleuvres qu’elles avalent. Elles se font éclabousser par les voitures pendant la saison des pluies. Elles sont maculées de poussière pendant la saison sèche. A force de subir toutes sortes d’intempéries, leur peau s’est fripée, noircie. Elles prennent de l’âge bien plus vite que les autres.

Elles sont le pilier sur lequel repose leur famille. Elles n’ont pas le droit de flancher, elles n’ont pas le droit d’abandonner. Leur mari est malade, au chômage, peut-être parti chercher herbe plus verte ailleurs. Ou alors il a jeté les armes face au aléas de la vie et vit aux crochets de la société, à ses crochets. Leurs frères et sœurs ont été à l’école, ont obtenu leurs diplômes. Ils n’ont pas trouvé de travail et du haut de ces papiers somme toute inutiles, ils refusent de s’abaisser à des tâches ingrates. Elle est obligée de se mouiller pour subvenir aux besoins de cette fratrie orgueilleuse qui ne la soutient pas et qui, souvent, l’insulte, la traite de demeurée.

Je pense à elles qui sont pour la plupart sans défense, mais qui sont armées d’un courage et d’une détermination sans pareil. Qui ont ce sourire et cette gentillesse à toute épreuve. Qui t’appellent « mon fils » ou « ma fille » quand tu les approches. Que tu es fier d’appeler respectueusement « maman », alors que vous ne vous connaissez ni d’Adam, ni d’Eve.

A elles toutes.

Par René Jackson

Bonnes fêtes de fin d’année à toutes et à tous et meilleurs vœux pour l’année 2015.


Camerounaises vs porno

Femme nue
Licence: CC0 Domain / No attribution required – via pixabay.com

Je dois dire deux choses d’emblée. La première est que j’ai eu du mal à rédiger ce billet. En fait je me suis retenu de l’écrire pendant plusieurs semaines. Je ne savais pas trop comment aborder le sujet. Je ne crois d’ailleurs pas avoir jusqu’ici trouvé la bonne approche. Mais je n’ai pas pu y résister. Secundo, je tiens à signaler dès maintenant aux personnes bien pensantes (les patriotes protecteurs parangons de l’image du Pays, les féministes réactionnaires de tout poil et les extrémistes) avec qui j’ai souvent eu maille à partir sur cet espace qu’elles ne vont pas du tout aimer ce qui va suivre.

Pour ceux et celles qui n’ont toujours pas compris, je vais parler des relations un peu alambiquées que les jeunes Camerounaises entretiennent avec la pornographie. Si après cette phrase vous êtes encore là, c’est à vos risques et périls.

Comment considérions-nous les femmes lorsque nous étions plus jeunes ? Comme des modèles de vertu. On nous a instillé dans l’esprit que c’étaient des choses toutes fragiles dont nous serions responsables plus tard. Quand nous les épouserions. Quand nous les procréerions. Et quand nous nous en servirions comme second bureau. Les hommes en devenir que nous étions serions leur héros. Mais nous devrions aussi les mener à la baguette. Parce que la femme est tout, sauf docile. Et elle a la langue qui tue, disait-on, la virilité. On devait montrer qui est le chef. En Bantous que nous sommes, nous ne devrons ployer dans une face à une dame sous aucun prétexte.

Nous avions donc, entre autres missions, celle de « protéger le modèle de vertu et de probité que représentent les femmes » de tout ce qui pouvait corrompre leur esprit. Comme de la sexualité. Parce qu’en tant qu’hommes, nous sommes par définition des pervers. Du coup, avant de parler de certaines choses, on devait s’assurer qu’il n’y ait aucun hominidé de genre féminin dans les parages.

Mais ça c’était avant.

Parce qu’aujourd’hui, ce sont ces êtres fragiles qui vous entraînent sur les chemins glissants (sans mauvais jeu de mots) du stupre. Exemple : il y a environ deux ans, j’avais réussi, à force d’usure, à trainer une jeune Camerounaise dans un restaurant de Douala. Une panthère en puissance, mais ça je ne l’ai appris que plus tard et ce à mes dépens. Pendant que nous étions en train de manger, elle dit :

« Jack, est-ce que tu sais qu’à côté il y a un sans caleçon ? » (Entendez par là un bar de strip-tease).

Moi, me préparant assez hypocritement à monter sur mes grands chevaux de pourfendeur de la débauche, prêt à pointer un doigt accusateur sur ces endroits qui pervertissent notre société (et ce malgré mes nombreux forfaits), la demoiselle m’a couché au tapis avec un : « je suis déjà partie là-bas avec des amies. C’était bien, j’avais beaucoup aimé. J’étais en classe de première. Après, je suis allée au sans caleçon qui est à… » Et là, elle m’a sorti une liste longue comme un bras de bars de strip-tease qu’elle avait déjà visité. Elle a fini avec : « si tu veux on peut y aller après ».

La ligne de démarcation entre ce qui est réservé aux hommes et ce qui est du giron des femmes s’estompe lentement, mais sûrement. Beaucoup d’hommes sont inquiets, car ils sont perdus par cet état de fait. Il y a encore quelques années, le fait de se réunir tout autour d’une revue interdite au moins de dix-huit ans était le passe-temps des hommes. Mais j’ai vécu il y a quelques semaines la scène qui m’a inspiré ce billet : une huitaine de jeunes femmes avaient les yeux rivés sur l’écran d’une tablette numérique, gloussant comme des poules prêtes à pondre. Elles étaient fascinées. Curieux, j’ai jeté un œil par-dessus leurs épaules. Les images ne prêtaient à aucune équivoque. J’ai été presqu’enseveli sous un tombereau d’insultes quand j’ai émis ma petite observation.

« Cessez de croire que vous êtes les seuls à avoir le droit de regarder ça. Nous aussi on peut ».

C’est ce que j’appellerai l’égalité entre les sexes. Nivellement vers le bas ? Ou bien nivellement vers le haut ? Ce n’est pas à moi d’en juger.

Et WhatsApp fut.

Ce logiciel pour téléphones intelligents est très en vogue chez les jeunes. Il y a un peu plus d’un an, à force de sollicitations, je me suis inscrit sur ce réseau. Et tout de suite, j’ai reçu des invitations pour faire partie des groupes de discussion. Trois fois sur quatre, c’étaient dans des groupes créés par des filles. Et là, ça parlait de tout. De vraiment tout. Et surtout de choses que la bienséance m’interdit de retranscrire ici. Et nul besoin de dire que les filles de ces groupes de discussion participaient activement et se révélaient particulièrement inspirées. Et parfois même, elles accompagnaient leurs arguments textuels par d’autres arguments, bien plus parlants, en images et en sons. Je parie que de petits malins ont conservé beaucoup de choses. Et qu’on assistera dans un proche avenir à des suicides de jeunes Camerounaises liées à WhatsApp. Si ce n’est déjà le cas.

Fatigué d’avoir mon champ de vision tout le temps pollué par des échanges salaces entre de jeunes gens que je ne connaissais ni d’Adam, ni d’Eve pour la plupart, j’ai quitté ces groupes. Mais mal m’en a pris car ce qui devait se produire se produisit.

L’affaire de l’année.

En juin dernier et pendant deux à trois mois, Yaoundé a eu des airs d’Hollywood. Un scandale sexuel dans lequel notre star nationale fut l’un des principaux protagonistes. Les sites web et autres réseaux sociaux n’en ont eu que des bribes. Pour avoir la substance même de toute cette affaire, il fallait être introduit dans les bons groupes sur WhatsApp. De haute lutte, j’ai enfin pu réintégrer l’un d’entre eux et là j’ai été ébahi ! Les dames n’ont plus rien à nous envier dans ce domaine, mes chers messieurs !

L’un des constats que je tire de toutes mes pérégrinations sur internet ces dernières années est que la langue de la Camerounaise s’est déliée. Elle n’a plus froid aux yeux (ni nulle autre part d’ailleurs) et ose dire tout haut ce qu’elle veut et ce dans un langage extrêmement fleuri. L’épicurisme est devenu son affaire. Et toi le jeune homme qui refuse de parler de ces choses car plein de respect pour ta personne ou pour la leur, tu passes pour un largué, un has-been tout à fait inintéressant. Toutefois certains ont observé que le sexe est devenu un moyen comme un autre d’affirmation de soi pour les jeunes Camerounaises. Et elles n’hésitent plus à l’agrémenter de quelques artifices, disons-le, pornographiques.

Et ça ne date pas d’aujourd’hui. Une amie me disait ceci il y a dix ans, avant l’explosion que nous connaissons d’Internet et des réseaux sociaux : « quand j’entre dans la chambre d’un gars pour la première fois, je la fouille dès que j’en ai l’occasion. Si je ne tombe pas sur des revues du genre que tu peux très bien imaginer, je comprends que le mec a un problème et je me casse vite fait».

A l’époque, mon esprit encore naïf avait pensé qu’elle évoquait des revues de nihilisme ou d’odontostomatologie. Mais avec les années, j’ai finalement compris qu’il s’agissait de tout autre chose.

Par René Jackson


Ces dames qui donnent la leçon à tout un pays

Crédit photo: DasWortgewand, Licence: Creative Commons Deed CC0
Crédit photo: DasWortgewand, Licence: Creative Commons Deed CC0

L’équipe nationale féminine du Cameroun (les Lionnes indomptables) s’est brillamment qualifiée ce mercredi dans la soirée du 22 octobre pour la finale de la Coupe d’Afrique des Nations, en venant à bout d’une non moins valeureuse équipe de Côte d’Ivoire sur un score serré de deux buts à un. Les prouesses de ces jeunes femmes sont en  train de donner une véritable leçon à tout un tas de monde au Cameroun. Malheureusement, comme toujours, tout se passe comme si rien ne se passait. Il y a clairement des personnes et des institutions qui devraient avoir honte quand ces filles démontrent autant de volonté et d’abnégation malgré les conditions dans lesquelles elles travaillent pour obtenir de si bons résultats.

Le ministère des Sports : qui, lorsqu’il s’agit de l’équipe nationale de football messieurs, ne se gêne as pour venir mettre le souk partout. C’est ce ministère qui gère les primes des joueurs, qui désigne l’entraîneur. Encore dernièrement, le ministre des Sports himself signait un arrêté pour choisir à la place du coach le capitaine de l’équipe nationale de football, messieurs ! Le credo de ce cher ministère est habituellement : il n’y a pas de sport mineur au Cameroun. La belle blague ! Sauf qu’en dehors des Lions indomptables A, il (ce ministère) est aussi agité qu’un macchabée quand il est question des autres sélections nationales de foot (il y en a une bonne huitaine). Le ministère devient tout bonnement catatonique quand il s’agit des autres sports.

La fédération camerounaise de football : l’électrocardiogramme de cette association s’affole quand s’approche la Coupe du monde (et je le précise encore) messieurs. Je parle de cette compétition lors de laquelle notre sélection a été magnifique et exemplaire en juin dernier. Ce club quasi ésotérique n’est rien de moins que la plus grosse mafia de ce pays (tout comme la FIFA est la plus grosse mafia au niveau global). On ne sait jamais ce qui s’y passe. On ne comprend jamais comment ce machin fonctionne. Il y a quelques semaines, on apprenait qu’un fax de la FIFA envoyé en avril dernier avait tout simplement été dissimulé par l’un des responsables qui avait peur, si son contenu était dévoilé, de ne pas participer à la grosse pantalonnade de la Coupe du monde qui devait avoir lieu quelques semaines après. Les Lionnes sont en finale. Et pendant la demi-finale contre les Ivoiriennes, le compte sur Twitter de la FECAFOOT est resté étrangement muet.

Les Lions indomptables de football A : on vous a bien vus quand vous faisiez les starlettes effarouchées en juin dernier. Le monde entier a été témoin du chantage grossier auquel vous nous avez soumis. Vous nous avez démontré qu’on est dans un pays où les manifestations publiques sont interdites de fait et qu’on pouvait malgré tout faire grève, en se calfeutrant dans le confort douillet de l’un des plus grands hôtels de la capitale. « Pas d’argent, pas de Coupe du monde » aviez-vous dit. Oui, je m’adresse à vous les vingt-trois mecs qui avez été le symbole de la gabegie qui pilote ce pays. Vous réclamiez soixante millions de francs chacun et rubis sur l’ongle dans un pays où des écoliers manquent de tables-bancs. Vous les avez eus. Vous êtes allés au Brésil. Vous vous êtes lamentablement vautrés. Et vous nous avez fait un doigt d’honneur. Merci. La prime d’un seul d’entre vous suffit largement à payer celles de toutes les joueuses de cette équipe nationale féminine qui se retrouve en finale d’une CAN sans avoir rien perçu. Même pas un kopek ! Ces demoiselles vous ont prouvé à vous, tous autant que vous êtes, que représenter dignement son pays n’est absolument pas proportionnel à l’importance des sommes qu’on a dans son compte bancaire.

La CRTV Télé : l’office national de télévision du Cameroun diffusera sans doute la finale de la CAN féminine samedi contre le Nigeria. Et ses commentateurs ne se priveront pas de cet habituel aplaventrisme totalement hors de propos, qui est leur trait de caractère premier, qui se manifestera par cette phrase : « Merci au président Paul Biya qui a permis que cette rencontre soit diffusée en direct à la TV et blablabla… » Messieurs et mesdames, vous n’avez pas à aller cirer les pompes au président de la République parce que ce que vous faites, ce n’est pas pour ses beaux yeux, mais par devoir vis-à-vis de l’ensemble des Camerounais. Mercredi soir, on s’attendait à regarder la demi-finale de la CAN féminine, on a plutôt eu droit aux discours d’un ministre.

Orange : c’est bizarre, on ne vous entend pas, vous les autoproclamés « supporter numéro un du football camerounais ». Vous qui envoyez vos marketistes jouer les consultants sportifs sur les plateaux de télévision nationale à la place des vrais techniciens du football qui pourtant ne sont pas une denrée rare chez nous. Vous qui prenez en hold-up les yeux des téléspectateurs que nous sommes chaque fois que les Lions indomptables (A et messieurs) foulent un terrain de foot quelque part dans le monde. L’avant-match, la mi-temps et l’après-match sont inondés par vos annonces et par votre présence qui n’aide en rien à comprendre l’évènement. Vous qui entassez de l’orange et du noir dans des proportions totalement ahurissantes sur le plateau de la télé, en reléguant le vert-rouge-jaune au rang de simple élément du décor. Les Lionnes participent à la CAN et c’est un non-évènement pour vous. Vous avez l’habitude de m’abrutir de SMS quand les messieurs jouent. Et quand ce sont les dames, votre silence est interstellaire.

Les Lionnes de remporteront peut-être pas la finale samedi. Elles seront opposées à des Nigérianes qui prennent un vicieux plaisir à leur filer de véritables raclées chaque fois qu’elles se croisent. Ces Lionnes produisent néanmoins régulièrement des résultats plus qu’honorables, mais personne ne les prend jamais au sérieux. Leur combat est le même que celui des basketteurs, des handballeurs, des cyclistes, des athlètes, des boxeurs ; de tous ces sportifs qui méritent amplement la reconnaissance de leur pays mais qui sont tout le temps en train de tirer le diable par la queue.

Elles sont qualifiées pour la prochaine Coupe du monde féminine qui aura lieu l’an prochain au Canada. La Namibie n’est pas une destination glamour, mais le Canada l’est. Et à ce moment-là, on verra sortir du bois ces loups qui sont silencieux aujourd’hui, qui iront les encombrer inutilement pendant le Mondial et qui retourneront se tapir dans l’ombre une fois que ce sera terminé.

En attendant la prochaine occasion.

Par René Jackson


Dis-moi ce que tu bois, je te dirai avec qui tu couches

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Il est parfois de ces informations que lorsque tu les apprends, tu tombes d’abord de ta chaise. Une chance pour moi hier soir, j’étais couché dans mon lit quand je l’ai appris. Quand j’ai appris que dans mon pays, un homme pouvait se retrouver au gnouf tout simplement pour avoir bu du Bailey’s (une boisson composée de whisky irlandais et de diverses crèmes). Parce que le Bailey’s est une « boisson de femmes ». Et qu’un homme qui boit des  boissons de femmes  ne peut qu’être gay. Et en tant que tel, il mérite la prison. J’en ai encore mal aux amygdales tant j’ai pouffé de rire.

2011. Nous sommes à une fête estudiantine. La soirée bat son plein ! A un moment donné, l’un de mes camarades me dit qu’il a apporté un petit quelque chose pour nous requinquer, mais une chose qui a tant de valeur qu’il nous a entraînés dans une chambre à l’écart des autres fêtards. Il voulait qu’un tout petit comité puisse profiter de ce qu’il avait apporté. Et de son sac à dos, il a sorti une bouteille trapue, une bouteille de Bailey’s. Il a déversé son contenu, un liquide manifestement crémeux, dans des verres. Il m’en a tendu un, mais je n’étais pas très enthousiaste à l’idée d’en boire. Ce truc me rappelait trop cette autre très célèbre liqueur fortement anisée qui m’avait fait vivre des moments compliqués auparavant.

J’avais tout de même porté le verre à mes lèvres. Le liquide avait glissé sur ma langue. Bon sang ! Je n’avais pas bu quelque chose d’aussi bon depuis… Bah, depuis belle lurette ! J’ai vite fait de vider mon verre et de commencer de longues minutes de négociation auprès de mon ami afin d’obtenir quelques centilitres supplémentaires de ce précieux breuvage.

Et hier, j’apprends que ce soir-là (et toutes les autres fois où j’ai bu du Bailey’s), j’étais tout simplement un délinquant qui risquait de se retrouver devant un juge, non parce que le produit était frelaté, mais tout simplement parce que « la boisson choisie est jugée trop féminine et que seule une femme aurait pu la commander ». Ca ce sont les termes mêmes du juge qui envoie mon concitoyen en prison.

Maintenant que je repense à cette fameuse soirée, les regards que je pensais de ravissement que mes compères et moi qui découvrions cette autre sublime œuvre de Bacchus avions échangé n’étaient en fait que des regards lascifs et concupiscents. Nous étions une bande de gays en chaleur. Et les étudiantes que nous passions nos journées à reluquer, à courtiser, qu’étaient-ce ? Rien que des moyens de fuir ce que nous étions réellement : des homosexuels refoulés.

Rien que de l’imaginer, je retiens avec grand-peine un fou rire.

Maintenant que je réfléchis, je commence à me poser des questions sur mon orientation sexuelle. Parce qu’en fin de compte, mes boissons préférées ne sont pas ce qu’on appellerait des boissons d’homme. Je pense notamment à cette boisson sortie de l’esprit magnifique d’un russe, faite de vodka et d’autres petites choses savoureuses. Cette même chose que, lorsque je commets l’erreur d’en boire auprès d’un hominidé mâle, il me demande presque toujours : « tu bois les choses des femmes, toi ? »

Bêtises !

S’il fallait définir l’orientation sexuelle d’une personne par ce qu’elle boit, toutes les femmes qui consomment de la Guinness, cette bière amère et alcoolisée à souhait, croupiraient toutes dans nos geôles. Car il est connu ici que la Guinness est une boisson pas d’hommes, mais de militaires. La virilité dans sa manifestation pure. Et se basant sur le même critère, on pourrait même définir quelle est la place que tient la femme buveuse de cette boisson virilisante dans son couple lesbien : celle qui porte la culotte, l’homme du couple.

S’il fallait définir l’orientation sexuelle d’une personne par ce qu’elle boit, tous les adultes qui boivent du Top Grenadine (soda ayant la saveur de grenades) devraient tous se retrouver incarcérés. Parce qu’on sait tous que le Top Grenadine est la boisson des enfants, qui aiment surtout la façon dont leur langue se colore quand ils en boivent. Tu bois ça, donc tu aimes les enfants. Pas comme un père aimerait son fils ou sa fille, mais comme un homme aimerait une prostituée. Espèce de pédophile !

S’il fallait définir l’orientation sexuelle d’une personne uniquement par ce qu’on la voit faire, tous les garçons qui portent des pantalons ultra-moulants, qui ont des dreadlocks, qui n’ont pas une démarche assurée, qui mettent la main sur la bouche quand ils rient, qui comptent plus de filles que de garçons dans leurs amitiés, qui travaillent dans un salon de coiffure pour femmes, qui hurlent quand ils sont piqués par une abeille sont des gays. Et de la même manière, une femme qui porte une cravate, qui garde ses cheveux coupés courts, qui a les épaules hautes quand elle marche, qui rit à gorge déployée, qui traîne tout le temps avec les garçons, qui travaille dans des garages de mécanique et qui ne devient pas hystérique quand elle voit une araignée est une lesbienne.

Je ris.

Cette histoire de lutte contre l’homosexualité au Cameroun, par la façon dont elle est menée, nous fera assister aux cocasseries les plus inimaginables. Il y a quelques temps, on apprenait que de nombreux jeunes Camerounais, tous plus hétérosexuels les uns que les autres, se présentaient à la porte des pays occidentaux en arguant que notre pays ne voulait plus d’eux et de leur penchant pour les personnes de même sexe.

L’article 347 bis du Code pénal camerounais est explicite : les relations sexuelles avec une autre personne du même sexe sont punies. Où est-ce qu’on a vu ce jeune homme avoir une relation sexuelle avec un garçon quand il portait son verre de Bailey’s à ses lèvres ? Ou alors ce liquide était la réincarnation d’un mâle à qui il faisait une fellation ? Ces deux autres jeunes qui ont été condamnés pour la même raison en 2011 étaient-ils en train de boire un philtre avant d’aller dans quelque alcôve atteindre le septième ciel en passant par des orifices interdits ?

Hum !

Mais pourquoi suis-je surpris ? Nous vivons dans un pays où un simple « au voleur » lancé à ton encontre dans la rue te condamne à une mort dans les plus brefs délais. Nous vivons dans un pays où tu peux te retrouver derrière des barreaux pendant plusieurs années et sans aucun jugement juste parce que tu as osé blesser l’affect de la personne qu’il ne fallait pas. Nous vivons dans un pays où un rival, parce que vous courtisez la même fille, peut aller faire de toi un homosexuel auprès de la police.

Je suis un homosexuel, il faut qu’on se le dise. Parce que je suis un indéboulonnable fan de Bailey’s (qui est un breuvage exquis). Et que de surcroît, je ne bois pas ces bières pleines de houblon quand je sors avec des amis, mais que je me cantonne à la Smirnoff (dont je tolère beaucoup plus l’alcoolisation). Oui, je suis un pédophile patenté parce que de temps à autre, je bois du Top Grenadine (qui a ce savoureux pétillement sur la langue). Et enfin, je suis homosexuel parce que j’envoie souvent à mon meilleur ami des SMS avec simplement un « je t’aime ». Les nombreux moments difficiles pendant lesquels il m’a soutenu et la belle amitié qu’on entretient depuis de nombreuses années ne lui font absolument pas mériter ce « je t’aime » que je lui dis.

Il y a des gens qui devraient de toute urgence mettre de l’amour dans leur vie. Parce que si tel était le cas, ils s’occuperaient moins de ce qui se passe dans le verre des autres.

René Jackson


Douala, cet endroit où l’amour se cache

Alimou Sow Amour

Le gouvernement camerounais semble avoir mis un contrat sur la tête des jeunes garçons de Douala. Car il est des décisions qu’il prend dont on se demande ce qu’on a fait pour les mériter. L’époque où il ne fallait pas se creuser la tête pour combler une jeune amoureuse est désormais révolue. Pourquoi ? Parce que la ville de Douala a perdu son équivalent de la Promenade des Anglais de Nice ou de Central Park pour New York. Ces endroits pas trop recherchés où on peut avoir des rendez-vous amoureux rêvés. Le seul endroit en dehors des églises et des mairies les jours de mariage où les amoureux s’affichaient. Douala a perdu la Base Elf.

La Base Elf, cette bande de terre aménagée pour la promenade et la villégiature, le presque seul endroit de la ville où on pouvait longer à peu de frais le fleuve Wouri et où on pouvait ressentir le vent provenant de l’océan Atlantique tout proche. La Base Elf n’existe plus. Au moment où je rédige ces lignes, une usine de ciment est en train d’être construite sur le site même. Décidément, à tous les coups, quand on met face à face l’amour, la romance, la sensualité et l’argent, ce dernier l’emporte toujours. Pour quelques milliards on a dénaturé le lieu par excellence de l’AMOUR ! Une véritable catastrophe !

La Base Elf, c’était toute une histoire. Un véritable révélateur de sentiments, un catalyseur à sensations. Les plus timides avaient une parade toute trouvée. Quand une jolie se retrouvait à cet endroit avec toi, nul besoin de déclamer des vers sous sa jalousie. Elle avait tout compris. Et pour toi le garçon, le fait de te retrouver à la Base Elf avec la jolie courtisée était un « oui » plus qu’explicite à la demande que tu n’avais jusqu’à lors pas osé formuler.

Et pour les couples assumés, la Base Elf était le lieu où on ravivait l’amour, ou le lieu où on se retrouvait pour expier ses fautes. C’était selon. Un couple digne de ce nom devait absolument sacrifier au détour par la Base Elf. Ce n’était pas à proprement parler un lieu qui faisait courir parce qu’il fallait être vus, mais parce qu’on pouvait s’adonner à des démonstrations d’affection sans avoir peur de choquer. Puisqu’à peu près tout le monde le faisait.

Mais tout ça, c’est fini. Retour à nos vieilles habitudes, retour à des pratiques plus normales.

« Les gens qui voient de travers pensent que les bancs verts qu’on voit sur les trottoirs
Sont faits pour les impotents et les ventripotents
Mais c’est une absurdité car à la vérité ils sont là c’est notoire
Pour accueillir quelques temps les amours débutants

Les amoureux qui s’bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics
En s’foutant pas mal du r’gard oblique des passants honnêtes
Les amoureux qui s’bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics
En s’disant des ‘je t’aime’ pathétiques, ont des petites gueules bien sympathiques »

L’analyse de ces deux strophes célèbres de Georges Brassens va me permettre de faire comprendre la dure réalité à laquelle l’amour fait face à Douala.

Les gens qui voient de travers pensent que les bancs verts qu’on voit sur les trottoirs : il y a des bancs sur les trottoirs à Douala ? D’ailleurs, y a-t-il même des trottoirs ? La plupart des rues de cette ville sont faites de chaussées. Et ce qui tient lieu de trottoir est cette mince bande latérale sur laquelle motos et voitures ne veulent pas rouler.

Sont faits pour les impotents et les ventripotents : en réalité, il y a quelques bancs à Douala, mais nulle personne qui se meut difficilement ou qui a une bedaine exacerbée ne s’assoit dessus. Ces bancs, quand ils existent, sont le bureau des vendeurs ambulants.

Mais c’est une absurdité car à la vérité ils sont là c’est notoire pour accueillir quelques temps les amours débutants : il faudra chercher longtemps pour voir des amoureux assis sur ces bancs. Soit ils sont pris d’assaut par les vendeurs ambulants, soit ils sont trop exposés au soleil ou à la pluie et personne ne veut s’asseoir dessus, ou alors ils sont situés à des endroits où on risque de tomber nez à nez avec quelque détrousseur si on veut s’y câliner une fois la nuit tombée.

Les amoureux qui s’bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics : non, n’y pensez même pas !

En s’foutant pas mal du r’gard oblique des passants honnêtes : le regard des passants honnêtes qui vous surprendront en train de vous bécoter sur un banc ou à quelque endroit que ce soit n’aura rien d’oblique. Il sera direct, lourd, réprobateur, menaçant et accompagné de grognements.

Les amoureux qui s’bécotent sur… On vous a dit de ne même pas y penser ! Les saligauds ! Avec la maladie* qu’il y a dehors ils osent imiter les choses qu’ils voient les Blancs faire ? Les Blancs, d’abord, ils sont propres. Vous-là, on ne sait même pas si vous connaissez ce qu’on appelle un dentifrice.

En s’disant des je t’aime pathétiques : on a entendu quoi ? Tu l’aimes ? Les enfants d’aujourd’hui vont nous montrer même ce qu’il ne faut pas voir ! Avez-vous déjà entendu vos parents se dire qu’ils s’aimaient? D’où vous vient-il… (et là, on se rue sur ces amoureux irrespectueux à bras raccourcis).

Ont des p’tites gueules bien sympathiques : après ce qui leur arrive, leur gueule reste peut-être toujours petite, mais elle est beaucoup moins sympathique. Et le tout se termine par un « allez faire votre malchance-là dans vos chambres » sec. Et si c’est dans votre quartier que la scène a lieu, vous ne cesserez d’être indexés que lorsque vous aurez déménagé.

Voilà à une ou deux exagérations près le sort des bécoteurs à Douala. Mais on ne va pas s’arrêter là.

Cela procède bien entendu de nos coutumes. Et personne n’est épargné. Même pas les personnes mariées. Une connaissance très proche me confiait : « Quand ma belle-mère est chez nous, il n’y a plus de ‘Chéri’, ni de ‘Bébé’, ni de ‘Pupuce’ encore moins de ‘Doudou’. Quand elle est là, je me tiens à une distance respectable de mon mari. Ces petites choses qu’on fait pour renforcer notre complicité comme manger dans la même assiette sont proscrites. Un jour elle m’a surpris en train de le faire, elle m’a demandé pourquoi je m’échinais tant à affamer son fils ».

Dans la rue, même combat. Je suis allé quelque part où il était possible de savoir d’un coup d’œil qui était en couple ou pas. Les amoureux ne se cachaient pas. Marcher dans cette rue piétonne était un vrai bonheur. De l’amour. Rien que de l’amour. A Douala, quand tu vois un homme et une femme marcher côte à côte, il est difficile de savoir quelle est la nature des liens qui les unissent. On ne se prend pratiquement jamais la main. On ne se fait pas bisou sur la bouche. Même quand on rencontre des connaissances, on présente Adèle ou Julien. On ne se retrouve pas en train de dire : c’est mon (ma) petit(e) ami(e). Mais tout cela n’est que pudibonderie de façade.

Vous me demanderez : mais Jack, où alors peut-on débusquer des amoureux dans le feu de l’action à Douala, puisque la Base Elf n’est plus ?

D’abord dans leur chambre, mais c’est un classique. Mais quand ils veulent de l’évasion à pas de frais, c’est-à-dire se donner mutuellement des frissons sans rien débourser, il faut aller dans les terrains vagues. Il y en d’ailleurs un à une centaine de mètres de chez moi. Terrain de foot le jour, lieu de turpitudes une fois la nuit tombée. Il y a un muret et un parapet sur lequel les couples s’alignent, éloignés de quelques mètres les uns des autres. Un matin à deux heures, je rentrais éméché d’une fête et je traversai ce terrain. Les couples n’étaient plus sur les parapets, mais allongés sur les touffes de pelouse parsemées çà et là. Je n’ai pas cherché à savoir ce que ces silhouettes faisaient allongées là, à la merci des serpents, des cancrelats et des mygales. Je suis passé en sifflotant.

Il y a aussi les devantures des établissements scolaires. Ce sont des endroits où on peut aussi débusquer des couples en mal de sensations fortes. Un soir en passant devant le collège où j’ai fait toutes mes études secondaires, j’ai vu pour la première fois deux homosexuels, des garçons, s’embrasser. Que dis-je ? Se dévorer littéralement la gueule. Je suis passé en sifflotant.

Les voitures. Je dis ça parce qu’un jour, j’ai vu une auto stationnée à un endroit improbable. En m’approchant, je me suis rendu compte qu’elle oscillait sur ses essieux. Et qu’elle émettait des grognements explicites. Je n’ai pas cherché à savoir quelle mécanique permettait à cette voiture de bouger sur place et d’émettre des sons humains. Je suis passé en sifflotant.

Ce sont les seuls endroits où j’ai fait l’expérience de ce type de rencontre. Mais comme je l’ai déjà expliqué ici, l’esprit de mes compatriotes est inventif sur ces sujets et il y a sans aucun doute des choses qui se passent à mon insu.

Par René Jackson et Georges Brassens

*LA maladie : désigne généralement le sida qui on le rappelle, ne se transmet pas par la salive.

PS : Je remercie l’auteure de Cunisie – Sexe et Tabous en Tunisie qui sans le savoir, m’a inspiré ce billet.
Et merci aussi à mon ami Alimou Sow de m’avoir permis d’utiliser ce cliché d’un amour qui (je l’espère) n’est pas caché.


Cameroun made in China

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Un ami d’enfance, après avoir roulé sa bosse sur tous les continents, notamment en Afrique, est revenu au Cameroun il y a quelques mois. Pendant l’une de nos discussions, il  me dit : « Quand je suis parti d’ici en 2004 les gens utilisaient des téléphones Motorola, Nokia, Samsung, Ericsson, Philips, Sagem, etc. Bref ce qui se faisait de mieux à cette époque. Des appareils de bonne marque et solides. L’autre jour quand je suis arrivé, j’ai voulu m’acheter un nouveau téléphone portable et toutes les boutiques vendaient des téléphones chinois ou des grossières contrefaçons des marques mondialement connues. En désespoir de cause, j’ai pris celui-ci. Nokia avec deux ‘k’. Ça se dit à écran tactile et curieusement il y a pleins de boutons autour. Mais ce qui m’a le plus fait rire, c’est que Bluetooth s’écrit ici ‘Dent bleue’. Ce n’est pas sérieux qu’on autorise la vente des choses pareilles. Qu’est-ce qui s’est passé ici entre-temps ?»

Ce qui s’est passé c’est qu’il y a un virage serré en direction de l’empire du Milieu. Et que le Cameroun est devenu un grand réceptacle des produits chinois. Sous le prétexte de la pauvreté et d’un désir de l’augmentation de la qualité de vie, c’est littéralement une opération portes ouvertes accordée aux produits chintok de très mauvaise qualité. Un dicton dit ici que « ce n’est pas parce qu’on t’a appelé cochon que tu vas t’en aller te rouler dans la boue ». Ce qui veut autrement dire que le prétexte de la pauvreté ne peut pas justifier qu’on laisse notre environnement se faire envahir par des malfaçons. Et les produits concernés vont des bonbons aux avions, en passant par les téléphones, les matériaux de construction, etc.

Un scandale fait d’ailleurs grand bruit depuis quelques semaines : l’affaire des avions chinois commandés par le gouvernement pour la compagnie aérienne nationale. Une affaire tournant autour de la gabegie financière (le contribuable payera trois fois plus cher ces coucous que leur prix normal), des délais (ils auraient dû être livrés il y a deux ans déjà) et de la fiabilité de ce que beaucoup d’experts considèrent comme étant de véritables cercueils volants.

Et quelques petites recherches suffisent de comprendre l’ampleur du danger que ces avions représentent. Il s’agit du Xian MA 60. Qui n’a de certification ni de l’UE, ni des États-Unis. Ce qui implique que ces avions n’ont pas le droit de survoler ces territoires. Idem pour l’Australie et la Nouvelle-Zélande, cette dernière n’étant pas passée par quatre chemins pour dire que cet avion était dangereux.

Pire encore, on recense quinze accidents des MA60 sur ces cinq dernières années. Lors d’un accident qui a eu lieu à Kupang en Indonésie le 10 juin 2013, l’appareil s’est littéralement brisé en touchant la piste d’atterrissage. Dans le domaine de l’aviation, qu’un même type d’avion subisse quinze accidents en cinq ans est tout sauf normal.

Et la suspicion n’en finit plus. Les Chinois ayant refusé de mettre à la disposition le document technique de ces appareils à la disposition des experts camerounais. Le tout est rédigé en mandarin, et non en anglais comme le recommande la réglementation internationale.

Confronté à toutes ces récriminations, le ministre des Transports a tenté maladroitement de démontrer la fiabilité de cet avion en expliquant que par exemple, les moteurs étaient fabriqués aux États-Unis. Comme si le fait que les moteurs soient fabriqués chez l’oncle Sam était une assurance tous risques. D’ailleurs, les Américains ne veulent pas voir cet avion chez eux.

Comme tout un chacun, j’ai des expériences malheureuses avec les chinoiseries. Dont deux au cours desquelles je suis passé à un cheveu d’aller rejoindre mes aïeux. La dernière en date fut avec un fer à repasser. Les Chinois ayant poussé le vice jusqu’à faire disparaître le moindre élément pouvant alerter sur un produit contrefait, je suis tombé dans le piège. L’appareil portait l’estampille d’une grande marque d’électroménager. J’aurais dû trouver le prix auquel on me le vendait étrangement bas, mais je m’étais dit: ‘la bonne affaire’. Trois mois après l’achat, je me suis rendu à l’évidence. Je m’étais fait plumer. La semelle avait commencé à se carboniser. J’ai ravalé ma déception en continuant tant bien que mal à l’utiliser, jusqu’au jour où je reçus une violente décharge électrique après avoir posé la paume de la main sur la semelle pour en vérifier la chaleur.

Tout ceci ne veut pas dire que tous les produits fabriqués en Chine sont de mauvaise qualité. Non. Tout le monde dit que la Chine est l’usine du monde. Une grande partie des produits manufacturés et industriels y sont fabriqués. Quel que soit l’endroit de la planète où on se trouve, on tombera à coup sûr sur un objet « made in China ». De très bonne qualité de surcroît.

Le problème c’est que ceux qui sont destinés au Cameroun semblent être les pires. Ceux qui sont embarqués dans un port chinois pour être débarqués directement au port de Douala.

Prenons l’exemple des téléphones. Ils sont bruyants, font peur, extrêmement mal conçus, regorgent de fonctionnalités. Et la plupart du temps elles sont incompréhensibles, car la langue française y est approximative, quand elle n’est pas totalement à côté de la plaque. Leur coque est très souvent en métal, mal isolée. Ce qui garantit de mini décharges électriques si on les saisit quand ils sont en charge.

Un autre exemple: les motos qui circulent dans nos rues. De véritables catastrophes ambulantes. Tout acheteur de moto sait que le jour où il acquiert son engin, avant d’arriver chez lui, doit absolument faire un tour chez le garagiste afin qu’il serre toutes les vis et tous les boulons. De nombreux maladroits qui ont omis cette considération se sont retrouvés avec des pièces qui se sont perdues pendant qu’ils conduisaient leur engin. Un jour, j’ai emprunté une moto et sur le chemin, le moteur est tout bonnement tombé. L’engin était pourtant tout neuf.

Quand de telles déconvenues surviennent, les victimes n’ont la plupart du temps que leurs yeux pour pleurer. Il est inenvisageable pour le vendeur de dédommager ou d’apporter une quelconque assistance au client en détresse. Il n’y a généralement pas de garantie. Et même quand il y en a, elle excède rarement quelques semaines. Même pour un appareil comme un téléviseur.

L’argument économique par lequel on justifie ce choix du chinois low-cost ne tient pas la route. Prenons un exemple simple, qui est de saison: les parapluies. Actuellement à Douala, c’est la saison des pluies. Les vendeurs de parapluies font d’excellentes affaires puisqu’il peut pleuvoir sans arrêt pendant plusieurs jours. Le parapluie provenant directement de Chine – l’écrasante majorité – coûte en moyenne 1 500 francs Cfa. Leur caractéristique première est leur fragilité. Talonnée de près par leur piètre fabrication. Du coup, nombreux sont ceux qui se retrouvent avec trois parapluies achetés en une même saison pluvieuse. Pour un coût global de 4 500 francs. Et ce sera rebelote pendant la prochaine saison des pluies. Pourtant, les plus malins, qui auront acheté des parapluies importés d’Europe par exemple – et plus difficiles à trouver – auront en mains un produit dont la durée de vie sera étalée sur plusieurs années.

On aura beau se plaindre, ça ne changera pas. Quand on y réfléchit bien, on se rend un peu compte que nous sommes – encore – victimes de la géopolitique. On n’a pas encore fini de se plaindre du supposé néo-colonialisme que les Occidentaux nous auraient imposé depuis cinquante ans qu’on se retrouve dans une situation quasi similaire avec les Chinois. Ils nous arrosent d’argent. Nous sommes heureux d’en profiter. Sauf que nous faisons tellement bombance que personne ne voit que nous replongeons dans la spirale de l’endettement. Résultat : on se fait imposer n’importe quoi, comme le fait de devenir l’un des marchés de produits chinois, qui ne se donnent même pas la peine de les fabriquer correctement. Ou alors on se retrouve avec une infrastructure – ma foi très belle – comme le Palais des sports de Yaoundé, construite mais surtout gérée par les Chinois. En disant échapper au lion, on se retrouve nez à nez avec un tigre.

D’un autre côté, ce n’est pas plus mal qu’ils le gèrent eux-mêmes, ce Palais des sports. Car connaissant notre mentalité, on aurait déjà des petits bouts de cette bâtisse disséminés un peu partout dans les foyers camerounais. On ne se contente pas d’être des experts en détournement de deniers publics, on détourne tout ce qui peut l’être. Tout y passe, même les sièges, les tapis, les poteaux et les câbles de nos infrastructures publiques.

René Jackson


Le banquet de noces à la camerounaise

S’il y a une théorie qui s’est bel et bien vérifiée à travers les âges, c’est celle-ci : les célibataires invétérés (c’est-à-dire nous) aiment les mariages plus que toutes les autres catégories de la société. Pas parce qu’on aime la fête, non. Mais parce que le célibat est une situation pas trop mal qu’on souhaite perpétuer. Il faut donc qu’on trouve des raisons de résister aux coups de boutoir de la famille et des amis qui n’ont de cesse de te demander : « Mais tu te maries quand, toi? Tu veux seulement manger pour les gens, tu vas nous faire manger quand? »
Si nous les célibataires aimons autant les mariages, ce n’est pas parce qu’on compte courser les filles d’honneur pour finir dans les chambres d’hôtel. Parce que, conseil, il ne faut jamais draguer une fille d’honneur au mariage à Douala. Parce que si elle n’est pas mariée, son petit copain n’est cependant pas loin. Mais en général, on se met en mode « pécho » et on réussit sans difficulté à détecter les proies seules, abandonnées aux quatre vents.
Donc si on aime autant les mariages, c’est parce qu’on cherche une raison de perpétuer notre douce situation de célibataire. Avec la cible d’un soir. Et un peu plus si affinités. Juste un peu plus. Il n’est pas question de venir y trouver ce qu’on voulait éviter. Et l’une des raisons de perpétuer cette situation enviable de celui qui ne gère que sa seule personne, c’est de voir qu’il est possible pour autant de francs CFA de s’évaporer en si peu de temps. Le temps d’une soirée. Sous forme d’agapes et de breuvages divers.
Les banquets de mariage, c’est la partie visible d’un immense iceberg d’argent. Parce qu’avant d’en arriver là, il a fallu aller voir les parents de la fille, puis aller voir ses oncles et tantes (et pas les mains vides). Après il a fallu aller la doter. Dans certaines tribus, la dot réclamée au garçon est scandaleuse. Et après le mariage, puisque « la dot ne finit jamais », il ne faut pas commettre le sacrilège d’aller chez ton beau-père sans un petit (ou plutôt gros) quelque chose. Et tu dois devoir te coltiner la clique de beaux-frères pour qui tu n’es qu’une vache à lait. Si si, les mêmes qui te traiteront de pauvre type quand ils t’auront asséché.
On s’éloigne du sujet. Les banquets de mariage, c’est toute une affaire. Ils permettent de rencontrer des personnages éclectiques. Petite revue des troupes.
La fille, commençons par elle. En fait, je l’ai déjà repérée (vous comprendrez que je suis en train de rédiger ce billet en plein dans un repas de mariage, mon premier article en live. La technologie a quand même du bon). Donc, la fille, elle, vient de faire dix tours devant moi, sans aucune raison. Donc c’est moi qui l’intéresse (se mettre à l’esprit qu’on est le plus séduisant de tous). Elle est plutôt jolie. Elle a mis une de ces robes longues. Mais tu n’as aucune difficulté à l’imaginer sans. Et ce que ton cerveau te montre te plaît. Cible verrouillée. Reste maintenant à trouver l’angle d’attaque, la phrase qui tue. Affaire à suivre.
Le deuxième personnage est ce bonhomme qui me connaît et que je ne connais pas. Cet individu ne manque jamais à ce type de réunion. « Quand je t’avais vu la dernière fois, tu étais haut comme trois pommes. Tu ne peux pas te rappeler de moi (et pour cause). Tu as grandi hein ! (Tiens donc!). Tu fais quoi maintenant ? (Je suis un esprit brillant au chômage). Souvent, on te demande : « Tu ne le connais pas? Incroyable ! « . Non, je ne le connais pas. Mais cet individu c’est aussi moi devant cette fillette qui avait osé me demander il y a quelques mois : « Tonton, tu me lis une histoire avant de dormir? » lors de l’une de mes nuits parisiennes. J’ai failli lui répondre comme on répond aux enfants à Douala : « Mouf, va te coucher! Celles à qui je raconte des histoires avant de dormir ont vingt ans de plus que toi et portent une nuisette et rien en dessous ». Mais j’ai calmé mes esprits barbares. J’ai attendu qu’elle tombe de sommeil. La petite, cette même petite vient de me dire qu’elle ne me connaît pas ! Diantre !
L’autre personnage c’est ce type assis à côté de moi et qui me lance des regards et qui se demande sûrement ce que je fais à tapoter sur un écran depuis une heure de temps. Lui il m’énerve. Il passe son temps à aller et venir. Et chaque fois qu’il va et il vient, il faut que je me lève pour le laisser passer.
Il n’est pas le seul à me porter sur les nerfs. Cet autre type a qui on a donné le micro et qui a entrepris de rédiger l’épitaphe : « Ci-gît la langue française ». Il démonte proprement cette langue chérie à coup de « je la dis que » et de « il faut le donner ça ». Mes oreilles saignent. Stop, de grâce! La curieuse remarque c’est que ces gens qui perpètrent ces attentats contre la langue refusent de lâcher le micro une fois qu’ils le tiennent. Sauf une fois. Quand ils le passent à celui qui est chargé de faire la prière. Sauf que celui qui effectue cette prière semble vouloir faire descendre le Saint-Esprit dare-dare, tant c’est long!
Il y a cette dame, tu as ressenti comme un coup de poing dans le bide quand tu as vu son plat. Surtout que ta table sera la dernière à parvenir au buffet. Tous les mets se bousculent dans son assiette. Le tout doit culminer à quinze bons centimètres de la base de son plat. Si tout le monde se sert comme elle, il va falloir espérer qu’il y ait une boulangerie encore ouverte à cette heure avancée de la nuit dans le coin. Le plus malheureux dans l’histoire c’est qu’en fin de compte elle a ôté seulement cinq sur ces quinze centimètres. Il y a des gens qui ont des yeux plus grands que le ventre.
La tradition dans les soirées de noces est d’inviter un amuseur public. Il faut avouer que celui-ci est plutôt bon. Il a fait rire les gens. Pas comme ces autres qui se contentent de remixer des blagues mille fois entendues. Ça me rappelle cet autre mariage où les amuseurs avaient été originaux. Ils n’avaient pas dit un mot. Ils s’étaient contentés de mettre en scène le couple présidentiel. Et pour qui connaît notre première dame, il n’est pas compliqué d’imaginer l’hilarité qu’ils ont provoquée.
Il y a moi qui commence à ressentir les effets du vin et qui ne répondrai pas de ce qui suit.
Parlant de l’ivresse, il y a ce vieux monsieur, tout bedonnant, qui a manifestement pris le verre de trop, qui essaie de trousser toutes les robes qui passent dans le rayon d’action de ses mains. Une dame outrée, fatiguée de lui demander de se calmer, est allée appeler le vigile qui l’a éjecté manu militari de la salle, sous le regard honteux de sa femme qui fait semblant de ne pas le connaître. Le retour à la maison ne sera pas de tout repos pour tout le monde.
J’ai failli oublier cette jeune personne de sexe masculin. Celui qui fait le joli cœur avec toutes les filles. Et particulièrement à celle que je vise. Il se croit tout beau avec ce ridicule nœud papillon. Tu ne perds rien à attendre, mon petit.
Maintenant je me fais harceler par un photographe. J’ai vu un flash crépiter au moment même ou j’ai mis les pieds dans cette salle. C’était lui qui me prenait en photo. Non content de m’avoir pris dans mon mauvais profil, il me demande de payer pour un travail que je ne lui ai pas demandé d’effectuer. Un travail mal fait par ailleurs. Non, merci monsieur.
Non mais j’aime les mariages! C’est l’endroit par excellence pour admirer les femmes dans leur plus belle toilette. Un vrai délice pour les yeux. C’est un spectacle indescriptible. Quelqu’un avait dit que la femme est la septième merveille du monde. Je ne suis pas très loin de lui donner raison. Et je ne suis manifestement pas la seule âme esseulée à la recherche d’une autre tout aussi esseulée. Je n’expliquerai pas autrement la situation de celle qui est en train de se trémousser juste devant moi. Vu la façon dont elle est habillée, un compagnon normalement constitué ne l’aurait jamais laissé sortir.
Bagarre à la porte. Quelqu’un tente d’entrer par effraction. Une fête ne serait pas une fête digne de ce nom sans les tioristes, les « je-m’invite ». Ces gens qui ne connaissent ni de près, ni de loin les mariés, qui n’ont reçu aucune invitation. Et qui, sous le fallacieux prétexte que c’est leur quartier ou qu’on leur a dit qu’il se passait quelque chose, s’arrogent le droit de se pointer là pour profiter du banquet qui ne nous suffit même pas à nous qui avons remué ciel et terre pour faire un cadeau. Calmez-vous et attendez trois heures du matin.
J’ai failli oublier les acteurs principaux. Ceux dont l’amour réciproque est à l’origine de tout. Et mes pensées vont surtout à l’endroit du nouveau mari. Et je lui dis bravo. Bravo et merci de nous avoir fait engloutir l’équivalent d’une parcelle de terrain, d’une voiture neuve ou de trois ans d’un salaire. Bravo pour ton courage. Il en faut pour tout ça. Et je te remercie aussi du fond du cœur d’avoir permis que je rencontre cette beauté qui me provoque depuis le début de la soirée. Je ne sais pas qui de ton épouse ou toi l’a invitée, mais l’humanité vous en sera éternellement reconnaissante. Et moi je penserai à vous cette nuit, quand elle et moi on se retrouvera là où vous pouvez imaginer!
Je crois que je n’ai oublié personne. Moi je vais danser.
PS : Les gars, ne vous laissez pas influencer par la taille des filles lors de ce genre de soirée. Elles mesurent en réalité dix ou quinze centimètres de moins.
 
René Jackson


Le malheur des uns fait le bonheur des autres

Passer des larmes aux rires
Passer des larmes aux rires

Il n’est pas bon de rire du malheur des gens. Il n’en demeure pas moins qu’il est des situations dans lesquelles on ne peut s’empêcher de rire, même quand malheur il y a. Parce que l’être humain, surtout quand il est camerounais, trouve toujours le moyen de rendre risibles même les situations les plus difficiles. Je ne vais par exemple pas revenir ici sur les traits d’esprit dont mes concitoyens ont su faire preuve suite au crash de l’avion de Kenya Airways à quelques kilomètres de l’aéroport de Douala en mai 2007. Et puis, pourquoi pas ? Le Boeing 737 s’était écrasé en pleine nuit dans le petit village de Mbanga Pongo, situé en périphérie de la ville. Depuis, dans le jargon populaire à Douala, Kenya Airways est désormais Mbanga Pongo Airlines. Ce sinistre (qui n’avait pourtant laissé aucun survivant parmi la centaine de personnes qui occupait l’avion – un bref rapport d’enquête ici pour ceux que ça intéresse) a même inspiré des chansons paillardes. C’est dire.

Le malheur des uns fait le bonheur des autres. Le bonheur de toute une catégorie de personnes dont le business tourne autour de la mort. Il me revient à l’esprit ce sketch d’un humoriste célèbre au Cameroun. En discussion avec son fils étudiant la psychologie en Occident, il lui demande : « La psychologie c’est quoi ? Est-ce que ça donne de l’argent ? » Et il continue : « Je t’ai demandé de faire pharmacie. Comme ça quand tu reviendras ici, j’ouvrirai ma boutique de pompes funèbres à côté de ton officine. Si ta clientèle te dépasse, tu me l’envoies. Elle ne peut pas me dépasser ». Ce qu’il faut comprendre, c’est que si les malades succombent malgré l’administration de médications, lui le vendeur de cercueils et de gerbes de fleurs trouvera à coup sûr une solution pour eux.

Mais en dehors des professionnels de la mort (les propriétaires de morgues, les chauffeurs de corbillard, les gens des pompes funèbres, les fossoyeurs et j’en passe), il y a des personnes opportunistes qui savent tirer parti de la situation pour se départir de situations difficiles.

J’en parle parce que depuis quelques jours dans mon quartier, une affaire fait grand bruit. Et fait aussi beaucoup rire. Tout a commencé par le décès d’une dame. La défunte avait une particularité : elle était endettée jusqu’au cou.

Vous savez, en Afrique, il existe un système financier qui agit en parallèle du système bancaire. Il est souvent (la plupart du temps même) informel, fonctionnant sur la simple confiance mutuelle des membres du groupe qui le composent. Il s’agit ici des tontines. Et pour beaucoup, les tontines sont plus fiables que ces banques qui peuvent fermer du jour au lendemain. En sus, elles sont plus flexibles. La défunte était donc endettée, parce qu’elle avait emprunté de l’argent dans presque toutes les associations de femmes dans lesquelles elle était membre. Le total s’élevant à plusieurs millions de nos chers francs.

C’est peu de dire que désormais ce n’était plus son problème. Et que n’étant plus de notre monde, l’apurement de toutes ses dettes incombait dorénavant à sa famille. Alors, les représentantes de ces diverses associations se sont tour à tour rendues au domicile de la défunte pour rendre compte à sa famille de ses états financiers.

Probablement embêté et ne voulant pas se retrouver en train de rembourser des dettes que quelqu’un d’autre avait contractées, le fils de la défunte a mis au point un subterfuge. Un soir, il a convoqué toutes les associations qui réclamaient de l’argent. Et il a pris la parole :

« Vous, toutes autant que vous êtes, avez précipité la mort de notre mère.  D’abord vous lui avez lancé la maladie – un cancer – qui l’a rongée (oui, chez nous, les maladies se lanceraient comme des frisbees. Du genre si tu m’énerves, pour te punir, je te lance une maladie, ndlr). Et comme la maladie tardait à en finir avec elle, vous êtes venues l’achever vous-mêmes (le dernier repas de la défunte avait été cuisiné par une femme membre de l’une de ces associations, ndlr).

Maintenant, je vous le dis, j’ai le pouvoir de vous rendre toutes folles à lier. Démentes. Et si ça ne suffit pas, je peux vous faire mourir dans les plus brefs délais, comme vous avez fait mourir notre mère. J’ai pris une partie de ses cheveux que j’ai soumis à des sortilèges. Je vais fermer les yeux. Je vais compter jusqu’à cinq. Quand je vais les rouvrir, celles qui seront encore dans cette maison verront leurs jours comptés. Et celle parmi vous qui remettra les pieds dans cette demeure trépassera dans d’atroces souffrances. »

Sur ce il ferma les yeux.

Et se mit à compter.

Il n’était pas arrivé à trois que la pièce s’était vidée des deux douzaines de femmes qui s’y trouvaient.

Jamais on ne vit autant de femmes  détaler ! Et surtout, jamais on ne les vit partir à une telle vitesse ! Jamais on ne vit les kabas (sorte de robes amples, très prisées au Cameroun) s’envoler aussi haut ! Nous qui étions à environ cinq cents mètres du théâtre des opérations n’en avons pas cru nos yeux quand nous avons vu débouler cette meute de femmes (pour la plupart âgées de plus de quarante ans) qui avait littéralement pris leurs jambes à leur cou.

Une meute qui s’est finalement arrêtée à notre hauteur.

Elles regardaient derrière elles comme si elles avaient vu le diable en personne. Et comme pour se rassurer qu’il ne les avait pas poursuivies. Elles avaient perdu qui des sandales, qui un foulard, qui un porte-monnaie. Et elles n’osaient surtout pas revenir sur leurs pas. Une moto déboula de l’endroit d’où elles provenaient. Ce qui créa une autre panique. « C’est lui, il vient nous chercher ! Il vient nous chercher ! » Tout en criant, elles se réfugiaient dans les boutiques, les buissons et les maisons alentour.

Panique inutile, puisqu’il s’agissait en fait de l’un des moto-taximen qui habitent le quartier. Qui passa son chemin.

Au moment où je rédige ces lignes, la dépouille mortuaire se trouve dans le village natal de la dame pour l’inhumation. Nul besoin de dire qu’aucune de ces femmes (qui avaient pourtant prévu d’assister aux obsèques) ne s’y est rendue.

Depuis, nous n’avons pas cessé de rire. Ceci d’autant plus que chaque jour arrive avec ses détails cocasses. Comme celui raconté par une dame : « Vous savez,  le domicile de notre regrettée sœur se trouve en bas d’une colline. Et pour en sortir, il y a un escalier abrupt à emprunter. Ces derniers jours, quand nous allions lui rendre visite, sans l’aide de jeunes gens qui nous tenaient par la main, on gravissait difficilement cet escalier. Mais le jour de la débandade générale, on a escaladé cet escalier en avalant les marches quatre à la fois. Personne n’a demandé à quiconque de l’aider».

En bref, voilà comment une dette de plusieurs millions a été effacée.

Parfois, il suffit seulement de menacer les gens de les atteindre mystiquement pour qu’ils obéissent au doigt et à l’œil. Et aussi au pas de course. Il ne fait pourtant aucun doute que les propos du fils de la défunte faisaient partie d’un canular savamment élaboré.

René Jackson


Petits moments de corruption

Source image: worldbank.org
Source image: worldbank.org

Ces dernières années, les rapports successifs de Transparency International (l’une de ces institutions dont on ne sait quel est le problème avec notre pays, dixit nos gouvernants) placent le Cameroun dans le peloton de tête des pays les plus corrompus de la planète. Tranparency International base ses enquêtes sur « l’indice de perception » de la corruption. Critère que j’ai toujours considéré comme de l’enfumage. La « perception » ne peut être une base objective en statistiques. Donc, j’avais toujours considéré ce critère comme étant la corruption même. Ce jusqu’à aujourd’hui. Parce que je me suis mis à réfléchir à propos de ce phénomène. Je me suis promis de ne jamais entrer dans ce système. Et le simple fait de prendre cette décision est un signe que j’y suis trempé jusqu’au cou. En en réalité, comme tout Camerounais vivant au Cameroun, je suis un corrupteur en puissance. J’ai repassé en revue toutes les fois où je me suis frotté à l’administration camerounaise. Et flûte, je me rends compte que je ne suis pas meilleur que les autres !

Année 2007 : je me rends dans un commissariat de police. Je ne dirai pas lequel. Je ne me permettrai pas de dire que c’est celui qui jouxte l’hôtel de ville de Douala. Problème de carte d’identité. Quand j’y arrive, je me fais aborder par un jeune homme qui me demande ce que je veux. Je lui dis. Il m’indique alors du doigt une dame de forte corpulence à l’intérieur du commissariat. Je vais vers elle. Elle fait le signe OK au jeune homme. Et moi je paie sept mille francs. Pour une pièce qui, selon certaines indiscrétions, ne valait pas plus de trois mille francs. A mon insu, j’avais corrompu, puisque quinze minutes après être arrivé, je repartais avec mon récépissé. D’habitude, il faut plusieurs heures.

Année 2012 : il me fallait un permis de conduire. Je me suis inscrit dans une autoécole. Après trois mois de formation, je passe avec brio l’examen écrit. Le lendemain de la publication de ces résultats, le directeur de mon autoécole nous convoque. « J’ai une information à vous communiquer. Le jury de l’examen pratique embête. Il vous faut venir déposer dix mille francs ici. Cet argent, on va le remettre aux examinateurs. Je ne vous oblige pas à le faire. Mais sachez que si vous ne le faites pas, c’est à vos risques et périls. Et si vous échouez à l’examen pratique, il faudra verser dix mille francs pour reconduire votre dossier d’examen et attendre encore au moins un mois avant de repasser l’examen ». J’ai vite fait mon calcul. Conclusion : quel que soit le choix qu’on ferait, il fallait verser cet argent. On choisirait juste quand on allait le faire.

Année 2009 : je passe quelques semaines à Yaoundé. J’étais en mode touriste. J’avais parcouru la ville et j’avais pris en photo tout ce que j’étais capable de filmer. Le problème, c’est que j’ignorais à quel point cette ville était remplie de gens paranoïaques. Les forces de l’ordre s’y comportent comme si la ville abritait à la fois Barack Obama et le pape! Yaoundé est une belle ville. Qu’il ne faut absolument pas prendre en photo. Je me rappelle des bisbilles que j’ai eues avec les vigiles du palais des sports pour la malheureuse photo de ce bâtiment que j’avais prise. Ils avaient menacé d’aller me dénoncer auprès des Chinois (qui ont construit et qui gèrent l’infrastructure).

Une fin d’après-midi, je suis en voiture, assis à côté du conducteur. Je me faisais un selfie quand le policier qui régissait la circulation au lieu-dit Carrefour Mvan, l’un des endroits les plus embouteillés de la ville, m’aperçut. Il abandonna son travail et demanda au conducteur de se garer sur le côté et m’extirpa du véhicule. « Monsieur, vous vous permettez de filmer un agent des forces de l’ordre dans l’exercice de ses fonctions ? » J’ai failli lui répondre que ces mêmes agents ne voyaient pourtant pas d’objection à aller squatter les débits de boisson pendant l’exercice de leurs fonctions, mais je me suis retenu. Je lui ai juste dit : « Chef, ce n’est pas vous que je filmais ». Il me rétorque « suivez-moi au poste ».

Une fois au poste, il se rend bien compte qu’il n’y a pas de photo de lui dans l’appareil, mais il parcourt les autres et voit toutes les photos que j’avais prises. « Jeune homme, vous voyez ? Vous ne savez pas qu’il est interdit de filmer les bâtiments publics ? Ahan ! Même l’immeuble de la BEAC ? Monsieur, vous êtes suspect ! Inspecteur  » je ne sais plus qui « , venez voir.

L’inspecteur  » je ne sais plus qui  » : Mon petit, c’est grave hein !

Moi : Mais chef, j’ai photographié ce que tout le monde peut voir en passant dans la rue ! Je ne suis pas allé filmer la salle des coffres de la BEAC (Banque de développement des Etats de l’Afrique centrale) ! »

Ne voulant pas tourner inutilement autour du pot, l’agent de police me dit qu’il faut que je fasse quelque chose, sinon il sera obligé d’en référer à son chef. J’ai pensé à une amitié qui risquait de voler en éclats si je ne ramenais pas cet appareil à son propriétaire. J’ai sorti mille francs de ma poche.

Année 2013, commissariat à l’émi-immigration de Douala : j’arrive pour prendre des renseignements afin de me faire établir un passeport. J’y trouve un policier en compagnie d’un jeune homme. Il lui explique comment remplir le formulaire de demande de passeport. En même temps il répond aux diverses questions que l’homme lui pose. Je soumets aussi mes interrogations à l’agent qui répond sans sourciller. L’homme, ayant terminé, dit merci et s’en va. La minute qui suit, l’agent me dit : « Mon fils, tu vois comment les gens sont ? Il est venu là, j’ai répondu à toutes ses questions, je l’ai aidé à remplir son formulaire et il part sans rien me donner ». J’ai saisi le message. Quand il eut fini avec moi, je lui glissai cinq cents francs.

Plus je réfléchis, plus je me rends compte que j’ai donné beaucoup – trop – d’argent pour des services pour lesquels j’avais pourtant déjà payé mon dû en divers timbres. Il y a encore quelques semaines, je devais faire certifier une photocopie d’acte de naissance. J’appose un timbre communal et un timbre fiscal dessus. Ça c’est la loi qui l’oblige. Je vais au centre d’état civil où on doit le signer. L’agent prend mon dossier et me demande cinq cents francs de « frais de signature », je fais mine de protester, il me répond, pince-sans-rire, que si ça ne me convient pas, je peux toujours le signer moi-même ce papier.

La corruption ressemble en définitive à une chape sous laquelle tout le monde doit passer. Même les esprits les plus déterminés ne peuvent pas y couper. Et pourtant, ce n’est pas une fatalité. Cette propension à donner (certains proposent même de donner alors qu’on ne leur a rien demandé) est le plus souvent le fruit d’une paresse caractérisée doublée d’une certaine ignorance.

Je me souviens de cette scène dont j’ai été témoin dans un autre commissariat de police en 2009 ou 2010. Un vieux monsieur particulièrement teigneux était venu se faire établir sa carte d’identité. Il lui avait été demandé cinq mille francs. Pourtant, une note destinée aux usagers affichée sur l’un des murs de la salle d’identification fixait à mille huit cents francs les frais d’établissement de la carte d’identité. Le vieux monsieur a crié au scandale et hurlé au vol. Il a réussi à attirer l’attention des personnes nombreuses qui se faisaient racketter. Finalement, pour éviter l’esclandre, on lui a rapidement fait son récépissé. Et il a tenu à payer les mille huit cents francs, bien que finalement le service lui fût gracieusement offert.

En fin de compte, je crois que je le comprends, ce concept de « perception ».

 

Par René Jackson


Viens, je t’emmène à Douala… La vraie !

Image: René Jackson Nkowa
Image: René Jackson Nkowa

Twitter, comme tous les autres écosystèmes, a sa part de cons. Mais aussi sa part de génies. Comme cette personne que je suis et qui a écrit il y a quelques jours : « les Occidentaux se plaignent du communautarisme des Africains chez eux. Que disent-ils de leur comportement lorsqu’ils sont en Afrique ? » A Douala, on sait qu’il y a des toubabs parce qu’il ne peut en être autrement. Puisqu’il est des quartiers où on n’en voit quasiment jamais. Et pourtant ! Il y a des Blancs à Douala. Beaucoup même. Je m’en suis rendu compte il y a quelques semaines quand j’ai fait une brève incursion dans le quartier Bonapriso.

Bonapriso… J’y suis entré et j’ai eu l’impression d’être sorti de la ville de Douala. Un quartier austère. Silencieux. Trop silencieux. Paradoxe troublant, il y a des routes bitumées, sur lesquelles personne ne roule. Ailleurs, c’est souvent l’inverse. Des maisons sont cachées derrière des murs de béton surmontés de fil barbelé, du même acabit que celui qui encercle l’ambassade des Etats-Unis à Bagdad. Et devant ces murs sont postés des vigiles qui arborent tout le temps un regard mauvais.

Les Blancs, parlons-en. Je suis arrivé à Bonapriso en fin d’après-midi. J’étais accompagné par une apprentie conductrice. Un statut qui l’obligeait à  rouler au pas. Du coup j’ai eu largement le temps d’observer tous ces toubabs qui faisaient leur footing. Force était de constater qu’il y en avait partout. Bien plus que je ne l’aurais imaginé.

Je n’ai pas pu m’empêcher de ressentir une certaine tristesse pour eux. Ils diront qu’ils ont vécu à Douala, alors qu’ils habitent dans cette espèce de camp retranché, de ghetto, que leur jeunesse fait l’école à Dominique Savio à Bonandjo, quartier dans lequel eux-mêmes ont leur bureau pour la plupart. Et se permettre tout juste d’aller à Akwa pour faire les supermarchés. Déprimant. Tu vis dans la ville la plus joyeuse du monde (si, si) et tu te comportes comme si tu étais dans un pays de terroristes ? Viens, je t’emmène à Douala. La vraie ville de Douala.

On va prendre un taxi, tiens ! Laisse ta voiture dans ton garage. Oui, ils sont jaunes, nos taxis, comme à New York. Et non, il n’y a pas qu’une seule place de libre. Monte, pousse-toi, colle-toi au chauffeur, tu dois me faire de la place à côté de toi. On appelle ça « bâcher ».

On va d’abord faire une escale au marché. J’ai dit « marché », pas supermarché. Donc chauffeur, emmène-nous au marché Sandaga. Il faut que tu saches où tes domestiques achètent tous ces beaux légumes que tu aimes tant. J’espère que tu n’as pas pris ton iPhone avec toi. Quoi ? Tu l’as ? Vous les Blancs avec vos iPhones ! Quand j’étais chez vous, tout le monde en avait un ! Et ici c’est pareil ? Donne-le, je vais le planquer. Il ne faut pas que grâce à toi, l’iPhone soit autre chose qu’un concept, qu’une vue de l’esprit pour les pickpockets qui pullulent au Rond-point Quatrième.

On est arrivé ! Tu vois les belles salades et les tomates juteuses. Bah, il va falloir être un bon funambule pour les atteindre. Oh, désolé ! Tu as marché dans la boue et te voilà totalement maculé. Mais voilà la tomate. Sens-la ! C’est du cent pour cent bio ! Elle vient de Foumbot. Rien que de la terre retournée, de l’eau de pluie et des fèces de cochon ! Non, ne mords pas dedans! Même moi je ne le ferais pas, malgré qu’on dise que la saleté ne tue pas l’Homme noir.

Tu vois, faire le marché ici est tout un art ! Tu dois composer avec la chaleur, l’humidité, les bruits, la saleté, les odeurs, les pickpockets et les pousseurs qui font « tchence ». Imagine : tu marches sur une voie ferrée et tu entends un train klaxonner. Quelle est ta réaction ? Alors, quand tu es au marché, tu dois réagir de la même manière quand tu entends « tchence » ! Allez, on s’en va.

Non, les motos, je ne t’en parlerai pas. Tu peux voir toi-même que ces gens ont fait de nos routes une vraie jungle. Alors, je ne dirai rien. Ou alors une chose : ces motos toutes ridicules peuvent déménager tout le mobilier d’une maison. Elles ont poussé de nombreux propriétaires de camions déménageurs à changer de métier.

Moto-taxi, laisse-nous à Ange-Raphaël ! Mon pote, on va à l’Université. Tu vois cet amphi ? En réalité, c’est un ancien gymnase réaffecté. Toi tu vois des gens assis les uns sur les autres, toi tu vois une jeunesse perdue, qui insulte ses camarades. Qui balance des quolibets à son enseignant quand il veut s’en mêler. Moi je vois l’endroit où j’ai passé les plus belles années de ma vie. Il fallait être ici à six heures du matin pour être sûr d’avoir une place pour un cours qui débutait à huit ou neuf heures, quand le chargé de cours se donnait la peine de se déplacer. C’était dur, mais si délicieux ! Je ne t’ai pas dit la meilleure. Quand je faisais la classe de sixième au lycée, nous étions cent-trois élèves dans notre classe. Ça te forme des battants. Je sais que trois de nos sixièmes font un lycée chez vous. Dans mon lycée, il y en avait six comme ça, des sixièmes.

La prochaine étape, c’est chez moi. Bassa, tu connais ? Bah non, évidemment. Et Ndog-Bong ? Non ? Bonamoussadi alors ? Denver ? Non, tu me fais marcher ! Là où j’habite est aux antipodes de tout ça. PK10, nous y voilà ! Ne fais pas de grands yeux. Je sais, ça fait longtemps qu’on a quitté la route bitumée. Et oui je suis bel et bien cerné de bars et je ne te raconte même pas l’ambiance une fois la nuit tombée. J’ai personnellement tout fait pour qu’ils baissent la musique, ils m’ont ri au nez. L’un des barmen m’a dit d’aller me plaindre chez Paul Biya si je n’étais pas content. Paul Biya tu connais ? C’est bien, on évolue. Tu connais la crevette en chef !

Celle-ci c’est ma braiseuse de poisson favorite. Il n’y a pas d’eau courante chez elle. Son domicile a plus l’air d’un dépotoir que d’une maison. Tous ici, nous le savons, mais on s’en fout. La chaleur tue les microbes. Et nous sommes prêts à risquer nos vies. Sa carpe est tellement bonne que ce serait un crime de ne pas la savourer. Et quand tu auras fini de manger, suce-toi les doigts pour les nettoyer. L’eau qu’elle va te présenter pour que tu te rinces les mains est au moins aussi polluée que le Gange. Mais moi je vais m’y rincer les doigts. La saleté ne tue pas l’Homme noir, je t’ai dit ! En ce qui concerne le Blanc que tu es… Dans le doute, il vaut mieux s’abstenir.

Tu sais, c’est quand même triste votre vie. Tu habites à Bonapriso, à dix minutes de l’aéroport. Il est vrai que c’est pratique parce que le jour où ça chauffe, vous avez un avion pas loin pour vous emporter. Vous n’êtes pas le seul quartier à dix minutes de l’aéroport international de Douala ? Qu’est ce que tu me racontes ? Tu veux te comparer à celui qui habite à New Bell ? Je n’ai pas dit que les dix minutes étaient à vol d’oiseau, mais bel et bien dix minutes de route ! Nuance. Grosse nuance.

New Bell, parlons-en. C’est un endroit spécial dans notre belle cité. A New Bell, avant de fermer la porte de ta maison, assure-toi que tous tes voisins sont rentrés chez eux. Dans le cas contraire, tu risques de faire dormir quelqu’un à la belle étoile. Il n’est pas de ta maisonnée, mais ton salon est le seul chemin qui mène chez lui.

Là, nous sommes à Bépanda. Tu as peur ? On est deux, t’inquiète. Ce qui m’effraie c’est le nombre de personnes nues qu’on peut y rencontrer. La nudité ici est une identité de vie. Tu vois cet enfant qui court tout nu dans la rue, les fesses à l’air et la quéquette balançant de gauche à droite au rythme de sa course ? Regarde! Mais pas trop, quand même, tu risques d’attiser la curiosité des gens. Déjà que tu es blanc et qu’on te voit arriver à des kilomètres n’en rajoute pas. Mais regarde discrètement cet homme, le torse nu, la serviette nouée à la hanche, le ventre bedonnant. Il brosse ses chicots en pleine rue, postillonnant même sur les passants qu’il salue.

Tu sembles dégoûté depuis que je t’ai sorti de chez toi, ce petit cocon de confort. Très cher, il fallait que tu connaisses la ville qui accepte de t’héberger. Rio est identifiable par la statue du Christ rédempteur et par les favelas. New York par Manhattan et Harlem. Je me devais de te montrer que le reste de ma ville n’a rien à voir avec cet îlot dans lequel tu te complais. Viens voir Douala avec moi. La vraie. Tout le monde y est invité, même toi. N’aie donc pas peur de venir à nous. On va te transmettre notre farouche joie de vivre.

Allez, rentre chez toi ! Je te montre le reste une autre fois.

Zut ! J’ai failli oublier de te rendre ton iPhone…

Par René Jackson


Camerounais, quel âge as-tu (réellement) ?

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Kumba. Petite ville d’environ cent cinquante mille âmes située à dans la région du sud-ouest du Cameroun, à un peu plus de trois heures de route de Douala. Une petite ville devenue emblématique quand on traite des questions relatives à l’état civil des Camerounais. Pendant les années 1990 et le début des années 2000, cette ville était célèbre pour la célérité avec laquelle elle délivrait divers documents (actes de naissance, permis de conduire, carte nationale d’identité, etc). Une célérité qui s’appliquait autant sur les documents sincères que sur ceux falsifiés. Ce qui a attisé la convoitise des faussaires de tout poil qui se sont précipités sur l’aubaine, truquant à qui mieux mieux pour qui le souhaitait tous types de documents, à condition d’y mettre le prix.

De ce fait, le terme « Kumba » est entré dans le langage familier des Camerounais. Terme utilisé pour mettre en doute l’authenticité des déclarations d’aucuns. Surtout en ce qui concerne l’âge. Même si les trafiquants de fausses pièces sévissent un peu partout dans le pays.

– Quel âge as-tu ?

– Vingt ans.

– Hum ! Vingt ans normaux ou vingt ans Kumba ? (ou en d’autres termes : as-tu vraiment vingt ans ou alors tu t’es fait enlever quelques années à ton âge réel pour en arriver là ? Parce que sérieusement, on te donnerait trente ans).

Il y a quelques jours, le Portugais José Mourinho, l’entraîneur un peu fantasque et surtout très malin qui officie actuellement dans le club de football londonien Chelsea FC, a rhabillé pour le restant de l’hiver l’un de ses joueurs. Un joueur qui n’est pas n’importe qui, puisqu’il ne s’agissait de rien de moins que Samuel Eto’o Fils, le capitaine actuel de l’équipe nationale du Cameroun. Ne se contentant pas de douter de ses qualités de buteur, il a publiquement remis en question l’âge de l’attaquant camerounais : « Samuel Eto’o ? Il a 32 ans… Peut-être, peut-être 35. Je ne sais pas ».

Il a déclenché cette polémique quelques semaines seulement après une autre, concernant aussi un Camerounais : l’affaire Joseph-Marie Minala. Autant le doute est permis sur le cas d’Eto’o, autant celui de Minala souffre de peu d’ambigüité. Le monsieur revendiquait dix-sept ans sur le papier. L’adage qui dit que plus c’est gros, plus ça passe n’a pas marché pour lui et il n’a suffi que d’un seul match de première division en Italie pour que le pot aux roses soit découvert. Car il est difficile de trouver des jeunes gens de dix-sept ans bâtis comme des boxeurs professionnels. Ce Minala a surtout été trahi par son faciès trop marqué. Il aurait depuis avoué être âgé de quarante-deux ans en réalité. Il aurait quand même réussi l’exploit de faire disparaître jusqu’à vingt-cinq années de sa vie !

Autre Camerounais, autre polémique. Il s’agit de celle soulevée en 2009 autour du joueur connu publiquement sous le nom d’Apoula Edel. Une affaire obscure. La seule certitude le concernant : il était né au Cameroun. Quand ? Les dates divergeaient selon les sources. Même son nom était contesté, car pour celui qui avait lancé l’affaire, il s’appellerait en fait Ambroise Béyaména. La trajectoire l’ayant mené d’un obscur club de Kumba (comme par hasard !) au Paris Saint-Germain était elle-même sujette à caution. Tout était bizarre dans son histoire, puisque quand l’histoire a surgi, il était arménien. Et comptait redevenir camerounais afin de participer à la Coupe du Monde de football 2010 !

Des affaires semblables, il y en existe  à ne plus savoir qu’en faire. Que dire de ces jeunes alignés pour une compétition internationale et qui curieusement étaient presque tous nés dans le même mois de la même année ? Ou de ces cas récurrents de joueurs exclus des équipes nationales pour falsification de leur acte de naissance?

Pour illustrer cela, il existe ici une boutade très célèbre. Une fois, un joueur participant au tournoi de jeunes de Montaigu en France aurait marqué un but d’une frappe violente des quarante mètres. A la fin du match, on l’aurait interrogé sur ses impressions. Le joueur (censé avoir moins de seize ans) en aurait alors profité pour passer le bonjour à sa femme et à ses enfants qu’il aurait laissés au pays.

Véridique ou pas, cette histoire explicite une chose : pour le Camerounais ordinaire, tous les joueurs de football camerounais, sans exception, ont fait un tour à Kumba.  Pour beaucoup, l’âge réel de Samuel Eto’o varie entre trente-neuf et quarante-cinq ans. Sans blague.

Pour moi en tout cas, ce n’est pas une fable. L’un de mes meilleurs amis, un jeune homme avec qui j’ai grandi, fait mes petites classes, avec qui j’ai sensiblement le même âge (désolé mon pote, je sais que tu t’es reconnu) a des pièces qui aujourd’hui lui donnent sept ans de moins.

A cette allure, on devrait mettre en place un système de datation au carbone 14 pour déterminer le vrai âge des footballeurs camerounais. Parce qu’un paléontologue lui-même s’y perdrait.

Quid des autres compatriotes ?

Ce n’est  pas un phénomène qui se limite aux seuls joueurs de football. Selon certaines observations, on serait même tenté de dire que la falsification des âges est un vrai sport national. On s’y adonne pour plusieurs raisons.

Certains parents estiment qu’il faut « donner plus de chance de réussite » à leur rejeton. Résultat, l’acte de naissance n’est établi que deux ou trois ans après la naissance de l’enfant. Les parents manœuvrent soit en fabriquant une fausse déclaration de naissance (que normalement doit fournir le médecin ayant procédé à l’accouchement), soit en fabriquant une totalement conforme, exception faite de la date de naissance, contre quelques billets de banque.

Ceux des parents n’ayant pas anticipé sur les aléas de la vie se retrouvent (bien souvent malgré eux) obligés de retrancher quelques années de vie à leur enfant clairement en situation d’échec scolaire. Le bambin étant rattrapé par la limite d’âge fixée par certains de nos établissements scolaires. Il y a par contre des parents qui se font une joie de procéder à cette amputation, notamment ceux qui ont des ambitions footballistiques pour leur progéniture.

Pour les plus âgés, les raisons sont tout aussi diverses, l’une des principales étant la barrière de la limite d’âge fixée pour la quasi-totalité des concours administratifs, pour les concours de la police, de la gendarmerie, pour le recrutement dans l’armée et j’en passe.

Les séniors ne sont pas en reste. Tous n’étant pas dans le sérail (et donc, ne disposant  de pratiquement aucun appui pour s’accrocher à leur poste à l’instar de ceux qui s’accrochent au pouvoir), ils contournent le problème en se fabriquant un autre acte de naissance. Il ne fait pas bon être un retraité au Cameroun. Entre la jeunesse qui n’est plus qu’un lointain souvenir, la perte de considération sociale dont on risque de souffrir et l’Etat qui distribue les pensions de retraite selon son bon vouloir, il faut repousser l’échéance. C’est ainsi qu’on verra un fonctionnaire souffler sur le même nombre de bougies  plusieurs années de suite. Un vrai sport national, on l’a dit.

La question qui me vient souvent à l’esprit, surtout concernant les fonctionnaires, est celle ce savoir comment ils réussissent à faire gober leur subterfuge à tout leur petit monde, connaissant le volume de paperasse qu’ils ont dû remplir tout au long de leur carrière, sans compter les divers contrôles et évaluations qu’ils sont censés avoir subi au fil des ans. Et les diplômes qu’ils sont supposés avoir obtenus.

Dans tous cas, il y en a un qui ne s’embarrasse pas de telles fioritures. Il est un véritable exemple. Il ne fait pas plus vieux que son âge. Au contraire, on lui enlèverait bien vingt ans qu’on ne s’en rendrait même pas compte. Car combien de Camerounais, à 81 ans bien sentis, paraissent si jeunes, si frais ? Combien peuvent encore se tenir sur leurs deux jambes, passer en revue les troupes, assister à un défilé long de trois heures sans piquer du nez ? Pas beaucoup à mon avis.

Si, si, je parle bien là du premier des Camerounais. Du roi Lion himself ! Kumba ? Il ne connaît pas. Même pour une visite officielle, il n’y a pas mis les pieds.

Par René Jackson.


Mondoblog en 2013: les pépites

Les premières minutes de la formation #MondoblogDakar, AUF Dakar
Les premières minutes de la formation #MondoblogDakar, AUF Dakar

L’une de mes citations préférées me vient du film Forrest Gump. Elle dit « la vie est comme une boîte de chocolats. On ne sait jamais ce qu’on va trouver dedans». Cette phrase qui semble paradoxale (car, que pourrait-on trouver d’autre dans une boîte de chocolats si ce n’est du chocolat) colle pourtant à ce qu’a vécu Mondoblog ces douze derniers mois: une année 2013 qui débutait bien mal, car la plateforme ressentait encore les contre-coups d’un travail de maintenance plus difficile que prévu (Mohamed Sneiba en parle si bien). Des moments sombres qui annonçait pourtant des lendemains meilleurs : la formation à Dakar qui a été un succès, un deuxième lauréat consécutif du prix de meilleur blogueur francophone de la Deutsche Welle, Mondoblog représenté au cinquième forum des Nations Unies sur l’Alliance des Civilisations, aux septièmes Jeux de la Francophonie, etc. L’année 2013 a aussi été celle d’un autre grand moment : celui de l’accueil de près de deux cents nouveaux blogueurs.

C’est avec un plaisir immense que je me suis plié une fois de plus à cette tradition des « pépites », qui me fait voyager parmi les blogs et d’en ressortir ce qui a – de mon point de vue – été le meilleur. Mais j’avoue tout de même que l’exercice est de plus en plus difficile à cause du nombre croissant, mais aussi de la qualité des publications. Ce qui fait que malheureusement, tout le monde ne peut pas monter dans le bus. Qu’à cela ne tienne, j’ai procédé comme les propriétaires de nos taxi-brousse : trouver des places aux endroits incongrus pour en faire entrer le plus possible.

S’il y a un mondoblogueur qui mérite une médaille c’est sans aucun doute Serge Katembera, le congolais vivant au Brésil. Il est impressionnant par le rythme de ses publications sur son blog, et aussi il n’a pas son pareil pour déposer des commentaires à la suite des billets des autres. Non content de cela, il participe à toutes les discussions que nous pouvons avoir. D’ailleurs, il est à la recherche d’un emploi et il n’a pas hésité à faire le détail de ses compétences.

Qu’y a-t-il chez les mondoblogueurs du cru 2013 ? Du lourd. Du très lourd même.

Commençons par ceux qui n’ont pas résisté à l’envie d’exprimer au monde la joie qu’ils avaientde rejoindre la plus grande communauté de blogueurs francophones ! Habesha, la Niak de Dakar a littéralement sauté de joie, quand Eli s’est senti comme un « footballeur en plein mercato fraîchement recruté ».

Edmond Nanoukon du Bénin, pose une question pertinente : en Afrique, que nous facture-t-on ? L’énergie électrique ou l’obscurité ? Kelly Adehiha du Togo lui a tout simplement décidé de ne pas acheter des lunettes d’observation d’éclipse solaire – pour rappel, une éclipse solaire a traversé le continent africain au début du mois de novembre 2013. Il entreprend alors de raconter la cacophonie qui avait émaillé une autre éclipse solaire, celle de 2006. Occasion pendant laquelle beaucoup s’étaient comporté comme s’il s’agissait de la fin du monde. Bled Mickey évoque les dangers qu’il y a à bloguer en Algérie, en se référant au cas d’un autre blogueur, Malik Liberter, incarcéré. La liberté de ceux qui font l’information a été vraiment mise à mal l’an dernier, avec comme point d’orgue l’assassinat des journalistes Claude Verlon et de Ghislaine Dupont. Un blogueur abidjanais s’est ahuri du fait que certains en Côte d’Ivoire s’en réjouissaient.

Djegbenou nous plonge dans l’univers de la politique au Bénin en décryptant le mouvement du mercredi rouge, quand le sénégalais Ba Samba Samake s’essaye dans une postface débridée du livre Ker Saint-Joseph, Rue 61×52 Gueule Tapée. Dania de Yaoundé s’engage dans une critique de la décision du Magazine Times de désigner le Pape François comme étant l’homme de l’année 2013. Aux USA, Apelike relate l’aventure ubuesque d’un jeune new-yorkais Noir arrêté pour avoir acheté une ceinture de luxe.

L’évènement majeur de l’année qui vient de s’écouler fut sans aucun doute la disparition de l’icône de la lutte anti-apartheid Nelson Mandela. Les mondoblogueurs ont produit quantité de billets d’hommage, parmi lesquels celui de AbuKM de Côte d’Ivoire qui a fait une liste des cinq meilleurs sites pour rendre un hommage à l’illustre disparu. Ou cet autre de Gregory Jacquet, le couteau suisse du Costa Rica qui dit sans ambages : vous m’avez inspiré, Monsieur Mandela.

La plateforme a su se diversifier avec le temps : elle n’est plus seulement le repère de journalistes ou de chroniqueurs sociaux et politiques, mais aussi des férus de technique. C’est le cas d’Aaron Amono, un jeune congolais ingénieur au Brésil, qui nous fait entrer dans le monde du génie civil. En outre, on voit émerger des blogs dont la principale préoccupation est la sauvegarde de l’environnement comme Reverdissons l’Afrique de Faso Kibare, Plume d’agriculteur de Nankpan Sourou et Vert Togo de Richard Komlan Folly.

En plus de ceux-ci, parmi les nouveaux blogs, il y en a qui laissent les images parler. Comme celui de Marthe Le More, consacré à la photo. Dans son billet Les dieux du stead, elle nous parle son expérience de la steadycam. A côté de Marthe, on a des artistes d’un autre genre : les caricaturistes. Notamment Maloji  et Marine Fargetton.

Dans un billet, un blogueur guinéen raconte l’épidémie de vols dans les mosquées et explique que personne n’est à l’abri. Pour illustrer cela, il a ressorti l’histoire du vol du téléphone portable du président de la république alors qu’il priait dans une mosquée. Edwige Molou, une ivoirienne qui poursuit ses études au Sénégal fustige le goût prononcé des jeunes pour une vie effrénée et se demande si elle est une ado normale en vivant en marge de toute cette agitation. Mamadou Yaya Balde de Dakar nous fait entrer dans les secrets de fabrication du café touba, une boisson au cœur des habitudes alimentaires des sénégalais.

Les anciens de Mondoblog, eux, ont continué à faire le boulot. Il y a eu un long moment de frénésie. Autour du Liebster Blog Awards. Importé chez nous par le truculent David Kpelly, beaucoup de mondoblogueurs se sont prêté au jeu, ce qui a permis d’en savoir un peu plus les uns sur les autres, après la rencontre de Dakar. Rencontre qui avait d’ailleurs failli se terminer de bien mauvaise façon pour Wilney Taris, dont les tristes péripéties à l’aéroport de Dakar ont été relatées par Mylène Colmar.

Axelle Kaulanjan-Diamant, elle, est repartie de Dakar toute heureuse. Tellement marquée par l’expérience #MondoblogDakar qu’elle a rédigé un plaidoyer pour que la prochaine session de formation Mondoblog se déroule en Guadeloupe.

Nous avons eu du rire avec Aphtal Cissé de Cacaveli qui a eu la mauvaise idée d’essayer d’impressionner une jeune femme avec une auto qui ne lui appartenait pas. Nous avons eu de la romance avec Manon Heugel qui nous a fait comprendre que la queue que nous faisons souvent peut être un vrai moment de vie et le lieu de la rencontre de l’amour, même s’il est malheureusement impossible. Nous avons eu de l’étonnement avec Boukary Konaté qui a donné la parole à Yu Hong Wei, candidate aux législatives au Mali. Nous avons eu du dépaysement  avec Stéphane Huet qui nous a entrainés avec lui dans sa découverte du Népal.

Nous avons aussi eu de l’injustice, que dis-je, de la discrimination et du racisme. Berliniquais, a ressorti des placards le chemin de croix qu’avait été pour lui la recherche d’un appartement à Paris. Limoune raconte l’histoire de ce jeune camerounais victime de racisme en Tunisie. Un racisme qui tient en une phrase : « Si tu ne comprends pas l’arabe, rentre dans ton pays ».

Parlant du Cameroun, deux blogueuses en ont dépeint un tableau sulfureux. Pour Tjat, c’est un pays dans lequel le m’as-tu-vu s’exprime jusque dans les cérémonies mortuaires. Quand pour Danielle Ibohn, il y a cours une véritable révolution de la bière.

Les mondoblogueurs savent aussi se mettre ensemble dans divers projets. Dont les billets collectifs. Il y en a eu une bonne poignée lors de l’année écoulée, mais je n’en retiendrai que deux : celui mené par Nathy K au sujet de la Journée Internationale des droits de la femme et celui piloté par Billy James Raymond. Billet dans lequel plusieurs paires de mains caribéennes ont raconté comment se déroule la fête de Nöel dans les différents pays de cette partie du monde.

Tiptop blogs :

Une fois n’est pas coutume. Mais j’ai estimé que pour cette année, je me devais de donner une mention particulière à certaines œuvres. Parce qu’elles le méritent. Oui, on peut avoir déjà fait plus de trois ans ici, comme c’est le cas pour moi, et prendre encore de véritables leçons de la part d’un « novice ». Ici, il ne s’agit pas d’un seul, mais de quatre :

Marcelle : c’est le blog d’Isabelle Kichenin, journaliste, qui parle de l’actualité culturelle de l’ile de la Réunion, dans tous ses états.

L’isle au rostres: d’Arthur Floret qui écrit depuis l’ile Christmas, qu’il décrit lui-même comme étant l’un « des points les plus éloignés de l’océan Indien ». Dans des textes courts et efficaces, il raconte la vie quotidienne dans cet endroit exotique.

Humeurs Nègres : le seul fait qu’une dame ose dire au monde son âge lui octroierait d’office une place dans n’importe quel tiptop. Sauf que ce n’est pas tout. C’est un vrai talent quand il s’agit de mettre des mots près des autres. Ce talent, il est ivoirien. Et il s’appelle Babeth.

Toilettes intimes : mon grand coup de cœur. Partir de la réalité souvent morne, l’arranger et l’embellir par les mots, pour qu’elle nous paraisse moins morte. C’est le récit d’une âme torturée. Torturée par un amour virtuel. Je n’ai pas pu en identifier l’auteur, ni sa nationalité. Mystères qui rajoutent du piquant à l’intrigue.

Je ne saurais terminer ce billet sans faire un clin d’œil à Cyriaque Gbogou – le grand frère – qui nous accompagne depuis un an et un autre à Jean-Robert Chauvin, l’auteur de ABCDetc, qui  est vraisemblablement le doyen sur Mondoblog. C’est notre caution, car comme on dit en Afrique, ce sont les anciens qui détiennent la sagesse !

Sayonara !

Par René Jackson

Nota 1: ces Pépites m’ont valu de parcourir 239 blogs et de lire 362 billets. Vous comprendrez que je ne pouvais malheureusement pas mentionner tout le monde ou tous les articles. Cela n’enlève pourtant rien à la qualité du travail des « oubliés ». Dans les commentaires, vous pouvez toujours mentionner ceux qui, à votre avis, méritent leur place dans ce billet !

Nota 2: Beaucoup de blogueurs n’ont pas renseigné la section « à propos » de leur blog par leur nom ou par un pseudonyme. Difficulté supplémentaire. Et pardon à tous ceux dont j’ai écorché le nom. J’ai fait au mieux.


Non, ne me tue pas. Tue ta femme!

A Douala, ce n'est pas aussi simple
A Douala, ce n’est pas aussi simple

Il est de ces moments où tu te dis que le monde évolue un peu trop vite. Comme ce jour où je m’étais retrouvé à partager la même chambre que deux garçonnets. Le matin, j’avais été sorti du sommeil par leur conversation. Laquelle ma foi était bien curieuse. Ils n’avaient même pas encore sept ans et ils parlaient d’une fillette qui devait avoir le même âge qu’eux. « Elle croit que je ne vois pas ce qu’elle fait ? Elle veut devenir ma petite copine. Elle n’est même pas si jolie. Même quand on sera grand, je ne pourrai pas accepter de faire l’amour avec elle ». Mes oreilles saignaient ! Dans cette situation, la réaction première serait celle de les rabrouer vertement, en leur demandant d’aller d’abord apprendre à compter jusqu’à trente avant de parler de choses pareilles ! Moi, j’ai préféré continuer à faire le dormeur. Et mes oreilles n’ont pas cessé de saigner.

Faire l’amour… Ce sont bien des termes de cette génération. Pas de la nôtre. Et les modèles des petits d’aujourd’hui ne sont pas ceux que nous avions. La providence a voulu que notre croissance soit concomitante avec la période de grâce de Petit-Pays. Vous connaissez Petit-Pays ? Quoi ? Vous ne connaissez pas l’Avocat défenseur des femmes ? Le Neveu de Jésus-Christ ? Le Turbo d’Afrique? A titre de comparaison, les USA ont Michael Jackson, la France a Claude Francois, la Suède,  Abba, le Congo, Koffi Olomidé.  Et le Cameroun a Petit-Pays. C’est-à-dire le musicien le plus génial de notre époque. Petit-Pays est le mec qui a inventé le makossa-love, c’est celui qui a fait la pochette d’album la plus célèbre de l’histoire de la musique camerounaise, puisque sur la photo, il était tout nu. Le seul effort qu’il avait consenti à faire était de couvrir ses  parties intimes de ses mains.

Petit-Pays c’est aussi et surtout celui qui a fait l’éducation sexuelle de deux générations de Camerounais, pendant que la tendance était au tabou. Et rien que pour cela, il a sa place au Panthéon camerounais. Si d’aventure il y en a un.

Dans toute son intelligence, le jeune homme avait compris qu’il serait difficile pour l’homo-crevetus de dire tout de go : faire l’amour, faire la cour, baiser, rouler une pelle. Il s’est donc échiné pendant vingt longues années à enrichir un champ lexical qui permettait de parler de la « chose » sans donner l’impression de le faire. Depuis, ô tristesse, Petit-Pays a abandonné ses ouailles libidineuses, puisqu’il s’est plongé dans la religion. Chapeau quand même, l’artiste !

« Alain Njockè, toi tu veux toujours me tuer. Partout où tu es, tu veux toujours me tuer. Non, ne me tue pas, tue ta femme ». Dit comme ça, on se demanderait : « Wow ! Pourquoi celui-là parle de meurtres ? Il est fou ou quoi ? Et comment peut-il demander à quelqu’un de tuer sa propre femme ? » On peut se le dire, mais il faut écouter la suite : « On ne tue pas les hommes, on ne tue que les femmes dans ces choses-là ».

Aujourd’hui encore, même dans la ville de Douala qui est supposée être arrosée par l’érotisme qui provient des médias, il est difficile de parler ouvertement des affaires du sexe. En utilisant les mots qui désignent nommément chaque chose. La pudeur existe. D’un autre côté, on ne peut se passer d’en parler. Alors, on escamote le français. Qui heureusement est une langue dont la richesse permet la variabilité de sa géométrie. On a réussi à donner une autre couleur à des mots tout à fait innocents. Parlez de manger le plantain près d’une jeune Doualaenne et elle vous jettera des regards furibonds.

Avant de procéder à l’abattage du gibier, il faut d’abord l’encercler. En d’autres termes, avant d’emmener la belle dans son lit, il faut d’abord la courtiser.

Et pour courtiser, on drague bien entendu. Mais ce n’est pas très exactement comme ça qu’on dira. D’abord, il faut désigner la fille. Au lieu de dire « fille », on dira plutôt nga, ngo, wé. Quand on la cible (c’est-à-dire quand elle suscite l’intérêt) elle deviendra un dossier, ou un goût. Quand nous disons : je suis « en train de traiter un dossier », ça peut bien sûr être un dossier de livraison de semi-conducteurs ou ça peut tout simplement signifier qu’on est en train de courtiser une femme. A Douala, quand on drague, on est aussi au pointage. On attaque. On lance les grains.

Quand elle a accepté les avances, on dit qu’elle a picoré les graines ou qu’elle est tombée. Et quand le gars est un tantinet frimeur, il déclare qu’elle est tombée sans glisser. Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’elle n’a pu opposer aucune résistance face à son charme renversant.  La demoiselle accepte alors d’entrer en relation avec lui. Elle devient ainsi sa nga, son wé, sa femme, sa petite, sa titulaire (la préférée pour ceux qui ont plusieurs petites amies), mais en aucun cas sa petite amie. « Petite amie » est une expression qu’on ne connaît pas chez nous.

Dans le cas où la belle a opposé un non sans ambages, elle nous a soit zappé, soit tété (donné un coup de tête), soit barré, soit encore ndem. Il ne reste plus alors qu’à aller lancer les grains ailleurs…

Petit à petit, pendant des mois, des semaines, ou encore en moins de temps qu’il ne fallait pour le dire, la petite a accepté de se donner toute entière, corps compris. On ne peut s’empêcher d’aller le raconter aux amis. Donc, on a bien entendu tué (encore merci, Petit-Pays), on a piqué, on a tanné, on est grimpé, on a fom, on a coupé, on a lavé le ndolè, on a abattu le gibier, on a conclu le dossier, on a achevé l’animal, on a cassé le kwetou… Une expression qui m’avait bien fait rire, c’était brûler le maïs. Je l’avais trouvée totalement hors de propos. Et puisque de temps à autre, il faut se mettre au diapason du monde, la dernière en date, c’est zlataner. « Ouais, j’ai zlatané la nga là !»

Mais auparavant, on l’a mop. C’est-à-dire qu’on lui a roulé une pelle.

Bien entendu, les indélicats qui racontent leurs parties carrées doivent faire saisir à leur auditoire l’importance de leur exploit. La performance dans les sports litiques se mesure à force de coups, ou de buts. Plus on en met, plus on est endurant. Le coup (ou le but) désigne ce qu’on pourrait appeler dans un langage un peu plus accessible l’épanchement de liquide séminal. Et quand cet épanchement survient, on dit qu’on a jouah. Non, non il ne faut surtout pas dire « joui » !

Si par chance (ou par malheur, c’est selon) il s’agit de la première fois, on dira que le garçon est devenu un homme. Et que la fille a été décapsulée. Comme une vulgaire bouteille de bière.

Et quand qu’on fait crac-boum-hue, il faut varier les plaisirs. Les spécialistes de l’amour le préconisent même. Il faut rompre la monotonie. Même sous la couette. Autant toutes ces petites menteuses jureront la main sur le cœur que jamais elles ne fumeront le calumet de la paix parce que ce serait trop dégoûtant, autant les machos de façade se garderont bien de dire qu’en contrepartie, ils ont fait le bisou sur la tomate ou qu’ils ont utilisé un cure-dents. Ne me demandez pas pour enlever quoi entre les dents. Celui ou celle qui n’a pas compris, tant pis pou lui/elle.

Mais alors, que deviennent ceux qui sont loin de toutes ces turpitudes. On fera des commentaires pleins de compassion et de condescendance à leur égard. Les pauvres, la jachère va les tuer, personne pour débroussailler le champ. Pour les dames, on y va un peu plus fort, parce qu’il faut d’urgence enlever les toiles d’araignées qui depuis auraient investi le lieu.

Je m’arrête là.  Sinon je risque de m’attirer les foudres des gars qui vont me prendre pour un traître, parce que je dévoile leurs codes d’attaque. Je ne veux être l’Edward Snowden de personne, si ce n’est déjà le cas !

Mais je vais quand même rendre public un dernier secret. Si vous vous étonnez du fait qu’un homme se mette à courtiser plusieurs filles en même temps, ou alors qu’il pointe une cible qui semble inatteignable, il justifiera alors ses actes en disant qu’on ne sait pas quel est l’oiseau que le caillou va atteindre.

J’en ai terminé. Les gars, ne me tuez pas, je vous en prie. Vos copines sont déjà là pour ça.

Par René Jackson


Ziad Maalouf, tout simplement !

Ziad Maalouf à Papeete, janvier 2011 - Photo: Simon Decreuze
Ziad Maalouf à Papeete, janvier 2011 – Photo: Simon Decreuze

La première fois que j’ai entendu Ziad Maalouf à la radio en sachant que nos chemins allaient se croiser, ce fut ce jour de janvier 2011. Ce n’était pas dans son émission l’Atelier des Médias, mais dans un reportage qu’il faisait depuis Papeete à Tahiti. Je me souviens, ma  première réaction fut celle d’aller regarder ma mappemonde. Et je découvrais alors presqu’ébahi qu’il se trouvait alors en plein milieu de l’océan Pacifique, à des dizaines de milliers de kilomètres de Paris ! Ensuite il y a eu ce dimanche 17 avril 2011, où je le rencontrai en vrai, dans le hall d’un hôtel de Yaoundé, au Cameroun.

Au premier abord, je ressentis une certaine surprise. Parce qu’il n’était pas tel que je me l’imaginais. Il se trouve que lui aussi a été surpris, quand il me rencontra la première fois. Avant ça, il y avait eu ma sélection pour Mondoblog et quelques discussions téléphoniques. Nous avons passé une semaine de « formation » à Yaoundé, entre une connexion Internet en dilettante et des soirées agitées – soirées auxquelles il ne participa jamais. Ce billet, j’aurais d’ailleurs dû le rédiger à l’époque. Il était mon binôme lors de l’exercice du portrait. Il en avait fait un de moi et je lui devais la pareille. Mais je manquais de matière. Ce n’est plus le cas aujourd’hui et il est grand temps que je solde cette dette vieille de deux ans et demi déjà.

Et de la matière, il y en a, parce que la providence a voulu que nos chemins se rencontrent une nouvelle fois à Dakar au Sénégal et qu’ensuite, je marche dans ses pas – ou plutôt essaye de suivre son rythme – pendant une semaine à Paris. Et c’est peu dire que j’ai eu le temps de l’observer à loisir.

De lui, deux choses m’ont marqué lorsque nous étions à Yaoundé. La première était son calme et son apparente distance par rapport à ce que nous faisions, qui était en réalité trompeurs. Ziad ne fut jamais présent quand on faisait nos quatre cents coups, mais nous avons à maintes reprises été surpris par la précision des informations qu’il pouvait avoir sur nos faits et gestes qu’on pensait pourtant avoir bien dissimulés. Deuxièmement, lors de nos repas, il participait très peu aux conversations, mais ses interventions étaient toujours d’un à-propos presque déroutant.

Ensuite, il m’a bien fait rire à Dakar. D’abord son abondante chevelure que nous avions toujours connue avait entre temps disparue après un détour chez un coiffeur en Asie. Et un pan de sa personnalité était incontestablement partie avec cette tignasse frisée. Il semblait bien plus jeune sans. Ensuite il y a ce petit sac qu’il emmenait partout. Un sac très pratique, certes. Mais qui avait ceci de particulier qu’il était non seulement simplissime, mais qu’il avait une façon assez rigolote de le porter, un peu comme les vieilles mégères acariâtres portent leur fourre-tout qui leur sert de sac à main. « J’en ai plusieurs comme ça » a-t-il tenu à me préciser.

... et son coiffeur asiatique.
… avec son coiffeur qui venait juste de lui couper les cheveux

Mais ce n’est que lorsque je l’ai rejoint dans son environnement que j’ai vraiment saisi les  nombreuses facettes de sa personnalité.

Par la force des choses, je suis devenu un fidèle auditeur de son magazine hebdomadaire qui est diffusée tous les week-ends sur Radio France Internationale. Et pour celui qui écoute les programmes de cette radio, on imagine la quantité de travail qu’il faut pour avoir des rendus d’une telle qualité. Mais ceci est juste notre imagination. Ziad pilote une émission qui parle de nouveaux médias liés à Internet. On peut croire que cela va de soi puisque tout le monde semble s’y intéresser et qu’il n’a qu’à claquer des doigts pour que les sujets viennent à lui. Que non ! Cela procède d’un travail impressionnant ! Une fois, il m’est apparu fatigué, mais surtout un peu harassé par le fait qu’il ne savait pas du tout de quoi il parlerait dans sa prochaine émission. Et ceci quelques heures seulement après avoir bouclé celle qui serait diffusée le lendemain ! Et dans une conversation qu’il a eue avec l’un de ses collègues, il disait « il est vrai que c’est une émission qui parle des médias et qu’il y a de la ressource, mais je ne me vois pas encore en train de faire ça dans dix ans ».

Quand il ne prépare pas son émission, il est devant un pupitre. Enfin, façon de parler. Depuis un an, il est enseignant en journalisme à Sciences Po à Paris. Et ce qui tient lieu de pupitre pour lui est un ordinateur connecté à un large écran accroché à un mur. Il m’a invité à l’un de ses cours et à cette occasion, j’ai découvert qu’il avait un autre arc dans son carquois puisqu’il dispensait ses leçons dans un anglais quasi-parfait !

Ne chômant presque jamais, il est toujours en train de faire quelque chose. Avec lui, j’ai vraiment compris ce que signifie être une « bête de travail ». Il faut vraiment l’être pour en plus de tout ce qui précède gérer une communauté qui a dépassé les dix mille membres depuis belle lurette ; pour organiser la formation de blogueurs (Mondoblog et LibyaBlog). Par ailleurs, il m’a à maintes reprises souhaité une bonne nuit pour se retrouver en train de faire des allées et venues dans le couloir parfois pendant plus d’une heure de temps. Avec sous les bras un poste de radio ridiculement minuscule. Quand il n’est pas sur son iPhone ou sur son ordinateur, il est en train de lire.

Parlant de ses lectures, j’ai trouvé dans un lieu incongru des livres. Je lui ai demandé s’ils étaient tous à lui. Il m’a répondu oui. Les avait-il déjà lus ? Tous, l’un après l’autre, m’a-t-il répondu. Il est parti en souriant quand il a vu mon air étonné. Il y avait de quoi être surpris. Dans cette seule pièce, j’en ai compté plus de deux cents ! Et il n’y en avait pas seulement là ! Il a tout de même tenu à revenir sur ses propos, car tous ces livres, il ne les a peut-être pas tous lus. Il se considère même comme étant un lecteur plutôt moyen. En parcourant sa bibliothèque, j’ai d’ailleurs pu me rendre compte de l’ampleur du pedigree dont il a hérité. Il y avait des Maalouf à ne plus savoir qu’en faire !

Travailleur, mais d’une très grande gentillesse aussi. J’en veux pour preuve la quantité de bonbons Haribo dont il m’a nourri. Et le nombre d’attentions qu’il a eu pour tous ceux qu’il rencontrait. Il n’y a qu’à entendre sa voix qui est d’une grande douceur.

Mais cette douceur et cette gentillesse ne signifient pas qu’il manque de fermeté et de rigueur. Il en faut pour mener autant de choses de front.

On peut aisément penser qu’un homme pareil, quoique très jeune, puisse être blasé. Car pour avoir parcouru notre monde de long en large, pour avoir vu autant de pays, autant de cultures différentes et finalement rencontré autant de personnes, rien ne pourrait plus le surprendre, l’émerveiller. En réalité, il est encore possible que quelque chose en ce bas monde puisse faire pétiller ses yeux. Il n’en fallut pas beaucoup pour que je m’en rende compte. Il a suffi qu’on aille à quelques mètres seulement de l’endroit où il travaille. Au sein de la ruche qu’est la rédaction d’une grande chaîne de télévision internationale. « L’idéal serait de travailler dans une atmosphère pareille ! ». Je ne saurais ne pas évoquer l’admiration qui transparaissait de sa voix quand il évoquait Jean-Baptiste Placca, qui est pourtant l’un de ses collègues.

Côtoyer un personnage pareil pousse à s’interroger sur l’importance qu’on peut se donner à soi-même. Ziad est sans aucun doute sûr de sa force, mais il n’en fait pas des tonnes pour autant. Pour le peu que j’ai pu voir, il mène une vie très simple. Il n’y a pas de choses superflues ou inutilement ostentatoires qui encombrent son quotidien. De façon personnelle, le connaître et l’observer m’ont mis du plomb dans la tête et servi une véritable leçon d’humilité. Je pousserai même un peu plus en disant que je me suis presque trouvé un modèle.

Un modèle qui en tout état de cause, ne sera pas évident à suivre. Mais on ne perd jamais rien à essayer.

Par René Jackson


From France With Love

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Théâtre du Rond-Point, Paris – Photo: René Jackson Nkowa

Moi je ris. Je beaucoup même depuis quelques semaines. Ce qui me fait autant rire ce sont les nouveaux surnoms dont j’ai hérité. Le premier m’a été affublé par quelqu’un qui se reconnaîtra très bien. Puisque pour lui, je suis désormais Le Président. Un président au moins aussi vide des poches maintenant qu’auparavant. Chassez le naturel, il revient en avion, m’a-t-il répondu. J’ai sacrifié aux libations de houblons qu’obligent le statut de mbenguétaire, si lourd à porter. Je n’ai plus rien, ils m’ont ruiné. Pour ceux qui n’ont pas bu la bière, j’ai au moins des souvenirs. Finalement, c’est cela le plus précieux. Et des grands moments, j’en ai vécus. Mais pas forcément ceux auxquels je m’attendais.

 

Bisbilles avec la meilleure cuisine du monde

Je peux comprendre ceux qui font certains classements : celui des plus riches, celui des plus pauvres, celui des plus corrompus, etc. Mais quant à ce qui concerne les goûts culinaires, ceux qui font les classements doivent sûrement se tromper quelque part. Tout le monde est presque d’accord sur le fait que la France a la meilleure gastronomie au monde. Soit. Mais personnellement, je n’en garde pas que de bons souvenirs. Dîner de gala : on m’a servi une entrée, un dessert et ce qui s’intercale entre les deux. Je n’y ai rien compris. Mais puisque je m’étais mis en mode omnivore, j’ai consciencieusement avalé tout ce qu’on me présentait.

Heureusement, j’ai vécu quelques rapatriements culinaires. Comme ce soir où je suis tombé sur ce plat de riz à la sauce d’arachides en plein Nice. Ou cet après-midi parisien où je me suis gavé de ndolè avec des bâtons de manioc. La meilleure cuisine du monde est camerounaise. Elle est abondamment épicée, noyée sous des lipides, mais elle est la meilleure. Je l’ai déjà démontré ici. Et après avoir été soumis à l’épreuve des faits, je le réaffirme.

La cuisine libanaise n’est pas mal non plus. Mais ça c’est un autre débat.

 

Gap culturel

Tout se passe ce fameux soir où j’ai été invité au théâtre ! Oui oui, au théâtre ! Un grand n’est pas un petit. J’ai été émerveillé (et c’est peu de le dire) par l’histoire de ce patron tombé amoureux d’une inconnue qu’il côtoyait tous les jours, puisque c’était sa nouvelle employée. « Alors, René, ça te plaît ? » Moi : « Oui, ça me plaît beaucoup ». Sauf que je n’étais pas loin d’être le seul qui trouvait ça bien. Pourquoi ? Parce qu’à un moment donné, un long ricanement manifestement moqueur s’est fait entendre du fond de la salle. Et que dans les commentaires par la suite, les avis étaient loin d’être élogieux.

A la suite il y a eu un dîner. Les présentations ont été faites. « Tu connais Cécile de France ? C’est elle, là. C’est une grande célébrité ici en France » Moi : « Aaah ! » « Et cette dame en face, c’est une vedette du théâtre, elle est depuis très longtemps dans le milieu. Elle est aussi très connue ». A chaque pays, ses stars. La France a Cécile de France, le Cameroun a Coco Argentée.

Ce dîner fut le seul moment de tout mon séjour chez les gaulois pendant lequel je me suis senti différent. Il faut dire que, sur les neuf personnes qui entouraient la table, j’étais le seul Noir. Noir et même pas français ! J’ai longtemps ri intérieurement quand je me suis rendu compte de la situation. Surtout que la serveuse, tout aussi Noire que moi ne cessait de me lancer des regards curieux.

La conversation avait depuis longtemps dérivé sur des sujets très éloignés de mes préoccupations quotidiennes. Mais je ne m’en étais pas formalisé. J’avais d’autres problèmes. J’avais en face de moi un beau morceau de bœuf rôti qui avait besoin de tout mon amour. La cuisine de France n’est pas si mauvaise, en fin de compte.

Conversation censurée

Il fallait trouver une place de parking proche de la boîte de nuit où nous devions aller mettre le feu à quelques euros. Heureusement, nous en avons trouvée une. Quand nous sommes descendus de l’auto, on a failli être cueillis par des objets qui tombaient d’un balcon. C’était une femme qui les lançait. On était prêts à s’en offusquer, mais un homme qui passait par là en a fait une affaire personnelle.

« Mais qu’est-ce qui te prend de jeter des trucs comme ça ?

–  Est-ce que ça t’a touché ? Alors de quoi tu te mêles ?

– T’es qui pour me parler comme ça sale c*** ? Tu balances des trucs de ton balcon et tu trouves ça normal ? Bor*** !

– Hé ! Ho ! M’insulte pas enc*** de fils de p*** !

– Ferme ta gue*** ! Tu la ramènes parce que tu es là haut ? Descends un peu ici qu’on s’explique, pouf***** ! Sale p***, suceuse de b***! »

On les a laissés là. Le langage des français sait être fleuri quand il veut. Mais je me suis tout de même posé une question : pourquoi censure-t-on dans les médias – français – des termes qui sont rentrés dans les mœurs, puisqu’on les utilise tous les jours ? Mais mer** !

RATP, je t’aime. Moi non plus

La RATP c’est le réseau parisien des transports publics. C’est cette société qui gère les bus, le métro, le RER et j’en passe. Pour moi, le plus compliqué, c’est quand il fallait prendre le métro. Comme ce jour où j’avais rendez-vous au sud-ouest de la ville. J’en ai pris un qui m’a amené à l’opposé, c’est-à-dire à l’est. J’ai dû retraverser la ville en bus d’abord, pour finir le trajet en taxi. Ce jour-là j’ai détesté Paris.

Curieusement, le lendemain matin, je me fais aborder par une femme qui tenait un micro et son collègue caméraman. Ils faisaient une enquête sur la satisfaction des clients de la… RATP. J’ai accepté de bon gré de me soumettre à leurs questions. Et je n’en ai dit que des gentillesses. Oui, j’étais un client heureux, le service est plus qu’acceptable, les indications sont claires et précises. Oui, le passe Navigo est l’invention du siècle. Oui, l’application pour smartphones et tablettes est géniale. Seul bémol, il faut penser à offrir un café à chaque passager. Quand ce fut fini, j’ai apposé ma signature sur un papier qui leur donnait le droit d’utiliser mon image et ils sont repartis guillerets.

Hep, taxi !

En France, taxi rime avec traumatisme ! Et l’objet du tourment est le compteur que le chauffeur enclenche quand il démarre. Il est muni d’un afficheur qui te montre en temps réel les fortunes que tu perds à chaque tour de roue. Le dernier que j’ai emprunté m’a coûté en trente minutes de parcours – embouteillages compris –  l’équivalent de huit voyages en aller et retour en autobus entre Douala et Yaoundé. Une véritable saignée. J’en ai presque eu les larmes aux yeux.

Anglais escamoté

Le Cameroun est un pays bilingue. Et j’ai toujours considéré que ma pratique du bilinguisme était la meilleure, puisque par habitude, quand je me retrouve avec un anglophone, je lui parle en français, lui en anglais. Et on se comprend. Mais je me suis rendu compte des limites de ma théorie quand je me suis retrouvé dans cette classe de SciencesPo, face à des étudiants à qui il fallait s’adresser en anglais. Shakespeare a dû se retourner dans sa tombe. Mais comme on dit souvent, mouillé c’est mouillé. Il n’y a pas de mouillé sec. J’ai pris un réel plaisir à réveiller la partie anglophone de ma personnalité pour ce qui fut tout de même le plus grand moment de tout mon séjour en France.

Par René Jackson


Les camerounais n’ont pas pitié de leurs frères… Ni d’eux-mêmes d’ailleurs

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Autocar de transport interurbain à Douala – Photo: René Jackson Nkowa

J’en tremble encore de colère. Si tout s’était passé comme prévu, je serais en ce moment même en train de me faire cajoler par ma chère grand-mère. Je serais en train de me salir les pieds dans la terre rouge de mon village. Je serais à Bandjoun, à pas loin de trois cents kilomètres de Douala. Non, le fait est qu’hier, je suis sorti de chez moi avant l’aube et que je n’y suis jamais. La faute à une clique d’individus non seulement aussi malhonnêtes les uns que les autres, mais faisant preuve également d’une insensibilité face à la peine d’autrui qui m’a profondément indigné. Le tout à l’aune de l’argent. Ces moments où je me dis que le capitalisme est plus féroce ici qu’ailleurs.

Les évènements se passent entre 7h15 et 15h15 de la journée de mercredi dernier, pendant laquelle j’étais sensé rallier mon village d’origine, pas loin de Bafoussam (la troisième ville du Cameroun) après environ cinq heures de route. En partant aussi tôt, j’avais misé sur une arrivée à seize heures. Bien mal m’en a pris.

7h15 : j’arrive au quartier Bépanda, au lieu-dit Tonnerre, l’un des nombreux parcs d’autocars qui desservent cette destination. Je me fais aborder par l’un des chargeurs (c’est comme ça qu’on les appelle) qui a pour travail de trouver des passagers pour un car. Il me demande où je vais. Je lui donne une réponse. Il me fait monter dans un autocar. Je paie le voyage à un agent qui me remet un ticket. Je lui demande à quel moment on partira, il me répond : « à neuf heures au plus tard, on démarre».

9h20 : je plie un doigt, le car n’a pas bougé d’un centimètre. Je suis dans le véhicule avec une dizaine d’autres passagers. Je commence à m’inquiéter, parce que j’avais prévu de respecter la tradition qui chez nous veut qu’on ne parcoure jamais autant de kilomètres pour aller chez quelqu’un et de franchir le seuil de sa demeure les mains vides. Par souci de commodité, j’ai prévu de ne faire des courses qu’à mon arrivée. Et dans mon village, il n’y a plus âme qui vive une fois la nuit tombée.

Le temps passe. Je remarque le comportement dépassant tout entendement qu’ils ont envers les passagers qui arrivent. Situation : il y a en fait plusieurs cars qui vont au même endroit et c’est à qui remplira en premier le sien. Donc, quand un client se pointe, les chargeurs se ruent sur le malheureux. Le tirent, lui crient dans l’oreille, se saisissent de son sac. Parfois même, je vois plusieurs chargeurs concurrents se disputer violemment un sac. Les protestations du passager n’ont aucun effet sur eux. Et quand il choisit un car, l’un des protagonistes vient carrément se placer devant la portière, lui barrant le passage. Estimant qu’on lui a volé son client. Tout ça est d’une violence inimaginable. Imperceptiblement, un autre doigt s’est plié.

10h30 : je commence à être passablement irrité. Depuis une heure de temps, je suis assis dans l’autocar à une place qu’on m’a assignée. J’en avais choisi une autre bien plus confortable mais j’en avais été délogé car cette place était « déjà réservée ». Par une personne qui ne venait pas. Et qui n’avait pas payé plus que moi. J’interpelle l’un de nos tortionnaires. Je lui demande pourquoi est-ce que nous qui sommes présents, on doit s’asseoir inconfortablement alors que les places les mieux loties sont dévolues à des absents. Lui: « c’est la place d’un doyen là ». Moi : « Doyen ou pas, je ne vais pas souffrir alors que le bon monsieur prend ses aises je ne sais où ». Petit début de chamailleries. Je plie un doigt supplémentaire en allant me rassoir à ma place.

11h10 : je tombe presque à la renverse quand je vois un petit morveux arriver. On lui déroule presque le tapis rouge. « Grand, voilà la place qu’on t’a réservée. Elle te convient ? » Là, je sens ma colère qui monte. Je repars à la rencontre de l’imbécile de tout à l’heure. « Tu voulais t’asseoir là-bas ? Il fallait me le dire ». Oui, mais le problème c’est qu’il m’avait dit trois heures auparavant que la personne qui était assise là était partie se soulager à côté.

Pendant que je m’agite comme ça, les autres passagers qui attendent avec moi restent impassibles comme des moutons qu’on a mis devant une touffe d’herbe.

12h00, je suis tellement remonté que je suis prêt à mener une révolte. Les autres sortent un peu de leur léthargie et invectivent timidement les agents de la société de voyages. Eux, sentant que la tension commence à monter, disparaissent tout simplement. Personne ne les voit plus nulle part. Là, j’en ai ras-le-bol !

12h45 : un jeune homme monte et démarre le car. On demande à tout le monde de reprendre sa place parce que c’est le départ. Le brigand effectue un demi-tour, puis s’arrête dix mètres plus loin, descend et s’en va !

Il est déjà 13h, je fais mon calcul : le car est à dix places d’être plein. Si on part, le chauffeur s’arrêtera tous les huit kilomètres pour prendre des passagers. Il a tout intérêt parce que dans cette situation, cet argent va dans ses poches et non dans celles de sa société. Des arrêts qui allongeront d’au moins une heure la durée du voyage. Maintenant, pour mes courses à l’arrivée, c’est définitivement râpé. Cet autocar n’arrivera pas avant la nuit. Et en plus, le prix à payer pour partir de l’endroit où le car me déposera à la maison de ma grand-mère sera cinq fois plus cher à cause de la nuit. Mais plus grave : encore fallait-il trouver ce transport, dans un coin où tout le monde se planque chez lui à dix-neuf heures. Il était hors de question pour moi de risquer de marcher pendant une heure trente dans l’obscurité la plus complète et le froid, sans compter les détrousseurs de tout poil que je risquais de croiser. Non, je ne voyageais plus ! Désolé mémé mais je ne viendrai pas aujourd’hui. Et pour la peine, le quatrième doigt s’est plié.

13h30 : je descends du car, décidé à me faire rembourser. Je vais voir l’agent qui m’avait remis le ticket. Et là, se produit l’évènement le plus choquant : il me répond sans ambages qu’il ne me connaît pas ! Je vais vers son collègue. Lui aussi est frappé d’une amnésie soudaine car lui non plus ne me connais plus. Le cinquième doigt s’est plié. Et de surcroît, il menace de m’en coller une si je continue à ne pas lui donner un respect que je lui dois sous le prétexte qu’il aurait des enfants plus âgés que moi ! Je lui ai répondu les yeux dans les yeux que je ne devais aucun respect à un voleur.

Sur ces mots, ce fut l’altercation. Presque tuée dans l’œuf par ses collègues. Ils avaient sûrement craint pour sa vie. Il était si famélique qu’il n’aurait sûrement pas survécu si je l’avais touché. Il avait envoyé un coup de poing qui n’avait pas atteint sa cible et j’avais déjà armé une gifle qui allait causer des dégâts. Ce que je voulais c’était mon argent. Ils m’ont juré que je n’en verrai pas la couleur, que j’irais le retrouver où j’avais enterré le respect qu’on doit aux ainés. Je me suis renseigné sur le poste de police le plus proche.

Mais avant de m’y rendre, je n’ai pas épargné les l’ensemble des passagers qui avaient assisté, amorphes, à tout ça. Amer, j’y suis allé de mon laïus : « vous vous plaignez dans vos maisons, le pays va mal n’est ce pas ? Ce n’est qu’un début. De petits idiots qui sont incapables de recopier le nom qu’ils voient sur votre carte d’identité sur votre titre de transport vous traitent comme des animaux, vous marchent dessus pendant des heures et vous ne réagissez pas ? Bande de mollusques ! Et avec ça vous voulez que votre pays change ? Laissez-moi rire ! Emergence en 2035, c’est ça ? Avec une promptitude à réclamer votre droit digne d’un escargot, on n’est pas sortis de la demeure. Le pays ne va pas suffisamment mal ! Le pire est encore à venir ! On n’a pas fini de vous prendre pour des paillassons ! »

Et là j’entends sortir du car : « Petit frère, monte on part. On va faire comment ? C’est le pays non ? » Quoi ? Encore ce on va faire comment ?

Au commissariat, j’explique. « On ne peut rien faire pour toi ». Pourtant je leur présentais le ticket du voyage que je n’effectuais pas !

15h15 : je suis de retour chez moi. Prêt à faire quelque chose que je déteste, mais décidé à donner une petite leçon à cet agglomérat d’imbéciles. J’ai des relations haut-placées dans la police et je me prépare à mettre en branle tout ça. Malheureusement, j’apprends le décès d’un oncle. Ce qui me rappelle que tout ça ne sont finalement que des choses vaniteuses. Et par conséquent inutiles.

Quelqu’un avait dit qu’un peuple n’a que les dirigeants qu’il mérite. Cet épisode est symptomatique d’une société dans laquelle presque personne n’ose lever le nez. Ceux qui le font sont désespérément seuls. On les laisse se perdre dans leur délire. Et face à des gens aussi réactifs et énervés qu’une algue, ceux qui tiennent les rênes de notre Royaume font ce qu’ils veulent, sans risque de se faire embêter. La chèvre broute là où elle est attachée, pas vrai ?

L’humanisme a foutu le camp chez nous. Le respect ou la considération pour autrui sont désormais des chimères. Brutaliser les clients, garder ostensiblement le silence sur leur situation, les abandonner pendant des heures dans un autocar chauffé comme un four par notre soleil après les avoir délesté de leur argent. Qu’on ne leur remettra plus, qu’ils aillent se faire f**tre !

On a beau aimer son pays, mais il y a des jours où on se dit que c’est presque sans issue !

Par René Jackson


Quand des mythes s’effondrent…

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Taxi parisien conduit par une dame – Photo: René Jackson Nkowa

Quelqu’un, je ne sais plus qui, avait dit que les voyages forment la jeunesse. Chez nous, on dit plus simplement qu’il faut marcher pour voir les choses. Oui, il faut marcher pour voir les choses. Et souvent quand on marche, on voit des choses, certes, mais parfois des mythes qu’on prenait pour des vérités toutes faites s’effondrent comme un château de cartes. C’est peu dire que j’ai une autre perception de certaines choses après les presque trois semaines que je viens de passer en dehors de mon Triangle national natal pour faire quelques petites expériences en Hexagone. Tout est histoire de géométrie et de perception du monde. Ce qui est sûr, c’est que je suis beaucoup moins bête maintenant qu’auparavant.

Le premier mythe qui est tombé est celui-ci : pour moi, en dehors des démonstrations, des meetings aériens et des défilés de fête nationale, il était impossible d’avoir en même temps dans son champ de vision plusieurs avions dans les airs. Mais en France, j’ai parfois vu, en regardant dans le ciel, cinq avions. Il n’était pas difficile de les repérer, parce que la plupart laissaient derrière eux de longues volutes blanches. J’ai fait mes recherches. Les météorologues appellent ça des traînées de condensation (ou contrails). Donc, ce que j’avais jusqu’alors toujours bêtement pris pour des navettes spatiales traversant le ciel de Douala n’était en fait que de vulgaires avions volant à très haute altitude. Deuxième mythe qui s’effondrait. Du coup, j’ai beaucoup moins compris le slogan d’Air France « Faire du ciel le plus bel endroit de la terre ». Parce que le ciel français est une vraie autoroute et qu’il est difficile de rester zen quand on croise d’autres avions de si près.

Non, les Blancs ne sont pas tous des géants. La télévision nous trompe méchamment ! J’en ai la preuve. J’ai procédé à une mesure en prenant en compte un référentiel universel : ma propre taille. Moi qui à Douala fais partie de la classe des petits, à Nice j’avais l’impression d’être Gulliver cher les lilliputiens ! Bon, là j’exagère un peu. Mais enfin je jubilais ! D’un autre côté, c’était bizarre quand même… Une précision tout de même à ce sujet : ce qui est vrai à Nice ne l’est pas forcément à Paris. Je n’ai d’ailleurs pas compris pourquoi.

Autre chose : la France est un pays où l’obésité serait endémique. Oui, mais en dehors de la petite dizaine de personnes jouissant d’un embonpoint frôlant la morbidité que j’ai rencontrées, j’ai vu des personnes plutôt menues, minces même pour la majorité. Ce autant à Nice qu’à Paris. Ou peut-être, je ne suis pas allé là où il fallait pour en voir…

Je ne dis pas qu’il n’y a pas de racisme en France. Mais ce que je dis c’est qu’on en a peut-être une perception exagérée vue d’ici. Il est vrai que j’ai remarqué des regards curieux. Mais j’ai aussi eu quelques discussions plus que courtoises avec ce qui est souvent considéré dans une société comme étant la frange la moins progressiste : les très vieilles dames. Et puis j’ai trouvé les Français très courtois. Contrairement à ce qu’en disent beaucoup de touristes qui passent par la France. Mais ceci n’est bien entendu qu’un avis bien personnel.

Et puis, contrairement à ce qu’on peut imaginer, il n’y a pas des flics partout, à chaque coin de rue. Ou des voitures qui fendent tout le temps la circulation à toute allure, sirènes hurlantes. Ceci est toujours bon à prendre, surtout pour nos sportifs fuyards et sans-papiers. Autre bonne nouvelle pour eux : en trois semaines, je ne me suis jamais fait contrôler par la police. Vous pouvez vous balader en paix. Mais en priant tout de même, pour ne pas tomber sur un contrôle inopiné ou au faciès.

Pour stigmatiser nos jeunes – filles surtout – qui s’habillent de façon soi-disant indécente, le discours est le même : « Vous vous habillez comme les Blancs que vous voyez dans les clips vidéos et les films là, mais sachez que dans la vraie vie, ils ne se fagotent pas comme ça ! » Balivernes ! Accrochez un soleil dans le ciel, faites disparaître les nuages, marchez dans la rue et vous aurez l’impression d’être dans un clip de Snoop Doggy Dogg, les contorsions et les poses lascives en moins ! Les Françaises m’ont retourné comme un crêpe. Désormais, je serai l’ardent défenseur de la jupe pas plus basse que le quart supérieur de la cuisse. Je serai le pourfendeur de cette quasi-vérité qui chez nous fait de la femme sexy et aguichante un danger public. Je sais que je me fourvoie compte tenu de certains de mes précédents propos ici même, mais ne dit-on pas que seuls les imbéciles ne changent pas d’avis ?

Je me suis copieusement rincé les yeux. Vive les femmes presque dénudées !

Vive les femmes, ce d’autant plus qu’elles peuvent servir à autre chose qu’à être des mères et des tams-tams. Oui, elles peuvent conduire des bus, des taxis, des camions, des autobus et même des tractopelles. J’en connais qui ici ne monteraient pas dans un engin piloté par une dame. Je ne peux pas conduire un autobus ou un tractopelle, donc je respecte la prouesse. Alors, je n’ai jamais hésité, respectueux d’une maxime qui m’était chère : faire le maximum de trucs que je ne pourrai pas faire chez moi. Donc j’ai toujours préféré, dans la mesure du possible, emprunter un taxi ou un bus conduit par une femme. Ou peut-être c’est notre cher machisme bantou qui reprenait le dessus : une vraie femme est celle qui est au service d’un homme.

Dans tous les cas, suivant cette même logique qui était celle de profiter de tout ce que je pouvais quand j’en avais encore la possibilité, je me suis copieusement gavé de fromage, camembert et assimilés – ces choses qui ne font pas partie de notre ration alimentaire en temps normal.

Donc, il n’y a pas de travail qui reste la propriété des hommes. L’inverse est aussi vrai. Puisque j’ai croisé des prostitués. Notez l’absence de l’ « e » muet. Transsexuels certes, mais mâles dans une autre vie. On vit dans un monde sans frontières, autant mieux l’assumer. Complètement.

Une dernière découverte que j’ai faite : la Syrie est capable de produire autre chose que des dictatures sanguinaires. Elle est capable de fabriquer autre chose que des rebelles jusqu’au-boutistes, de perpétrer des massacres aux gaz chimiques, des bombardements et j’en passe. La Syrie n’est pas capable que de ça ! La Syrie a d’autres facultés que je ne soupçonnais pas. Une en particulier. Ça je l’ai découvert de façon totalement fortuite un soir, sur le toit d’un immeuble, lors d’une pause cigarette. Et moi qui me félicitais de n’avoir rien trouvé qui aurait pu me pousser à prendre la décision de devenir un clandestin, je suis presque tombé de haut. Un appel au reniement de ses origines fait de chair et d’os !

Je sais ce que vous allez dire : Panda, tu aimes trop les femmes ! Il faut bien aimer quelque chose dans la vie. Et c’est mieux d’aimer les belles femmes que d’être amateur de coups foireux en tous genres. Et puis j’ai une nationalité dont il faut urgemment soigner la réputation. En tant que Camerounais, c’est un devoir pour moi d’aimer les jolies femmes. Le contraire serait un acte de trahison envers la patrie !

Par René Jackson


A Paris, on ne voit pas la Tour Eiffel de partout

Paris - Par René Jackson
Paris – Par René Jackson

 

Il y a Paris qu’on connaît, ce Paris qui hante nos imaginaires

Paris qu’on admire, Paris dont on rêve, qui nourrit nos fantasmes

On la croque dans nos têtes, aidés par les calques qu’on peut en voir partout et en tout temps

Paris, ville des amoureux, avec ses ponts alourdis par des cadenas

Ces amoureux qu’il n’est pas difficile de débusquer se bécotant sur les parapets

Ville d’histoire, avec sa cathédrale de nombreuses fois centenaire

Cité d’espoir, qui est à la pointe de la modernité

Fleuron de notre ère, Paris est l’un des centres du monde

Il y a Paris qu’on connaît, qui est représenté par une certaine étrangeté

Pour d’aucuns c’est une obscénité, cette érection à peine voilée

Encore plus offensante qu’elle est source d’une certaine fierté

Un peu comme ce manant guilleret qui irait présenter sa virilité déployée dans un couvent

Cette fierté est justifiée pour certains, il fallait vraiment y penser de faire

Une chose qui irait tutoyer les cimes, gratter l’envie et la jalousie d’autrui

Éperdument séduits, ils l’ont surnommée la Grande Dame de Fer

Une Dame pour l’amour de qui beaucoup ploient, imperceptiblement, mais sûrement

A Paris, on voit la Tour Eiffel de partout

C’est ce que les films nous apprennent, les romans et la propagande aussi

Mais la réalité est qu’il y a cet autre Paris

Ce Paris d’une violence pas physique, mais d’une brutalité non moins heurtante

A Paris, on ne voit pas la Tour Eiffel de partout

Il y a ce niveau, ces niveaux en dessous du rez-de-chaussée

Cet endroit où le Parisien devient une sorte de taupe

Il se déplace d’un point à un autre en empruntant des galeries souterraines

Comment peut-on traverser la plus belle ville du monde par en dessous

Avec pour seul panorama ces tunnels obscurs

C’est peut-être pratique, mais si laid, si rébarbatif

La preuve, dans le métro, personne ne rit, ni ne sourit

Tout le monde a la mine tranquille de celui qu’on va inhumer

Ce qui n’est pas vraiment hors de contexte vu qu’on se trouve sous terre

Il y a ce Paris à l’extérieur de cette boucle fermée qu’on appelle le périphérique

Ce Paris qui se vide de ses travailleurs dès que l’aube se pointe

Quand il veut bien le faire d’ailleurs, vu l’heure à laquelle le soleil se donne la peine

Il est bien le seul qui fait la grasse matinée

Il y a ce Paris qui doit emprunter le train chaque matin

Qui doit traverser le périphérique – par en dessous

Ce Paris qui doit travailler avec acharnement pour vivre et garder sa gloire

Qui doit plier l’échine pour garder son bout de Tour Eiffel

Cette présence rassurante, on ne la voit pas, mais elle n’est guère loin

Et parfois la nuit sous le froid, on peut apercevoir la lueur de son phare tournoyant

Qui passe avec la cadence précise d’un métronome

Il y a ce Paris qui est assis à même le trottoir

Qui a son balluchon tout près, qui a son tout tout près

Qui n’a plus peur de rien, la peur étant engendrée par ce qu’on risque de perdre

Ce Paris ne peut pas voir la Tour Eiffel, il ne peut même pas bouger

Il est perclus d’engelures les soirs d’hiver et boursoufflé de coups de chaleur les midis d’été

Il tient sa gamelle, qui est la seule source de sa pitance

Quêtant de la compassion du Parisien qui n’a plus le temps d’éprouver ça

Le Parisien est cet homme toujours pressé

Qui court derrière un bus alors que le prochain arrive dans la minute qui suit

Qui marche en alignant des foulées certes petites, mais extrêmement rapides

La Parisienne est cette personne multitâche

Comme ce téléphone intelligent qu’elle tapote tout en trottinant, en discutant, en mangeant

Juste en les regardant vivre, le Parisien et sa compagne sont désespérément épuisants

On peut avoir l’impression qu’ils manquent de fantaisie, de joie de vivre

Si souvent pressés qu’on a l’impression qu’ils ne voient pas toute la beauté qui les entoure

Qu’ils n’ont pas conscience de l’admiration qu’on voue à tout ce qu’ils ont la chance

De vivre et de côtoyer chaque jour

Mais encore faudrait-il qu’ils aient le choix

Ils doivent se hâter tout le temps s’ils veulent faire perdurer ce rêve

Ce rêve qui est vital tant pour eux que pour le reste de l’humanité

Se hâter de trouver un travail, d’y faire ses preuves, de participer à l’effort collectif

Se hâter au point de passer tout près de la Grande Dame de Fer sans y jeter un œil

A Paris, on ne voit pas la Tour Eiffel de partout

Parfois même en passant juste en dessous

 

Par René Jackson


Entretien avec Clément Duhaime, l’Administrateur de l’OIF

Clément Duhaime au Colloque International sur les partenariats innovants - 27 octobre 2001 / Image OIF
Clément Duhaime au Colloque international sur les Partenariats innovants – 27 octobre 2001 / Image OIF

Tout le monde – ou presque – connaît Abdou Diouf, l’ancien président de la République du Sénégal et actuellement secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie. Il est la partie immergée de l’immense iceberg qu’est cette Organisation. Mais il en est un qui est chargé de faire fonctionner l’énorme machine que l’OIF doit représenter. C’est le travail dévolu à Clément Duhaime, qui occupe le poste d’administrateur de l’OIF. En quoi consiste, réellement le travail d’administrateur de l’OIF ? C’est en gros s’occuper des affaires administratives, financières et des ressources humaines de l’Organisation.

Nous avons eu l’honneur de rencontrer celui qui aujourd’hui est le numéro 2 de l’OIF dans un luxueux hôtel de Nice, situé en bord de mer. Quand je suis arrivé – très en retard par rapport à l’heure fixée – il était en pleine interview avec les journalistes d’une chaîne de télévision. Heureusement, me suis-je dit. Ça aurait été une profonde déception de manquer un rendez-vous avec un personnage d’une telle importance.

Contrairement à Sinatou qui avait axé son questionnaire sur un angle politique, moi je me suis focalisé sur l’aspect purement technique de sa fonction. Puisqu’en tant qu’administrateur, il a une fonction managériale. Ce à quoi je suis beaucoup plus sensible que les joutes politiques.

Et dès le début, j’y suis allé à brûle-pourpoint car la première question que je lui ai posée était celle de savoir quel type de patron il est. Il a commencé à répondre par un grand éclat de rire. Puis, il a dit que c’était à ses collaborateurs qu’il fallait poser la question. Mais il essaie de s’inspirer de son patron M. Diouf qui agit toujours dans une grande simplicité. Pour lui, il veut que la réussite de ses collaborateurs ne lui soit pas attribuée, mais à toute une équipe. Le plus difficile pour lui est de gérer le personnel, de garder leur motivation intacte. Mais quant à ma question de savoir quel type de patron il était, il a suggéré en riant d’organiser un référendum au sein de l’OIF pour le savoir. Mais il estime que si le président Diouf l’a choisi pour un mandat supplémentaire, c’est peut-être parce qu’il apporte satisfaction à son poste. Madame Virginie Aubin (qui est notre coordinatrice pendant ces Jeux) confirme qu’il est en effet un excellent patron.

Je lui ai ensuite demandé quelles étaient ses tâches quotidiennes en tant qu’administrateur de l’OIF. Tout d’abord il a tenu à préciser qu’il avait été choisi par l’actuel président pour ce poste et qu’il lui a délégué un certain nombre d’attributions. Notamment administratives et financières, la gestion des ressources humaines, le budget de coopération et sa mise en œuvre. Le président se réserve tout ce qui est politique (prévention des conflits, gestion des crises, plaidoyer international). En tant qu’administrateur, il s’assure que tout soit mobilisé pour que ces missions soient atteintes.

Le corps de métier le plus représenté à l’OIF est celui des responsables de programmes (attachés de programmes, spécialistes de programmes) parce que c’est eux qui en relation avec les États membres mettent en œuvre les programmes d’action de l’OIF.

La principale difficulté d’un administrateur  de l’OIF dans l’organisation d’une manifestation comme les Jeux de la Francophonie est selon lui de laisser le pays et la ville qui s’est battue pour accueillir les jeux de les organiser comme ils l’entendent. Mais il faut aussi accompagner suffisamment le comité d’organisation pour que tout se déroule bien.

Pendant l’entretien, il a aussi été question de la place que l’Organisation accorde à la jeunesse en général et à celle africaine en particulier. A la fin, il a aussi donné des conseils aux jeunes qui souhaitent intégrer l’Organisation internationale de la Francophonie.

Qu’ai-je pensé de l’homme? Il occupe un poste qui oblige à être distingué. J’en veux pour preuve la cravate Hermès qu’il portait. Mais il transparaissait de lui une certaine simplicité parce que je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer ses chaussures dont la coupe était sans prétention. Il y a aussi ce regard franc et direct, d’un bleu limpide. Et il est aussi d’un rire facile, qui vire souvent aux éclats. Il n’y a pas mieux pour désinhiber un interlocuteur a priori intimidé par l’individu et tout ce qui l’entoure.

Clément Duhaime et
Clément Duhaime et Mahaman Lawal Sériba aux deux extrêmes

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Pour écouter la totalité de l’entretien, cliquer ici (Soundcloud)

L’entretien a eu lieu en présence de ma collègue sur Mondoblog Sinatou Saka (qui a fait la première partie de l’interview, axée sur la politique de l’Organisation – à retrouver ici) de Mme Virginie Aubin-Dubille (chargée des relations médias de l’OIF) et de M. Mahaman Lawal Sériba, le directeur des Jeux de la Francophonie.

Pour en savoir plus sur Clément Duhaime (PDF)

 

Par René Jackson


A l’école de la Francophonie

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A l’Acropolis de Nice, tout près de la salle de presse qui est mon point d’ancrage pendant ces Jeux de la Francophonie, il y a une grande salle d’exposition, qui abrite les œuvres plastiques particulières. Car elles ont toutes été faites par des enfants des écoles primaires de Nice et de ses environs. Il leur a été demandé de reproduire sur un toile d’un mètre carré l’idée qu’ils se font de chacun des pays représentés à ces Jeux. Et force est de constater que malgré leur âge, ces enfants ne manquent pas d’espièglerie et de justesse d’appréciation (Monaco par exemple est si bien représenté). Je vous présente ici un petit choix des œuvres présentées.

Note: J’ai moi-même pris les photos, mais je vous autorise à en faire usage. Cliquer sur les images pour les agrandir.

LIBERTE - EGALITE - FRATERNITEAux frontons de nos paysEcole Jeanne de France, Nice
LIBERTÉ – ÉGALITÉ – FRATERNITÉ
Aux frontons de nos pays
École Jeanne de France, Nice

 

ROUMANIEEcole Rothschild 1, Nice
ROUMANIE
École Rothschild 1, Nice

 

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HÉMISPHÈRE NORD
École de la Condamine – CM, Drap

 

CANADAÉcole maternelle Dubouchage, Nice
CANADA
École maternelle Dubouchage, Nice

 

CAMEROUNEcole maternelle Rothschild 1, Nice
CAMEROUN
Ecole maternelle Rothschild 1, Nice

 

REPUBLIQUE DEMOCRATIUE DU CONGOEcole Rothschild 2 CE, Nice
RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO
École Rothschild 2 CE, Nice

 

SEYCHELLESÉcole Rothschild 1 - CM, Nice
SEYCHELLES
École Rothschild 1 – CM, Nice

 

BELGIQUEEcole Rothschild 2 - CM, Nice
BELGIQUE
École Rothschild 2 – CM, Nice

 

LIBANEcole Rothschild 1 - Nice
LIBAN
École Rothschild 1 – Nice

 

MONACOEcole Rothschild 1 - CE, Nice
MONACO
École Rothschild 1 – CE, Nice

 

GABONÉcole maternelle Dubouchage, Nice
GABON
École maternelle Dubouchage, Nice

 

BÉNINÉcole Jules Romain CE, Falicon
BÉNIN
École Jules Romain CE, Falicon

 

Ecole Rothschild 2 - CE, Nice
SÉNÉGAL
École Rothschild 2 – CE, Nice

 

SUISSEÉcole maternelle St Charles; Nice
SUISSE
École maternelle St Charles, Nice

 

EGYPTEEcole élémentaire St Roch 2, Nice
ÉGYPTE
École élémentaire St Roch 2, Nice

 

ARMENIEEcole Rothschild 2 - CM, Nice
ARMÉNIE
École Rothschild 2 – CM, Nice

 

FRANCEÉcole élémentaire Beaulieu
FRANCE
École élémentaire Beaulieu

 

On termine avec quelques mots d’enfants, qui touchent l’âme quand ils ne poussent pas s’interroger.

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« Avoir de l’imagination, c’est avoir des idées »

 

Par René Jackson


Les moments marquants de la cérémonie d’ouverture des Jeux de la Francophonie

La scène
La scène

Depuis vendredi 06 septembre, je suis à Nice car l’Organisation Internationale de la Francophonie m’a convié à couvrir toutes les activités relatives aux VIIèmes Jeux de la Francophonie qui ont lieu dans cette charmante ville du sud de la France, située sur la côte méditerranéenne. Hier samedi, nous avons assisté à la cérémonie d’ouverture de ces Jeux, haute en couleurs, en images et en sons. De cette cérémonie, quelques éléments phares sont à retenir.

La place Masséna: la place principale de Nice, qui l’instant d’une soirée est devenue le centre névralgique de l’espace francophone. La place Masséna qui d’habitude est un endroit de vie, une promenade, une galerie marchande, un endroit tranquille s’est soudain électrisée. Elle a accueilli les milliers de personnes qui sont venues remplir les gradins, les personnalités qui ont honoré la cérémonie de leur présence et l’immense podium sur lequel ont eu lieu les diverses activités de cette soirée.

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La Place Masséna

Les sifflets d’une partie du public à l’encontre de François Hollande: et ce dès qu’il a pointé son nez à la Place Masséna et au moment où il est monté sur la scène pour son discours. Le tout bon camerounais que je suis n’a pas compris. Bien qu’étant au fait des records de désamour dont il jouit de la part de ses concitoyens, j’avoue avoir été un peu… Embêté. Le pauvre n’a rien demandé. Il est à la tête d’un pays compliqué à diriger. Toute l’Afrique (francophone du moins) est pendue à ses lèvres. Et en tant que président de la Gaule, à la fois on le réclame et on ne le veut pas. Mais bon, d’un autre côté, peut-être que je me suis déjà trop habitué à voir un président perpétuellement porté aux nues. Mais comment ne pas y être habitué?

François Hollande pendant son discours
François Hollande pendant son discours

Manu Dibango. Ce monsieur a beau être à quelques semaines de boucler son quatre-vingtième printemps, il est toujours d’une précision diabolique une fois l’embouchure de son saxophone posée sur ses lèvres. Il a fait une reprise de son titre « Soir au village ». Une performance épique. Il était presque vingt et une heures, la nuit enveloppait la Côte d’Azur et dans l’air s’élevait son refrain « Et la nuit s’étend sur le village… » Un accord parfait!

Manu Dibango
Manu Dibango

Grand Corps Malade. Une voix. Une langue, le français. Et cette capacité à donner cette texture si particulière à ces mots que nous utilisons pourtant des dizaines de fois chaque jour. Je ne me souviens plus du refrain du titre du slam qu’il nous a servi, mais c’était quelque chose comme « quand tu rêves en français, quand tu dragues en français… »

Kery James: il sera éternellement reconnu comme étant celui qui a presque plombé l’ambiance de cette cérémonie. Il a offert une œuvre aux mots profonds. Peut-être un peu trop compte tenu de la circonstance (voir la vidéo). D’un autre côté, fallait s’y attendre parce qu’il a fait du Kery James. Quelqu’un qui conteste. François Hollande n’était pas déjà assez mal comme ça avec tous ses déboires. Il l’a carrément enfoncé de deux pieds supplémentaires sous terre.

Kery James pendant sa prestation polémique
Kery James pendant sa prestation polémique

La Team Côte d’ivoire. Athlètes, artistes et président confondus. Quand les athlètes ivoiriens sont apparus pendant le défilé des délégations, une grande clameur s’est élevée dans la foule. Le spectacle a été clos par le groupe Musical Magic System qui a réussi à faire se lever toute la foule. Performance que seule l’exécution de l’hymne des Jeux de la Francophonie et de la Marseillaise a réussi à réaliser. La boucle a été bouclée quand le président Alassane Dramane Ouattara est monté sur la scène pour accompagner les dernières notes de la chanson. Il faut préciser que les prochains Jeux de la Francophonie auront lieu à Abidjan en Côte d’Ivoire.

La cérémonie se termine en apothéose avec 1er Gaou
La cérémonie se termine en apothéose avec Premier Gaou

Les feux d’artifice: le spectacle pyrotechnique qui a agrémenté de part et d’autre la fête était juste génial. Les feux d’artifice ont émerveillé les yeux pendant des moments qui auraient pu être des périodes de latence. Et après la cérémonie, les feux ont encore illuminé la nuit niçoise pendant quinze longues minutes.

C’était bien. Très belle cérémonie d’ouverture. Après ça, nous avons été conviés à un dîner de gala (ah oui oui!). Autre grand moment. Il y a une expression chez nous qui est : « surprendre son organisme ». Et pour être surpris, mon organisme l’a été. Au menu il y avait par exemple une rosace de noix de Saint Jacques déposée sur sa tartelette provençale et crème ciboulette. Bien loin donc de mes agapes camerounaises habituelles. Mais ça, c’est une autre histoire.

Par René Jackson


Les camerounaises sont belles

belles camerounaises

Deux jeunes femmes m’inspirent ce billet. La première est mince. Un mètre soixante quinze à peu près. Sourire charmeur. Charmante et maniérée. Elle a une démarche de déesse, suit des études supérieures. Elle parle le français plus qu’une française. Tellement belle qu’elle a été élue il y a quelques semaines Miss Cameroun. Un vrai bijou en somme. La seconde est comme la malchance qui accompagne toujours un diamant. C’est une personne aux particularités physiques qui sortent un peu du commun. Elle doit mesurer un mètre soixante-cinq. C’est un beau bébé de plus de cent cinquante kilos. Sa peau est d’un noir sale, sa peau exsude perpétuellement une sueur grasse. Pour couronner le tout, c’est une vendeuse de poisson braisé. Donc en plus de spécificités morphologiques dignes d’un char d’assaut, elle trimballe partout des relents de cale de bateau de pêche. Deux personnes qui n’ont à première vue rien en commun ? Pourtant elles se partagent une chose : ce sont des belles femmes.

Etrange, direz-vous ? Ma vendeuse de poisson braisé n’a aucune chance d’attirer le regard, sauf celui des curieux qui s’interrogeraient sur cette citrouille sur pattes. Alors, dans ce cas, comment expliquer qu’elle soit autant courtisée ? Moi je refuse de penser que ce sont des gens frustrés et en manque de sensations sexuelles qui la chacalent. Ce ne sont pas les femmes aux proportions normales qui manquent dans les alentours. Mais non, les hommes la coursent. Perpétuellement.

Dans notre société, des deux, c’est mademoiselle Miss Cameroun qui devrait se faire du souci. Elle est agréable pour les yeux. Mais pour ce qui est du reste, il vaut mieux d’abord tester la marchandise. Parce que les belles-mères camerounaises sont extrêmement regardantes sur leur bru. Et pour elles, il y a une catégorie de filles que j’appellerai les « est-ce que tu vas la supporter ? »

Parmi elles, viennent en premier les filles adeptes de piercings, de tatouages et de ce genre de fantaisies. Les deuxièmes ce sont les filles des autres tribus. Les troisièmes sont les filles qui poussent trop sur la coquetterie, qui portent les extensions capillaires chères, ont une peau diaphane qui indique une utilisation massive de laits et autres lotions, toujours en fards et clignotants. « Est-ce que tu vas la supporter ? Je te donne encore l’argent de poche et sur quoi comptes-tu lui acheter ses produits ? » Les quatrièmes dans cet ordre ce sont les filles minces.

Par définition, une miss est une personne qui a réduit sa masse corporelle à sa plus simple expression. Si elle entre dans les canaux de beauté occidentaux, très peu pour nous. Au quartier, elle ne sera pas celle sur qui nous jetterons notre dévolu en premier. Ces grandes choses squelettiques font même peur. Dans vos étreintes tu as l’impression d’avoir affaire à un fagot d’os. Rien pour adoucir le choc des corps. Miss Cameroun, je n’ai rien contre toi. Tu es une camerounaise, donc tu es belle. Sur le marché, tu suscites à coup sûr la convoitise de quelqu’un.

Il y a quelques semaines, j’essayais de tromper mon oisiveté avec un ami tout aussi inoccupé. Sur notre fameux banc du quartier (si, si, il est toujours là, le fameux banc). Et nous reluquions sans ménagement tout ce qui passait par là. A un moment il m’a dit : « Jack, je vais te faire un aveu : il n’y a pas moyen que je sois un homme fidèle. C’est impossible ! Il y a trop de belles femmes au Cameroun ».

Et il avait raison ! Les camerounaises sont trop belles ! Pourquoi être condamné à en choisir une seule, quand elles sont toutes si irrésistibles ? C’est injuste ! La femme camerounaise est faite pour le plaisir des yeux mais aussi d’autre chose.

On a parlé de la fille mince, qui a besoin d’un homme. Qui va lui redonner ces arguments qui lui font défaut : des amortisseurs. On a aussi parlé de celle bien en chair, qui te tient bien au chaud pendant les nuits froides, et qui a un physique bâti pour porter tes enfants et surtout pour s’en occuper si tu vires à l’ivrognerie. Si tu n’y es pas déjà trempé.

Autant il existe chez nous deux petites catégories d’hommes (ceux qui ont du pognon et ceux qui n’en ont pas) autant les femmes sont dispatchées en plusieurs catégories. On en citera seulement les principales. Qui tournent autour des tendances chromatiques.

On a d’abord les filles noires. Dans un pays de Noirs, on trouve encore le moyen d’appeler quelqu’un d’autre « noir ». Pour bien montrer le noir en question, on dira qu’il est noir comme un sénégalais (désolé, frères et sœurs de la Téranga. On se sent toujours mieux quand on se dit qu’il y a plus con que soi. Donc dans notre cas, plus noir). En fait, la fille noire est celle qui a la peau d’ébène. D’un noir obscur, luisant. Notre vrai teint. On la courtise parce qu’elle est la femme noire authentique, une espèce de plus en plus rare. La faute à ces trucs décapants.

Ensuite, il y a les brunes. Autre paradoxe. En français, le « brun » désigne ce qui est sombre ou qui tend vers cela. Au Cameroun, une femme brune est une femme qui a un teint plutôt clair (à gauche sur la photo). Et Aimé Césaire ne cesse de se retourner dans sa tombe quand on dit d’une femme qui a le teint très clair qu’elle est « très brune ». Désolé Aimé, tu es mort et puis chez nous, on a l’habitude de dire que le français est élastique, et que chacun le tire de son côté. Les femmes dites brunes sont celles qui ont la côte actuellement.

Après les brunes, on a les teint chocolat (à droite sur la photo). A mi-chemin entre le 100% pur cacao et le chocolat blanc. Elle n’est pas claire, mais pas d’ébène non plus. La douceur garantie. Je pourrais aussi citer les albinos et les wadjasses (terme qui désigne les femmes musulmanes, en majorité originaires du nord du pays). Ces dernières sont toujours drapées de plusieurs couches de tissus, mais souvent, d’un coup de rein, l’air de rien, on devine des courbes appétissantes. Leur charme vient de la curiosité qu’elles suscitent. Les choses cachées sont les plus convoitées.

Les métisses. Les filles d’ici et d’ailleurs comme aurait dit l’autre. Dans d’autres cultures, on se sait pas ou situer les métis, parce que les Blancs les appelle Noirs et les Noirs les appellent Blancs. Pauvre Barack Obama. Mais nous ici à Douala, on sait exactement où est-ce qu’on situera la fille métisse : sur un parallélépipède rectangle de deux mètres sur un mètre quatre-vingts, plein de duvet et cerné de quatre murs. Pour des matchs à guichets fermés. Et après on se promènera au bras de notre trophée. Il n’y a rien de plus jouissif que de se montrer avec une métisse. Pas surprenant qu’elles soient jalousées par les camerounaises des castes précitées.

La ville de Douala est un interminable chemin de croix pour ces malheureux qui ont fait vœu de fidélité.

La camerounaise est coquette. Elle a une capacité d’assimilation des tendances de mode d’une rapidité et d’une efficacité rare. Pour couronner le tout, elle a tout ce qu’il faut là où il faut. La camerounaise a toujours une poitrine dont l’opulence mettra en valeur le décolleté le plus acrobatique. La camerounaise a toujours les hanches qui permettront à son moulant d’en épouser les chutes vertigineuses. La camerounaise aura toujours un arrière-train qui nous fera remercier ad vitam aeternam celui qui a eu l’ingénieuse idée de créer le pantalon slim et son compère qui a inventé le string.

Laquelle moi je préfère ? Aucune et toutes à la fois. Je suis un polyglotte de l’amour. Je parle toutes les langues possibles. Pourquoi faire la fine bouche ou être sélectif quand on vit dans une telle opulence ? Hum, moi je n’ai pas le moule hein ! Je ne fabrique pas l’autre. D’ailleurs, je suis un cœur à prendre. Intéressée ? Envoie ton CV à l’adresse en haut à droite.

Ce n’est pas là que je voulais en venir, il faut que je le précise. Mais puisqu’on en parle…

Par René Jackson

Merci à l’admin de Les Camerounaises Sont Les Plus Belles de m’avoir permis d’utiliser l’image illustrant ce billet. Vous aurez remarqué les couleurs des bracelets de la fille et surtout leur ordre.


Vivre heureux et mourir jeune

Franc CFA - Photo: René Jackson Nkowa
Franc CFA – Photo: René Jackson Nkowa

On dit qu’on ne cueille pas l’argent des arbres, comme de vulgaires papayes. Le livre de la Genèse dit même qu’on mangera son pain à la sueur de son front. Soit. Personne ne cueille des billets de banque des arbres, mais toujours est-il qu’il existerait une catégorie de gens qui, chaque matin, trouvent des liasses de billets frais sous leur oreiller. On a donné une dénomination à ce type de personnes : les « vivre heureux et mourir jeune ». Il s’agit d’individus qui, au lieu de subir une interminable vie de misère, ont délibérément choisi d’écourter leur passage sur terre. En échange d’une existence à cent à l’heure, faite de jouissances de toutes sortes. On serait tenté d’y assimiler les voleurs, les faussaires, les trafiquants de tout poil, les prostituées, les groupies et j’en passe. Que non ! Au Cameroun, les vivre heureux et mourir jeune sont ceux qui passent par des moyens qui ne sont pas de notre monde, souvent d’outre-tombe, pour s’enrichir.

Qui est alors un vivre heureux et mourir jeune ? C’est quelqu’un qu’on a conditionné. C’est-à-dire qui, en contrepartie d’une quantité infinie d’argent, doit accomplir des actes qui sortent de l’entendement. Voilà comment on les reconnaît :

Ils coïtent à tout va

Il faut ici distinguer l’amateur(trice) de fous ou de folles, de vierges, de carrefours, de cimetières et même de cadavres.

Lieu-dit Terminus St Michel. Il y a, à cet endroit, un ancien abribus qui a été investi par nombre de personnes handicapées mentales. Pour faire simple, tout le monde les appelle fous. La présence des fous à cet endroit de la ville attirait à une époque une curieuse caste : celle des personnes qui garaient leurs grosses berlines, en descendaient, relevaient leur jupe ou baissaient leur pantalon et allaient copuler avec le fou ou la folle qu’ils trouvaient là, au vu et au su de tous. Leur petite affaire terminée, ils remontaient dans leur auto et s’en allaient. Selon certains, par ce geste, ils venaient de s’assurer quelques mois ou années d’opulence.

Il en est de même avec le chasseur de vierges. Lui, il sévit partout. La précocité sexuelle de nos jeunes a causé bien des soucis. On ne peut plus parier sur l’innocence d’une demoiselle lorsqu’elle a déjà passé le cap des douze ans. La conséquence étant que les amateurs de terrains non encore conquis se retrouvent obligés d’aller fouiller l’entre-jambes des fillettes, parfois âgées de moins d’un an.

Si un jour, vous croisez deux individus en plein ébats au milieu d’un carrefour, fermez les yeux de votre bambin et continuez votre route. Ce sont là deux personnes qui son train de fabriquer leur richesse. Idem si vous vous retrouvez nez-à-nez avec un couple qui s’envoie en l’air sur une tombe dans un cimetière. Les plus bizarres ce sont ces gens qui vont dans les morgues sauter les macchabées

Ils vendent les leurs à tour de bras

Qu’un homme perde son épouse, de quelle que manière que ce soit, il est le premier suspecté. Qu’elle ait succombé d’une maladie chronique ou qu’elle soit morte des suites d’un accident de la circulation, on porte des regards accusateurs sur lui. Il en est de même si ses enfants crèvent. Immanquablement, quelqu’un dans un commentaire sortira : « pourquoi plaignez-vous son sort ? Il a vendu sa femme et ses enfants. Vous pensez que tout cet argent qu’il a provient d’où ? » Si vous posez la question de savoir à qui il les a vendus à celui qui sort une ânerie pareille, la réponse sera simple : « à ceux qui l’ont conditionné non ? »

Quand tu perds femme, enfants et que par contre tu deviens misérable, ce n’est pas le chagrin qui te consume. C’est que ton sacrifice n’a pas été accepté – ou n’est pas suffisant. Tu remarqueras alors que tu ne reçois plus de visites. Personne n’ose plus s’approcher de toi, de peur d’être le prochain sur ta liste macabre. Et quand tu finis par décéder, personne n’est surpris. « Voilà, il ne pouvait plus donner personne. Sa malchance là l’a pris lui-même ».

Autrefois, un homme s’était écroulé et est mort de suite. Sa maison a été vidée par sa femme dès la fin des obsèques. On nous raconta bien après qu’il avait pour ambition vendre sa femme et ses enfants afin de s’enrichir. L’épouse, ayant senti le coup venir, était allée se blinder* avec ses enfants. Ne pouvant plus atteindre ceux-ci, le sort funeste s’était retourné contre l’homme.

Que deviennent toutes ces personnes vendues ? Eh ben, elles partent travailler ! C’est ainsi qu’il y a quelques années, un faux revenant a réussi à faire croire aux esprits crédules qui ne manquent pas à Douala que pendant son bref voyage de l’autre côté, il avait été au Brésil. Il affirmait avoir vu Marc-Vivien Foé qui labourait dans un champ, tandis que Kotto Bass y jouait de la guitare. Ce qui corrobora derechef l’hypothèse de ceux qui avaient vu dans le mort subite de ces deux jeunes un phénomène qui était tout sauf naturel. Il s’avéra plus tard que le revenant était en fait un malade mental qui ressemblait juste à un homme décédé auparavant.

Ce sont les passagers des avions de nuit

Ils ont défrayé la chronique à Douala il y a quelques années. Il ne se passait pas un mois sans qu’ils ne se manifestent. L’histoire est immuable : une paisible famille est réveillée en pleine nuit par le bruit d’une masse s’écrasant sur le toit de son habitation. Quand les concernés sortent pour savoir ce qui leur était tombé dessus, ils découvraient une jeune femme. Qui vieillit à vue d’œil. Elle aurait été éjectée en plein vol de la boîte de sardines qui leur servait d’avion. Où allait cet avion ? Généralement, il volait vers le Nigéria voisin. Selon ceux qui ont été témoins de ces scènes, la vieille personne rabougrie que la police emmenait au petit matin n’avait plus rien de commun avec la jeune fille du départ. N’ayant jamais été personnellement témoin, j’ai toujours préféré considérer ces histoires comme étant des fables urbaines.

Ils (surtout elles) nous offrent des strip-teases gratuits

Ceci par contre n’a rien d’une fable. Aujourd’hui encore, on assiste encore à ces scènes étranges de personnes apparemment bien constituées qui se mettent à poil en pleine rue. Mais parmi toutes, on retiendra à jamais ces images délicieuses que nous a offertes un jour de 2010 cette jeune femme de vingt-trois ans à la Douche Municipale de Douala. Elle avait stationné un 4×4 tout neuf, en était descendue, s’était désapée sous les yeux éberlués des nombreux badauds qui peuplent tout le temps cette place. Ils n’en demandaient pas tant, ils se sont rincé les yeux. Cette partie de la ville a connu un embouteillage faramineux parce que beaucoup qui entendaient seulement parler de ces strip-teases particuliers étaient descendus de leur voiture et des taxis pour voir de leurs yeux ce spectacle qui sortait du commun. La demoiselle, elle, faisait comme si de rien n’était. Elle a offert sa féminité aux yeux de tous pendant une demi heure. Les policiers avaient eu du mal à se frayer un chemin au milieu de la cohue qu’elle avait occasionné. Et entre-temps personne n’avait osé intervenir, de peur de subir le courroux de la main invisible qui la commandait.

Ils se suicident

Puisque la vie de ces vivre heureux et mourir jeune doit se terminer et ce bien vite, ils se suicident. Enfin, c’est ce qui se dit. Sinon, selon certains, comment expliquer que le pont qui traverse le Wouri soit devenu l’endroit que choisissent la plupart de ces gens pour mettre un terme à leur existence ? On peut bien être sceptique, mais quand on voit les autos desquelles la plupart des suicidaires descendent avant d’enjamber le parapet et se jeter dans le vide, on est en droit de se poser des questions. Comment une personne qui est capable de posséder une auto réservée seulement à une petite élite de camerounais peut-elle décider de mettre fin à ses jours, si cela ne faisait pas partie des conditions ?

Personnellement, je n’ai aucun problème avec ceux qui choisissent mettre un terme à leur existence. Mais le fait de choisir pour ça le seul pont qui relie les deux parties d’une ville coupée par un fleuve et d’ainsi provoquer d’énormes embouteillages parce qu’il faut repêcher le corps, j’y goûte très peu.

 

Par René Jackson

*se blinder : se protéger d’attaques mystiques


J’ai écouté Random Access Memories de Daft punk et…

Random Access Memories / Daft Punk
Random Access Memories / Daft Punk

Les plus ardents défenseurs de la démocratie disent que le peuple a toujours raison. Et que le peuple est souverain. Il n’en est pas forcément de même quand il s’agit de culture. Tout un chacun a ses goûts et ce qui plaît au premier ne passe pas forcément chez le deuxième. Ce qui fait que très souvent, je ne me fie pas à l’admiration béate dont font souvent preuve les foules vis-à-vis des artistes, quels qu’ils soient. Il en existe malgré tout qui font presque l’unanimité, comme Picasso, Steven Spielberg ou Pelé. Mais aussi, la béatitude manifeste du public vis-à-vis d’une œuvre se justifie parfois. Et dans ce cas, il est judicieux suivre le mouvement général. Ca réserve des surprises, comme celles que m’a réservées le dernier album de Daft Punk, Random Access Memories.

Je n’ai jamais fait de vraie chronique musicale sur ce blog. Il est vrai, j’ai parlé de DJ Arafat ; de Duc-Z et de son Je Ne Donne Pas Le Lait ; de Daniel Baka’a (le créateur du Pinguiss) ; de Psy et de son Gangnam Style. Mais je le faisais de façon décalée. J’en parlais pour parler d’autre chose. Pardon pour les redondances. Avant d’en arriver à Daft Punk, il est bon de savoir d’où je viens, musicalement parlant.

Mon goût pour la musique me vient de mon père. Grand amateur de musique, mon enfance a été bercée par les œuvres de ses années de jeunesse à lui. Des années soixante et soixante-dix. Il a fait de rares incursions dans les quatre-vingts et quatre-vingt dix.

Doté d’une grande ouverture d’esprit, il a pu acquérir une extraordinaire culture musicale. Dont j’ai en quelque sorte involontairement hérité. Il faut dire que de prime abord, j’étais réfractaire à ses préférences musicales. Comme tout enfant, je préférais de loin les airs à la mode, de mon époque. Le compact disc faisait son apparition et il en était encore à nettoyer chaque sillon de ses vinyles. Les vernis à ongles maternels se retrouvaient tous en train de coller les bandes coupées des cassettes audio paternels. Un jour je lui ai demandé pourquoi est-ce qu’il n’achetait pas de la musique plus contemporaine. Il me donna une réponse dont je saisis toute la véracité aujourd’hui : ce type de musique, on l’oublie très vite. En effet, qui se souvient encore de Asereje de Las Ketchup?

C’est peut-être pour cette raison que Michael Jackson ne fit jamais partie de sa bibliothèque musicale. Mais alors, pourquoi ce deuxième prénom qu’il m’a pourtant donné ? La grande interrogation.

Autre trait caractéristique, il écoutait très peu de musique camerounaise. Le seul artiste de notre pays qui trouvait grâce à ses yeux était André Marie Tala. Il avait tous ses disques. Peut-être parce que dans leur jeunesse, ils avaient fait les quatre-cents coups ensemble. Très tôt, j’ai été programmé pour être un amateur de musique étrangère. Otis Redding n’avait plus aucun secret pour moi. Ainsi que Fletwood Mac. Je me suis vu imposer de longues journées de Boney M. The Temptations me berçaient, j’ai fini par connaître les paroles de toutes les chansons de Abba. Ils étaient tous là : de Wilson Pickett à Fred Mercury en passant par Donna Summer, Smokey Robinson, Mary Mc Kee, The Eagles, Luther Vandross, Bob Dylan, Juice Newton, George Benson et j’en passe.

Pour varier, j’avais droit à Coupé-Cloué, à Ladysmith Black Mambazo, à Femi Anikulapo Kuti, à Prince Nico Mbarga, Lucky Dube, Mbilia Bel, Yvonne Chaka-Chaka, Emeneya, Pascal Vallot, Francky Vincent,  Johnny Halliday, Joe Dassin, Mort Shuman, Julien Clerc, Georges Brassens

Ainsi j’ai été formaté. Préférant l’album au single, car l’album permet de mieux cerner l’artiste. Dans ma musicothèque personnelle, il y a de tout. J’ai bien sûr des airs de mon temps. C’est aussi très éclectique car on peut y trouver de la musique religieuse, indoue, inuit, du folklore inca, du gothique. Par contre, pour parfaire l’héritage, je laisse très peu passer la musique camerounaise. L’une des rares qui conserve mon affection est le bikutsi, car à mon avis c’est elle qui garde une certaine authenticité. Malgré les propos grivois que ceux qui chantent ce rythme profèrent à longueur de chansons.

Je reste encore très ancré dans les années soixante. Mais je ne suis pas de l’avis de ceux qui pensent que les reprises dénaturent le travail des pionniers. Elles dépoussièrent certaines œuvres. Moi par exemple, c’est grâce à une reprise magnifique du titre At Last par Céline Dion que j’ai découvert la fabuleuse Etta James. Et tout le monde se rappelle de I Will Always Love You de Withney Houston.

Jusqu’à la semaine dernière l’album qui occupait le haut de ma playlist, et ce depuis plus d’un an, était Nevermind de Nirvana. Qui date du début des années quatre-vingt dix.

Jusqu’à ce que je tombe sur ce prodige de Random Access Memories ! Un album à la fois surprenant et génial !

Surprenant. Pour ceux qui ne connaissent pas Daft Punk, c’est eux qui ont lancé une mode dans laquelle les artistes de tous bords se sont plongés. Quel que soit leur genre musical : l’électronique à outrance. Tout se fait dans une chambre, sur un simple ordinateur. Et eux qui n’étaient sûrement pas des voix si prodigieuses, ont fait usage massivement de l’auto-tune, cette technique qui permet de modifier les voix, de les rendre presque robotiques. Aujourd’hui, la musique populaire n’est faite que de ça. Pour prendre un exemple typiquement africain, je parlerai du coupé-décalé ivoirien et de tous ses dérivés. La musique faite par des « DJ » qui en fait sont plus des superposeurs de sons synthétisés que des musiciens. Se démarquant de cette veine, dans son dernier opus, Daft Punk a décidé de remettre au goût du jour 2 choses : les vrais instruments et le style des sixties. A certains moments quand j’écoute ce disque, j’ai du mal à réaliser que c’est le boulot d’un duo qui avait fait de l’électronique sa marque de fabrique.

Génial. Les critiques ont été dithyrambiques ! Et il faut avouer que ce n’est pas du tout volé. Parfois, quand j’écoute un album il y a quelques titres que je saute volontiers. Mais Random Access Memories, ce sont treize titres, une heure et quatorze minutes de pure évanescence musicale. Bien sûr, il reste la touche du duo,  de l’électronique, des voix modifiées. Mais cela n’occupe plus la place prépondérante. On entend aussi des sons naturels. Des vraies voix, la délicatesse d’une guitare acoustique, le hurlement d’une guitare électrique, le grondement profond d’une vraie basse, la clarté des cymbales et d’une caisse claire. Des choses qu’aucun synthétiseur n’a jamais réussi à reproduire.

J’ai écouté Random Access Memories de Daft Punk et j’ai fait plus qu’aimer ! Je le recommande !

Pour la #MondoblogTeam, voici mon #Top10 de mes titres dans l’ordre de préférence (c’est un raccourci odieux, j’en suis conscient) :

1. Touch, en collaboration avec Paul Williams (piste N°7) : cette chanson me rappelle beaucoup Bohemian Rhapsody de Queen.

2. Giorgio By Moroder (piste N°3) : qui débute par les mots d’un homme qui raconte ses rêves de musicien, qui partent d’une petite ville d’Allemagne, passent par des nuits à dormir dans la voiture et se terminent par la découverte de la puissance du clic.

3. Fragments Of Time, en collaboration avec Todd Edwards (piste N°11): cette chanson a un jeu de batterie, de cymbales et un rythme qui donne envie de vivre dans les années soixante-dix.

4. Within (piste N°4) : La chanson langoureuse de l’album. Le piano du début est juste magnifique.

5. Give Life Back To Music (piste N°1) : d’entrée de jeu, on comprend que cette fois on n’aura pas du tout ce à quoi on se serait attendu de la part de Daft Punk.

6. Get Lucky, en collaboration avec Pharrell Williams (piste N°8) : un dangereux air retro. Efficace !

7. Motherboard (piste N°10) : ici, on a laissé les instruments s’exprimer.

8. Doin’ It Right, en collaboration avec Panda Bear (piste N°12) : C’est le titre qui a le style le plus actuel. Très proche de notre Rythm & Blues contemporain. Et puis, il y a le Panda…

9. Instant Crush, en collaboration avec Julian Casablancas (piste N°5) : encore un bond d’une douce violence dans le passé…

10. Beyond (piste N°9) : au début, il y a cet orchestre symphonique qui te promet… Soudain, changement de rythme, sans transition. On passe à une cadence très jazzy, qui fait dodeliner de la tête.

Par René Jackson


Enfants d’intérêt économique

Père retranché dans la grue

Le Cameroun est loin d’être un pays béni pour l’enfance. Pour le vérifier, c’est tout simple : il faut aller dans la rue. Qu’est ce qu’on y verra ? Il faut au préalable planter le décor : Douala. Mois d’août (donc maintenant). Pluie battante, qui peut tomber pendant plusieurs jours sans s’arrêter (comme maintenant). Vous verrez, à la merci des intempéries et des chauffards qui pullulent sur nos routes, des enfants souvent âgés de seulement six ou sept ans battre le macadam. Un plateau rempli d’arachides, ou d’aubergines, ou de cigarettes, ou encore d’épis de maïs cuit à l’étuvée. Qu’il faut vendre. Ils folâtrent ça et là dans la ville sans parapluie, ni même de vêtements qui pourraient leur permettre de rester au chaud. On dit qu’ils se « débrouillent », parce qu’il faut préparer la rentrée scolaire. Comme si c’était à eux de le faire.

C’est le sort réservé à ceux qui ont échappé à la poubelle ou aux fosses sceptiques. Parce qu’à Douala et plus généralement au Cameroun, les endroits où on retrouve le plus les nouveau-nés après les maternités, ce sont les poubelles et les fosses sceptiques. Où des mères criminelles jettent leur progéniture à peine venue au monde comme un vulgaire déchet. Il ne se passe pas une semaine sans qu’on en entende parler de ces sordides faits divers. Beaucoup sont retrouvés déjà morts, leur carcasse déchiquetée par les chiens errants ou envahie d’asticots.

On dit en Afrique que l’enfant est une richesse. Ce n’est pas qu’un dicton, ou une phrase qu’on sort tout bêtement pour expliquer nos records en taux de natalité. L’enfant est une richesse est une expression qu’il faut prendre au premier degré. A l’époque de nos parents, l’enfant était d’abord et avant tout une main d’œuvre. La meilleure qui soit puisqu’elle était obéissante – ou docile – et non-rémunérée. L’école n’était pas une obligation et pour les scolarisables, c’était l’époque où l’Etat s’occupait de tout. Les parents s’arrangeaient juste à ce qu’ils aient de quoi manger et le minimum pour se vêtir.

Aujourd’hui, il y a ceux qui envoient leurs enfants se balader un peu partout avec un plateau sur la tête, il y a ceux des libanais qui harcèlent les passants dans tous les carrefours de la ville dans le but d’obtenir une pièce. Ils font partie de la catégorie de ceux qui ramènent de l’argent frais. Il y a les autres, plus chanceux, qui sont scolarisés et bien entretenus, mais sur lesquels les parents fondent les espoirs futurs les plus ambitieux. L’école est un investissement qui sera rentabilisé quand les parents seront dans leurs vieux jours.

Dans les sociétés encore très traditionnelles comme la nôtre, l’enfant joue un rôle de premier plan. Il est le ciment de la famille. Pour beaucoup, il est impensable qu’un couple ne fasse pas d’enfant. Qu’un jeune homme traîne avec une fille pendant six mois et on commence à l’assaillir de questions sur ce bébé qui tarde à venir. La femme en est la première victime car une femme ne peut-être une femme que si elle fait des enfants. Sinon, elle n’est qu’un humain d’apparence qui sera l’objet de tous les quolibets. Donc, l’enfant avant même sa naissance est déjà au service d’intérêts qui dépassent sa pauvre petite personne.

Il y a l’époque des hommes-prisonniers, victimes de véritables guets-apens, méticuleusement fomentés par une femme qu’ils avaient commis l’erreur de traîner dans leur lit un soir. Il pensait être en train de se payer du bon temps pendant quelques heures, alors que sans le savoir, un piège invisible se refermait sur lui.

Mis devant le fait accompli d’une grossesse qui ne faisait pas partie de ses plans, il a le choix entre deux éventualités.

Primo, il peut faire celui qui ne se sent pas du tout responsable de la situation. Et là soit il fond dans la nature, soit on assiste à une scène comme celle que j’ai vécu chez mon voisin il y a quelques années.

Sa fille avait conçu d’un jeune homme du quartier. Le voisin a convoqué le petit malotru qui refusait de se manifester. Il est venu. Il a écouté le père raconter sa vie. Puis il a pris la parole. Et ses mots ont été durs. Il a commencé par préciser l’entente de départ qu’il y avait entre la fille et lui : pas d’enfant. Puisqu’elle était enceinte, c’était à elle seule de s’interroger sur ce qu’elle ferait. Parce que lui il n’avait rien à y voir. Et il a pris l’assistance à témoin : si la fille ou un autre membre de sa famille osait encore se pointer devant sa porte, il ne répondrait plus de ses actes. Sur ces mots, il est rentré chez lui. Laissant tout le monde pantois.

Deuxio, le coupable se sent responsable et accepte de prendre la future mère chez lui. Pour s’occuper d’elle et du bébé, avec la perspective d’éventuelles épousailles. C’est ce qu’on appelle chez nous goûter le mariage, ce que d’autres nommeront concubinage. Ou alors, ayant greffé dans sa tête que ce ne sera jamais rien de plus qu’une aventure d’un soir, mais ayant tout de même envie d’assumer son devoir parental, il reconnaît l’enfant.

Et cette dernière hypothèse est celle sur laquelle de nombreuses femmes (et leur famille) ont bâti toute leur stratégie.

Il y a quelques mois, sur un réseau social, un ami a lancé un cri du cœur : il avait fait un enfant avec une fille. Il s’en occupait car il donnait une ration hebdomadaire à la mère du petit. Mais chaque fois qu’il allait chez la fille pour avoir l’enfant, même pour un petit week-end, il essuyait le refus catégorique de sa « belle-famille ». Quelqu’un lui demanda combien il donnait comme argent. Il a sorti une somme vraiment conséquente. La même personne lui a demandé de couper les vivres et de ne plus réclamer l’enfant. Il avait bien évidemment émis des réserves, car la famille de la fille étant pauvre, l’enfant risquait d’en pâtir. Mais il avait suivi le conseil. Deux mois après, il pavoisait. Il avait reçu un coup de fil à son lieu de service. On lui annonçait qu’à son retour le soir, il trouverait son fils chez son voisin avec toutes ses affaires.

Il y a des femmes à Douala, qui font des enfants apparemment de façon incontrôlée. Elles en ont cinq ou six, qui n’ont en commun que l’utérus duquel ils ont été expulsés. La plupart du temps, cela procède d’un plan. Les enfants sont un fonds de commerce, un objet de chantage. Six ou sept enfants sont autant de sources de revenus. Chacun des pères « paie » la mère pour qu’elle s’occupe de son rejeton. Le marmot qui a le malheur d’avoir le géniteur qui a fui ou qui est radin est le vilain petit canard de la portée. La mère elle n’a plus aucune raison de chercher un travail car elle vit tous frais payés et peut continuer sa vie de petite vertu. Si l’un des papas, consciencieux, voit la situation précaire dans laquelle son enfant est élevé et craint pour son avenir, il se verra opposer une fin de non recevoir de la mère et de sa famille, dont les intérêts sont aussi en jeu. Il ne faut pas plaindre certains grands-parents parce que vous les voyez assaillis par des dizaines de bambins. Chaque tête représente une petite fortune qui tombe à la fin de chaque mois.

On a assisté au début de l’année au spectacle de ce père désespéré qui s’est retranché au sommet d’une grue à Nantes en France, parce que la justice lui avait refusé le droit de garde sur son fils (photo). Beaucoup de pères camerounais vivent la même situation. La différence chez nous étant que la justice n’est pas souvent concernée. Les enfants sont proprement pris en otage par leur mère et la famille de celle-ci, pour rien d’autre que des enjeux pécuniaires.

L’intérêt même de l’enfant est une préoccupation secondaire. La conséquence étant ces bambins qui se retrouvent à vendre des arachides sous la pluie, à s’agripper au moindre passant pour une pièce, qui vont et viennent sans but, qu’on enlève, qu’on viole, qu’on assassine, qu’on mutile. Et pour ceux qui réussissent à passer entre les gouttes, ils deviennent ces fameux nanga-bokos qui hantent certaines rues de la ville. Lesquels pour gagner leur pitance, agressent à tout va.

 

Par René Jackson 


Snobisme, quand tu nous tiens

The Snob
The Snob

Le camerounais est un incorrigible vantard. Si le snobisme devait avoir une nationalité, elle serait sans aucun doute camerounaise. Nous vivons dans un pays où, si tu n’as pas un peu, comme on dit ici, tu es mort et enterré. Non pas parce que la misère aura eu raison de toi, mais à cause des regards hautains dont les gens ayant un peu t’auront chargé et dont le poids t’aura littéralement enterré vivant. Le camerounais est snob. Et c’est même très peu de le dire. Comme d’habitude, je vais m’entendre dire que je fais des exagérations et des généralisations. Mais dans un royaume où tout individu qui a une once de pouvoir en abuse, se montrer est devenu un véritable sport national. Qu’est ce qui me faire le dire ? Tout simplement parce que c’est la vérité. Pour ceux qui en doutent, voilà quelques explications.

Commençons par un tour dans nos aéroports. Au hasard, on prendra celui de Douala. Il y a quelques années, les autorités avaient interdit l’accès des aérogares aux personnes qui ne voyageaient pas. Pourquoi ? Simplement parce que ces endroits étaient bondés, occupés qu’ils étaient par ceux qui venaient accompagner les voyageurs. A qui profitait le crime ? Tant aux voyageurs qu’aux accompagnants. Celui qui voyage doit montrer à tout le monde qu’il prend l’avion. Ah, l’avion, ce moyen de transport suprême ! Monter dans un avion n’est pas donné à tout le monde. Il faut que le maximum de personnes sache qu’on va entrer dans le ventre de l’oiseau. On ameute donc famille, amis. Ceux-ci ne se feront pas prier pour converger vers l’aéroport. Vous ne pouvez pas imaginer les sourires satisfaits que font ceux qui te disent : « gars hier, j’étais à l’aéroport. Je suis allé accompagner un pote qui partait ». Question de te faire comprendre que lui aussi s’est retrouvé à deux cents mètres à tout casser d’un aéroplane. Victime j’ai été. Je me suis fait remonter les bretelles par un ami qui était mécontent du fait que je sois « parti » sans lui dire. Il m’aurait accompagné à l’aéroport, il a dit. Je lui ai demandé à quoi il allait me servir là-bas. Notre relation en a pris un coup.

Descendons d’un cran. Tout le monde ne peut pas prendre l’avion. Mais effectuer un voyage entre Douala et Yaoundé (ou dans le sens inverse) est plus dans les cordes du camerounais moyen. Pour cela, il faut se rendre dans une agence de voyage afin d’emprunter un autobus. Souvent le spectacle en vaut largement le détour. Le week-end dernier, je devais aller à Yaoundé. Période de vacances, tout le monde voyage. Le bus que je devais emprunter n’était probablement pas encore parti de Yaoundé au moment où j’ai acheté le ticket. Ça m’a laissé de longues heures d’observation. Dans nos stations de bus, on a souvent l’impression que tout le monde va à une même grande fête. Les femmes et les filles arborent les plus belles toilettes. Certaines sont tellement maquillées, on croirait qu’elles vont à une élection de miss. J’ai eu mal aux pieds à la place de ces jeunes femmes qui portaient ces chaussures hyper compensées qui sont revenues à la mode. Les garçons ne sont pas en reste. La plupart avaient plus l’air du chanteur DJ Arafat que de camerounais normaux. Et dire qu’on est tous là pour risquer nos vies sur l’un des axes routiers les plus dangereux du continent. Quitte à mourir, autant le faire en beauté hein ? Ce qui est sûr, c’est qu’avec mon vieux pull à capuche délavé et mon pantalon en jeans totalement élimé, j’étais comme un cheveu dans la soupe.

Le problème c’est qu’il pleuvait et qu’il faisait froid. Et je ne parviens toujours pas à comprendre à l’autel de quoi les filles aux épaules dénudées s’exposaient ainsi à une pneumonie.

La voiture. Signe extérieur de richesse. Nous sommes indigents. Ce qui dans d’autres pays est un moyen, la voiture est une fin chez nous. Tu as réussi ? Oui. Mais où est la voiture qui le prouve ? Beaucoup chez nous on changé morphologiquement depuis qu’ils ont acquis cet objet de luxe. Non pas à cause du fait qu’il accroît notre sédentarisme en annulant nos dix ou quinze minutes de sport quotidien qu’imposent la recherche d’un taxi. Non. A force de gonfler*, ils ont fini par changer physiquement. Pourquoi ne gonfleraient-ils pas d’ailleurs? Ils roulent  en voiture quand la majorité va à pieds. Celui qui a une voiture est tout puissant. S’il y a une réunion, on l’attend toujours. Il est celui qui a le privilège d’être bloqué dans un embouteillage. Pour les autres, c’est un luxe impossible parce qu’un embouteillage n’a jamais ralenti un moto-taxi qu’on aurait pu emprunter ou alors le piéton. Celui qui a la voiture est celui qui aura facilement les petites, car selon une expression consacrée ici « les femmes aiment l’odeur du carburant ». Quand tu gares une voiture dans la cour du père de ta fiancée, il n’y a aucun risque de repartir sans elle. Parce qu’autant toi le propriétaire de l’auto tu te gargarises des exploits qui t’ont permis d’acquérir ce bijou (qui au demeurant est un vieux tacot importé de Belgique), ta compagne ne se privera pas de dire à ses amies envieuses que son fiancé a la voiture.

On dit qu’au pays des aveugles, les borgnes sont rois. Les choses qui sont toutes naturelles dans beaucoup de contrées relèvent chez nous de l’extraordinaire. Les sénégalais du Sénégal riraient à s’enrouler dans la poussière s’ils entraient dans un restaurant sénégalais à Douala. Ils se demanderaient si c’est le même riz qu’ils mangent tous les soirs à Thiès avec les mains et en crachant la morve dans la sable à côté. Les gens qui mangent dans nos petits restaus sénégalais se comportent comme s’ils étaient au restau de l’hôtel Hilton de Yaoundé. Quelqu’un qui mange un hamburger à Douala passe pour un extra-terrestre. Et il se comporte comme tel. Ne parlons même pas de la pizza !

Les camerounais ont très vite adopté Facebook. Les raisons sont désormais évidentes. Dans la compétition de celui qui sera le plus vu, ce réseau social est un outil de premier plan. Il y a une petite chose que j’ai remarquée pendant mes quelques années de présence sur Facebook. Des personnes jadis totalement transparentes sont devenues de véritables vedettes sur le réseau. Quand le gars était ici à Douala, il pouvait publier sur son mur qu’il allait s’immoler en pleine rue, ou annoncer qu’il renverserait le régime en place, personne n’aurait réagi. Ses publications restaient désespérément seules, sans le moindre j’aime ou commentaire. Et puis, un jour de décembre il a écrit : « -3 degrés Celsius ». Nulle part au pays, le thermomètre descend en dessous de quinze degrés. Nulle part en Afrique d’ailleurs. Les calculs sont vite faits. Le gars ne peut être que parti ! Soixante-dix commentaires et deux fois plus de j’aime. Qu’il poste une photo de sa trombine avec le logo d’un McDonalds en arrière-plan et il récoltera les avis les plus dithyrambiques.

Il n’y a pas de McDo au pays. Si on parvient donc à se retrouver à quelques mètres d’un McDo, quelque part on a réussi. Et une réussite n’a de valeur pour nous que si elle se sait.

Par René Jackson

*Gonfler: crâner, faire l’important


Journal intime d’une étudiante camerounaise

Crédits photo (creative commons) : olivander
Crédits photo (creative commons) : olivander

Il y a quelques temps, je discutais avec un ami. Un ami qui avait longtemps vécu en France. De retour au pays pour s’y établir, il semblait étonné d’apprendre que de jeunes camerounaises vendaient leurs charmes pour pouvoir payer leurs études. Le problème est que, la prostitution étant le plus vieux métier du monde, il a eu le temps de se disséminer partout. Le phénomène existe donc aussi dans le pays où il avait vécu. En France. Comment je le sais ? J’ai vu un film – ma foi assez cru – dans lequel il se racontait la vie d’une jeune femme qui s’est retrouvée plongée dans la prostitution pour pouvoir payer ses études. On y apprend entre autres qu’en 2006, deux cent vingt cinq mille étudiants y auraient eu des difficultés à payer leurs études. Et ça c’était avant la crise. Comme quoi, ce n’est pas seulement sous nos latitudes que les étudiantes donnent de leur personne afin d’obtenir leurs diplômes.

J’ai dit  prostitution ? Euh… Non. On pourrait plutôt appeler ça un échange de bons procédés. La vie est dure. Je n’apprends rien à personne en disant cela. Donc, il faut se battre.

L’étudiante camerounaise se retrouve dans une situation très difficile. Elle a obtenu son baccalauréat. Elle a envie de continuer ses études universitaires parce qu’on lui a dit qu’en fait, le bac c’est le commencement de tout. Tout le monde est content pour elle. Mais problème : c’est une fille. On trouve qu’elle en a déjà fait assez, parce qu’elle vit dans une société où une fille qui a fait de hautes études n’est pas différente d’un jihadiste qui dispose du code nucléaire des Etats-Unis d’Amérique. C’est un danger. Elle ne trouvera pas sa place. Elle mourra vieille fille.

Ses parents et sa famille sombrent dans le désespoir quand elle parle de faire un doctorat. Aucun homme normalement constitué ne peut accepter de prendre pour épouse un Docteur. A moins qu’il n’ait obtenu l’agrégation. Mais ils sont combien, les agrégés ? Cette fille sera la honte de sa famille. Soit elle ne trouvera jamais chaussure à son pied, soit elle en trouvera une qui très vite serrera son joli pied. Et elle ira demander le divorce. Oui, parce qu’à force de pousser dans es études, elle finira fatalement par se rendre compte qu’elle peut divorcer. Non, une femme instruite est un danger, un assassin pour la virilité. La communauté ne la casera que très difficilement.

Mais elle est en même temps un espoir. Ne dit-on pas que lorsqu’on éduque un homme, on éduque un être et qu’à contrario, lorsqu’on éduque une femme, on éduque un peuple ? La fille éduquée sera celle qui sera aux petits soins pour sa mère fatiguée, pour son père ivrogne et pour sa tripotée de frères tous plus imbéciles les uns que les autres. Elle sera certes moins encline à fermer les yeux sur les infidélités de son homme, mais sera celle qui tiendra son foyer d’une main de fer et dirigera ses ouailles dans la bonne direction.

Il lui faut des diplômes. Elle s’est inscrite à l’université de Douala (mon université préférée). Et là, elle voit les feux de l’enfer. Elle se rend compte de l’énormité de tout ce qu’il faut dépenser en transports et en polycopiés. On le rappelle, la mère est fatiguée et le père ivrogne. Les oncles et les tantes lui donnent un conseil avisé : « marie-toi, petite. Très vite. Trouve-toi un homme riche et aide ta famille à sortir de la misère ». Ca c’est pour justifier leur refus de donner le moindre kopek pour ses études.

La petite étudiante est perdue. Elle a des envies d’abandon. Mais elle voit tellement de jolies filles pour qui tout roule. Belles. Pimpantes. Et bouffant des trucs hors de prix. Elle devient leur amie. Et là, elles tentent de lui inoculer le virus.

« Ma sœur, tu vois comme nous sommes belles là, ce n’est pas pour rien. On se fait gérer. »

Ah non ! Elle ne fera jamais ça ! Sa famille était chrétienne et tous les dimanches à l’église, on disait que ce n’était pas des choses à faire. Oui, mais c’était au village, ça. On pouvait déterrer quelque tubercule quand on avait faim. Ça ne manquait pas, les tubercules, au village. Ils n’appartenaient qu’à celui qui voulait se donner la peine de les déterrer. Sauf que là, on est à Douala. Et les tubercules, ici, on les trouve dans les restaurants et ils ne sont absolument pas gratuits. Elle retrouve les bras de son petit ami, fauché comme les blés, tout juste bon à lui dire des je t’aime pour faire tomber ses défenses. Afin qu’elle lui offre des parties carrées inabouties. Mais elle l’aime. Et donc elle espère et supporte.

Ce n’est pas possible ! Ça fait presque deux jours qu’elle n’a rien avalé. Elle repense à ses frères au village. On a dit tout ce qu’on a dit à l’église du village, mais ça n’empêche pas qu’ils aient quelque chose à voir avec la multiplication incontrôlée des marmots dans leur hameau depuis qu’ils ont atteint l’âge de procréer. Et il y a ces amies, toujours plus belles et plus pimpantes, qui ne cessent de lui demander de faire comme elles.

Elle était d’ailleurs chez l’une d’elles un soir. La belle et pimpante était sous la douche. Elle se préparait pour un rendez-vous galant. Son téléphone a sonné. Notre petite curieuse affamée jette un œil. Appel manqué de BAILLEUR.

« Ma copine, quand tu étais sous la douche, ton bailleur a appelé.

Aka* ! Qu’est ce qu’il me veut encore, celui-là ?

-Tu n’as pas payé le loyer le mois dernier ou quoi ?

-Chérie, moi, payer le loyer ? Jamais de la vie ! C’est mon bailleur. On se gère.

-Vous vous gérez… ?

-C’est l’un des mes gars non ? On se gère et je ne paie pas le loyer.

-Ah bon ?

-Oui, ma copine. Et le jour où il me tente, j’ai le numéro de sa femme. Attends, je te montre quelque chose ».

La pimpante ouvre le répertoire de son téléphone.

« Tu vois, ici c’est LOYER : il me donne l’argent de mon loyer toutes les fins de mois. Et comme je ne paie pas le loyer pour les raisons que tu sais, ça va dans ma poche. Là c’est FRIGO : lui me remplit mon réfrigérateur. AKWA PALACE : celui-ci, il aime seulement m’emmener passer les nuits à l’hôtel Akwa Palace. MOUGOU c’est un idiot là qui croit qu’il va m’avoir. Celui-là, je mange bien son argent. Il n’aura jamais rien. Pour CREDIT, il suffit que je le bipe et il m’envoie des unités dans mon téléphone dans le quart d’heure qui suit. ANNIV c’est un vieux là, j’avais inventé une histoire d’anniversaire pour qu’il m’emmène passer un week-end à Limbé. Je ne te dis pas, ma copine. Le père là était vieux, mais il répondait comme les petits gars qui sont à la fac là. J’avais vu de toutes les couleurs, je te jure !

-Mais, avec tous les hommes que tu gères là, tu arrives à t’en sortir avec les cours, les devoirs et tout ça ?

-On se débrouille non ! Moi j’essaie quand même d’étudier. Même comme mes notes sont toujours aussi faibles. J’ai mon autre copine qui marche souvent avec moi là. Elle se fait gérer par nos profs.

-…

-Qu’est ce qui te surprend ? Tu crois qu’elle a fait comment pour valider toutes ses UV en première année ? Est-ce que tu la voyais souvent au cours ? Elle allait ramasser ses mentions ‘très bien’ dans le lit des enseignants. Tu as déjà entendu parler des NST au moins ?

-Les NST ? C’est quoi ça ?

-La fille-ci, tu peux être ndjouksa* hein ! Les Notes Sexuellement Transmissibles. Tu couches avec un prof pour qu’il te donne une bonne note à son UV et qu’il plaide ta cause auprès de ses collègues. Si tu as trois coups comme ça, tu vas jusqu’au Master sans taper ton corps ».

L’étudiante regarde ses amies croquer la vie à pleines dents. Tout ce bling-bling l’attire furieusement. Elle est consciente des risques. Elle aime un garçon, un camarade de classe. Mais est-ce qu’on vit d’amour et d’eau fraîche ? Elle n’a rien, il n’a rien. Pourtant l’avenir s’éclaircirait bien vite parce que les filles lui ont dit que dès qu’elle le souhaiterait, elles lui présenteraient un ou deux hommes qui pourraient s’intéresser à elle. Elles lui ont fait comprendre que si elle donnait juste un peu de sa personne, elle serait à l’abri du besoin.

« Ton amoureux t’embrouille l’esprit. Mais il n’est pas un problème. Tu peux jouer comme moi. Tu vois le gars qui est en troisième année, qui marche toujours derrière moi non ? Eh ben, c’est mon bon gars. Mon titulaire. C’est lui que je ya mô*. Je meurs pour lui. Toutefois je lui ai expliqué que la vie était un peu difficile pour nous deux et il accepte de me voir souvent monter dans les grosses voitures à la sortie des cours. De toutes les façons, même si ça le dérange, il ne se gêne pas pour venir se servir comme il veut dans mon frigo. Il m’aime. Et quand on aime, on comprend ».

Ou on se fait entretenir par une tapineuse. L’étudiante espère que son amoureux sera aussi conciliant si elle décide de devenir une accompagnatrice de luxe. Mais elle doute. L’histoire de cette autre fille qui a rencontré un homme qui lui a fait subir toutes sortes de cruautés l’autre soir dans une auberge, au point où elle en est morte, n’a pas encore fini de faire des remous au sein du campus.

Par René Jackson

*Aka ! : expression d’agacement

*Ndjouksa : personne idiote, un peu arriérée

*Ya mô : être amoureux (se)


Profession: rabatteur

Statue de la Nouvelle Liberté, Faite de récupérations métalliques, symbole de l'inventivité et de la débrouillardise des doualaens. - DW Akademie. Licence Creative Commons BY-NC 2.0
Statue de la Nouvelle Liberté, faite de récupérations métalliques, symbole de l’inventivité et de la débrouillardise des doualaens
Licence Creative Commons BY-NC 2.0

La paix sociale a Cameroun, elle existe. Pourquoi ? Qu’est-ce que le Cameroun a de mieux – économiquement – que l’Afrique du Sud ou le Brésil par exemple, ces gens qui n’hésitent pas à manifester à la moindre alerte. Ou encore, qu’est-ce que le Cameroun a de plus que tous ces autres pays où il existe des conflits, ces autres pays où les communautés se battent entre elles ? Rien. Du moins en espèces sonnantes et trébuchantes. Mais ceci ne signifie pas qu’il n’y a pas de problèmes chez nous. Loin de là ! Nous on n’est pas du genre à s’exposer aux yeux du monde comme les égyptiens pour demander le départ d’un président qui n’est là que depuis une minuscule année. La preuve ? Suivez simplement mon regard. Non, nous on lave notre linge sale en catimini. On règle nos petits problèmes à force de petites insultes tribalistes au coin d’un mur. Ou en débauchant la femme de notre ennemi. Et quand ça semble vouloir dégénérer, pour enterrer le tomahawk, on fume le calumet de la paix autour de quelques bières dans un bar.

Contrairement à une certaine catégorie d’égyptiens qui, pour tromper leur ennui, vont squatter une place en lançant des « Digage !»* vindicatifs, nous on se débrouille. On n’a pas le temps pour les combats politiques. Nous on a des besoins primaires qu’on doit satisfaire au jour le jour. L’équilibre social camerounais repose sur une certaine passivité, sur une capacité presque surnaturelle à faire le dos rond, certes, mais aussi et surtout sur une ingéniosité et une débrouillardise qui finalement viennent à bout de tout. Et parmi les grands débrouillards qu’a enfantés notre belle ville de Douala, il y a les rabatteurs.

Selon le Larousse, un rabatteur est une personne qui rabat le gibier vers les chasseurs. Chez nous, on dira que le rabatteur est une personne qui rabat le gibier (le client), vers le chasseur (le vendeur ou le fournisseur de services) et qui en contrepartie récolte des sous. A Douala, les rabatteurs sont presque partout. Parlons de quelques uns que je côtoie souvent, tiens!

Le rabatteur numéro un, celui qu’on remarquera le premier, est celui qu’on appelle le chargeur. Son lieu de travail est l’un des nombreux carrefours de la ville. Son matériel : sa bouche. Le chargeur est celui qui trouve les clients pour les taximen. En criant une destination : « Akwa Soudanaise ! Akwa Soudanaise ! Trois cents ! La mère, tu vas à Akwa ? A quel niveau là-bas ? Non, il ne passe pas par le marché Sandaga, la route est mauvaise là-bas… Chauffeur, tu passes par Sandaga ? Oui la mère, monte, il passe par là… Akwa Soudanaise ! Une place, une place ! » Il crie une place restante, même s’il y en a encore quatre des cinq qui sont libres. Qu’il fasse soleil ou qu’il pleuve, le chargeur est là, il hurle des destinations. Il remplit les taxis. Et chaque fois qu’il le fait, le chauffeur lui remet cinquante francs. L’un de ces derniers m’expliquait un jour :

« A priori, on pourrait croire que si les taximen voulaient, il n’y aurait plus de chargeurs. En réalité, c’est plus compliqué. En plus de nous trouver des clients, ils nous permettent de souvent échapper aux policiers quand on stationne mal pour trouver les passagers. Et puis quand il y a des sacs à mettre dans la malle arrière, ils s’en occupent. Cinquante francs ce n’est pas cher payé pour les services qu’ils nous rendent. Et nous on ne perd rien, puisqu’on s’en sortirait même si on ne faisait pas le bâchement*. Le passager supplémentaire nous sert à payer le chargeur et à gérer les mange-mille* qui nous emmerdent souvent en route là. Et certains de ces chargeurs peuvent se faire jusqu’à dix mille en une journée ».

Dix mille francs (environ 15 euros) en une journée… Autant, sinon plus que beaucoup de nos fonctionnaires. Quand ceux-ci sont honnêtes, bien entendu.

L’autre catégorie de rabatteur sévit autour de certains lieux stratégiques. Comme les campus universitaires. Il est facilement reconnaissable. Il tient une pancarte sur laquelle sont collées des photos de tous les formats. Ici, le gibier principal est l’étudiant. Cette caste de personnes a qui on demande des photos d’identité à tort et à travers. Le marché est immense quand on sait qu’en dehors des demandeurs de visas, les étudiants n’ont pas leur pareil quand il s’agit de faire des formalités et que chaque campus voit défiler des milliers de personnes chaque jour. Mais le rabatteur ne fait pas son fonds de commerce seulement sur les étudiants. Toute personne qui passe par là est l’objet de son intérêt. Il charrie tout ce beau monde vers un studio de photographie qui n’est pas loin de là. Et pour chaque client, il perçoit une commission. La majorité de ces rabatteurs sont en fait des étudiants des campus universitaires autours desquels ils gravitent. Ils peuvent ainsi payer leurs études.

Le dernier rabatteur que j’évoquerai ici s’assimile beaucoup plus à un aiguilleur. J’ai passé trois heures avec l’un d’entre eux il y a quelques mois. Puisque que je m’étais rendu à un endroit qu’on appelle Ancien Troisième, le marché de la ville qui est spécialisé dans l’électronique. J’avais dans ma liste de courses : acheter un casque audio, acheter un chargeur pour un téléphone et faire réparer un autre téléphone. Dès que je suis descendu du taxi, j’ai vu un jeune homme se planter devant moi.

« Bonjour Grand. Tu as besoin de quelque chose ?

-Euh… Oui, je cherche un endroit où on vend les écouteurs.

-Viens, je connais une boutique où tu peux trouver de bons écouteurs ».

Pas très rassuré, je me retrouve en train de courir presque derrière lui. On s’enfonce dans les profondeurs du marché. Jusqu’à la boutique d’une jeune femme qui effectivement vend toutes sortes de casques audio.

« Boss, tu as prévu combien pour le casque ? » Je lui donne un montant. Et lui il va négocier avec la marchande. Elle n’est pas d’accord pour me donner celui que j’ai choisi au prix que j’ai proposé. Le jeune homme n’en démord pas et réussit finalement à la convaincre. Pour le chargeur du téléphone, il prit aussi en mains l’opération de marchandage. Après, il fallait réparer l’autre téléphone. Il m’a encore trainé derrière lui, dans les méandres du marché, me faisant passer par des endroits vraiment hétéroclites. Il a remis l’appareil en panne à un technicien, lequel après diagnostic, m’a donné un prix taxé*. Mon démarcheur s’est encore chargé de discuter ce prix et quand il a atteint le raisonnable, j’ai été d’accord pour confier mon téléphone à réparation. Il fallait repasser deux heures plus tard le récupérer.

Maintenant, j’avais deux heures de temps à tuer. Où et comment ? Je ne le savais pas. Mais mon démarcheur, lui savait ! Malin comme tout, il m’a dit qu’il connaissait un endroit idéal où patienter. Il m’a conduit tout droit… Dans un bar. Comme il n’est pas commode d’occuper une place dans ce genre d’endroit sans consommer, je me suis retrouvé en train d’acheter des boissons. Une bière pour lui et un soda pour moi. Et question d’accompagner son breuvage, il s’est pris un bon plat de ragoût de plantain. Et entre deux bouchées et une gorgée, il m’expliquait :

« Tu vois comment je t’ai aidé aujourd’hui non ? Moi j’aurais pu te laisser aller te perdre au marché hein ! Mais au contraire je t’ai emmené directement aux endroits où tu pouvais trouver ce dont tu avais besoin. Quand on va finir là, je vais rentrer chez tous ces gens et ils vont me donner quelque chose pour le client que je leur ai emmené. Et si toi tu es content, tu peux aussi me donner mon pourboire. Je n’ai pas fait de longues études et c’est comme ça que je me bats pour vivre. Et on est nombreux à faire ça dans tous les marchés de Douala ».

Et au moment de se séparer, je lui ai effectivement donné son pourboire. Grâce à lui, je dois l’avouer, j’avais fait de très belles affaires.

C’est la saison des pluies. Et qui dit saison des pluies à Douala, dit averses ininterrompues souvent pendant cinq ou six jours d’affilée. Je ne peux pas terminer sans parler de ces débrouillards saisonniers qui ne sont pas des rabatteurs, mais des porteurs. Ils ont leur bureau tout près des mares d’eau qui se forment à la moindre ondée sur nos quartiers. Ces mares d’eau ont ceci de particulier : elles contrarient immanquablement les ambitions de ceux qui veulent emprunter les routes qu’elles coupent. Le porteur est la solution à ce problème. Il se propose de t’emmener de l’autre côté sur son dos, moyennant une certaine somme. Quand vous tombez d’accord, tu grimpes. Mais l’affaire n’est pas encore dans le sac, puisque très souvent, une fois au milieu de la grande flaque d’eau, le petit malin te fait comprendre que tu dois payer plus que ce que vous aviez conclu pour la traversée. Sinon il n’aura pas d’autre alternative que de te débarquer là.

Cela fait partie des situations dans lesquelles on n’a souvent pas le choix. Surtout quand on a un costume trois pièces sur le dos et des Louboutin aux pieds. Je parle par expérience.

Par René Jackson

 

*Digage : Prononciation du mot français ‘Dégage’ par les locuteurs de l’arabe

*Bâchement : camerounisme désignant la pratique de la surcharge dans les transports

*Mange-mille : Policiers ou gendarmes assurant le contrôle routier. On parle de « mille » et non de « mil » à cause de leur goût prononcé pour les billets de mille francs

*Prix taxé : prix qui n’est pas définitif. Qui est voué à baisser


Lettre d’un camerounais à Sepp Blatter

Photo: Marcello Casal Jr./ABr /  Creative Commons License Attribution 3.0 Brazil
Photo: Marcello Casal Jr./ABr / Creative Commons License Attribution 3.0 Brazil

Bonjour, Président

Il y a quelques jours une nouvelle vraiment douloureuse nous est tombée dessus : la FIFA que tu diriges si bien a suspendu la Fédération Camerounaise de Football.

Non, je rigole, Président ! Dans ma phrase il y a deux mensonges : le premier, tu as dû t’en douter, est que tu diriges bien la FIFA. C’est juste une petite boutade, car ton association est la première mafia du monde, loin devant la mafia sicilienne, russe, calabraise et les yakuzas. J’en veux pour preuve les scandales qui ont émaillé la vie de ta vénérable institution ces dernières années. La dernière en date fut le Qatargate. On disait que vous aviez vendu l’organisation de la coupe du monde 2022 au Qatar. Vrai ? Faux ? Je ne sais pas. Toujours est-il que les journalistes ont sorti des preuves lourdes et que tu n’as pas vraiment apporté de démenti.

Le deuxième mensonge est que la nouvelle de la suspension de la Fécafoot a fait mal à nous camerounais. En réalité, au mieux on s’en fout et au pire on te dit merci.

Prési, nous te disons merci. Merci pour avoir mis fin à cette mascarade. Nous nos demandons même pourquoi votre décision n’arrive que maintenant. Ah, je sais ! Entre mafiosos, on se respecte. Oui, parce que la Fécafoot est une autre mafia. Et pour s’attaquer les uns aux autres, il faut que le rubicond ait été franchi.

Je n’ai d’ailleurs pas compris la décision que ta FIFA a prise. Ingérence du gouvernement camerounais dans les affaires de la fédération de football ? Pourquoi ? Parce qu’on a mis le  président Iya Mohammed de la Fécafoot en prison ? Président, ça me fait rire ! Parce qu’apparemment, tu ne connais pas notre Opération Epervier. Ce que nous appelons affectueusement ici « Eper » est ce volatile qui est sensé remettre de l’ordre dans la gestion de la chose publique camerounaise. L’Epervier a déjà fait beaucoup de victimes, car on compte dans son butin de guerre des anciens directeurs généraux, ministres et même un ex-premier ministre, qui se seraient donné un peu trop de libertés avec l’argent de nos impôts. C’est vrai que le président Iya n’était pas loin d’être l’homme le plus détesté au Cameroun. Il énervait tout le monde. Apparemment jusque dans les hautes sphères. Et comme il s’accrochait désespérément à son poste de chef de la mafia du foot camerounais, on a envoyé l’Epervier planer autour de sa tête.

Le problème au Cameroun, Président, c’est que tous ceux au dessus de qui l’Epervier a tournoyé se sont retrouvés en prison. Sans exception. Le président de la Fécafoot, bien qu’il savait son sort était scellé, a continué ses petites affaires comme si de rien n’était. Il y a quelques mois, il s’est présenté à l’aéroport de Yaoundé. Il partait pour Paris. La police des frontières lui a confisqué son passeport en lui signifiant qu’il avait interdiction de quitter le pays. Il s’en est foutu comme de l’an quatre.

Président, monsieur Iya Mohammed contrôle tellement bien sa mafia qu’il s’est fait réélire au poste de président de la Fécafoot alors qu’il était en garde a vue et à quelques heures de se faire écrouer à la prison centrale de Nkondengui ! Ce qui est incompréhensible dans la raison qui a motivé votre suspension est qu’il ne s’est pas fait emprisonner à cause de ses activités au sein de la fédération, mais pour des malversations présumées à la Sodecoton, une entreprise publique, dont il était jusqu’à lors  le directeur général.

Ce qui est encore plus bizarre est que lorsque le gouvernement camerounais fourre vraiment ses mains dans le cambouis du foot de notre pays, tes gens et toi ne dites rien ! Le gouvernement a toujours eu son mot à dire quand il a fallu choisir les entraineurs de l’équipe nationale (on se souvient très bien de tout ce qui a entouré la nomination de Paul Le Guen en 2009 comme coach des Lions Indomptables). On sait que le Palais a souvent téléphoné à la fédération pour imposer un joueur dans l’équipe pour le salut de la nation (Roger Milla en 1990 et Patrick Mboma en 2008). On sait que c’est l’Etat et non la Fédération qui paie les entraineurs. Tu n’étais pas encore aux affaires à l’époque, mais c’est bien un ministre de la république qui avait déclaré que la mallette qui contenait l’argent qu’on avait collecté lors d’un porte-à-porte pour financer la participation de nos Lions au Mondial 1994 s’était perdue entre Paris et New York.  Bizarrement, ta FIFA n’a jamais dit mot face à tout ça.

Qu’à cela ne tienne, nous te disons un grand merci, Prési ! Votre suspension est la meilleure chose qui soit arrivée au football camerounais depuis dix ans. Oui, parce que notre football a suivi Marc-Vivien Foé dans sa tombe. Ironie du destin, tu étais personnellement présent à Yaoundé lors de leur mise en terre commune.

Président, Puma nous a phagocytés. On ne comprend toujours pas comment ce faux chat qui bondit continue à s’afficher auprès de notre lion qui rugit. En 2006 cette marque était en concurrence avec Nike et Adidas pour fabriquer la tunique de nos Lions. Malgré le fait que les deux dernières aient des prétentions beaucoup plus avantageuses pour nous (lien) Puma a été choisi. Le dernier contrat a même été conclu sans appel d’offres. Entre-temps, nos joueurs se font dépouiller manu-militari dans les aéroports de leurs équipements, alors que normalement, nous devrions en avoir à ne plus savoir quoi en faire. Ah ! J’oubliais. Puma a négocié avec Mercedes et payé pour moitié le bus qui transporte nos équipes nationales. Quand on sait ça, on comprend tout…

Président, nos équipes ont un palmarès international presque inégalé en Afrique : six participations en coupe du monde dont un quart de finale, quatre CAN remportées, une victoire aux jeux olympiques, notre pays a été celui qui a été le plus couronné aux ballons d’or africains. Et j’en oublie. Malgré tout ça, notre football continue à être géré dans un profond amateurisme.

On sait que tu alloues souvent des fonds aux fédérations nationales. Mais nous n’avons jamais su quelle direction prenait l’argent que tu nous donnais. Nous en donnais-tu d’ailleurs ? On en est arrivés à se poser la question. C’est étrange. L’an dernier, notre Très-Grand-Numéro-9, l’ogre de Makatchkala s’est fâché. Et il a tout déballé : c’est lui qui s’occupait depuis plusieurs années déjà des problèmes consulaires des joueurs des équipes camerounaises, de leurs billets d’avion, de leur hébergement, de leurs primes. Clubs et équipes nationales confondus. Pendant ce temps, que faisait la Fédération ? Personne ne le saura jamais.

Ton association a payé de ses poches la pelouse synthétique du stade de Douala. Mais sais-tu que ta belle pelouse du stade de la Réunification de Douala contraste totalement avec le reste de l’infrastructure qui est totalement délabrée ? J’y étais tout dernièrement, Président. J’ai eu les larmes aux yeux.

Maintenant, qu’est ce qu’il faut faire ? Président, voici mon conseil : fermer les yeux et être encore plus dur. Quatre ans de suspension au minimum et sans sursis pour le Cameroun. Je sais que cela implique l’élimination de tous les clubs et de toutes les équipes nationales de mon pays dans toutes les compétions internationales. Mais ce n’est pas aussi grave qu’il n’y paraît. On ne gagne plus rien de toutes les façons. Ce ne sera pas une perte pour le football mondial. En tout cas, Président, on a saisi l’étendue de notre vide quand le Cap-Vert s’est retrouvé à la CAN 2013 à notre place. Et votre suspension est ce qui pouvait arriver de mieux à notre santé. Tu ne peux pas imaginer le nombre de crises cardiaques que ces Lions-là provoquent ici chaque fois qu’ils prennent des raclées.

On a d’autres sports ici, t’inquiète. Nous avons de très belles courses de pirogues. Ce ne serait pas mal si la course de pirogues devenait notre sport majeur.

Réfléchis bien, Président. Je sais que tu reçois plein de coups de fil de Yaoundé depuis plus d’une semaine, mais de grâce, reste inflexible. Ne lève pas la sanction. Toute une nation t’en sera éternellement reconnaissante.

René Jackson


C’est le grattage que tu veux voir à Douala?

courbettes obama empreur japon
Le président Barack Obama s’incline devant l’empereur du Japon

Cher Monsieur M.,

Votre courriel est particulièrement discourtois. On n’interpelle pas un Professeur agrégé de l’Université, par ailleurs Vice-doyen et Directeur de Master par le mot « Monsieur ».

Vous semblez également oublier qu’aucun enseignant de l’Université n’a l’obligation juridique de mettre des documents à la disposition des étudiants et qu’en le faisant, je vous accorde des faveurs.

Lorsque l’on n’a pas pu bénéficier d’une telle faveur, on la réclame avec finesse, gentillesse et élégance. Or, rien de tel dans votre correspondance.

Pour ne pas récompenser les mauvais comportements, je ne vous enverrai donc pas ces documents. Rapprochez-vous de vos camarades qui les ont reçus. J’espère que vous serez plus courtois à leur égard.

Votre adresse a cependant été ajoutée à la liste d’envoi.

Bien à vous.

Depuis quelques temps, on parle beaucoup de la « titroïde », ce curieux mal, qui obligerait presque tout homme (ou femme) du Pays des Crevettes, c’est-à-dire du Cameroun, à se doter d’un titre ronflant. Et vous voulez que je vous dise ? Ce « Professeur » a raison de réclamer à cet étudiant particulièrement malappris le titre qui lui est dû. L’enseignant qui a produit cette missive, que je connais pour avoir suivi ses cours (je tiens à préciser que ce n’était pas moi le destinataire), demande son titre à cor et à cris. En taclant au passage le mécréant.

Même comme pour moi, tout ça est un débat sans objet. Donc vide. C’est très simple. Un docteur est celui qui soigne les malades. On connait tous son diminutif « Docta » dont on affuble même le plus petit vendeur de médicaments frelatés des bordures de nos rues. Et un professeur n’est rien de plus qu’un enseignant. Et le diminutif « prof » a bercé toutes nos années de lycée. J’ai eu un vif échange la semaine dernière avec un camarade de classe qui défendait toutes griffes dehors le fameux « Son Excellence » qui précède presque toujours le nom de notre Crevette en chef. Les petites gens s’échinent à lui donner ce titre d’Excellence alors que le concerné n’a jamais obligé quiconque à l’appeler ainsi. Que j’interpelle le Président, l’Agrégé d’université ou le Docteur « Monsieur » à mes yeux n’enlève rien à ce qu’ils valent.

Une question mérite d’être posée : à qui profite le crime de non lèse-majesté ? A la Majesté. Oui, mais aussi aux courtisans. Je m’explique.

Jean de la Fontaine avait dit que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. Chez nous, on dira que tout gratteur vit aux dépens de celui que ça démange.

Le gratteur est un fin psychologue. Qui a étudié toutes les faiblesses du genre humain. Le gratteur, qui a d’abord adhéré au principe de non-violence si cher à Gandhi et à Martin Luther King, a compris que la meilleure façon de duper quelqu’un avec son total assentiment est la flatterie. Les plus grands séducteurs sont des virtuoses de la flatterie. Les courtisans qui restent le plus longtemps dans l’entourage du roi sont ceux qui ont la langue la plus mielleuse.

Le gratteur est camerounais. Il est âgé de 7 à 77 ans. Et même parfois plus. Ou parfois moins. Son arme fatale est le verbe. Sa cible favorite est ce Grand, mais pas nécessairement. Il existe une profusion de gratteurs, et cette profusion répond tout simplement à une offre qui s’accroît continuellement. Il y a toujours plus de gens à gratter. Donc toujours plus de gratteurs. L’offre s’ajuste toujours à la demande.

Le premier gratteur fut le musicien camerounais des années 1990. Il était facilement reconnaissable : la connaissance de la musique douteuse, la voix plus proche d’un bruit de casserole qui tombe que de celle d’Aretha Franklin. Mais qui dans une chanson réussissait à prononcer plus de noms qu’un professeur de nos lycées aux classes pléthoriques au moment de l’appel. Le musicien-gratteur le faisait (et continue encore de le faire) soit pour remercier ceux qui l’ont aidé à produire son bouillon musical, soit pour inciter les autres dont il a cité le nom à abouler. Vous savez, il y a des Grands qui sont capables d’acheter un album juste parce qu’à la fin de la piste 8, on l’a cité. Et quand ils ne l’ont pas fait, les concernés se font offrir le CD par son auteur. Ils entendent leur nom, ils sont heureux. Ils préparent une enveloppe pour le valeureux garçon. Sauf que la plupart du temps, le musicien-gratteur chante comme moi. C’est-à-dire mal.

Le deuxième gratteur est l’homme de spectacle. Il est souvent un chanteur, un humoriste ou tout simplement un chauffeur de salle. Sa technique est très simple, mais terriblement efficace. Quand il arrive, il se renseigne sur ceux qui assisteront à son show. Question de savoir s’il y a un Grand. Dans le cas où il n’y a pas un Grand bien de chez nous, il va au parking, repère les plus grasses voitures et cherche à savoir nommément à qui elles appartiennent, car si on considère la loi de la relativité d’Einstein de façon basique, grosse voiture = gros portefeuille = grosse envie de se gratter. Le showman-gratteur s’applique donc pendant sa prestation à prononcer, l’air de rien, le nom de celui qui a la grosse Land Rover, quand il constate que celui-là fait le sourd ou qu’il est déjà passé à la caisse, c’est-à-dire faroté, il s’attaque au proprio de la Cadillac, puis de la Mercedes Kompressor. Et ainsi de suite.

Un autre est le DJ-gratteur. Le DJ gratteur officie en boîte de nuit Ou dans une sombre boîte de strip-tease. Si tu te retrouves dans sa zone de vérité, prie pour qu’il ne sache jamais comment tu t’appelles. Car si par malheur ça arrive, tu es cuit. Il est capable de te coller tous les superlatifs imaginables, et ce pendant au moins une heure. « René Jackson, le plus grand, le plus mignon, avec sa montre Cartier en or massif, René Jackson le plus cher, il s’habille seulement à Milan, il est le roi, il est le plus fort… » En français ivoirien, on appelle ça l’atalaku. Et toi, camerounais, Grand d’un soir, n’y résistant plus, tu te retrouves en train de faroter sur lui trois mois de dur labeur.

A côté de ces gratteurs professionnels, il y a le gratteur-lambda. Le gratteur-lambda est facilement reconnaissable : c’est le gars plutôt jeune. Très prompt quand il s’agit de te donner le titre que tu mérites. « Grand Jackson », « René Jackson le boss ». Ou plus simplement « Le boss des boss ». Machinalement, après qu’il t’ait interpellé ainsi, tu lui réponds : « Gars, c’est vous les boss des boss non ? ». Tu penses avoir contourné le problème quand il te met KO : « Toi tu es le plus boss de tous les boss ». Tu en es encore à accuser le coup quand il t’achève avec un « Boss, on fait comment pour être comme vous non? Il n’y a rien pour les pauvres ? » Pour ne pas gâter ton nom et ne pas salir tous les honneurs dont on vient juste de te charger, tu fais un geste… Quelqu’un avait dit un jour qu’on est toujours le con de quelqu’un. A Douala, on est toujours le boss de quelqu’un. A une autre époque, le gratteur-lambda t’aurait appelé « Bao » (pour baobab). Trop désuet désormais.

Souvent, le gratteur n’agit pas seul. C’est le grattage en association. Tu les reconnais avec leur propension à appeler tout le monde « Président ». Et si par malheur, quand tu te pointes, quelqu’un entonne « Le président… Il est venu… Il va parler… » et que les autres le reprennent en cœur… Il y avait un jeune qui, trompé par ma corpulence administrative, avait commencé à m’appeler président. Je n’ai jamais cillé. Il s’est rendu compte que je n’étais pas un filon très porteur. Depuis, quand on se rencontre, c’est à peine qu’il me dit bonjour.

Je vais terminer avec le gratteur opportuniste. C’est celui qui sait faire feu de tout bois. J’en connais un. Il s’était retrouvé à une fête et il était le chauffeur de salle. Un grand artiste de notre pays avait fait sa prestation. Les gens l’avaient arrosé d’argent. A la fin, il remet les billets glanés au musicien, à qui il réclame sa part du gâteau. Le musicien lui oppose une fin de non recevoir en lui lâchant un « la vie est dure hein, mon petit ».

Vous avez aimé ? Vous en voulez encore ? La foule a répondu par un grand « oui » à chacune de ces questions. « Le public réclame encore notre artiste, pour une toute dernière chanson ». Le musicien ne s’est pas fait prier. Il a chanté, y mettant d’autant plus de cœur qu’il remarquait que le public faisait encore pleuvoir des billets sur lui. Des billets que le chauffeur de salle, comme auparavant, ramassait. A la fin, les deux hommes se revoient. « Petit, mon argent ». Et le gratteur par procuration de lui répondre après avoir fourré le magot dans ses poches « Grand, la vie est dure hein !»

A nos Grands en quête d’encore plus de grandeur, l’exemple de l’image d’en-haut devrait vous faire méditer.

Par René Jackson


279, Atelier des Médias

Enregistrement de l'émission à Dakar
Enregistrement de l’émission à Dakar

On ne perd sa virginité qu’une seule fois, dit-on. Et pour ceux, surtout celles, qui veulent perdre leur virginité une deuxième ou une troisième fois, il y a la solution médicale qui consiste à la reconstruction de l’hymen. C’est ça ? Fausse théorie. Du moins en ce qui me concerne. #MondoblogDakar a été une longue série de dépucelages. Des dépucelages qui se sont étalés sur une semaine. Pénibles ? Pas tant que ça. Mais ils valent quand même le détour. C’est quoi ces sortes de vapeurs que je vois une fois entré dans cette carlingue. Personne ne semble s’en inquiéter. Donc tout doit être normal. Il faut dire que c’est la première fois que je monte dans un avion. Premier haut-le-cœur de ma vie quand l’avion s’élance sur la piste de l’aéroport de Douala. « A partir de maintenant, si ça ndem, ça a ndem », comme on dit chez nous. Bizarre : je n’avais jamais pris un repas à 800 km/h avec tout plein de pays qui défilent en dessous de moi. Mais bon. L’histoire retiendra que la première fois où je soulageai ma vessie en dehors de mon Cameroun bien-aimé, ce fut techniquement à Abidjan. Dans les toilettes de l’avion qui y était en escale et duquel je n’étais pas descendu.

En dehors de cela, ce voyage fut ma première à Gorée, ma première dans une auberge, ma première avec tous ces Blancs, ma première avec Alimou Sow. La première fois la plus déstabilisante fut ce FC Barcelone-Paris Saint Germain. Car pour la première fois, je regardais un match de la Ligue des Champions en direct et en pleine journée. Chez moi à Douala, on regardait le même match, mais la nuit était tombée depuis. Autre fait marquant, la première fois que j’ai essayé d’enguirlander une non-camerounaise. Et c’est là que je me suis rendu compte que ivoirienne et camerounaise, c’est deux faces de la même pièce ! J’ai échoué avec fracas. Il se dit que les Blanches sont… euh… J’allais dire faciles, mais je ne le dirai pas comme ça. Moins compliquées, c’est plus juste. L’occasion s’est présentée, je n’avais que l’embarras du choix, vu la multiplicité des cibles. Au lieu de zlataner de l’Européenne, je me suis cantonné aux sentiers battus. Pour un succès inchangé. Regrets éternels.

J’ai appris beaucoup de nouveaux trucs à Dakar, fait beaucoup de nouvelles expériences. Mais celle qui m’a le plus marqué fut la préparation et l’enregistrement de l’émission Atelier des Médias, 279ème du nom. Non pas que ce serait la première fois que je passerais dans cette émission, puisque j’y avais déjà été invité une bonne tripotée de fois. Et même qu’un jour j’avais fait le choix d’arriver en retard au travail parce qu’il fallait enregistrer l’émission. Mais ce qui se passe par téléphone n’a rien à voir avec ce qui se passe en vis-à-vis. Cette fois serait différente puisqu’au lieu de l’habituelle interview, j’allais devoir préparer une chronique, ou plus précisément remplacer Francis Pisani avec son si particulier « Bonjour Ziad Maaaaaaaaalouf ! » Donc, un peu comme faire l’amour de la même façon pendant des années, puis aller dans un autre pays, rencontrer une geisha qui te fait découvrir des plaisirs insoupçonnés ! Les japonaises sont trop fortes !

Et je m’étais mis tout seul dans cette embrouille. Dimanche 7 avril. Espace Thialy. Il devait être 22 heures. Ziad annonce qu’il voudrait deux volontaires pour remplacer les chroniqueurs habituels de l’émission. Comme un sot, je saute sur l’occasion : « Moi ! Moi ! Moi ! » Il me regarde d’un œil pas rassuré. Le même œil fait le tour de l’assistance pour trouver un autre volontaire pour me détrôner. Personne. L’œil de Ziad capitule. Victoire par acclamation pour moi. Il n’y a rien de glorieux à gagner de cette façon, mais par les temps qui courent… Entre-temps, je remarque une autre paire d’yeux, rieurs cette fois, qui semble dire : « on va bien se marrer. Avec ce gars, l’expression ‘couper au montage’ n’a jamais autant tenu son sens ».

Barack Obama a été élu deux fois président des USA. Guantanamo est toujours là, avec ses prisonniers. Non, il ne suffit pas de remporter une élection. Même si on a été le seul candidat, on est investi d’une mission. La mienne, je devais l’accomplir. Il fallait commencer par trouver de quoi j’allais parler. Petit conciliabule le mardi 9 avril, dans les coups de treize heures, sur le chemin qui nous menait au plus succulent des riz de Dakar, avec Sinath. Elle sera l’autre chroniqueuse de l’émission et il ne faut pas qu’on se chevauche. Qu’est ce que je raconte, moi ? Il ne faut pas qu’on traite le même sujet.

Eurêka ! Innovation et TIC ! Jokkolabs et CTIC !

Mercredi 10 avril, tous au CTIC. Ah ! Le CTIC avec ses gens tous jeunes et tous beaux. Au Mboa… euh… au Cameroun, quand on rencontre des grands comme ça, on dit : « Boss, on fait comment pour être comme vous non ? Il n’y a rien pour les pauvres ? » Atalaku à n’en plus finir. La plupart du temps pour récolter un maigre billet de mille francs. Ce CTIC est donc un vrai repaire à rivaux potentiels. Heureusement que ma petite ivoirienne ne viendra jamais là. Bon,  il fallait quand même que je travaille. C’était mon sujet. Mais force était de constater que ces gens et moi ne boxions pas dans la même catégorie. Ouais, je les battrais à plate couture s’ils osaient se mesurer à mon presque quintal. C’est vrai, j’exagère un peu.

Après, nous sommes allés à Jokkolabs. Et là, ma romance baoulé a sérieusement vacillé. De quelle nationalité était-elle encore ? Togolaise ? Béninoise ? Je ne sais plus. Ce que je sais c’est que j’étais pendu à ses lèvres. Ah qu’elle parlait bien, cette belle ! Autant d’éloquence dans un si petit corps ! Une sophiste sans le côté négatif du terme! Dans mon esprit tordu, j’ai pris le fait qu’elle soit venue s’assoir près de moi le surlendemain à la Start-Up comme un appel. Appel que j’ai superbement ignoré. Une autre cible était déjà verrouillée. Désolé, chérie !

Putain de formation ! On n’a même plus le temps de fantasmer sur une fille. On est là pour bosser, oui mais quand même !

Jeudi 11 avril. 9h30. Au Via Via. Je ne sais pas qui en a eu l’idée, mais le nom de cet hôtel m’a toujours fait sourire de par son originalité. Je suis avec Ziad, Simon, Marthe et une poignée d’autres blogueurs et techniciens. Nous allons tous passer dans l’émission qui sera enregistrée le lendemain. Je fais mon texte. Les autres font leur texte. Quelle merveille, ce Google Docs, où plusieurs personnes peuvent travailler en même temps sur le même document, chacun sur son ordinateur. Et puis quelle merveille ce Mac ! Tout semble plus facile avec ! Peut-être un peu trop facile. Je me suis laissé aller et aucun de mes devoirs ne fut autant biffé ! Ecrire pour un blog n’a rien à voir avec l’écriture pour la radio. Des pans entiers de ma chronique furent amputés. Merci Docteur Simon et Mister Ziad !

« Euh… Jackson, tu es sûr que l’écran du laptop-là, c’est sa couleur normale ? – Ouais t’inquiète, William. Couche-toi, dors. Dors. Je gère ». Oui, dors pendant que je fais mon calcul pour savoir si mes économies suffiront à réparer cet écran.

Épopée avec le Mac de l’un des chirurgiens qui avaient mutilé mon texte. Il me l’a prêté pour que je puisse travailler le texte de ma chronique. Le Mac et moi, on s’est bien entendu. Jusqu’à ce que la nuit tombe et que son écran vire au rouge. Oh Seigneur ! Pourquoi c’est sur moi que ça tombe ? Pourquoi c’est pendant les seules petites heures de toute la vie de ce laptop où je l’ai sous ma responsabilité qu’il décide de me faire ça ? Mauvaise soirée. Mauvaise nuit. Réveil avec un peu d’espoir, puisque je me rappelle que j’ai un ancien voisin qui me doit une somme qui, ajoutée à mes économies, devrait permettre de payer la main d’œuvre du réparateur. Je rallume l’appareil, question de tourner une fois de plus le couteau dans la plaie. Et là, l’écran est nickel ! Pourquoi ? Quelques secondes de recherche et je me rends compte qu’il a été configuré pour que l’écran change de couleur pendant la nuit. Dieu soit loué !

Vendredi 12 avril en matinée, Institut Français. Tous ceux qui doivent intervenir dans l’émission sont regroupés dans une salle pour les dernières retouches. L’atmosphère y est plus tendue que dans la Situation Room de Barack Obama le jour de l’exécution de Ben Laden ! Pour ceux qui veulent revoir leur famille, il est encore temps d’abandonner. Personne n’abandonne ? Valeureux soldats ! J’oubliais, ces blogueurs sont difficiles à arracher d’un endroit où il y a du Wifi, même si son mot de passe est complexe au point de friser le ridicule. Moi je suis toujours zen, car une maxime de chez nous dit : « mouillé c’est mouillé. Il n’y a pas de mouillé sec ». Qu’advienne que pourra pendant l’émission.

Vers onze heures, l’enregistrement de l’émission débute. Mais moi je passe tout à la fin. Première réussie haut la main. J’étais parvenu à vaincre la coutumière inintelligibilité de mon élocution. Je ne sus pas si ce fut pour me féliciter pour notre fabuleux boulot qu’il le fit, mais Daye Diallo m’offrit l’un des plus délicieux cafés qu’il m’eut été donné de boire. Pas votre café Touba là hein ! Mais un Nescafé des plus crémeux…

Le soir, je revis une dernière fois la belle Baoulé. Une discussion fort intéressante, comme toutes celles que nous avions eu en cette terre de la Téranga. Il ne faut jamais critiquer quelqu’un si vous n’avez pas vécu ce qu’il a vécu. Samuel Eto’o Fils, je te comprends maintenant ! Quand tu as loupé ton péno contre la Côte d’Ivoire en 2006 à la CAN, on a crié. Tu avais vendu le pays parce qu’il fallait que tu te fasses bien voir de ta belle-famille ivoirienne. Pour les yeux de ma belle baoulé, j’aurais fait plus fort : j’aurais pris le ballon sous mon bras et je serais tout bonnement sorti du terrain avec !

Dédicace à Cyriaque G. et à la Belle Ivoirienne.

Par René Jackson


Les camerounais sont-ils des hors-la-loi?

Des boutiques détruites - Photo: René Jackson
Des boutiques détruites – Photo: René Jackson

Depuis quelques jours, on assiste à un spectacle tout à fait affligeant. D’une tristesse infinie. Voilà une semaine que les autorités de la ville de Douala ont entamé le déguerpissement et la destruction de tout ce qui occupe les abords de la route. Pour ceux qui connaissent un peu la ville de Douala, ça se passe entre PK 14 et le Carrefour de la Cité des Palmiers, sur l’ancien axe-lourd Douala – Edéa. C’est un tronçon de cinq kilomètres autour duquel se trouve 3 marchés et une tripotée d’autres constructions, des plus rudimentaires aux plus luxueuses. Ce sont ces constructions qui subissent le courroux des agents municipaux. Toute la zone ressemble à un endroit qui a été balayé par un ouragan. Les bâtiments sont éventrés, cassés, détruits. Ca et là, on voit des gravats empilés et dans les maisons qui ne sont pas encore par terre, on peut voir les gens qui essaient de sauver qui une tôle, qui une porte, qui une planche ou tout autre ustensile.

Le plus étrange est que c’est l’une des zones de la ville de Douala qui n’a presque jamais connu une campagne de destruction des constructions anarchiques. A propos de ce qui a provoqué cette razzia, les avis divergent. Pour les premiers, l’un des pontes de notre cité aurait demandé à une commerçante qui exposait ses denrées à même la chaussée si elle ne savait pas qu’elle occupait la voie publique. Elle aurait répondu d’un air méprisant au ponte qu’il n’avait qu’à passer son chemin, parce que ce n’était pas lui qui nourrissait ses enfants à elle. Pour les seconds, le ministre de l’enseignement supérieur qui passait par là pour aller visiter l’avancement sur les travaux sur le chantier de l’un des campus de l’université de Douala aurait été scandalisé de voir tout ce désordre et aurait engagé des mesures de rétorsion. Toujours est-il que, quelle qu’en soit la cause, cette campagne d’assainissement de l’espace public provoquera plus que des pleurs et des grincements de dents.

Revenons sur le fond. L’Etat a-t-il le droit d’engager des actions pareilles ? La réponse est oui et elle ne souffre d’aucune contestation possible. Parce que s’il y a une chose qui est vraie, c’est que le désordre urbain est l’une des premières caractéristiques qui ressort quand on veut décrire Douala. Et le spectacle auquel on assiste quand on parcourt nos rues est à tomber à la renverse. Je ne parle pas des moto-taxis qui sont les principaux responsables des accidents et donc des embouteillages. Je parle de l’occupation anarchique de la voie publique. Je vais prendre le cas du marché qui est proche de chez moi et qui est presque totalement détruit.

Marché qu’on pourrait qualifier de clandestin, puisqu’il ne naît pas de la volonté des autorités publiques. Il naît d’un individu qui a placé son comptoir quelque part et que beaucoup d’autres ont fini par imiter. C’est comme cela que sont nées la majorité des marchés dans notre ville. Il n’existait déjà plus de trottoirs, puisque les commerçantes avaient fini par réduire même la largeur de la chaussée avec leurs étals. Les rigoles qui servent à l’évacuation des eaux avaient été depuis longtemps bouchées. Entre-temps, des promoteurs véreux ont construit des boutiques en bonne et due forme et n’importe comment.

Mais l’une des choses les plus incroyables qu’on a découvertes avec ce nettoyage en règle est l’exemple de ce bâtiment encore en construction. Un bâtiment en construction tout autour… d’un poteau de distribution d’électricité de moyenne tension ! Et l’individu y construisait un édifice de plusieurs étages ! Les barres de fer à béton tutoyaient presque les fils électriques. Ces fils de moyenne tension qu’on sait non protégés par des isolants et par lesquels passent des milliers de volts de courant ! Les témoins disent que le promoteur comptait mouiller la barbe de quelque agent de AES-Sonel qui serait venu déplacer le poteau.

Ce marché est symptomatique de la situation presque partout à Douala, où les espaces publics sont arbitrairement occupés par des individus qui y construisent tout et n’importe quoi. Parfois, certains édifices poussent à s’interroger sur la santé mentale de ceux qui les ont édifiés.

Quand on remarque le comportement de beaucoup de gens ici, qui semblent s’en foutre comme de l’an quatre des lois et même de leur propre sécurité, un œil étranger arrivera à la conclusion – hâtive – qu’être hors-la-loi est un sport national au Cameroun. Et certains autres diront que le mal est déjà chronique.

Je suis de ceux qui pensent le contraire. Ceci pour une raison : ça n’a pas toujours été comme ça.

Douala, avant le début des années 1980 était une belle ville, qui faisait la fierté des camerounais dans leur ensemble et qui était une référence même à l’échelle du continent africain. Il faut dire qu’à cette époque, le pays jouissait d’une stabilité que beaucoup d’autres pays, et pas seulement africains, enviaient. Et surtout, les perspectives étaient plus que prometteuses car en dehors du fait que le pays repose sur d’innombrables ressources encore inexploitées, le Cameroun se lovait sur un matelas en liquidités d’une importance telle que le pays pouvait vivre pendant quatre ou cinq années sans rien emprunter.

Puis, patatras, tout s’est écroulé. Ceci faute à la crise et à une gestion approximative. Vu le niveau de déliquescence dans lequel l’économie s’est retrouvée à un moment donné, les pouvoirs publics ont dû faire un choix. Entre d’une part, continuer à imposer aux gens une certaine façon de faire et risquer de voir les choses exploser et d’autre part instituer un laisser-aller qui éviterait au pays d’aller au devant de l’instabilité. Un système D institutionnalisé, en quelque sorte. Chacun fait ce qu’il veut. Du moment où ça l’occupe tellement qu’il ne pense pas à fomenter une révolte, il n’y a pas de souci. La « paix » si souvent chantée au Cameroun tient à deux choses : à l’imbécilité de mes concitoyens et à la liberté qu’ils ont de faire ce qu’ils veulent.

C’est ce qui donne un pays comme le notre où toute décence, éthique ou morale semblent avoir foutu leur camp. Un pays où un seul individu est capable de détourner des milliards de francs CFA de fonds publics. Un pays où les gens ne se gênent pas pour couper la circulation sur une avenue pendant toute une journée pour des obsèques. Un pays dans lequel les médecins refusent de soigner les malades s’ils n’ont pas au préalable vu la couleur de l’argent. Un pays dans lequel des choses totalement anormales ont fini par devenir normales. La seule conséquence dans cet état des choses est que les injustices ont fait leur nid. C’est la loi de la jungle. Les gros poissons mangent les petits.

Mais il existe tout de même un espoir. Deux pour être plus précis. Le premier est, comme dit plus haut, que le Cameroun et surtout la ville de Douala n’ont pas toujours été cette sorte de Far West. Le désordre et l’irrévérence ne sont pas si ancrées dans nos gènes que ça. Il est vrai qu’au vu de l’état actuel des choses, la messe semble être dite. Mais si autrefois nous avons su être aussi fabuleux et que nous avons réussi l’incroyable exploit de devenir aussi lamentables, le chemin inverse reste alors tout à fait dans nos cordes. L’autre espoir est qu’aucune société ne peut s’autodétruire. Il y aura à un moment ou à un autre un sursaut collectif, une sorte d’orgueil, qui remettra les choses dans le sens normal de la marche.

Dans l’une de ses nouvelles, mon auteur préféré Sévérin-Cécile Abéga avait raconté une histoire pleine de sens. Celle d’un village mal entretenu par ses hommes qui préféraient passer leurs journées à se chamailler et à boire vin de palme et bière. Leur chef, qui avait en vain tenté de leur faire prendre conscience eut une idée : lors d’une réunion, il leur dit qu’il avait entendu un étranger qui passait par le village se demander si celui-ci avait été abandonné. Et que s’il ne l’était pas, alors les mâles qui y vivaient devaient manquer quelque chose dans leur pantalon. Le lendemain, le village était nickel. Pour de vrais hommes, rien ne vaut l’amour-propre.

En attendant que tout rentre dans l’ordre, bien que je compatis à la douleur et à la souffrance des milliers de personnes touchées par ces destructions, moi je suis pour le respect des espaces publics. Personne n’est content de risquer sa vie en se retrouvant être obligé de partager la chaussée avec les voitures et les camions.

Par René Jackson


L’aventure mystérieuse

Telefunken transistor radio, Skógar Folk Museum - Creative Commons Attribution 2.0 Generic
Telefunken transistor radio, Skógar Folk Museum – Creative Commons Attribution 2.0 Generic

J’ai été attristé il y a quelques temps  par les remous plus qu’inquiétants par lesquels est passée la chaine de radio Africa N°1. Qui n’a pas été très loin du dépôt de bilan. Mais bon gré, mal gré, cette radio reste debout. Aaah, Africa N°1 ! C’était la radio d’une époque. A l’époque où il n’y avait pas encore nos FM, encore moins de radios privées. A l’époque où nos vies étaient bercées par ces émissions du Poste national de la CRTV qui émettait depuis Yaoundé. Il y avait bien Radio Douala, mais beaucoup des émissions étaient en fait celles du Poste national et l’impression que j’avais tout petit était que cette Radio Douala, quand elle ne reprenait pas les programmes du Poste National, ne faisait que des émissions en Duala. J’avais beau être né et avoir toujours vécu à Douala, donc chez les Duala, je ne comprenais pas le dialecte. A l’époque, RFI était inconnue au bataillon de la FM. Ceux qui voulaient l’écouter devaient donc se battre avec les fréquences en ondes courtes ou en ondes moyennes de leur transistor. Quand on parvenait à accrocher la station, on avait alors droit au si nostalgique son qui disparaissait doucement, puis totalement, mais qui finissait toujours par revenir. Puis par repartir et revenir.

Des choses d’un autre temps. On avait peu et on s’en accommodait très bien. Contrairement à aujourd’hui où on en a plus mais où paradoxalement, on en veut encore plus. Personne ne s’était jamais plaint du disque de 33 tours qui ne permettait pas d’avoir plus d’une heure de son, ce son grésillant et sans basses. Aujourd’hui, les gens se comparent à coups de giga-octets et de son haute fidélité. Ma mère est toujours surprise quand je lui montre de quoi est capable mon minuscule iPod et ressort l’inlassable histoire de sa jeunesse où les surprises parties étaient ambiancées par un vieux gramophone. On n’entendait que des murmures de chansons, mais des dizaines de personnes s’en contentaient. Pas comme aujourd’hui. Les jeunes sont maintenant capables à la moindre fête de tenir tout un quartier éveillé pendant la nuit avec les imposants moyens musicaux dont ils disposent.

A l’époque, on avait le Poste National de la CRTV, Radio Douala (Poste National bis), Africa N°1, pas de RFI. En outre, nous avions des transistors Grundig qui avaient vu Adam et Ève d’un côté et de l’autre côté des oncles qui étaient tout sauf les tontons mollassons que les enfants ont maintenant.

Personnellement, je n’ai pas beaucoup écouté Africa N°1 quand j’étais enfant. Mon père faisait partie de ceux préféraient passer leur temps à scanner les ondes courtes dans le but de débusquer RFI ou VOA (Voice Of America, ndlr). Africa N°1 n’était pas trop son dada. N’empêche qu’Africa N°1 m’a fait vivre l’une des aventures les plus rocambolesques de mon enfance et vous vous doutez bien que cela se déroula bien loin de la maison paternelle.

Situons d’abord le contexte

Bandjoun. Village situé à quatre heures de route au nord de Douala. Village d’origine de mes parents. Ils ont toujours eu l’habitude de nous y expédier pour au moins deux mois pendant les grandes vacances. A l’époque, je détestais ça ! Le village était, pardonnez-moi  l’expression, le trou du cul du monde. Pas de télé, loin de mes amis, des vieux partout et surtout cette obscurité. Au village il faisait un noir incroyable une fois la nuit tombée. Ca n’a pas trop changé d’ailleurs. Il y fait parfois si noir que sans lampe-tempête ou lampe torche, tu ne vois même pas tes pieds. A cette époque-là, l’électricité est quasi inexistante dans le coin. Je détestais aussi le froid. Je n’étais pas fait pour vivre à des endroits où la température tombe souvent à 15 degrés dans la nuit.

Contrairement à d’autres villages où les cases de plusieurs familles sont regroupées au même endroit, le mien est l’un de ceux où l’individualisme est prononcé. Chaque famille a une concession de parfois plusieurs hectares, avec sa case tout au milieu. Le matin, quand on veut faire savoir à son voisin, qui a lui aussi sa maison juchée au beau milieu de sa concession, qu’on a réussi à vaincre la nuit, on envoie un hululement et on tend l’oreille pour savoir si lui aussi à survécu à la nuit. Mais par-dessus tout,  ce que j’abhorrais au village était que j’avais l’impression que c’était le cimetière le plus vaste du monde. Il y a des tombes partout. La nuit quand tu dors, tu es à 30 mètres à tout casser d’un tombeau. Dans la journée, quand tu te promènes, ces foutues tombes surgissent de nulle part toutes les deux minutes. Et puis ces innombrables légendes de totems et d’esprits qui hantaient les nuits me mettaient sur un qui-vive permanent. Certaines nuits, je ne parvenais à dormir que parce que mon petit corps avait besoin de sa ration de sommeil.

Il y a quelques mois, j’écoutais la radio et un scientifique expliquait qu’à partir de l’âge de six ou sept ans, l’enfant connaît le paroxysme de ses peurs car il prend conscience l’existence de la mort, qu’il découvre inéluctable et irréversible. Il vit dans la crainte perpétuelle de perdre ses proches. Il faut dire qu’à ce moment-là, j’étais en plein dans cette crise. Le personnage que je haïssais le plus au monde était Jésus, manifestation suprême de la mort. Il réussissait l’exploit de se faire crucifier et de mourir tous les ans. Les crucifix m’ont épouvanté pendant une bonne partie de ma vie.

On revient aux faits

J’avais déjà entendu parler de cette émission. De cette émission qui hérissait le poil, même celui du plus endurci. Cette émission, paraît-il, était le film d’horreur, mais en version radio. Tous ceux qui l’avaient écouté en étaient sortis retournés. Il n’était pas bon pour un môme de l’écouter. Au risque de le traumatiser pour le restant de ses jours. Mais jusque là, j’en avais juste entendu parler.

La journée avait été horrible. J’avais porté sur la tête un sac rempli d’arachides  et marché pendant deux kilomètres. Pas du tout habitué à ce rythme de vie, mon corps avait cédé et j’avais été saisi d’une violente migraine. A dix-huit heures, j’étais au lit. Je dormais dans la chambre de mon oncle dont la vieille radio ne parvenait à capter que Africa N°1 et qu’il laissait souvent allumée. Cette radio  était vieille, elle avait sans doute vécu le débarquement en Normandie. Rafistolée à maintes reprises, on se demandait comment elle faisait pour encore fonctionner. C’était un appareil de fabrication allemande, de marque Grundig, avec de l’allemand écrit partout dessus. De toutes les façons, ça n’était pas nécessaire parce que ce soir là, je n’ai pas eu besoin de savoir l’équivalent de « Off » en allemand pour que cet appareil de malheur cesse de parler. Tout d’un coup, j’avais bondi du lit, sauté sur ce transistor. Je l’avais jeté par terre de toutes mes forces. Il avait continué à parler. Pourquoi ces allemands éprouvent-ils toujours le besoin de fabriquer des trucs aussi solides ? Je l’avais alors achevé d’un grand coup à l’aide d’une grosse pierre qui traînait là.

Ce qui avait provoqué ce déchainement de violence était simple. Mon oncle avait laissé dans sa chambre sa radio allumée et branchée sur Africa N°1. Par malheur ce soir là l’émission L’Aventure Mystérieuse de Patrick Nguema Ndong était diffusée. J’avais été sorti de mon sommeil par de grands cris : « Attrapez-le ! Attrapez-le ! Il ne faut pas qu’il s’échappe ! Rattrapez-le ! » J’ai ouvert les yeux, mais j’avais l’impression de les avoir toujours fermés tellement il faisait noir. « Rattrapez-le. On va le tuer, lui couper le zizi parce que le sorcier Fifion en a besoin et on va donner son corps à manger aux chiens de la forêt ». Mes poils se sont dressés sur tout mon corps. La suite, vous la connaissez.

Mon oncle était arrivé en catastrophe et s’était rendu compte de l’étendue des dégâts. Il a compris que cette fois-là, c’en était fini pour sa radio. Il était entré dans une colère noire et m’aurait bastonné si ma tante n’était pas intervenue en lui faisant comprendre qu’on ne tape pas sur les enfants des « Blancs » (c’est comme ça qu’on appelait au village tous ceux qui venaient de la grande ville). Je méritais malgré tout une punition et à la place d’une volée de coups au derrière, il me réserva bien pire.

Il me sortit de la maison et me traîna à une trentaine de mètres de là. Où il m’abandonna. J’eus tellement froid que je ne pus même pas pleurer. Non loin de là, il y avait une tombe et chaque fois que je la regardais, j’avais l’impression de voir le mec qui était dedans en sortir et se diriger vers moi. A certains moments, j’avais l’impression de sentir les esprits passer. Les totems ne devaient pas être loin eux non plus J’étais terrorisé. Surtout qu’il y avait des chiens qui ne cessaient d’aboyer au loin. Le mystère dans cette aventure est que je ne sus pas comment je réussis à ne pas perdre la raison pendant la demi-heure qu’avait duré ce traitement, tellement j’avais eu peur.

 

Par René Jackson

PS: L’Aventure Mystérieuse de Patrick Nguema Ndong est toujours diffusée sur Africa N°1. Je l’ai réécoutée tout dernièrement et je suis retombé sur la même histoire. C’est là que j’ai su que celui qu’on devait tuer et émasculer avait eu pour seul tort celui d’être passé dans la cour du sorcier Fifion Ribana sans son autorisation.

Pour les nostalgiques des histoires de Fifion Ribana, du professeur Ebenezer Euthanazief, de l’inspecteur Magwani Mangwa et qui se déroulent à Bangos-ville, j’ai dégoté un site sur lequel on peut réécouter beaucoup d’épisodes de cette saga radiophonique.


Le Cameroun, ce pays où on mange si bien…

Ndolè - Plantain mûr - Bâtons de manioc
Ndolè – Plantain mûr – Bâtons de manioc

La semaine dernière a été l’une des plus particulières de ma petite carrière de blogueur. D’un côté, ça a été très dur car j’ai publié un billet dans lequel j’ai eu l’outrecuidance de comparer la ville de Dakar à celle de Douala. En soulignant les petitesses de ma ville de naissance. Et c’est peu dire que les lecteurs ne m’ont pas loupé. Ils m’ont taillé comme jamais je le fus. Mais de l’autre côté, la semaine a été spéciale car j’ai pu pour la première fois rencontré des lecteurs de mon blog. Ils ont aimé mon travail au point de chercher à mettre une voix et une gestuelle sur ce qu’ils ont l’habitude de lire (bien le bonjour  Yann et mes compliments à ta dame).  Pour ce faire, ils m’ont invité dans un restaurant de la ville, dont j’avoue n’avoir jamais entendu parler avant ce jour-là. Ce restaurant devait forcément être huppé, car il est situé dans un quartier cossu de la ville. Et mes soupçons se sont vérifiés car le cadre était chic, très européen.

Quand nous nous sommes installés, on nous a présenté la carte des menus et là, je suis forcé de faire un aveu. Aveu humiliant, peut-être, mais qui se doit d’être fait : mon hôte m’a bien fait comprendre que je pouvais prendre tout ce que je voulais mais deux choses m’ont rebuté. Les prix bien sûr que je trouvais indécents, mais aussi et surtout les noms des plats. Je n’en connaissais aucun ! C’est quoi une fricassée de pommes aux anchois ? Étant dans la crainte choisir un truc que je risquais de ne pas aimer, je me suis limité à une boisson gazeuse.  Je suis habitué à des choses plus simples, moi ! Chez nous, on dit qu’il ne faut pas surprendre son organisme. Ces noms de plats m’ont clairement fait comprendre que  risquais un choc anaphylactique si j’y goûtais.

Donc, j’ai évité. Mais question bouffe, le Cameroun est immensément riche. Là-dessus il n’y a rien à dire. Désolé, Dakar, j’ai aimé énormément de choses chez toi, mais pour le bon vivant camerounais que je suis, manger du riz deux fois par jour pendant une semaine était une vraie torture.  A Douala, on a plus que l’embarras du choix. La preuve.

Les beignets-haricot-bouillie : l’un de nos fondamentaux. Quel camerounais digne de ce nom n’a pas été nourri au beignet de la pâte de farine ayant mariné dans de l’huile bien chaude, accompagné de graines de haricots épicées et de bouillie de maïs ? Quand tu te lestes comme ça le matin avant d’aller au travail ou à l’école, tu es bon pour toute la journée. Ces histoires de lait, de bol de chocolat et de tartine au petit matin, ça ne te forge pas une personne robuste.

Le sauveur : c’est le Lionel Messi des camerounais. Encore plus important qu’Eto’o Fils à la survie de la nation. C’est une sorte de Robin des bois, dernier recours du pauvre, de la veuve et de l’orphelin. Lui c’est le très humble tapioca. La tubercule de manioc écrasée, frite et séchée donne cette poudre aux gros grains qui, avec un peu d’eau et de sucre, fait le bonheur des panses les moins exigeantes.

Le riz : vous direz que finalement on revient dessus. Oui, mais pas de la même façon. A Douala, le riz est blanc, quand il est accompagné de sauces aussi nombreuses que diverses : la sauce à l’arachide, à la tomate, à la pistache (je ne sais pas si c’est comme ça partout dans le monde, mais chez nous ce qu’on appelle ‘pistache’ ce sont les pépins de melon), le bouillon d’épices, le ndolè et j’en passe. Quand le riz n’est pas blanc, il est sauté ou fait sous forme de rizotto.

La banane malaxée (ou topsi banana) : il faut tout d’abord savoir qu’au Cameroun, on est tellement inventifs sur les choses du ventre qu’on a pensé pouvoir manger des bananes non mûres. La banane non mûre est malaxée dans une sauce essentiellement composée d’arachides et agrémentée de morceaux de poisson fumé.

Le manioc : autre symbole de notre inventivité culinaire. Presque tout est mangé dans le manioc. Commençons par ses racines qui sont transformées sous plusieurs formes. Les tubercules de manioc peuvent être simplement découpées en tranches et bouillies pour accompagner une sauce. Ou encore, on peut en faire du couscous, qu’on appelle ‘foufou’. Les tubercules peuvent devenir nos fameux bâtons de manioc, ou encore devenir du mintumba. Les feuilles de manioc aussi sont comestibles. Elles sont l’élément principal de la fameuse sauce qu’on appelle kpem .

Le sangha : les grains de maïs encore frais préparés avec des légumes et un peu de sucre. Trop bon !

Le koki : il est fait à base de graines de haricot écrasées, cette pâte étant mélangée à de l’huile de palme et à d’autres condiments. Le tout est emballé dans des feuilles de bananier et cuit pendant plusieurs heures à l’étuvée. Peut être accompagné de manioc (dans toutes les formes précitées), de plantain mûr, etc.

Le plantain : un accompagnant béni des dieux. Un exemple de polyvalence. On le prépare vert ou blet, selon le goût. Il peut être cuit à l’étuvée, frit, pilé, grillé.

Le kondrè : il n’y a pas de kondrè sans plantain non mûr et sans viande. Une viande grasse est même recommandée. Plat huileux, mais si délicieux. Même ceux qui font un régime ont du mal à y résister.

Le mbongo tchobi: cette sauce a été l’une des guests-stars d’un film camerounais des années 1990. Un enfant qui la voyait pour la première fois a refusé d’y goûter. Sous le prétexte qu’elle était brûlée. En effet, ceux qui ne connaissent pas seront rebutés à première vue. Cette sauce est noire à l’extrême. Mais elle est un délice pour le palais.

La pâte d’arachides : qu’on ne présente plus.

Le mets de pistache : c’est le même processus que celui du koki. Avec quelques différences quand même : à la place du haricot, c’est de la pistache qu’on écrase. Dans la pâte, on ne me pas d’huile, mais par contre on y incorpore de la viande.

Le dégé (ou DG) : plantain presque mûr et poulet. Tout ça marine dans un court-bouillon lourdement assaisonné. Une chose est que j’ai toujours eu des doutes sur la camerounité de ce mets.

Le achu : Ce plat provient de la zone sud-ouest du Cameroun. Le taro,  un féculent, est bouilli et pilé. Il s’accompagne d’une sauce dont la couleur lui donne le nom : la sauce jaune, faite à base d’huile rouge, de piment, de sel gemme, avec de la viande ou du poisson…

Le nkui : plat bamiléké par excellence. Le nkui en fait est une sauce. Une sauce difficile à manger tant elle est homogène et aussi gluante. Manger le nkui est tout un art, un art qui est dévolu aux seuls initiés. Cette sauce est exclusivement accompagnée de couscous de maïs.

Le ndolè : il fait partie de ceux qu’il ne faut pas manquer quand on vient ou quand on vit au Cameroun. C’est une sauce faite à base d’un légume – le ndolè qu’on l’appelle – pleine de condiments et de viande. Ce qui est bien avec le ndolè est qu’il se mange avec presque tout : le plantain sous toutes ses formes, le manioc sous toutes ses formes, du riz, des ignames, du macabo et j’en passe.

Et la liste n’a rien d’exhaustif. Tout ça pour dire que le Cameroun est un pays dans lequel on mange bien. Peut-être un peu trop bien, quand je me regarde. Mais bon.

Étant obligé de manger uniquement du riz pendant plusieurs jours, j’ai dû procéder à une évolution philosophique dans ma relation avec le petit déjeuner. Parce que lorsque tu envisages avec une certaine anxiété le déjeuner et le dîner, que tu crains une overdose de riz, le petit déjeuner, que d’habitude tu snobes, devient le repas le plus important de la journée. Non pas parce que le lobby des fabricants de poudre de cacao, de lait et de corn-flakes le dit, mais parce que c’est le seul moment où tu manges autre chose que du riz. Et en lorgnant ce riz qu’on te sert avec le même regard que lancerait une prostituée obligée de coucher avec un homme hideux, tu te rends compte que le Cameroun est quand même un beau pays. Et tu te mets à compter les heures qui te séparent du retour vers ta chère patrie.

Beignets - Haricot - Bouillie
Beignets – Haricot – Bouillie

Par René Jackson

PS : Jusqu’à maintenant, je ne sais toujours pas quelle est la différence entre le Thiep et le Thiebou Djen.


Le Cameroun est-il gay ?

Mariage gay / Photo: Flickr/OBScurePIXels.com (Creative Commons)
Mariage gay – Photo: Flickr/OBScurePIXels.com (Creative Commons)

Ca y est ! Après d’interminables débats, après de plus ou moins importantes manifestations et contre-manifestations, le mariage homosexuel et d’autres dispositions connexes ont été adoptés par l’Assemblée Nationale française. En clair, les personnes de même sexe pourront désormais se marier et adopter des enfants. Vue l’intensité du débat que cette affaire a provoqué en France, on pourrait croire que c’est un fait exceptionnel, alors qu’en réalité la France n’est pas le premier pays à avoir intégré dans ses lois le mariage gay.

Pendant que les députés et la rue s’étripaient en France, une loi similaire sur le mariage pour tous passait en Angleterre. Sans provoquer le moindre émoi et en toute normalité. Mais quand on se situe de notre point de vue, africain francophone je veux dire, ce débat est tout à fait exceptionnel puisque c’est bien la première fois que nous assistons à des empoignades pareilles sur un sujet qui touche aux fondements mêmes de la famille et de la société telle que nous l’avons toujours connue. Et forcément, ça nous pousse à nous interroger sur la façon dont on perçoit l’homosexualité dans nos sociétés africaines, face à une réalité des faits qu’on peut difficilement ignorer.

Au Cameroun, la pratique de l’homosexualité reste punie par la loi. L’actualité de notre pays reste encore alimentée par ces affaires de jeunes homosexuels présumés incarcérés et par les croisades d’avocats et d’associations des droits de l’homme qui se battent pour les faire libérer. Une chose est quasi-certaine : ce n’est pas demain la veille que l’homosexualité sera dépénalisée dans notre pays. Une question mérite tout de même d’être posée : le Cameroun est-il un pays homosexué ? Si oui, à quel point ?

Le regard de la société camerounaise sur l’homosexualité

Les discours officiels et publics restent chez nous fortement influencés par notre environnement régi par la religion, qu’elle soit chrétienne ou musulmane. Religions selon lesquelles le mariage n’est possible qu’entre un homme et une femme. La tradition va dans le même sens. Ce qui fait que nous sommes éduqués dans un environnement religieux et traditionnel où il y a l’autorité souvent écrasante du père et celle d’une ou de plusieurs mères, qui peuvent être des belles-mères, des tantes, des nourrices, etc. Un facteur qui, bien qu’il semble nous protéger contre la « dérive » d’une homosexualité assumée et acceptée, doit quand même inquiéter ceux qui la combattent dans nos contrées, car la France qui a adopté le mariage gay hier vivait dans un schéma identique au nôtre il y a encore quelques décennies. Une époque pendant laquelle l’homosexuel n’était qu’une vermine qu’il fallait exterminer.

La société camerounaise est-elle homosexuée ? La réponse est oui. Et pour ça, je vais prendre deux justificatifs d’une extrême banalité. Premièrement, l’homosexualité est réprimée. Et par principe, on ne fait pas des lois pour des circonstances qui n’existent pas. Et même si on le faisait, cette disposition permettant de faire barrage à l’homosexualité a servi de prétexte à l’arrestation de nombreuses personnes accusées d’être des homosexuels. Et parmi toutes ces arrestations, il n’y a pas que des victimes de dénonciations calomnieuses. Il y a des homosexuels confirmés.

Étant moi-même traditionaliste et un peu conservateur sur les bords, l’homosexualité est un phénomène que j’ai du mal à comprendre. Quel mécanisme psychique ou psychologique peut expliquer qu’un homme soit attiré par un homme ? Et même au niveau des sensations, je considère que le corps de l’homme est si froid, si dur et si impersonnel qu’il a besoin de celui d’une femme pour retrouver son humanité et une certaine douceur. Comment deux entités aussi dures peuvent-elles se séduire ? Et pour quel résultat ? Ne dit-on pas en physique que les corps de même nature se repoussent ? Et puis sur un plan purement technique, la fonction première de l’attirance sexuelle est la perpétuation de l’espèce. Cela vaut tant pour les animaux que pour les végétaux. Cela vaut aussi pour les êtres humains. Mais nous vivons dans un monde où les sensations comptent plus que tout et cela explique un peu la résurgence de beaucoup de phénomènes bizarres qu’on observe.

Qu’à cela ne tienne, je n’adopte pas la même posture catastrophiste de certains homophobes : celui du risque encouru par la pérennité de la race humaine. L’homme est assez intelligent pour se perpétuer, même dans une société homosexuelle. Il y a eu pires menaces pour l’humanité que des gens qui ne veulent pas coucher avec ceux du sexe opposé et on s’en est toujours sorti.

Non aux stigmatisations et aux violences contre les homosexuels

Je ne comprends pas l’homosexualité et les homosexuels, mais il y a une dimension que je considère beaucoup plus dans la perception de ce problème : celui de l’humain. Donc, je ne cautionne pas la brutalité et les stigmatisations dont sont victimes les gays, que ce soit ici ou ailleurs. Je ne comprends pas les gays mais ce n’est pas pour autant que je cracherai sur l’un d’eux ou que je participerai à une lapidation publique de l’un d’entre eux. Ceci à cause de nos traditions et de nos religions qui prônent aussi le respect des convictions d’autrui.

La société camerounaise a une perception très à elle de l’homosexualité. Qui est clairement considérée comme étant une déviance. C’est ainsi qu’on verra des gens traînés comme des bêtes de somme chez des tradi-praticiens, chez des charlatans, chez des prêtres exorcistes pour conjurer cette abomination de ce fils qui préfère se faire palper par d’autres hommes ou de cette fille qui n’a rien trouvé de mieux à faire que de disparaître entre les jambes d’autres femmes. Souvent, on considère que c’est un sortilège dont il faut débarrasser le ou la malheureux(se).

Homosexualité et politique

Depuis quelques années, l’homosexualité, surtout masculine, a acquis une autre dimension : celle d’un tremplin pour le pouvoir.  Cette perception est née et s’est propagée par la tristement célèbre affaire du top 50. Une certaine presse avait eu la mauvaise idée de sortir des listes d’homosexuels présumés. La particularité de ces homosexuels étant qu’ils faisaient tous partie de l’élite politique et économique du Cameroun.

La divulgation de ces listes avait été justifiée par le seul fait que l’homosexuel le plus célèbre de l’histoire de notre pays, avait laissé cette liste qui allait être publiée post-mortem et qui contenait les noms des hautes personnalités du pays avec lesquelles il aurait eu des relations homosexuelles. Les pratiques homosexuelles ont tout de suite pris une signification ésotérique. Il est désormais courant qu’un jeune homme te dise dans la ville de Douala qu’il a refusé un job, pourtant très intéressant, parce qu’il a fait l’objet d’avances plus qu’appuyées de son boss. Dans la conscience populaire, si les patrons veulent coucher avec leurs collaborateurs, c’est dans le sombre but de capter toute l’énergie et la « chance » de ceux-ci. Qui deviendront par après des loques humaines alors que l’homme déjà puissant le sera encore plus.

Personne ne s’est jamais posé la question de savoir si ces relations n’étaient que la manifestation de la simple libido, dénuée de tout intérêt autre que sensuel. Une sorte de promotion canapé dont on savait déjà les femmes victimes de la part de leurs supérieurs. Et ces histoires qui défraient souvent la chronique, celles de jeunes hommes camerounais qui font des passes dans nos hôtels avec des Européens ne sont en fait ni plus, ni moins scandaleuses que celles de la prostitution féminine.

De toutes les façons, cette histoire de top 50 a eu pour principale résultante de faire sortir la pratique homosexuelle de la clandestinité dans laquelle elle évoluait et a fait prendre conscience aux Camerounais que c’était un fait qui existe bel et bien chez nous avec lequel il faudrait désormais composer.

Une sorte de résignation, sinon d’acceptation transparaît, surtout dans les discussions que les jeunes ont entre eux. De plus en plus de gens ont peur de se retrouver dans une relation hétérosexuelle avec un individu qui s’en sert juste pour se donner une image acceptable par la société alors qu’en réalité il est passé de l’autre côté, comme on dit souvent. Il y a des filles ou des garçons que personne ne drague, car il y a de lourdes incertitudes sur leur orientation sexuelle. Dans l’environnement universitaire, que je fréquente encore, il y a des personnes dont l’homosexualité  est avérée. J’ai même appris (mais pas encore vérifié) qu’il existait déjà des bars gays à Douala.

Entre un phénomène qui existe clairement et une lutte farouche contre, la société camerounaise se cherche encore.

Par René Jackson


Dakar-Douala: le développement est une disposition de l’esprit

New-Bell, Douala. Par René Jackson Nkowa
Au quartier New-Bell, Douala. Par René Jackson Nkowa

A Dakar, j’ai fait la connaissance de l’écrivaine sénégalo-française Khadi Hane, qui a dirigé un atelier d’écriture lors de notre semaine de formation. Pour la petite histoire, cet atelier d’écriture a été une dure épreuve pour moi. J’étais le voisin le plus proche de Khadi, et malgré toute ma volonté, je n’ai pu m’empêcher de m’assoupir. J’accusais le coup des cinq jours à un rythme de travail soutenu. Le lendemain matin, peu avant l’enregistrement de notre émission radio, j’ai un peu paniqué quand elle est venue vers moi. Bien heureusement, elle n’est pas revenue sur les événements de la veille et nous avons eu une longue discussion. A propos du développement. Le point focal de notre discussion était la ville de Dakar. Elle disséquait la ville avec ses yeux d’européenne convertie et moi avec ceux de quelqu’un qui avait toujours vécu à Douala. Et lorsqu’on se plaçait sous ces prismes, on était en désaccord parfait. Elle trouvait que Dakar est une ville quelque peu arriérée, ce que par contre je réfutais, car vu d’où je venais, Dakar est plutôt évoluée.

Il y a une chose qui est certaine : cette petite virée dakaroise a durablement modifié la perception que j’avais du monde dans sa généralité et a fait ressortir de petites absurdités qui même pour moi avaient fini par devenir une normalité.

Pendant notre causerie, je souriais. Je souriais quand elle s’est attaquée avec véhémence au désordre manifeste des citoyens de Dakar. Quand elle décriait leur incivisme notoire. J’ai souri longtemps pendant qu’elle parlait. J’ai fini par lui dire : « si vous considérez que Dakar est une ville de hors-la-loi, je vous déconseille vivement de mettre un jour les pieds à Douala ».

Et pour ça, je lui ai pris un petit exemple. Pendant les quelques jours que j’ai fait à Dakar, j’ai remarqué une chose très simple : les automobilistes de Dakar avaient toujours la ceinture de sécurité attachée. Des taximen aux chauffeurs de bus. Moi, quand je conduis à Douala, je mets systématiquement cette ceinture, mais combien de fois je me suis fait railler par des gens qui considéraient que j’avais peur de la mort ? A Douala, le port de la ceinture de sécurité, au lieu d’être une règle, est une rare exception.

Si on ne considère que l’aspect sécuritaire, il y a des petites scènes incongrues qui ont fini par devenir une banalité à Douala. Nous sommes dans une ville pratiquement étranglée par les deux-roues. Un jour, en passant dans la rue, vous allez croiser l’un des conducteurs de ces engins qui d’abord renverse sa machine, puis la soulève, les roues à l’air. J’avais été surpris quand j’avais assisté à cette scène la première fois. On m’a expliqué qu’ils le faisaient pour que « le carburant descende dans le moteur ». Ce qui sous d’autres cieux est une simple panne sèche. Le premier a essayé, il a pu faire partir son moteur après. Il a dévoilé le secret à ses copains qui du coup ne se soucient plus de manquer d’essence. Douala est la ville où vous verrez quatre gaillards agglutinés sur la même moto. Laquelle moto a été conçue pour transporter au maximum deux personnes.

D’ailleurs, le nombre de places assises n’est respecté pour aucun des véhicules de transport en commun. Les passagers ne sont que de la chair à broyer pour ces transporteurs véreux. Quand vous empruntez un autocar, le couloir qui permet la circulation des passagers est obstrué par des banquettes qui n’ont rien à faire à cet endroit. Ce qui fait que pour un véhicule conçu pour 30 passagers, on se retrouve souvent avec près de 50 personnes à bord, ce qui provoque les hécatombes qu’on connaît sur nos routes au moindre accident.

Dakar et Douala sont toutes deux des villes en construction. Il y a des grues presque partout à Dakar. On n’en voit presque pas à Douala. La question que je me pose souvent est celle de savoir comment on fait pour déplacer tout ce qu’on sait qu’il y a à manœuvrer sur ces gros chantiers ? J’ai été sur l’un d’eux un jour où les manœuvres avaient réussi à convaincre le maître d’ouvrage de l’inutilité du porte-charges qu’il voulait mettre à leur disposition. Ils avaient à la place préféré une petite augmentation de leur paie, clairement au détriment de leur santé. C’est toujours à Douala qu’on avait à une époque observé avec un certain ébahissement des gens qui réparaient les chaussées défoncées avec, tenez-vous bien, des truelles !

A Douala – et au Cameroun en général – les peintres sont des personnes sacrifiées. Surtout ceux qui officient chez les carrossiers. Contrairement à ceux du bâtiment qui utilisent des pinceaux et autres rouleaux, ceux qui font la peinture auto utilisent des pulvérisateurs qui projettent d’infimes particules de peinture. Et ils ne portent aucun équipement de protection : pas de gants, ni de masque, ni même de lunettes. Et le plus souvent, ils font leur travail le torse nu. A la merci totale des produits nocifs qu’on sait contenus dans ces peintures qui vont pénétrer dans leurs yeux, leurs conduits respiratoires et même par leur peau.

A Dakar, j’ai vu les étals des de fruits et de légumes. Quoique vendus à l’air libre, ils étaient protégés du soleil et les produits étaient disposés en ordre sur des étagères et donnaient envie rien qu’à les voir. A Douala, dans les marchés, les fruits et les légumes sont étalés à même le sol. La poussière ou les eaux de ruissellement, selon les caprices du climat, en font ce qu’elles veulent.

Moi je veux bien que Dakar soit une ville incivique, mais quand je vois des automobilistes s’arrêter quand le feu est rouge, respecter les passages cloutés ; quand je ne vois pas d’ordures joncher les rues ; quand je ne vois pas des conducteurs de moto insulter des gens sans raison apparente ; quand je ne vois pas les trottoirs anarchiquement occupés par des commerçants avec leurs hangars ou avec des conteneurs en fin de vie ; quand je ne vois pas le pain livré dans les petits commerces par des motards qui les accrochent partout sur eux sans prendre la peine de les protéger de la pluie ou même de leur propre transpiration ; quand je ne vois pas des gens qui urinent partout, même à côté d’un panonceau qui indique clairement qu’il est interdit de le faire là,  je me dis qu’il y a quand même quelque chose qu’on a compris à Dakar et qu’on ignore encore à Douala. Parlant des lieux d’aisance publics, j’en ai pas mal  utilisé pendant mon séjour. Et je me suis rendu compte de leur propreté. Je préfère ne pas décrire ceux qu’on a ici. Je laisse à votre imagination le soin de se faire une idée de ce à quoi ils peuvent ressembler.

Le développement est une disposition de l’esprit. Les pays qu’on dit développés aujourd’hui sont ceux qui ont réussi à maîtriser de toutes petites choses. Et ce sont ces petites choses mises ensemble qui font de grandes nations ! Moi j’ai été choqué de l’amplitude qui peut exister entre les comportements sans même être sorti du Continent. Et je suis encore plus choqué quand je me rappelle que ceux qui nous dirigent ont pour la plupart fait leurs études dans les pays occidentaux. Ne sont-ils pas mortifiés quand ils voient dans quelle situation croupissent leur pays et les villes dont ils ont la responsabilité ?  Pourquoi ne semblent-ils pas révoltés quand ils rentrent au pays comme moi je le suis depuis ma petite semaine passée au Sénégal ?

J’ai parlé dans un post précédent de l’état du parc automobile dakarois. Et j’ai été franchement surpris d’y voir autant de voitures récentes. J’ai évoqué le sujet auprès de quelqu’un qui fait commerce avec des importateurs de voitures d’occasion. Il m’a édifié. Il paraît que sur le marché européen, les plus vieilles épaves sont réservées aux camerounais. Les autres pays ont établi des limites d’âge quant à l’importation des autos, mais pas le Cameroun. La preuve est que l’an dernier par exemple, ma voisine a réussi à importer une vieille guimbarde fabriquée en 1988 !

Dakar n’est pas la capitale d’un pays plus riche que le Cameroun. On a beau se moquer des sénégalais en disant que ce ne sont que des mangeurs de riz et des baragouineurs du français, mais on rivalise difficilement avec eux au niveau de la mentalité. Une preuve ? Ils en sont à leur troisième président depuis l’année 2000. Et aucun coup d’Etat n’est passé par là.

Par René Jackson


Dakar, arnaque-moi si tu veux…

Dakar - By René Jackson
Dakar – By René Jackson

J’étais très content lorsque la perspective du voyage à Dakar s’est dessinée. Pour plusieurs raisons. Baptême de l’air, premier déplacement en dehors de mon cher pays. Je me suis fait plein d’images de Dakar, cette ville sahélienne, proche de la mer, musulmane, africaine. Mais j’avais tout de même quelques appréhensions. Surtout avec les avions. On dit souvent qu’il ne faut pas avoir de mauvaises pensées en avion. Je suis d’accord. Mais quand tu entends quelqu’un annoncer que vous volez à une vitesse de 850 km/h, à 11 kilomètres du sol et que dehors il fait -40° Celsius, tu te rends alors soudainement compte de la précarité de la situation dans laquelle tu te trouverais si quelque chose devait mal tourner. Et là tu te mets à repenser à tous les épisodes de Air Crash, cette foutue émission  de National Geographic dans laquelle on ne parle que d’accidents d’avions.  Qu’à cela ne tienne, j’ai consulté des sites web spécialisés sur le Sénégal. Je pensais avoir toutes les informations sur mon séjour. Mais je me suis trompé. Ne dit-t-on pas que les expériences se doivent d’être vécues par soi-même ? J’ai vécu une suite de déconfitures au pays de la Téranga.

Les embrouilles ont commencé bien avant de descendre de l’avion. Le commandant de bord annonce une température de 19 degrés centigrades. J’ai négligé cette information et dès que j’eus mis le nez dehors, j’ai été saisi par un froid glacial. Mais on m’avait dit qu’il faisait chaud à Dakar non ? D’où vient tout ce froid. C’était bien parti, surtout que je n’avais pris aucun vêtement chaud. Comme si cela ne suffisait pas, pendant que j’attendais grelottant sous le froid, des dakarois qui avaient flairé l’étranger en nous sont venus nous proposer de changer notre monnaie. Je suis presque tombé dans les pommes quand le premier m’a dit qu’il le faisait en gardant 20%  de la somme que je lui donnais à changer ! Je peux comprendre qu’on retienne une commission, mais jusqu’à 20% ? Tu vas au Sénégal avec les CFA d’Afrique Centrale, tu fais le change en CFA d’Afrique de l’Ouest et tu te retrouves amputé de 20% de ta fortune. Non, c’était inacceptable !

Au Sénégal, on parle français. C’est même la langue officielle.  Mais la réalité est très différente de ce qu’on dit dans les brochures touristiques. Le français à Dakar, c’est surtout une affaire d’officiels. Notre premier contact fut le chauffeur qui devait nous emmener jusqu’à l’hôtel. Au début,  j’ai cru comprendre qu’il parlait français. L’accent le rendait presqu’inintelligible. Ce qui fait que quand il s’est mis à parler le wolof avec son collègue, je n’ai pas su à quel moment il avait fait la transition entre les deux langues. Je n’oublierai pas ce cordonnier avec lequel je me suis retrouvé en train de faire le langage des signes, parce qu’il ne connaissait ni le mot chaussure, ni réparer. La seule chose française qu’il a su dire était : « Deux mille ! Deux mille ! Deux mille ! » Je reviendrai sur lui.

L’autre arnaque est qu’on dit que notre pauvre petit pays, le Cameroun, est plus riche que le Sénégal. Peut-être. Mais ce n’est pas ce que j’ai vu, moi ! Je n’aurais jamais imaginé qu’à Dakar il puisse avoir autant de voitures rutilantes ! Et il y en avait partout ! Quelqu’un qui vient d’ailleurs dira « bof ! » mais c’était extraordinaire pour le petit camerounais que je suis. Et puis Dakar est une si belle ville ! A mon avis, Douala et même dans une certaine mesure Yaoundé ont encore des leçons à prendre.

Dakar est la capitale d’un pays majoritairement musulman. Une arnaque de plus. Ce que j’ai vu dans les rues de Dakar c’est les mini jupes, les pantalons slim, les t-shirt moulants, les rouge à lèvres les plus éclatants, les maquillages les plus extravagants damer nettement le pion aux voiles et autres burka. J’ai failli initier une révolte quand la décision fut prise de désormais nous emmener en bus au restaurant de l’Université pour l’habituel déjeuner. Parce que les deux premiers jours, nous nous y sommes rendus à pieds. Une trentaine de minutes de marche quotidienne que je ne sentais pas, tant j’étais admiratif de la beauté et de la coquetterie des sénégalaises. N’eût été le riz que j’allais devoir manger 350 jours par an, je crois que je serais resté à Dakar.

C’était drôle : chaque fois que je devais acheter quelque chose, j’avais l’impression d’être en train de me faire plumer comme un vulgaire volatile. Je n’oublierai pas de si tôt cette mandarine (ce qu’on appelle sous d’autres cieux amandine) qui a été achetée à 250 francs ! Un prix clairement exorbitant. Des trucs qu’on achète à trois ou quatre à 100 francs à Douala. Une banane mûre revient à 100 francs (pour le même prix, chez nous, on a droit à trois bananes).  Le travail de réparation de mon valeureux cordonnier de tout à l’heure ne m’aurait pas coûté plus de mille francs à Douala. Ca a été tellement dur de lui faire comprendre ce que j’attendais de lui que, bien que je sois surpris par ses frais, je ne me sentais plus la force de marchander avec lui pour qu’il revoie son prix à la baisse. La Gazelle (ce qui en apparence est la bière nationale au Sénégal) coûte mille francs. La Flag de 33 cl tourne dans la même tranche de prix. Je me demande combien coûterait une bouteille de Guinness si on en vendait.

Les transports ne sont pas en reste. A Dakar, pour emprunter un taxi, il faut prévoir au minimum cinq cents francs. Certains trajets peuvent même te coûter quatre mille. A Douala, avec cents francs, pour certaines distances, tu as ta place dans un taxi.

Au vu de tout ceci, je me suis demandé quel pouvait bien être le salaire minimum à Dakar. La vie est chère dans cette ville. Un dakarois m’a donné une explication simpliste, mais pas totalement dénuée de sens : « le problème de la cherté de la vie à Dakar est dû à l’importance de la population occidentale qui vit ici. Beaucoup de ces gens sont payés en euros et en dollars. Quand ils vont dans nos marchés, les prix qu’on leur donne sont pour eux insignifiants. Ils alimentent alors l’inflation puisque pour eux, il n’est pas difficile d’acheter ».

Ceux que je plains dans cette histoire sont les gars de Dakar. A Douala, quand ta petite vient te rendre visite, tu lui donnes deux mille francs, répartis ainsi qu’il suit : cinq cents pour le transport (même si elle habite à l’autre bout de la ville, elle y sera avec cinq cents), cinq cents pour son crédit téléphonique et mille francs pour tenir son porte-monnaie. A Dakar, ces deux mille ne suffiront même pas à la fille pour partir de l’Auberge Thialy Patte d’Oie Builders, où tu as pris une chambre, à Sacré Cœur où elle vit. A Douala tu bombes le torse quand tu donnes cinq mille francs à une nana.  A Dakar, tu te sens toi-même ridicule quand tu oses offrir  la même somme à une gonzesse.

Finalement, bien que la vie semble si belle à Dakar, avec ses filles superbes, ses plages, ses lieux historiques, ses routes magnifiques et ses beaux immeubles, j’ai décidé de rentrer dans la moiteur, le désordre et le perpétuel brouhaha de Douala. Mais avant de partir, il fallait que je me débarrasse de mes derniers CFA de l’Afrique de l’Ouest. Et je n’ai pas manqué de me faire arnaquer une dernière fois, pour la route. Aéroport International Léopold Sédar Senghor de Dakar, j’achète une Castel de 33 centilitres à mon ami Florian à deux mille (j’en aurais eu six pour le même prix à Douala) et pour moi-même j’ai pris un sandwich qui n’avait de sandwich que le nom. Cette usurpation qui m’a tout de même coûté mille cinq cent francs.

Pour ceux qui se plaignent du fait que je ne leur ai ramené aucun souvenir de mon séjour de Dakar, j’espère qu’enfin ils comprennent.

 

Par René Jackson


Dakar Dakar

article

Dakar est histoire
Histoire d’Afrique, histoire du monde
Histoire sombre, histoire triste
Histoire de Gorée, histoire d’Amérique
Histoire d’Europe riche, histoire d’Afrique appauvrie
Mais aussi histoire fastidieuse, histoire prospère

Dakar est tout, Dakar n’est rien
Dakar ne se laisse pas saisir tout d’un coup
Dakar est une belle espiègle
Tantôt froide, tantôt chaude
Dakar te pousse à t’emmitoufler
En même temps elle t’oblige à te déshabiller

Dakar est sable
Ce sable fin qui garde l’empreinte de tes pas
Jusqu’à ce que les pas d’un autre viennent l’effacer
Ce sable qu’on voit partout
Et que parfois on ne voit nulle part
Dakar est contrastes
Dakar est découvertes

Dakar est riz
Dakar est Thiep
Dakar est Thiebou Djen
Ce riz qu’on mange tous les jours
Qui accompagne les bons moments
Tout comme il accompagne les moins bons

Dakar est équestre
Montée sur des canassons galopants
Tirant élégamment leur charge
Dakar est aussi montée sur des chevaux
Du cheval vapeur souvent rutilant
Mais aussi sur de vieux tacots rouillés

Dakar est wolof
Dakar est français
Dakar parle à tous, Dakar ne parle à personne
Tout est écrit en français
Pourtant tout est dit en wolof
Dakar hésite entre deux langues

Dakar est pauvreté
Ses talibés innondent les rues
On dirait qu’être talibé est une vocation
Et non un accident de la vie
Dakar mendie pour vivre
Mais Dakar semble fière de ses indigents

Dakar est liberté
Liberté d’expression, liberté de penser
Dakar est tagguée, peinte, dessinée
Elle est victime de la fougue de ses enfants
Ces enfants qui la défendent quand elle est menacée
Qui lui désobéissent mais qui la respectent

Dakar est richesse
Richesse d’une jeunesse foisonnante
Richesse de l’espoir de jours meilleurs
Richesse du perpétuel mouvement
Dakar est riche de son histoire
Dakar est riche de sa jeunesse

Dakar est noire
Dakar est blanche
Noire de sa peau, blanche de peau
Blanche de ses murs, noire de son bitume
En fait, Dakar n’est ni noire, ni blanche
Dakar est un merveilleux métissage

Dakar est mère
Mère de la déportation
Mère de l’espoir
Elle est aussi mer
Mer de vent, d’aventures et de liberté
La mer entoure Dakar comme une mère son bébé

Dakar va à la mosquée, Dakar va à l’église
Dakar enterre avant le coucher du soleil
Dakar inhume une semaine après
Dakar fait le ramadan
Dakar est fervente du carême
Dakar aime Dieu, qui le lui rend bien

Tu es si africaine, Dakar
Pourtant tu sembles toujours vouloir te détacher
Reste avec nous, guide-nous
Montre-nous le chemin
Toi qui porte l’un des fardeaux les plus lourds de l’histoire
Mais qui porte aussi le symbole de la Renaissance Africaine

Dakar, mon histoire avec toi ne s’arrêtera pas là
Je partirai bientôt, mais je reviendrai
Tu es l’une de ces fiancées auxquelles on veut faire des promesses
Et celle pour laquelle je vais les tenir
Dakar, serais-je ridicule si je te disais que dès le premier regard
Je suis tombé amoureux de toi

Par René Jackson


La 100ème de FDWL

100blogpost

Le Blog De René Jackson, qui est par la suite devenu From Douala With Love (FDWL) suite aux avis formulés par Florian qui m’avait fait comprendre qu’il y  avait une tonne de choses à raconter rien que sur la ville de Douala, a été crée le 8 octobre 2010. Après de nombreuses péripéties, des moments d’inspiration folle suivis d’autres que j’ai souvent qualifiés de périodes de clavier inactif, aujourd’hui, on en arrive à la centième et je ne peux que ressentir une certaine fierté. Quelques chiffres, quoique modestes, sont bons à communiquer: en 99 billets, le blog a à ce jour récolté 611 commentaires, près de 5000 likes sur Facebook, plus de 500 mentions sur Twitter. Il tourne à plus de 80 visites par jour lors des périodes creuses. Les billets les plus plébiscités furent Ce n’est pas la faute à la France (420 likes et je ne sais plus combien de vues) et Douala version sans caleçon (qui a généré près de 4000 vues en 24 heures pour 608 likes). Ca n’a rien à voir avec les trafic généré par les plus grands blogueurs, mais c’est quand même quelque chose. Pour cette centième production, j’ai décidé que pour une fois je ne bavarderai pas à longueur de paragraphes, mais que je donnerai de la voix à ceux et celles qui m’ont assisté et soutenu tout au long de ces 30 derniers mois et aussi à certains des lecteurs avec qui j’ai eu de long échanges. Une façon pour moi de les remercier tous autant qu’ ils sont. Et le hasard sachant si souvent bien faire les choses, ce centième billet est publié pendant que je suis en formation avec les autres mondoblogueurs à Dakar.

Lorsque vous ouvrez le blog From Douala With Love, vous atterrissez sur le PandaLand, cet espace spécial d’information citoyenne et surtout d’analyse personnelle alimenté par le talentueux blogueur camerounais René Jackson Nkowa. René, contrairement aux jeunes de sa génération ne rêve pas de s’exiler en Occident à la recherche de conditions de vie meilleure. Amoureux de sa patrie, principalement de la ville de Douala, il tend à contribuer à travers ses divers pôles d’intérêt au progrès de son pays et son blog est justement l’un des moyens qu’il utilise.

NathyK

Ha! Ha! Ha! J’en rigole encore de savoir que je vais devoir l’écrire ce mot pour le centième billet du panda de Douala With Love. Si j’ai moi même commencé à écrire sur mon blog c’est bien grâce à lui mais que de côtes cassées, que de réalité dépeinte avec réalisme et surtout opiniâtreté. Mon cher Panda, même si tu n’apprécies plus qu’on te nomme ainsi tu restes mon chouchou. Bon trêve de rigolades le Panda, passons aux choses sérieuses. Toi qui partages avec ton complice et ami Ngimbis mes faveurs, je voudrais vous dire que j’ai beaucoup aimé vos billets surtout qu’ils touchaient aux réalités de mon pays le Cameroun que j’ai quitté il y a aujourd’hui trois ans et qu’en vous lisant je m’y transporte. Merci encore.

Patrice Zouatcham

Je souhaitais dans un premier moment envoyer une critique sur l’article « Douala ville sexuelle » dans lequel René dresse un tableau peu enviable des jeunes filles de Douala qui ont une façon très occidentale de s’habiller (et pourquoi pas brésilienne) puisque de toute évidence cela a gêné notre cher blogueur. Comme je suis un libéral de coeur, j’ai tout de suite fait savoir à René que les femmes ont le droit de s’habiller comme elles veulent et que rien ne justifiait un comportement irrespectueux de la par des camerounais. Mais, passons sur cet article qui a eu un relatif succès. Je tiens à dire que derrière le Panda se cache un camerounais sensible, sérieux et rigolo, c’est mon colocataire à Dakar avec le grand Ngimbis. J’ai découvert l’âme de l »auteur de FDWL, un mec cool et très ouvert. C’est cette sensibilité que restera pour moi…

Serge Katembera

Il m’aura fallu attendre 3 années pour rencontrer #AFK le dénommé Panda.
Celui qui promet dès le titre de son blog « From Douala with Love » de vous donner de l’amour… A moins que la référence à James Bond soit ici plus présente. Dans quel cas, René « Panda » Jackson nous promet-il peut-être de déchiffrer le Cameroun avec son Lektor, de lutter contre le Docteur No Biya ou plus égoïstement de tenter sa chance avec une belle moscovite.
A vrai dire, je ne sais pas où il va, mais je suis sûr que j’ai envie de le suivre

Simon Decreuse alias Red Fish

Mon article favori de mon ami le Panda, après avoir eu du mal a trancher entre les 95 autres billets aussi bons, hilarants et criards de vérité (parfois contestables) est « Ne pas se faire détrousser à Douala en 5 tactiques ». La partie la plus hilarante est la fin de l’article, ou notre ami nous raconte qu’il avait été convie a une fête qui a été assaillie par des délinquants du coin. Il avoue qu’après avoir vu des bouteilles, tables et casiers voler dans tous les sens, il alla s’abriter dans les toilettes. Je m’imaginais sa tête et les expressions multiples qu’elle devait refléter. Bravo encore Jackson pour toutes tes œuvres.

Don Tonye

Je suis un lecteur attitré de Mondoblog et fan de « From Douala With Love » comme bien d’autres dont je trouve les articles fort intéressants (nous faire revivre notre quotidien de façon parfois hilarante). Cependant, je n’ai particulièrement pas aimé, et vraiment pas du tout (peut être, ne t’ai je pas compris) le billet « Merci, la France » car à mon avis, les interventions de la France en Afrique à plus de 90% (cette statistique n’engage que moi) sont celle des sapeurs pompiers pyromanes. Concernant Gbagbo, Khadafi et Cie, avis mitigé, tout dépend là encore de l’angle de vue, ils sont comme des couteaux à double tranchant (si tu vois de quoi je parle).
C’est pas dans mes habitudes d’écrire, (je suis plus souvent le lecteur, lol), tout ce que je peux te souhaiter c’est du courage et bonne chance dans cette aventure de FDWL. Big up l’ami!

Guy Herculun Kamga

Bonsoir René,
Pour ton 100ème article, je ne peux malheureusement que te parler de ce qui m’a plu:

 

Mondoblog en 2012 : les pépites

Pourquoi cet  article? Pas parce que j’y figure. Non! Grâce à ce billet, j’ai découvert des mondoblogueurs et mondoblogueuses que je ne connaissais pas, ceux de chez moi, Ariane, Danielle… et ceux d’ailleurs Arabella, Axelle, Serge (que j’admire aussi), Florian (un exemple), David Kpelly (un autre exemple)  Faty, Sinatou…. et toi aussi (rires). Ce billet a été pour moi comme un défi: faire comme les anciens et mieux que les nouveaux (j’espère y parvenir un jour).

Voilà. Les pépites c’était pour moi comme son nom l’indique, la rencontre Mondoblog, un petit miroir des prouesses…
Cordialement,

Josiane Kouagheu

« Dans un pays qui célèbre et encourage la médiocrité sous toutes ses formes, l’initiative de René est plus que salutaire. La qualité de son blog est une bouffée d’oxygène et un appel a l’optimisme. »
Voila pour ma contribution. Bonne continuation et a bientôt.
Yanngwet

Le blog de René, découvert hier pendant la formation Mondoblog avant d’aller arpenter les rues de Dakar en sa compagnie et celle de Serge. Je me suis laissée transporter – avec un grand plaisir de lecture – à Douala, avec ses lourdeurs administratives, ses « On fait comment? », ses « Qui l’avait envoyé? » et autres expressions typiques du Cameroun.

Alice Chevallier

100 billets, génial René! From Douala With Love, c’est la forme et surtout le fond. J’aime la profondeur du sujet de chaque article abordé; mais aussi ta plume, tantôt incise et taquine, quand elle se promène jusque dans les cabarets à strip-tease de Douala, tantôt pédagogique quand elle entreprend le travail laborieux de faire le bilan de Mondoblog régulièrement. 99 billets de travail bien fait et et autant de plaisir de lecture. Bref, j’aime ce blog, je le dis From My Heart With Love. Bon vent René.

Alimou Sow

NB: ce billet est encore susceptible de modifications.


Les « cameruineuses »

Capture d'écran du film Le Blanc d'Eyenga
Capture d’écran du film Le Blanc d’Eyenga

Je n’ai jamais fait mystère de ce que je pense du cinéma camerounais de façon générale. Nos films sont plus la plus grande majorité un agglomérat de séquences qui font un tout imbuvable.  Mais il se trouve que depuis quelques temps ça change. Il y a peu, je suis tombé sur le film Paris A Tout Prix, ou les aventures d’une jeune camerounaise qui était prête à tout pour aller à Paris. Tout y est passé : escroqueries, interceptions à la frontière, gardes à vue, vol. Elle a finalement pu partir du Cameroun après être passée par la case prostitution et est arrivée à Paris. D’où elle a été rapatriée toutes affaires cessantes parce que le mari – un Blanc – de celle qui l’hébergeait avait osé s’intéresser à elle. Après je me suis dit : ok, un bon  film camerounais. Rendez-vous dans dix ans pour le prochain. Alors, quand mon ami m’envoie un SMS cette nuit à une heure et demie du matin pour me dire de regarder Le Blanc d’Eyenga, un film qu’il m’a passé quelques heures plutôt, je me dis qu’en plus du fait de se tromper rarement dans ses recommandations, s’il prend la peine de faire sonner mon téléphone à une heure pareille, ça doit vraiment être quelque chose ce film !

Et ça a été au-delà de mes espérances. Parce que j’ai ri. A gorge déployée. Moi, un film qui me fait rire, même s’il n’a ni queue, ni tête, est un film qui me plaît.  Mais Le Blanc d’Eyenga n’est pas sans queue ni tête ! Bien au contraire.

Voilà le synopsis pour ceux qui malheureusement ne verront pas ce film : Eyenga est une jeune camerounaise d’une vingtaine que la nature, ô Seigneur Dieu tout puissant, a doté de tous les atouts possibles: poitrine opulente, derrière fourni et des lèvres appétissantes. Elle décide d’aller sur Internet trouver son Blanc quand elle apprend que sa voisine a pris l’avion pour aller rejoindre le sien.  Elle se rend manu militari dans le cybercafé du coin et alors là, l’une des scènes les plus épiques du film se déroule : Eyenga se déshabille face à la webcam, elle malaxe vigoureusement ses seins lourds, puis écarte les jambes, pose les pieds de part et d’autre de l’écran et entame des caresses lascives dignes de ces films que vous imaginez. J’en suis resté coi, totalement estomaqué. Mola, le gérant du cybercafé, un maquereau doté d’un redoutable sens des affaires voit le potentiel d’Eyenga. Il lui propose une séance photo. Qu’elle accepte.

Quelques temps après, Mola l’appelle : un gibier a mordu à l’hameçon ! Il s’agit de Jean François. La soixantaine, ingénieur en France. Un puits sans fond à fric, puisqu’il envoie de l’argent à Eyenga pour préparer sa venue au Cameroun, pour l’épouser. Bien évidemment, elle fait 50/50 avec son maquereau, qui ne se prive pas de lui faire des avances.

Le jour-J, Eyenga attend son Blanc, qui arrive…sur des béquilles ! Il et infirme, le Jean François ! Dès ce moment là, Eyenga a cessé d’aimer son Blanc. Elle ne le supporte d’autant plus qu’il est un véritable goinfre, un buveur patenté, qu’il l’appelle tout le temps pour se faire transporter aux toilettes. Et le comble étant que le Jean François est un étalon dont l’appétit sexuel et la perversité sont sans limite, ce qui laisse Eyenga totalement courbaturée le matin. Et même pendant qu’elle se fait masser par sa tante pour réparer les dégâts causés des assauts de son homme, celui-ci l’appelle pour remettre le couvert. Sa tante l’encourage avec ses mots à elle : « le chemin du ciel est toujours tortueux. C’est au bout de la persévérance qu’il y a le résultat ».

La cérémonie de mariage est un supplice pour Eyenga, qui signe les papiers avec un haut-le-cœur. Elle n’aura heureusement pas à supporter Jean François car elle a prévu de disparaître une fois arrivée en France. Et c’est là que le ciel lui tombe sur la tête : Jean François lui explique qu’il est un ingénieur, certes, mais sans emploi. Il n’a pu venir au Cameroun que grâce à des petites économies et qu’il ne peut plus rentrer en France car il n’a pas de logement et en plus est endetté jusqu’aux cheveux. Le sang d’Eyenga ne fait qu’un tour. Outrée par cette trahison, elle expulse son Blanc de chez elle sur-le-champ et ne manque de peu de l’écorcher vif . Jean François ne doit son salut qu’à l’intervention salvatrice de Rim, la tante d’Eyenga.

Tante Rim accepte d’héberger et de prendre soin de Jean François à condition qu’il participe aux tâches de la maison. C’est ainsi qu’on le voit s’enfumer, les yeux larmoyants, au dessus du four de la tante, vendeuse de poisson braisé. De temps à autres, il l’aide à écailler le poisson. Ou alors il observe Papi, le fils de Tante Rim, qui passe sa journée à jouer à sa console en commentant lui-même ses matchs avec les « Eto’o Fils into de area » et les « Linus, est-ce que vous m’entendez ? » Le rêve de Papi, grand fan de l’Olympique de Marseille, est celui de commenter un match en direct du Vélodrome* en compagnie d’Hervé Mathoux** et d’Aimé Jacquet***. Une relation assez étroite naît entre la Tante qui enfin consent à décrocher la photo de son feu mari du mur de son salon, et Jean François, ce qui la conduit à l’inviter dans sa chambre pour des ébats si bruyants que Papi ne peut s’empêcher de commenter sarcastiquement: « Mesdames et messieurs, tout est à refaire dans cette équipe, malgré qu’on ait injecté du sang neuf. La photo du papa en a subi un coup. Mais je crois qu’avec les nouveaux joueurs, les choses iront mieux ».

A la fin, Jean François révèle sa véritable personnalité. Il n’est pas infirme, est un chef d’entreprise. Il est tombé amoureux d’Eyenga sur Internet mais avant de venir au Cameroun, un ami lui a fait lire un article sur les « cameruineuses », ce qui l’a poussé à jouer toute cette comédie. Mais il demande la Tante en mariage et emmène Papi pour lui permettre de tenter de réaliser son rêve…

Ce film est criard de vérité. Il n’y a rien à dire de plus. Ce qu’il faut ajouter est que je suis désolé pour mes sœurs camerounaises qui pensent pouvoir pigeonner les européens à travers des caméras interposées. Ces gens ont lu la trajectoire de votre tir avant même que vous n’ayez frappé dans le ballon. C’est eux qui ont créé Internet, les cybercafés, les ordinateurs et les webcams, les sites de tchatche et les messageries instantanées. Et vous comptez les tromper avec alors que vous ne savez même pas lire ? Balivernes!

Je doute que ce phénomène se limite aux camerounaises. C’est juste que « cameruineuses » sonne bien mieux que « sénégaruineuses », « Buruineuses Faso », « congodémocratiqueruineuses » ou « togoruineuses ». Cela ne se limite pas aux seules camerounaises, mais il faut avouer que on a parfois eu l’impression qu’une véritable industrie de la recherche du Blanc était née par chez nous. Ca s’est calmé depuis, mais ça a mis long feu. Beaucoup y ont trouvé leur bonheur, mais pour combien qui ont sombré dans la déchéance ?

Mes chères compatriotes cameruineuses, je tiens à vous remercier. Vous faites la renommée de notre pays. Ce n’était pas déjà assez les records de corruption, les records de durée au pouvoir (je parle ici de Issa Hayatou, qui après une vingtaine d’années à la tête de la CAF s’est encore fait réélire pour un mandat. N’allez pas penser à ce à quoi je n’ai pas pensé. Je ne veux pas les problèmes), les records de faussaires d’origine camerounaise. Maintenant, quand on parle des jeunes africaines qui ont pour ambition de mettre de pauvres européens sur la paille, les camerounaises, que dis-je, les cameruineuses sont en première ligne. Merci pour tout.

Si ça peut vous rassurer, chers amis européens,  nos sœurs n’attendent pas d’être avec vous pour mettre en pratique leurs talents de ruineuses. Nous-mêmes en payons chèrement le prix.  Comment appelle-t-on une fille qui, lorsque vous sortez avec elle, est capable de boire quatre Guinness à 1500 francs pièce après avoir englouti un demi-kilo de viande de porc grillée, alors que toi-même qui paie, tu n’as pas encore fini de boire ta petite Fanta ? Si ce n’est pas une ruineuse ça, je ne sais plus comment je m’appelle.

Je terminerai par une petite mise au point : tous les gérants de cybercafé ne sont pas des intermédiaires dans le business du mariage en ligne. C’est une image à rétablir, car elle est hautement respectable. Jamais de toute ma carrière de gérant de cybercafé, et Dieu m’est témoin, je n’ai pris de l’argent à une fille en lui promettant de lui trouver un « réseau ». La seule aide que j’ai apporté à ces filles était de régler la focale des webcams, de faire fonctionner les casques audio ou de donner mon avis sur la beauté ou la laideur de leur Roméo. Et rien d’autre. Nous ne sommes pas tous des voyous !

Par René Jackson

PS : Merci à Daniel ESBI pour m’avoir fait découvrir ce chef d’œuvre que je recommande. Un bon moment de cinéma camerounais, je suis bien forcé de l’admettre.

*Stade domestique de l’Olympique de Marseille

**Commentateur sportif à Canal+

***Ex-entraineur de l’équipe de France de football


Femmes, indignez-vous!

Femmes indignées

Je ne sais pas où je vais passer la journée et la nuit du 8 mars. Je ne peux pas rester chez moi. Cela est d’autant plus embêtant que je suis dans le money time, l’un de ces moments où pour sauver ses ambitions, chaque minute vaut son pesant de cacahuètes. Les barmen de mon secteur font un tapage musical ignoble à toute heure du jour et de la nuit. On n’a jamais fait de réunion. Les jeunes donnent une mauvaise image au quartier parce qu’ils jouent aux cartes – le ndjambo*, qu’on l’appelle ici – au vu et au su de tout le monde. Il n’y a jamais eu de réunion à ce propos. Des individus bagarrent tous les jours dans la rue armés de machettes et de gourdins, zéro réunion. A l’entrée du quartier, des détrousseurs ont sévi. Il n’y a jamais eu de réunion pour résoudre ce problème. Le 8 mars c’est bientôt ? Depuis deux semaines il y a des réunions tous les soirs au domicile du chef du quartier. Hier j’apprends qu’il y aura un grand concert dans ma rue. A moins de cinquante mètres de chez moi. Le podium a d’ailleurs commencé à être monté. Pour mon plus grand désarroi. Où est-ce que je vais passer la journée et la nuit du 8 mars ?

Passer cette journée et cette nuit dehors ? Hors de question ! Le 8 mars est l’une des journées de l’année les plus tumultueuses dans notre ville. On dit communément ici que « c’est le jour où l’homme fait la cuisine, le ménage, s’occupe des enfants et les femmes boivent le Viagra ». Et avant de se retrouver sous la couette, la femme de Douala va suivre un long chemin de croix avec trois stations principales : le défilé, le lieu des agapes et le snack ou la boîte de nuit car, Ô chance, le 8 mars tombe un vendredi. Quoi, c’est la période du carême ? Jésus lui-même sait ce que nous les femmes endurons. Il ne va pas nous en vouloir si pendant une seule journée on se laisse aller!

Je ne le dirai jamais assez : je suis contre la façon dont on célèbre la journée internationale de la femme au Cameroun. Il y a un détournement intellectuel qui a été opéré à la barbe de tout le monde, ou presque. Le 8 mars est la Journée Internationale de la Femme. Son sens a totalement été galvaudé. La preuve : on entendra partout dans nos rues ce jour là : bonne fête aux femmes ! Non, ce n’est pas la fête de la femme, mais sa Journée Internationale. Entre les deux il y a une grosse nuance !

Pour moi, il est temps que la femme se réapproprie cette journée. Parce que vu la façon dont on la célèbre, il y a lieu de leur rappeler qu’elles ont de réels problèmes qu’il faut résoudre. Au lieu d’aller soulever leurs kabas** offrant à la vue de tous ceux et celles qui les environnent leurs bourrelets, de boire de façon totalement irraisonnée, puis de se faire tabasser ou répudier par leurs époux courroucés le 9 au matin. Elles feraient beaucoup mieux de se préoccuper de leurs malheurs. D’ailleurs, je vais vous en rappeler quelques uns, mesdames, car nous les hommes, dans notre immonde perversité, nous avons mis sur pied des stratagèmes drôlement bien pensés pour complètement vous avilir.

La dot : C’est la genèse des embrouilles. Hier, je regardais la bande-annonce d’une émission à la TV dans laquelle on relatait les péripéties d’un chinois qui s’en allait tout bonnement s’acheter une épouse au Vietnam. Ca m’a fait penser à notre fameuse dot. Chez nous, on n’expose pas des femmes qu’on achète comme des fruits au marché, mais c’est tout comme. Il y a des tribus dans lesquelles, sous le prétexte de la tradition, les femmes sont acquises à prix d’or. Je prends pour témoin les milliers de camerounais qui chaque année se saignent pour leurs épousailles. Souvent, quand le fiancé se présente chez sa dulcinée pour demander sa main, on lui dit de repasser. Entre-temps on bat le rappel des troupes familiales et on dresse une liste dans laquelle même les chiens doivent recevoir quelque chose du prétendant. Et dans nos communautés, quand le gars a fini de dépenser ses millions pour une bonne femme, la famille dit à la fille : « Va ! Et qu’on ne te revoie plus ici. Dorénavant, tu appartiens à la famille de ton mari ». Les marchandises vendues ne sont ni reprises, ni échangées. Et ton mari reçoit un blanc seing pour faire de toi ce qu’il veut. Tu es une chose qu’il a achetée. Pour ceux qui ne me croient pas, voilà un texte édifiant dans lequel tout est raconté en détail.

La violence conjugale: C’est la suite presque logique de la dot. Chez nous, malheur à la fille qui a fait de longues études. Plus la petite pousse à l’école, plus ce sera compliqué pour elle de trouver un mari, puisque les enchères suivent la même courbe que le niveau intellectuel. Pour celles qui malgré cela ont réussi à ferrer quelqu’un, la vie n’est pas plus rose car pour un homme, il n’existe pas d’épine plus douloureuse au pied qu’une femme. Et encore plus quand, juchée au dessus de ses diplômes, elle cherche à le ridiculiser. Le monsieur se rappelle alors ce que lui a coûté cette langue de fiel  et n’a d’autre solution que d’utiliser ses poings pour montrer qui commande. Et lorsqu’elle se plaint, la société lui dira « c’est ton mari non ? Il faut supporter ». Mais c’est oublier que même celles vivant en concubinage sont elles aussi molestées par leur compagnon. La société là encore couvre. Chez nous, l’homme a encore tous les droits. Et c’est déplorable. Le plus malheureux dans tout cela est que les victimes elles-mêmes trouvent ça normal. On a même réussi à leur instiller dans l’esprit que si leur compagnon ne les bat pas, cela signifie qu’ils n’ont pas d’amour pour elles.

Le viol : « Tu vois le monsieur qui passe là ? La semaine dernière on l’a surpris en train de violer la fille de son voisin, une petite âgée six ans. Quand on l’a tenu en respect, il a donné trente mille francs à son voisin qui l’a laissé partir », m’a-t-on dit un jour.  Dans d’autres pays, les violeurs d’enfants sont les personnes les plus persécutées. De nombreuses filles, adolescentes et femmes sont violées chaque jour à Douala. Ces sordides histoires alimentent quotidiennement la rubrique faits divers de nos journaux. Et cela passe dans l’indifférence totale. Le peu de plaintes restent sans suite. Et même lorsqu’ils sont appréhendés, les délinquants sont vite relâchés.

La loi : c’est peu dire que les lois camerounaises ne plaident pas pour les femmes. Prenons l’exemple de l’adultère, qui fait partie des causes de divorce. Notre réglementation dit que l’époux peut demander le divorce s’il prouve que sa femme a eu une relation avec un autre homme. Mais que la femme qui estime que son mari la cocufie doit prouver que le bonhomme a eu une relation suivie avec une femme et qu’il a commis l’acte d’adultère plusieurs fois en un même lieu. Traduction : si moi je trompe mon épouse dans la même chambre d’hôtel avec des femmes différentes, je suis tranquille. Et si j’ai une liaison avec une femme autre que la mienne et s’on s’envoie en l’air chaque fois en un nouveau lieu, je n’ai aucun souci à me faire. Et question de montrer que l’homme possède vraiment sa femme, si celle-ci veut sortir du pays, elle doit présenter une autorisation dûment délivrée par ce dernier.

Les femmes sont aussi victimes d’attentats contre leur féminité dans le seul but de satisfaire ou de protéger la libido masculine. Malgré le fait qu’on n’en parle presque pas, l’excision est bel et bien pratiquée au Cameroun. Et même en plein centre de la capitale Yaoundé, où c’est un véritable  business« L’excision est la forme de mutilation génitale féminine la plus répandue au Cameroun. Elle consiste à enlever le clitoris et la petite lèvre du vagin. Cette opération se fait à vif, sans anesthésie et avec un canif ou une lame de rasoir. Très souvent, les exciseurs utilisent le même outil pour tous les cas ». Les buts sont folkloriques : « Ils [les hommes] font exciser les femmes pour leur ôter le plaisir. Ils disent que, sans plaisir, les femmes n’auront pas envie de tromper leurs maris et ils nous obligent à nous y soumettre». Les jeunes filles subissent aussi le fléau du repassage des seins : elles se font littéralement écraser la poitrine dès la puberté, parce qu’il ne faut pas attirer les yeux des hommes. Conséquences : des traumatismes tant psychologiques que physiques et une augmentation exponentielle des risques  de cancer du sein.

Et cette liste n’est pas exhaustive.

Tout ça pour dire que ne laissez pas les hommes une fois de plus vous voler votre journée en agissant de façon à conforter l’avis de ceux qui disent qu’il faut vous mater. Vous ne devez pas vous contenter d’une étoffe et de quelques bières. Vous devez sortir dans la rue, manifester votre mécontentement à cor et à cris, demander qu’on vous protège, qu’on ne vous batte plus, qu’on ne vous viole plus, qu’on ne vous achète plus comme du bétail, qu’on ne vous excise plus, qu’on ne repasse plus les seins de vos filles ! Indignez-vous contre tout cela.

Et indignez-vous contre un système qui fait que la plupart des familles reposent sur vos frêles épaules. Le mari ne pouvant plus trouver un travail et les enfants diplômés devenus des chômeurs professionnels !

Mais ce n’est pas demain la veille qu’elle arrivera chez nous, cette indignation. Autant mieux prêcher dans le désert. Et puis vous allez sûrement dire « encore un homme qui veut nous dicter notre conduite ». Je ferais mieux de me taire et de trouver un endroit tranquille ou je passerai cette journée Internationale de la Femme.

8 mars 2013
Indignation de la femme made in Douala! 8 mars 2013

Par René Jackson

Ndjambo: jeu de cartes où il y a des mises d’argent et réputé pratiqué par des jeunes peu recommandables.

Kaba: robe ample traditionnelle, très prisée par les femmes au Cameroun


Ces questions que les camerounais se posent

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S’il y a une chose qui m’insupporte, c’est d’avoir affaire à l’administration publique camerounaise. Je tombe littéralement malade lorsque j’ai des formalités administratives à remplir. Parce que je n’ai jamais compris comment dans un pays, le moindre papier qu’on doit signer doit coûter  autant de temps. A l’Université pour payer ses frais d’études, tu prévois la journée entière. Pour légaliser un acte de naissance ou un diplôme à la sous-préfecture, il faut prévoir toute une journée. Pour se faire établir une carte d’identité dans un commissariat, pareil. Aller passer toute une journée dans un rang tout en subissant les intempéries et le courroux des fonctionnaires est une épreuve que des milliers de camerounais endurent chaque jour. Il y a quelques semaines, je suis allé me faire établir une pièce officielle. Je me suis bien sûr fait cuire par le soleil. Je me suis bien entendu fait engueuler par l’un de ces fonctionnaires toujours énervés. J’ai évidemment passé des heures à attendre. Mais ce n’est pas ce qui m’a le plus énervé.

Après s’être faits trimbaler à gauche puis à droite durant des heures sans savoir pourquoi ni sans voir notre situation évoluer, en réponse à quelqu’un qui s’en étonnait, un autre a demandé : on va faire comment ?

« On va faire comment ? » Ce n’est pas une question qui fait comprendre qu’il y a un problème qui se pose et auquel on doit trouver une solution. Non. Notre on va faire comment ? est plutôt l’étalage d’une résignation totale, d’un abandon, d’une démission de la volonté de faire bouger les choses. Notre on va faire comment ? doit être compris comme un il n’y a rien d’autre à faire. On est obligés de supporter. Tu es un transporteur, tu te fais stopper par un policier. Malgré le fait que tout soit en règle, le flic refuse de te laisser t’en aller sans son billet de 500 francs. A tous les coups, tu vas entendre l’un de tes passagers te dire « mon frère, donne-lui sa bière non. On va faire comment ? » Dernièrement je me suis retrouvé à Yaoundé. J’avais un rendez-vous que j’ai manqué. Parce que l’endroit où je logeais était non loin du palais présidentiel et que par malheur, ce matin-là, le président était de sortie. Routes barrées. J’ai dû parcourir deux kilomètres à pieds. Et pendant ce trajet, j’ai entendu un nombre incalculable de fois « on va faire comment ? Marchons seulement ».

Une autre question que le camerounais aime poser n’est pas très éloignée du «on va faire comment» et est tout autant destructrice. Cette fois c’est On fait comment ? On entendra cette phrase la plupart du temps suivie d’un « chef » bien appuyé. On fait comment non, chef ? Revenons à la situation du policier et du chauffeur. Comme dans notre pays, tout ce qui porte un béret, même si l’épaulette ne porte aucune bande ni aucune étoile, est un chef en puissance. En posant cette question, le chauffeur fait comprendre à son tortionnaire qu’il est prêt à verser son pot-de-vin et qu’il attend juste que le « chef » lui dise ce qu’il désire. Mais la plupart du temps, les conducteurs connaissent le contrat. Après mon aventure malheureuse à Yaoundé, je rentrais à Douala. Assis auprès du conducteur de l’autocar, j’avais remarqué que chaque fois que la police nous interpellait, avant de descendre, il glissait un billet entre son permis de conduire et la vignette. Corruption, quand tu nous tiens !

Tu sais même à qui tu as affaire ? Si dans une dispute, ton adversaire te pose cette question, la seule certitude que tu dois d’ores et déjà avoir est que tu n’as pas affaire à lui qui est en face de toi. En vérité, tu t’es attaqué à la lointaine partie de sa parenté qui est préfet dans un coin perdu de la république, qui est sans galon dans un commissariat miteux quelque part ou qui est le chauffeur d’un grand type. Tu verras très souvent celui qui te pose cette question dégainer son téléphone, composer un numéro et demander à quelqu’un de venir. Dans ce cas, si toi-même tu n’as pas de répondant dans tes relations, repends-toi sinon tu es cuit. Ce qu’il faut savoir c’est qu’il y a des individus dans notre pays qui se croient tout permis, qui jettent des gens dans des geôles de façon totalement arbitraire, commettent des actes répréhensibles en toute impunité parce qu’ils jouissent d’une immunité qui ne se fonde que sur leur répertoire téléphonique.

Qui l’avait envoyé ? Ce qu’il faut comprendre lorsqu’un camerounais pose cette question n’est pas bien difficile : bien fait pour ta gueule. Tu t’es mis dans une situation difficile, c’est bien fait pour toi. Qui t’avait envoyé ? Ces derniers jours, il y a une variante à cette question qu’on entend beaucoup plus : qui les avait envoyés ? Plus personne ne va au parc de Waza. D’ailleurs, on ne savait même plus que ce parc existait. Qui est assez fou pour risquer sa vie dans un voyage nocturne et dans un train totalement inconfortable pour se rendre au Nord puis se livrer à la merci des coupeurs de route juste pour aller voir des girafes et des babouins ? Ça ne leur suffit pas de les voir à la télé ? Vraiment les Blancs là aiment trop les problèmes. Et dans tout ça ils emmènent leurs enfants. Voilà maintenant qu’on les a kidnappés. Qui les avait envoyés ?

En réalité, à la place de ces questions qui s’assimilent soit à un renoncement, soit à une expression de l’influence que certains individus peuvent avoir, soit à une insensibilité face à la détresse de son prochain, les camerounais seraient bien inspirés de se poser d’autres questions. Des questions bien plus constructives, plus fondamentales. Des questions qui toutes débuteront par un pourquoi.

Pourquoi existe-t-il encore, en 2013, à l’ère des supposées Grandes Réalisations, des quartiers dans la ville de Douala qui restent sans fourniture d’électricité pendant des semaines ? Pourquoi certaines zones de la ville n’ont pas vu sortir de l’eau des robinets depuis plus de vingt ans et pourquoi malgré cela les abonnés de ces parties de la ville continuent à recevoir des quittances d’eau salées ? D’ailleurs, pourquoi cette eau du robinet, pour les chanceux qui peuvent encore en profiter, est salée et si sale ? Ne nous avait-on pas enseigné au primaire que l’eau potable est incolore, inodore et sans saveur ? Alors pourquoi un ministre s’est-il permis de dire un jour que malgré cette couleur, ce goût et cette odeur, l’eau des robinets était potable ?

Pourquoi Vanessa Tchatchou jusqu’à lors ne sait pas exactement ce qu’il est advenu de son bébé ? Pourquoi à un moment donné, au lieu de rechercher les auteurs du rapt de son enfant, les autorités de notre pays n’ont rien trouvé de mieux à faire que de mettre en branle toute la machine répressive contre une petite de dix-sept ans qui avait osé demandé la vérité? Pourquoi notre gouvernement a-t-il décidé de sous-entendre que le corps du bébé retrouvé était dans un état de décomposition si avancé qu’il était impossible de faire des tests d’ADN, alors que les scientifiques font les mêmes tests sur des gens morts depuis des siècles?

Pourquoi est-on obligé de tchoko* chaque fois qu’on veut se faire rendre un service ? Pourquoi nos enseignants, qui pourtant forment l’avenir de notre pays, sont-ils si marginalisés ? Pourquoi n’ont-ils pas un salaire qui ressemble à ce qu’ils apportent au progrès du pays ? Et pourquoi nos jeunes, après avoir obtenu leurs diplômes n’ont-t-ils pas d’autres alternatives que d’aller risquer leur vie ou au mieux leur santé sur des motos ou alors sont prêts à tout pour se lancer à la conquête des eldorados les plus ubuesques?

Pourquoi dans nos hôpitaux les malades sont abandonnés à leur sort tant qu’ils n’ont pas versé d’argent ? Pourquoi les infirmières maltraitent leurs patients ? Pourquoi les sages-femmes, au lieu de tenter de rassurer les femmes qui subissent les douleurs de l’enfantement, leur lancent avec toute la désinvolture du monde notre fameux « qui t’avait envoyé ? » Pourquoi ces hôpitaux n’ont-ils pas d’adduction en eau courante. Pourquoi dans ces hôpitaux, on risque la mort à tout moment lorsqu’on se fait opérer, non pas à cause de l’incompétence du corps soignant, mais à cause des coupures d’électricité intempestives ?

Pourquoi notre pays ambitionne-t-il n’atteindre l’émergence qu’en 2035 soit quinze années après la limite fixée par la Côte d’ivoire en 2020 pour atteindre son émergence? Une Côte d’Ivoire qui vient de sortir de dix ans d’instabilités et de guerre. Pourquoi devons-nous nous demander comment le Cameroun a réussi à accumuler 25 ans de retard sur la Côte d’Ivoire en soixante-trois années?

Il y a tellement de questions à poser car dans notre pays, il y a tant de choses qui ne tournent pas rond. Au lieu de cela, chacun se complaît dans sa petite situation et quand le malheur frappe, on entend l’immuable « on va faire comment ? ». Chaque pays a les dirigeants qu’il mérite. Cela est encore plus vrai avec le Cameroun. Quand un peuple reste passif, à la limite lâche, se faisant marcher sur les pieds et laissant ses droits bafoués sans opposer la moindre résistance, il est normal de remarquer les excès de zèle dont certains font preuve. A la limite même, je n’en veux pas à ces gens qui finalement font ce qui leur chante tout en sachant qu’ils n’auront des comptes à rendre à personne. On dit que la liberté de chacun s’arrête où commence celle des autres. La liberté de nos gouvernants n’a pas de limites. Elle franchit même allègrement la barrière du libertinage et s’en va brouter sur les vertes prairies de nos libertés individuelles et collectives que nous avons volontairement désertées.

René Jackson

*Tchoko: corrompre / corruption


Démission de Benoît XVI, les (vraies) raisons

Benoît XVI lisant sa lettre de renoncement
Benoît XVI lisant sa lettre de renoncement

 

Coup de tonnerre il y a une semaine. Non, ce ne sont pas ces météorites qui sont tombées sur l’Oural en Russie en ne faisant heureusement que quelques centaines de blessés et en prenant soin d’éviter une centrale nucléaire toute proche. Ce n’est pas non plus l’affaire Oscar Pistorius qui a – ou aurait, la présomption d’innocence hein ! – abattu sa compagne. L’actualité en effet a été la semaine dernière chargée en évènements qui sortent du commun. De chutes de météorites, on n’en entendait parler que dans les blockbusters américains. Quoique dans la réalité, c’est un évènement plus courant qu’on ne croit. Mais des chutes de cette importance, il est vrai que c’est rare. Encore plus rare est l’histoire de cet amputé des deux jambes qui a abattu sa copine. Là, c’est bien la première fois de l’histoire qu’un amputé des membres inférieurs, ayant remporté une médaille aux jeux olympiques en courant la vitesse sur des tibias de métal et avec les valides abat sa fiancée. Mais l’évènement exceptionnel qui a eu lieu pendant la semaine et qui intéresse le plus est bel et bien la démission du Pape Benoît XVI.

Cet évènement est exceptionnel parce que c’est la première fois qu’un Pape démissionne depuis… le moyen-âge ! Depuis 1415 ! Du point de vue qui est le notre, c’est un évènement encore plus exceptionnel pour plusieurs raisons. D’abord le Pape est à la tête de l’un des Etats les plus influents du monde. En plus de cela, rien ni personne ne les oblige à quitter leur fonction. Au contraire, un Pape est fait pour mourir au combat, si on peut employer cette image. J’en veux pour preuve l’abnégation de son prédécesseur qui s’est – excusez-moi du terme – tué à la tâche (je viens de regarder Laurent Ruquier à la télé et je crois que son second degré a déteint sur moi). Ca relève de l’extraordinaire pour nous parce que nous avons des chefs dans nos pays qui sont élus le plus souvent pour des mandats et doivent laisser la place au terme de ceux-ci. Ils s’y accrochent pourtant désespérément, à coups de torpillages constitutionnels. Ceci alors que tout le monde veut les voir partir. Non, le Pape a décidé de démissionner. A la stupéfaction générale. Depuis, on se pose des questions sur ses motivations réelles. Moi je dis qu’elles sont à chercher du côté du Cameroun.

Souvenons-nous en 2009, le premier voyage et unique voyage du Pape Benoît XVI au Cameroun avait été l’un des moments les plus importants de son pontificat. Ultra-conservateur, il avait dit à des journalistes dans l’avion qui l’emmenait dans le pays de Samuel Eto’o qu’il était contre le préservatif et que son utilisation, au lieu de participer à la lutte contre la propagation du SIDA, allait plutôt accentuer la pandémie. Il est revenu sur ces propos depuis, mais ce qu’il ignorait, c’est que c’était le premier d’une série d’évènements relatifs au Cameroun qui allaient le pousser à cette décision de démissionner.

Il se trouve qu’il aurait découvert qu’au Cameroun, il existe un genre de prêtres exorcistes particulier. Il faut d’abord préciser que l’Eglise catholique reconnait les exorcistes. Il s’est rendu compte qu’il en existait ici. Mais la particularité de ceux qu’il aurait découverts ici l’a sûrement poussé à une profonde remise en question.

Une nuit, Blandine* a entendu une voix semblable celle de sa mère qui l’appelait. Elle y a répondu, comme tout enfant répondrait à sa mère qui l’appelle. Il se trouve que cette voix n’était pas celle de sa mère mais celle d’un mauvais esprit qui s’est emparé du corps de la jeune fille une fois qu’elle eut répondu à l’appel et qui depuis refuse de le quitter. Blandine est possédée. Une possédée qui est capable de parcourir à pied et d’une seule traite la distance séparant la ville d’Akonolinga de celle de Bafang. On parle là d’environ six cents kilomètres. Une possédée qui est capable de filer des bastonnades d’une violence inouïe à sa propre mère. Une possédée qui, lorsqu’on est effaré par les quantités de nourritures qu’elle peut ingurgiter et qu’on lui en fait la remarque, répond qu’elle ne mange pas pour elle toute seule, mais aussi pour d’autres personnes.

Ses parents, dépassés, ont été proposés à un prête exorciste exerçant  à Nanga-Eboko, une bourgade dans le centre-sud du pays. Leur seul vœu auprès de cet homme était celui de la guérir suffisamment pour qu’elle ne s’enfuie plus et qu’on ne sache pas pendant des semaines où elle se trouve. L’exorciste a demandé pour cela la somme de 300 000 francs. Qu’on lui a remise. Il a tenu à préciser que la famille devait louer une pièce de son presbytère pendant le séjour et que si cela ne les intéressait pas, il leur souhaitait bien du courage pour trouver un hôtel dans la petite ville. On était parvenu à traîner Blandine jusque là, mais avant que le prêtre l’eut touchée, elle avait réussi à s’enfuir une nouvelle fois. Quelques semaines après, on l’a retrouvée, téléphoné au prêtre pour savoir la démarche à tenir. Lui il s’est contenté de répondre à la famille que si on ne voulait plus la voir s’enfuir, on n’avait qu’à acheter des chaines et l’attacher avec à la maison. Depuis, on n’a revu ni le prêtre, ni les 300 000 francs.

Le Pape a dû être horrifié par ces gens qui se servent des pouvoirs qui leur sont gracieusement offerts par le Très-haut pour se faire du beurre sur la misère de leurs semblables. Il a dû aussi être poussé à une vive réflexion sur le sens de sa mission quand il a appris qu’un diocèse du Cameroun était à couteaux tirés après le décès d’un prêtre avec… les fils de celui-ci. Les deux parties se sont battues au sujet de nombreux biens immobiliers que le défunt avait laissés. L’Eglise arguait que s’il avait pu construire des immeubles, ça ne pouvait qu’être avec des fonds de l’Eglise. Puisqu’il était prêtre et ne faisait rien d’autre de sa vie. Les enfants, eux, demandaient à l’Eglise de prouver ces supposés détournements et que dans le cas contraire, ces biens leur revenaient de droit, car ils avaient été reconnus par leur prêtre de père. Benoït XVI, après avoir failli s’étrangler devant une telle impossibilité, s’est sûrement posé trois questions. La première : comment un prêtre qui a fait vœu de chasteté et de célibat peut-il avoir des enfants ? Il n’y a eu qu’une seule immaculée conception. La deuxième : où est-ce qu’il a pris tout cet argent pour construire des maisons un peu partout ? La troisième fut sûrement : mais alors, moi, quelles sont finalement les causes que je défends ?

Malheureusement – ou alors heureusement pour son pauvre cœur – le Pape n’a passé que quelques jours au Cameroun, sinon, il se serait posé beaucoup d’autres questions : comment se fait-il que beaucoup de presbytères camerounais (les presbytères sont les bâtisses réservés aux prêtres où ils ont leur bureau et où ils vivent) abritent les prêtres mais aussi leurs compagnes et leurs rejetons ? Il se serait demandé comment pour des affaires d’argent (et même souvent de femmes) des prêtres d’une même paroisse peuvent en venir aux poings. Il se serait demandé comment, dans un pays presqu’aussi insignifiant que le Cameroun, les politiciens arrivaient à dicter les décisions du Vatican, c’est-à-dire les siennes.

Ou alors la décision de Benoît XVI de démissionner a été mue par la volonté de montrer l’exemple à notre Candidat naturel. Pour lui montrer qu’on peut être aimé, désiré, mais quitter la scène. Que tout ça en fait, ce ne sont que des choses viles, superficielles ? Si c’est cela, alors cher Benoît, on t’aime bien, mais laisse notre Chef où il est. Ne lui donne pas de mauvaises idées. Nous as-tu jamais entendus nous plaindre de lui?

A n’en pas douter, son voyage au Cameroun a été plus déterminant qu’on le pense. Officiellement, on parle de grande fatigue. Officieusement il est question du voyage à Cuba et au Mexique, du Vatileaks. A ces raisons, il faut ajouter le petit tour qu’il a fait au Cameroun il y a quelques années. Peut-être que l’adoption du mariage homosexuel en Angleterre et en France à quelques jours d’intervalle lui a porté le coup de grâce.

Quoiqu’il en soit, la démission de Benoît XVI, a fait couler beaucoup d’encre et surtout de salive. Quelques heures après sa démission, j’écoutais l’intervention d’un auditeur sur l’une des radios catholiques émettant à Douala. L’homme, visiblement surpris, souleva une interrogation pertinente. Dans la Bible, disait-il, on nous apprend qu’il faut porter sa croix jusqu’au bout. Nous ne comprenons pas que le Pape abandonne sa charge en chemin. Jésus s’était-il à un moment déchargé de sa croix ?

De toutes les manières, la démission du Pape a eu, telle que la mort du Christ des conséquences cosmiques, manifestes peut-être d’une désapprobation divine. Pour la mort du nazaréen, selon l’évangile, le ciel s’était obscurci, la terre avait tremblé, les morts étaient sortis des tombeaux. Pour l’abandon de Benoît XVI, des cailloux venus du ciel se sont abattus sur nos têtes et un sportif célèbre a abattu sa compagne le jour de la saint Valentin.

Je dis ça, je ne dis rien.

Bonne semaine à tous.

 

René Jackson

* le prénom a été changé


Douala, ville sexuelle

Des belles de nuit
Des belles de nuit

Ah, toi le jeune homme plein de principes. Je te vois encore tout boutonneux, en plein dans le tumulte de la puberté. Je te vois regarder avec tendresse et avec une admiration difficilement voilée cette fille qui est dans la même classe que toi. J’imagine que tu lui écris des poèmes, des poèmes que tu n’as pas le courage de lui donner à lire. J’imagine que quand tu dors ce n’est qu’elle qui peuple tes rêves. Sur ton téléphone, c’est sa photo qui est en écran de veille. Pour toi, elle est la femme de ta vie. Celle avec laquelle tu te marieras. Celle qui te fera tes enfants. La seule que tu connaîtras de toute ta vie. Mais tu ne vois pas bien mon petit. L’amour t’a voilé les yeux. Tu ne vois pas qu’elle plane carrément pour un gars qui n’est même plus au collège. Il est en fac, là où tu risques de ne jamais même t’égarer. Elle ne t’aimera pas. Elle va te démolir. Ta vision sur la vie va changer. Et mon petit, tes principes sur la fidélité et l’exclusivité de la relation amoureuse, viens me voir dans quelques années et on en reparlera. Et je parie que tes idées auront changé. Parce que, mon petit, tu ne vis pas dans un hameau ou dans une bourgade mal famée, mais tu es à Douala, mon gars. La ville la plus sexuelle du monde.

Nous les hommes, c’est-à-dire les hominidés mâles, sommes victimes d’une violence rare. Une violence qui ne dit pas son nom. Nous les mâles de Douala, nous souffrons le martyre. On nous impose une situation contre laquelle on ne peut même pas se défendre. Parce que si on le fait, nous serons taxés d’arriérés. De misogynes. D’hommes des cavernes. De Cro-Magnon. Cro-Magnon, puisqu’on parle de lui, avait bien été inspiré de mettre des vêtements sur les femelles de son ère.

Les femmes agressent les hommes à Douala. On ne parle pas ici d’une agression à coups de bâtons ou avec une arme à feu, mais d’une agression visuelle d’une rare violence. Une violence dont ont peut se demander si elle ne serait pas des fois comparable à une bonne fessée. Le corps de la femme de Douala est une provocation à peine voilée. Sans faux jeu de mots.

Les seins

La mauvaise destinée a voulu qu’à Douala, il fasse chaud tous les jours de l’année. Même pendant la saison des pluies. Le mauvais sort a aussi voulu qu’un jour un ivoirien eusse l’idée de composer un air faisant l’apologie des lolos. Ce mauvais sort a voulu qu’il aille jusqu’au bout de son idée en faisant un clip vidéo affichant des mamelles féminines plus amples les unes que les autres. Ces trois causes conjuguées ont eu un effet terrible sur la santé des hommes de notre cité. Les femmes à forte poitrine, qui auparavant les cachaient, les déploient dorénavant, comme des missiles. Dans des décolletés les plus vertigineux. Demande leur pourquoi elles le font, elles te répondront qu’ « à Douala il fait chaud ». Oui mesdames, vous faites aussi monter la température dans les pantalons de ces messieurs.

Les fesses

Elles ne sont pas en reste. Contrairement aux femmes occidentales qui dont des derrières désespérément aplatis, c’est-à-dire des derrières sur lesquels on ne peut s’accrocher en cas de chute et qui ne peuvent pas amortir les « chocs », les camerounaises ont eu le bonheur d’avoir des derrières généreusement pourvus. Et qui ne les cachent pas. Loin, très loin de là. Elles ne le cachent pas et les hommes frôlent la crise cardiaque à chaque coin de rue.

L’accoutrement

Certaines fois, on peut avoir l’impression que la ville est une immense maison de tolérance à ciel ouvert. Et les chinois n’ont pas arrangé les choses. Ces importateurs de textiles, qui savent plus que tout le monde flairer les tendances, ont nous ont inondés de quantités astronomiques de collants. Ces collants qui sont sensés êtres recouverts d’une robe ou d’une jupe sont portés comme ça. Et comme nos femmes sont, tel que je le disais plus haut, dotées de fesses et de seins imposants, ça donne un spectacle aux « rebondissements » dignes des plus grands films d’action américains. Ou bien ce sont ces jupes si courtes qu’elles laissent entrevoir leurs noirceurs entre-jambières toujours si disgracieuses.

J’ai entendu un soi-disant professionnel de la mode dire il y a quelques jours à la radio que les taille-basse étaient passés de mode. Il n’est pas venu à Douala. Parce qu’ici, il y a le moyen de transport numéro un : les moto-taxis. Il y a les pantalons et les jupes taille-basse. J’aurais aussi pu aussi parler des strings, mais pas vraiment. J’explique : une fille en taille-basse à Douala, c’est un spectacle quand elle grimpe derrière une moto. Comme au dessus de cette taille-basse, il y a très souvent un corsage qui brille lui aussi par sa petitesse (tiens, qu’on pourrait appeler taille haute), le fait de chevaucher une moto dévoile un string et le plus souvent (et c’est là que vient le bémol à propos de la ficelle) rien du tout. Ce qui met sur la place publique des fesses et leur raie souvent jolies à voir, mais aussi des horreurs sur lesquelles je refuse catégoriquement de m’étendre ici. Oui, à Douala, les femmes se baladent avec des hauts moulants, des collants, des pantalons et des jupes taille-basse et sans sous-vêtements. Même sans cette négation de la petite culotte qu’on appelle le string

Le problème est que l’homme est faible dans sa chair. Et ses yeux sont autant de radars qui détectent et se verrouillent sur ces manifestations de féminité. Qu’elles soient agréables à admirer ou pas. Souvent, les plus courageux émettent des sifflements. D’autres les accostent carrément. Mais il faut dire que ces femmes sont courageuses car les conducteurs de moto-taxis ne se privent jamais de manifester leur désapprobation vis-à-vis de ces accoutrements à force de quolibets. On en a même souvent vu qui soulèvent ces jupes courtes en pleine rue, question de les aider à en dévoiler un peu plus.

Le pire c’est quand elles commencent à vous séduire inconsciemment. Déjà que tu as les yeux en sang quand tu la vois qui ne cache rien. Elle vient placer ces seins appétissants sous tes yeux.  Elle se permet de croiser et décroiser ses jambes devant toi (et laissant paraître à chaque mouvement une étoffe ou une touffe, selon les situations). Pour enfoncer le clou, elle se met à te parler de ses turpitudes sexuelles avec un ex. Te voilà qui salive comme le chien de Pavlov. Et quand, erreur, tu oses une main, une remarque ou pire un baiser, tu deviens officiellement un obsédé sexuel.

Jeune homme, tu vis à Douala. Ne te nourris pas de chimères. Tu es encore un adolescent. Laisse-moi te dire qu’au moins la moitié de tes camarades filles n’ont plus leur virginité. Et au fur et à mesure que tu avanceras, ce ratio se modifiera. Un jour, tu auras peut-être ton bac. Tu arriveras à l’université. Et toi aussi tu iras courser les fillettes du collège. Qui seront subjuguées par ta condition (en réalité peu enviable) d’étudiant. Tu trouveras des étudiantes avec lesquelles tu te débaucheras. Et avec un peu de chances elles te nourriront. Mais il ne faudra pas être jaloux quand tu les verras monter dans la Mercedes d’un vieux devant qui elles écartent les jambes autant qu’elles le feront devant toi. D’ailleurs pourquoi être jaloux ? Avec quoi elles te nourriraient si elles ne le faisaient pas. Et puis, tu entendras des choses inimaginables. Tu feras des choses inimaginables. Et à un moment donné, vieux et désabusé, tu iras chercher une fille dans ton village. Tu l’épouseras. Mais tu ne te feras pas d’illusions quand, grisée par la vie en ville, tu la verras disparaître dans la nuit, les seins proéminents mis en vedette, les fesses dans  un taille-basse que ceux qu’elle rencontrera sur son chemin nocturne n’hésiteront pas à scanner pour avoir une image de ce qu’il cache. Les plus chanceux auront même la possibilité de se rendre compte qu’il n’y a rien en dessous quand elle grimpera inévitablement derrière une moto, dévoilant une belle proportion de son popotin.

Et là tu comprendras que la ville de Douala est bel et bien une chienne.

René Jackson


Super Bowl américain, amertumes camerounaises

superbowl 2013
Des avions survolant le Mercedes Benz Superdome, Nouvelle-Orléans, Super Bowl 2013

Il y a une semaine, j’étais à la Nouvelles-Orléans. Oui, j’y étais et j’ai assisté pour la première fois à la finale du championnat de football américain, au fameux Super Bowl. J’ai vu un stade plein à craquer. J’ai vu un enthousiasme presque sans limite. Mes yeux ont été émerveillés par le spectacle pyrotechnique, les feux d’artifice de toutes les couleurs. J’ai vu Alicia Keys interpréter au piano l’hymne national américain. J’ai entendu tout un stade entonner ce chant de ralliement d’une seule voix. J’ai vu avec émotion la bannière étoilée flotter fièrement dans l’air chargé de doux relents du bayou. J’ai regardé Beyoncé faire ce qu’elle sait le mieux faire : chanter et se trémousser. J’ai vu une vingtaine de gaillards protégés comme des cosmonautes se rentrer mutuellement dedans, dans l’un des sports les plus violents qu’il m’ait été donné d’assister. J’ai aussi vécu l’impensable : une coupure de courant de trente minutes en plein Super Bowl ! Mais pour quelqu’un comme moi, le plus étrange est que cette coupure n’ait duré que trente petites minutes. Quand on est là-bas au pays, il suffit qu’un transformateur rende l’âme et c’est parti pour des jours entiers sans électricité. J’ai vécu 4 heures d’un show à l’américaine. Quand ce fut fini au petit matin, j’ai éteint le téléviseur et je suis allé me coucher. Le cœur lourd.

 

Le cœur lourd parce qu’après avoir vécu un spectacle pareil, tu es bien forcé de te poser des questions. Des questions aux réponses que tu sais d’ores et déjà malheureuses. Nous n’avons pas – plus – d’équivalent du Super Bowl au Cameroun. Nous n’avons plus cette manifestation sportive qui suscite l’intérêt et même l’excitation du public. Ce qui n’était pas le cas auparavant.

Car auparavant, il y avait deux évènements sportifs qui se disputaient la première place : l’ascension du Mont Cameroun et la finale de la coupe du Cameroun de football. L’ascension du Mont Cameroun, le plus haut sommet du pays (4070 mètres) était un évènement majeur qui voyait la participation d’athlètes provenant de divers pays et continents. Il avait lieu chaque année, habituellement au début du mois de février. Les choses ont commencé à se gâter quand des nouvelles assez inquiétantes parvenaient de Buéa (la ville hôte de la compétition), faisant état de non paiement de primes de participation, de non assistance à des coureurs en détresse, le tout sous-tendu par le détournement des fonds alloués par les mécènes et sponsors. Ce qui entraîna l’interruption de la course pendant quelques années. Les choses ont repris, mais l’intérêt de la chose s’est clairement émoussé.

La coupe du Cameroun a une histoire bien plus affligeante car, plus que l’ascension du Char des Dieux, elle est la manifestation la plus aboutie de l’échec de la politique sportive au Cameroun. Dans la conscience collective, la finale de la coupe du Cameroun est l’acte majeur de la vie sportive du pays. C’est l’évènement qui est sensé clore la saison sportive, non seulement du football, mais de dizaines d’autres disciplines.

La finale de la coupe du Cameroun de football ne sera jamais comparable au Super Bowl. Pour une simple raison d’organisation. Peut-on seulement imaginer une que la date du Super Bowl soit laissée à la seule discrétion de Barack Obama ? Même pas une seconde ! Il existe une bizarrerie au Cameroun qui fait que ce soit la Fédération Camerounaise de Football qui organise toutes les compétitions de football, y compris la coupe ; mais que ce soit la Présidence de la République qui décide de la date à laquelle doit se tenir la finale ! Et ne vous méprenez pas, cela est inscrit dans les textes mêmes de la Fécafoot. Qui imaginerait aller doter sa femme, en offrant vin, pitance et bêtes à tous les membres du clan de la belle, en se faisant racketter par sa future belle-famille ; l’épouser à la mairie en remplissant les bas de laine de l’officier d’état civil et en nourrissant une autre flopée de gens, pour que la nuit de noces, un autre individu vous dicte les positions que vous allez adopter pour jouir des charmes de votre nouvelle femme acquise à prix d’or ? Personne.

Personne, sauf la Fécafoot. Et depuis plus d’une dizaine d’années, on assiste à un feuilleton qui ne cesse de discréditer un peu plus à chaque fois notre Super Bowl local. Il y a deux ans, une vive polémique a vu le jour. On connaissait les finalistes de la coupe depuis le mois d’août. Nous avions déjà largement entamé le mois de décembre et personne ne savait quand est-ce que cette foutue finale se tiendrait. La Fécafoot nous a expliqué que selon ses propres textes, l’ordre devait venir du sommet de l’Etat. Au sommet de l’Etat, on a renvoyé la balle dans le camp de la Fécafoot en arguant la non diligence de la Fédération et le fait que « le calendrier du Président de la République se prépare un an à l’avance ». Soit. Moi j’ai juste une question : dans les arcanes du haut-lieu, ne sait-on pas que les demi-finales de la Coupe du Cameroun se jouent habituellement au mois d’août ?

Au lieu de ça, on nous sort la date moins de trois jours avant ledit match. Et le Chef dont on attendait l’aval (et donc la présence) s’est fait représenter par son premier ministre (lequel d’ailleurs croupit dans une cellule à Yaoundé depuis). Et là, tout l’absurde de la situation éclate aux yeux de tous. Pourquoi donc la Présidence ne publie pas une date bien à l’avance, tout en sachant que si le Roi Lion n’est pas là, il peut se faire représenter par l’un de ses nombreux soupirants ?

Et les gens, las d’attendre, se découragent. Beaucoup de ceux qui doivent participer au spectacle abandonnent. Ce qui donne le jour-J un spectacle qui se rapproche beaucoup plus du carnaval de Rio que de la cérémonie d’ouverture des jeux olympiques. Et comme on ne peut pas demander de l’argent aux gens pour assister à une daube pareille, l’entrée au Stade est gratuite pour tous. Et même jusque là, il n’arrive pas à se remplir. Mesdames, messieurs, le ticket d’entrée au Mercedes Benz Superdome de la Nouvelle-Orléans valait au bas mot mille quatre cents dollars US !

Coupe Cameroun Final
Cérémonie précédant une finale de la coupe du Cameroun, Stade Ahmadou Ahidjo, Yaoundé

Le Cameroun est un pays de sport. Je ris toujours quand on prononce cette phrase. Et ceci n’est pas seulement pour justifier mon embonpoint. Un pays de sport ça ne se résume pas aux discours. Un pays de sport, on le voit au succès de ses athlètes sur le plan international. Dans un pays de sport, on ne tente pas de bercer les gens avec le répétitif et lénifiant « la sérénité règne dans la tanière des Lions » quand tout le monde voit que ladite tanière va immanquablement exploser. Dans un pays de sport, on ne voit pas des joueurs de l’équipe nationale de football (qui pourtant dispose d’un équipementier en bonne et due forme) se faire déshabiller dans un aéroport parce qu’une autre équipe nationale de foot n’a pas de maillots.

Dans un pays de sport, on ne reste pas inertes quand on montre à la télé tous les malheurs auxquels fait face tous les jours une équipe nationale de basket-ball qui se « prépare » pour une compétition internationale. Une équipe nationale de basket dont le seul mérite revient au patriotisme de ses joueurs et de l’encadrement. Ils se sont fait chasser des terrains, s’entraînaient sans équipements, sans eau pour se désaltérer, totalement démunis.

Dans un pays de sport, les sportifs n’en sont pas réduits à aller demander l’asile ailleurs. Dans un pays de sport, on ne vit pas la peur au ventre, en se demandant combien de membres de la délégation ne vont pas prendre la clé des champs une fois de l’autre côté. Les sept camerounais qui ont disparu à Londres pendant les JO n’étaient que la partie visible d’un iceberg. Rares sont les sportifs camerounais qui reviennent au pays après en être sortis. En 2008 par exemple, plus de la moitié de l’équipe de foot de plage du Cameroun présente à la coupe du monde de la discipline s’était volatilisée.

Dans un pays de sport, on ne pousse pas à l’exil la seule athlète qui a évité au pays le zéro tout rond lors de deux olympiades consécutives. Dans un pays de sport, on n’en est pas réduits à compter sur d’autres tels que la France pour fournir le matériel et entraîner un camerounais qui accepte de représenter un pays qui semble l’ignorer au Jeux Olympiques, parce qu’il fait de l’aviron, au lieu de jouer au foot comme tout le monde.

Je ne veux pas prétendre qu’au Cameroun on doit avoir une manifestation qui égale le Super Bowl américain, mais au moins un minimum se doit d’être fait. Et avec ce qu’on observe chaque jour, l’impression est que de ce minimum, nous en sommes encore à des années-lumière. Le pire étant qu’on semble même être en pleine régression. Pendant le Burkina Faso se qualifiait pour sa première finale de la CAN, les Lions Indomptables, que dis-je, les Chats Erratiques du Cameroun se faisaient battre par la Tanzanie en amical. Ce qui a valu la une terrible d’un quotidien camerounais qui a titré en lettres capitales dès le lendemain : « MÊME LA TANZANIE ? » et un commentaire de l’un de mes amis : « on pensait être arrivés au fond du trou. Mais selon toute apparence, on continue encore de creuser ».

Par René Jackson


Merci, la France!

Old Frayed French Flag par fdecomite, via Flickr CC
Old Frayed French Flag par fdecomite, via Flickr CC

J’étais dans le désarroi total. Un profond désarroi. Un désarroi duquel heureusement je sors depuis quelques jours ou quelques semaines. J’étais inquiet. L’Africain ne serait-il qu’un être doté de la plus abjecte ingratitude ? Non. L’Africain n’est pas ingrat. Heureusement. Nous savons dire merci. Car avec toutes les bonnes choses que la France fait pour nous, nous serions de profonds ingrats si on ne remerciait pas cette chère nation. Les maliens disent merci à la France. Merci d’avoir mis en déroute les islamistes qui tranchaient les mains des fumeurs, lapidaient les fornicateurs, détruisaient et brûlaient des centaines d’années d’histoire à Tombouctou. Les Maliens savent dire merci. L’Africain sait dire merci. Quoique… Les Maliens sont les seuls à avoir jamais dit merci à la France. Et on dit souvent qu’il y a l’exception qui ne fait que confirmer la règle. L’Africain ne serait-il qu’un petit ingrat ?

La réponse à cette question semble être un OUI sans appel. Avons-nous jamais pensé à remercier la France pour ce qu’elle fait pour nous et nos Etats ? Voilà une « omission » qu’il va falloir réparer. Je ne vais pas me lancer dans un debriefing de l’histoire dont beaucoup ne comprendront ni les tenants et les aboutissants. Je vais me limiter à l’histoire très très contemporaine.

Qui a pensé à remercier la France pour la Côte d’Ivoire ? Personne. Qui a empêché au pays d’Houphouët d’imploser au début des années 2000 quand les rebelles venus du nord avaient décidé de marcher sur Abidjan, en envoyant dans ce pays une force d’interposition qui créa une zone tampon qui empêcha aux belligérants ivoiriens une confrontation qui s’annonçait être d’une rare violence ? C’est la France. Merci d’avoir évité ce bain de sang. Qui se battit pour que les deux parties s’entendent sur un traité de paix (Marcoussis) ? C’est la France. Qui régla définitivement le problème Gbagbo ? Ce « patriote » qui était en réalité un braqueur électoral qui a refusé de reconnaître qu’il ne devait sa place qu’à un obscur jeu de chaises musicales, une place qu’en réalité, il ne méritait pas.

Concernant ce bonhomme, il y a une chose que je n’ai jamais comprise : comment des gens (des Africains en l’occurrence) peuvent soutenir quelqu’un qui a décidé obstinément d’ignorer la constitution de son pays en effectuant un mandat supplémentaire qui ne reposait sur aucune base légale (nous au moins, on s’arrange d’abord à la modifier à notre goût, la Constitution), un homme qui sabordait tous les efforts de paix, un homme qui, dans son jusqu’au-boutisme destructeur avait décidé d’emmener des milliers d’ivoiriens avec lui dans sa tombe de soi-disant martyr ? Non, Gbagbo n’est pas un héros. Et merci à l’armée de France d’avoir bombardé son bunker, d’avoir détruit son armée et d’avoir mis un terme, un jour d’avril 2011, à dix longues années d’instabilité dans la perle de l’Afrique de l’Ouest.

Merci la France, d’avoir éliminé Kadhafi ! Parmi les personnes les plus dangereuses sur notre Terre, figurent en bonne place les démagogues. Et plus démagogue que Kadhafi, il n’y avait pas. Ce perpétuel souci pour l’hyper sécurité voulait dire une seule chose : lui-même ne se savait pas aimé. Mouammar Kadhafi se baladait toujours avec au moins deux Boeing 747. Un pour lui et son harem, les autres remplis d’amazones armées jusqu’aux dents et plus farouches qu’un bison en rut. Beaucoup ont dit : « Lui, c’était un panafricaniste. Il a créé l’Union Africaine, il voulait les États-Unis d’Afrique ». Balivernes ! Allez demander aux Africains quelles étaient leurs conditions de vie dans la Libye de Kadhafi. Il a créé l’UA. Admettons. Mais il n’y a pas coquille plus vide que l’UA. L’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) tant critiquée en son temps semblait plus réactive que ce miroir aux alouettes qu’est l’UA. Les États-Unis d’Afrique, cette belle utopie. Une utopie encore plus utopiste quand le même Kadhafi décida que la Capitale de ces États-Unis d’un nouveau genre serait… Syrte. Oui oui, son village natal ! J’aurais bien aimé voir comment il aurait convaincu nos despotes de lui déléguer leurs pouvoirs si durement acquis et maintenus. Merci la France. 42 ans de pouvoir dans une démocratie, c’est bien assez.

Merci la France d’être intervenue au Mali. Pour chasser tous ces barbus. Merci d’être allés jusqu’au bout de votre logique. Après le conflit libyen, des jihadistes ont proliféré partout au Sahel, emportant armes et munitions récupérées après la débandade dans les rangs de l’armée fidèle au dictateur. Ces même jihadistes, dans un excès de zèle, ont décidé d’annexer le Mali afin d’en faire un Etat islamiste ? Pas de panique. L’armée française redescend au Mali et les pourchasse. Merci la France pour cette action au Mali.

Les raisons de dire merci à la France, je ne pourrai toutes les énumérer, mais j’en donnerai une dernière.

Merci la France de m’avoir donné raison. Il y a deux ans, j’ai publié un billet ici même où je déclarais, preuves à l’appui, que la France n’avait rien à voir dans les problèmes que nous connaissons en Afrique. Jamais, dans ma courte vie de blogueur, je ne me fis autant conspuer. Jamais de toute ma vie d’ailleurs. L’intervention de la France au Mali est la résultante pure et simple de longs mois de tergiversations, de non-dits, d’absence d’initiative, voire même de désintérêt des premiers concernés, c’est-à-dire l’Etat malien lui-même et les autres Etats africains pris globalement.

Je les entends déjà d’ici, ces voix qui vont bientôt succéder à ce concert de louanges pour dire : « Oui mais, vous savez, la France au Mali, c’est d’abord pour des intérêts français hein ! » Ok, admettons. D’ailleurs, par essence, aucun acte humain n’est dénué d’intérêt. Encore moins les actes d’un État. Mais les États africains, en démissionnant de leurs responsabilités au Mali l’ont fait en s’imaginant qu’ils n’avaient aucun intérêt à régler ce problème au Mali ? Si oui, c’est faire preuve d’une dangereuse étroitesse d’esprit.

Le Paris-Dakar a foutu le camp depuis déjà 5 ans. Personne n’a cillé. Le Sahel (et plus généralement le Sahara) est devenu un no man’s land, non plus seulement à cause du désert, mais à cause des terroristes de tout poil qui sillonnent cette zone. A l’est, on a les pirates capables de détourner des super tankers. A l’ouest, on a des trafiquants de drogue qui s’occupent d’acheminer en Europe les stupéfiants provenant d’Amérique du sud. Au milieu, on a des preneurs d’otages. Et tous sont des intégristes prêts à tout pour se faire entendre. Ils représentent désormais une menace réelle pour tout ce qui se situe en Afrique, au nord de l’Equateur. Ils ont conquis le nord-Mali sous l’œil placide de notre chère UA, pendant que la CEDAO conjecturait inutilement. On manque d’hommes de décision. François Hollande a pris les devants et a fait ce que nous avons obstinément refusé de faire depuis un an. Oui, chers frères africains, encore une fois, c’est d’autres qui ont pris des décisions nous concernant à notre place.

Merci la France, de nous avoir une fois de plus mis à nus. Merci d’avoir montré à la face du monde que nous n’avons pas de couilles. Merci d’avoir montré à tous que la seule expression de la virilité dont on se vante tant ne s’exerce en fait que sur nos pauvres femmes dans nos chambres et que lorsqu’il s’agit de se conduire en hommes, en vrais, c’est-à-dire en personnes dotées de cojones, il n’y a plus personne.

Merci pour tout, la France.

Par René Jackson


Oppa Gangnam Style!

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S’il y a une chose qui ne se dément pas, malgré toutes les difficultés auxquelles il fait face, c’est que le Camerounais est un irréductible fêtard. Pour le vérifier, il suffit de compter le nombre de boîtes de nuits en activité dans une ville comme celle de Douala. Il faut voir le nombre de cabarets, de snacks. Pour vérifier cela, il faut faire un tour de la ville le samedi soir. Les rues sont bondées jusqu’à des heures indues. Pour vérifier cela, il faut refaire le même tour de la ville le dimanche matin. Les mêmes rues sont vides. Sèches. Les nuitards du samedi soir cuvent le dimanche matin. Pour vérifier cela, il faut que quelqu’un décède aux plus proches encablures des fêtes de fin d’année. On abandonnera sa dépouille dans une morgue, parce qu’il « faut laisser les gens fêter ». On en reparlera le 2 janvier. Le panel des choix de divertissement est très large et varié. Mais moi, mes préférées sont les bringues. La bringue est entendue de manière générale comme fête. Mais dans notre contexte, elle a une signification particulière. C’est une fête organisée chez un particulier. Ou dans un domicile, si vous voulez.

Si vous êtes invités à une bringue à Douala, il y a certaines choses vitales à savoir. Sinon on risque de passer une mauvaise soirée.

Tout d’abord, il est hautement risqué de se rendre à une bringue le ventre creux, en se disant sûrement – avec un sourire en coin – qu’on ira faire bombance à la fête. On le sait, les plus grandes déceptions naissent des plus grandes attentes. Ingérez une quantité de secours, de sorte que dans le cas où il y a plus de monde que prévu par l’organisateur – à cause des fameux « je m’invite », ces gens qui se pointent à ta fête alors qu’ils n’y ont jamais été invités et que surtout, personne ne connaît – et que votre table n’est invitée à passer au buffet que lorsque celui-ci est vide, vous ne soyez pas obligé de risquer les agressions dans un quartier que vous ne connaissez pas parce que la panse émet des gargouillis qu’on veut stopper en tentant de trouver la vendeuse de poisson braisé du coin. Laquelle de toute façon dort déjà chez elle, vu l’heure qu’il est.

La deuxième concerne la ponctualité. Si les Camerounais ont une chose en partage, c’est cette perception tronquée du respect des horaires. La manifestation la plus aboutie de ce fait est ce concept de « l’heure des Camerounais », qui semble permettre des retards les plus incongrus, les plus offensants. On ne compte pas le nombre de mariages qui n’ont pas eu lieu au moment prévu parce que le célébrant et les invités ont attendu l’arrivée de la mariée pendant parfois des heures. On ne compte pas les soirées de noces auxquelles les nouveaux époux sont arrivés longtemps après l’ouverture du buffet qu’ils étaient sensés eux-mêmes faire. Les Camerounais sont d’incorrigibles retardataires. Sur les invitations aux bringues, il est souvent mentionné une heure de début, qui varie entre 19 et 21 heures. Mais ne jamais commettre l’erreur de respecter ces horaires. Un jour j’ai été invité à une fête. Sur l’invitation, il était écrit 15 heures. Je me suis permis un retard d’une heure en arrivant à 16 heures, pour une fête qui débuta finalement… à 22 heures ! Autre chose : les bringues durent jusqu’au matin.

Le troisième conseil est qu’il vaut mieux être accompagné. Et ceci concerne autant les filles que les garçons. Pour les filles, il faut un pare-dragueurs-trop-entreprenants-et-vexants-à-la-limite. Parce que cette catégorie d’individus pullule toujours dans ce genre de circonstance et qu’un mâle à vos côtés aidera à les repousser. Pour les garçons, occupé à jouer au preux chevalier auprès de votre belle, vous n’aurez plus le temps qu’ont ces gars solitaires qui vont se casser les dents à essayer d’enguirlander les filles et qui, de guerre lasse ou par dépit, vont gigoter, seuls, sur la piste de danse pendant tout le restant de la nuit.

La quatrième est qu’il faut savoir danser. Un point très important. Parce que quand on va à une bringue et que l’on sait danser et que par malheur, on n’a ni mangé, ni bu, ni cavalière à cavaler et à coller*, la maîtrise de la danse peut à elle seule résoudre tous ces problèmes. Un bon danseur, de par ses pas chaloupés et des rotations de reins aiguisés, peut faire sortir de la marmite la dernière cuisse de poulet, la bouteille de bière qu’on avait oubliée volontairement au réfrigérateur. Et surtout, un bon danseur est un rival dangereux (et souvent inconscient de la menace qu’il représente) car de par ses gesticulations cadencées, il peut accaparer la totalité de l’attention de la petite que tu essaies de soustraire à cette ambiance depuis des heures.

Je l’avais repérée dès qu’elle avait pointé son joli minois dans la salle. Elle était seule. Elle ne parlait avec personne. Elle s’était limitée à une épistolaire discussion avec notre hôtesse, dont elle était l’invitée. Elle portait de jolies nattes, un corsage moulant à l’extrême et dévoilant un décolleté affriolant. Sa jupe avait du mal à dissimuler le bas de ses cuisses. D’ailleurs, c’aurait été un crime contre l’art, tant ses jambes étaient un délice pour les yeux. Cette fille serait ma principale activité pendant cette soirée.

Je parlais. Je ne faisais que parler. Elle acquiesçait. Elle se contentait d’acquiescer. En dodelinant de la tête. Chaque sourire était consécutif à des trésors d’inventivité de ma part. Mais une fois elle a ri. Franchement et spontanément. Une victoire inattendue parce que j’avais dit un truc pas très recherché. Certaines fois, elle parlait. Mais jamais elle ne prononça plus de cinq mots d’un coup. La soirée elle, avançait. Le repas était fini et les gens s’essoufflaient sur la piste de danse depuis plus d’une heure de temps déjà. Lasse de mes assauts répétés – ou convaincue par mon argumentaire, elle avait fini par accepter d’aller discuter un peu à l’écart. J’exultais. On s’était déjà levés quand, ô malheur, le DJ décida de démolir mes plans.

Depuis quelques temps, je suis fatigué du suivisme qui caractérise tous ceux qui comme moi, sont réguliers sur le Net. J’ai un blog, tout le monde a un blog. J’ai une adresse électronique, un compte sur Facebook, Twitter, Instagram, Google, Pinterest, Viadeo et sur une flopée d’autres services. Non, j’avais décidé de ne plus faire comme tout le monde. Et donc, j’avais décidé de faire peu de cas du mec qui faisait le Gangnam Style. Dont tout le monde parlait. Dont on disait qu’il se rapprochait d’un record établi par Justin Bieber, puis qu’il battrait ce record, puis qu’il le pulvériserait. On parle ici du record de visionnage des vidéos sur Youtube. Frénésie sur Internet, puis à la télé et même dans les radios. Tout le monde parle du Gangnam Style. Et plus on en parle, plus je suis convaincu du fait que je ne serais jamais de cette frénésie autour de cette vidéo. Et puis, que peut faire de bon un coréen, en dehors du fait de fabriquer des voitures, des téléphones portables  et des semi-conducteurs ? Réponse : un Coréen peut avoir la vidéo la plus regardée sur Youtube et lancer un phénomène de mode planétaire. Un phénomène de mode que j’avais totalement loupé. Et j’allais le payer cher.

Parce qu’au moment où on s’apprêtait à sortir, j’ai entendu sortir des hauts parleurs : Oppa Gangnam Style ! Suivi d’un cri d’approbation de la jeunesse présente en ces lieux. Même ceux qui étaient restés vissés à leur siège comme ma belle s’en éjectèrent. Et là, elle prononça pour la première fois une phrase de plus de cinq mots : « Viens danser le Gangnam Style avec moi ». Je ne bougeai pas. « Tu ne sais pas danser le Gangnam Style ? » Je fis non de la tête. Elle secoua la tête et s’éloigna en sautillant d’une jambe sur l’autre tout en croisant ses avant bras devant elle. Puis je la vis faire tournoyer son bras droit au dessus de sa tête. Elle avait rejoint sur la piste un jeune homme qui maîtrisait la chose. Jeune homme avec qui elle dansa le Gangnam Style et la dizaine d’autres chansons qui lui succédèrent. Je ne revis plus ma belle du reste de la soirée.

Aujourd’hui, je sais danser le Gangnam Style. Je connais même toute sa chorégraphie, tous ses mouvements. Tellement qu’il y a quelques temps, je l’ai si bien  dansé ce Gangnam Style à une soirée que pour une partie de mes connaissances, je ne suis plus René Jackson, mais désormais Oppa Gangnam Style. J’ai participé à la notoriété de Psy sur Youtube, puisque j’y ai visionné sa vidéo deux fois. Je l’ai d’ailleurs téléchargée sur mon PC et dans mon baladeur.

Une prise de conscience tardive et lourde de conséquences.

Bonus: un bébé complètement fan du Gangnam Style. Vidéo drôle et hilarante.

Par René Jackson

*Coller : danser lascivement avec une fille.

Bon à savoir : Avec son titre Gangnam Style, le chanteur Psy raconte moqueusement la vie des habitants de Gangnam, quartier huppé de Séoul, capitale de la Corée du sud. Dans le clip vidéo, sa danse parodie un cheval au galop. Ce pourquoi le Gangnam Style est aussi appelé la danse du cheval. Pour en savoir plus, cliquez ici.


Ces diplômes qui ne servent à rien

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Source: Cameroon-online.com

 

L’UNESCO émet beaucoup de recommandations. L’une d’elles enjoint tous les pays du monde qui veulent un temps soit peu prétendre au progrès à tout faire pour que 30% au moins de la population  soit titulaire d’un diplôme universitaire. La question qu’on pourrait se poser quand on observe le cas de certains pays (surtout celui du pays que je connais le plus, le Cameroun) est celui de savoir à quoi serviraient tous ces diplômés. Oui, parce qu’on a de plus en plus l’impression que les diplômes ne servent à rien. Les chemins d’accès à un emploi salarié sont de plus en plus flous et pour ceux qui veulent créer leur propre affaire, ils connaissent toutes les difficultés du monde à le faire. Mais focalisons-nous sur les chercheurs d’emplois diplômés. C’est-à-dire ceux qui ont ciré les bancs pendant deux décennies et qui à la fin risquent de se retrouver plantons.

Je ne sais pas quel est le pourcentage de diplômés de l’enseignement supérieur par rapport à la population camerounaise. Nous sommes dans un pays qui a des problèmes avec ses chiffres, parce qu’on n’en trouve sur presque rien. Nous avons une agence nationale de la statistique, mais combien le savent. Pas beaucoup. A quoi elle sert ? On ne sait pas. Passons.

Les diplômes camerounais sont victimes d’une lourde injustice.  Il se dit qu’ils n’ont pas de valeur. Ce qui fait que de nombreux camerounais qui doivent continuer leurs études en Europe par exemple, doivent reprendre un cycle d’études qu’ils ont pourtant bel et bien terminé au pays. A cause d’une sombre histoire de diplômes non reconnus. Mais tous ceux qui le pensent doivent se poser deux questions. La première est simple : pourquoi les camerounais sont-ils aussi performants quand ils partent de leur pays pour continuer leurs études ailleurs ? La deuxième est tout aussi simple : pourquoi au début des années 2000, on comptait les candidats camerounais au baccalauréat tchadien par milliers ?

La réponse aux deux interrogations est la même : les études sont terriblement difficiles au Cameroun. Le système académique est conçu pour que seuls les plus téméraires puissent passer entre les gouttes. Contrairement à beaucoup de pays, il n’y a pas de rattrapage au baccalauréat. Et même pour atteindre la classe de terminale, il y a un examen qu’on appelle le probatoire (le « tamis » qu’on l’appelle ici, tant il est difficile). Quand je faisais la classe de troisième, on nous a fait parvenir une épreuve de mathématiques du BEPC français de l’année d’avant. Nous avons tous cru à une blague. C’était niveau cinquième. A l’approche des épreuves du baccalauréat tchadien, les trains au départ de Yaoundé pour la partie septentrionale du pays étaient pris d’assaut par des milliers de candidats. Ce baccalauréat tchadien avait la réputation d’être bien plus facile. La preuve : ceux qui avaient loupé le diplôme camerounais 3 ou 4 fois l’obtenaient du premier coup au Tchad, les doigts dans le nez en plus. La ruée cessa quand le Cameroun décida de plus accepter ces diplômes venus du Tchad au sein de ses établissements d’enseignement supérieur.

Pour ceux qui doutent, il faut d’emblée savoir qu’au Cameroun, il n’existe pas de réelle spécialisation avant le baccalauréat. Moi qui ai obtenu un diplôme littéraire, j’en étais encore à me dépêtrer des problèmes de physique, de chimie et de microbiologie reproductive (avec les zygotes, les chromosomes, les trompes de Fallope, les réticulums endoplasmiques rugueux et autres allèles) en classe de première. Les maths m’ont suivi jusqu’en terminale. Pendant ce temps, j’étudiais 3 langues en plus de la philosophie, de l’histoire et de la géographie, etc.

Et après tout ça, on se retrouve avec des diplômes qui ne servent à rien. Des diplômes qui semblent ne pas être reconnus par ceux mêmes qui les délivrent. Et l’impression est que plus on pousse dans les études, moins on a de chances de trouver un job convenable.

Il y a un peu plus d’un an, j’ai déposé un dossier en réponse à une offre d’emploi sur laquelle j’étais tombé de façon totalement fortuite. Un poste de conseiller de clientèle. Plus précisément de télé-conseiller. Vous savez, ces gens qui vous répondent quand vous appelez le service de clientèle de votre opérateur téléphonique, par exemple. Dix mois après, mon téléphone sonne : on m’attend le surlendemain pour l’entretien d’embauche.

J’y arrive en temps, lieu et heure. Première surprise : moi qui m’attendais à un entretien en vis-à-vis avec les recruteurs, je me retrouve dans une salle avec près d’une trentaine d’autres candidats. Assis en cercle comme dans une réunion d’alcoolos anonymes ou de junkies en quête de rémission. Je m’assois moi aussi. Les recruteurs, au nombre de deux – un homme et une femme – nous notent. Chacun doit prendre la parole à son tour, se présenter sommairement et répondre aux questions des recruteurs. Moi je fus le dernier à m’exprimer. Ce fut un mauvais souvenir. Je me tirai presque une balle au pied quand j’arguai que mon expérience me permettait d’affirmer que les femmes avaient de sérieux problèmes avec tout ce qui concerne l’informatique. La recruteuse m’alpaga et ne me loupa pas. Féministe elle devait être. Je n’en avais plus rien à faire, car je savais qu’en émettant des réflexions pareilles, j’avais d’ores et déjà perdu ma place.

Seconde surprise, je reçus un autre appel un mois après : j’avais été retenu pour l’un des postes. J’y retournai. Et ce jour là, je suis tombé des nues.

« Le contrat que vous allez signer est un contrat de stage d’un an renouvelable. Les éventuels futurs contrats ne seront pas différents de ceux que vous signerez maintenant. (Comprendre que si on fait cinq ans dans la boîte, on reste stagiaire pendant tout ce temps).

Vous ne profiterez d’aucune couverture sociale (vous êtes des stagiaires, on vous dit) : aucune assurance, pour l’affiliation à la caisse de prévoyance sociale, n’y pensez même pas.

Vous travaillerez 6 jours sur 7. Les week-ends et les jours fériés ne sont pas considérés. Pas de congés non plus.

Les seules raisons pour lesquelles on peut vous accorder une permission sont la maladie et le décès. Pour les décès, une période d’indisponibilité maximum de 3 jours vous est accordée. Et on ne tient compte que de vos ascendants et descendants (alors, si mon frère ou ma tante décède, ça ne compte pas ? Où est-ce que vous la mettez, la famille africaine ? Je ne parle même pas là de mes innombrables cousins et amis).

Concernant votre paye, nous nous sommes entendus avec le Fonds National de l’Emploi (notre Pôle Emploi local, ndlr). Vos salaires sont indexés au niveau bac+2 (donc au niveau BTS ou DEUG). Pas plus. »

Un salaire indexé au niveau Bac+2… Ça m’a laissé songeur. Surtout qu’avant que ce responsable ne nous sorte des conditions de travail, chacun de ceux qui avaient été retenus (nous étions une vingtaine) s’était présenté. De façon encore plus précise. Beaucoup – l’écrasante majorité – étaient déjà titulaires d’au moins un Master. Beaucoup avaient une expérience pratique conséquente qui faisait d’eux des personnes nettement surqualifiées pour le job auquel nous postulions, c’est-à-dire passer ses journées assis à un bureau, à encaisser le déversement de fiel des clients toujours insatisfaits d’une société camerounaise de téléphonie que je ne citerai pas. Face à ça, je me suis trouvé ridicule avec ma petite licence de Droit, les années d’harassement dans des cybercafés  et les quelques articles de blog dont je me prévalais.

Une paie niveau Bac+2 !!! Beaucoup se rendaient tout à coup compte de l’inutilité des longues années supplémentaires qu’ils avaient passées sur les bancs de nos facultés et grandes écoles. Il fallait s’en satisfaire ou s’en aller.

Le lieu de travail était ma foi très agréable : open-space, climatisation intensive, bureaux nickel, ordinateurs dernier cri, fauteuils à roulettes… Le rêve, quoi ! Je me suis dit que ça aurait été chic de bosser dans ce genre de conditions. Mais j’avais pris une décision étrange. J’avais décidé de me lancer à la conquête d’un Master, bien qu’ayant constaté qu’il ne me servirait probablement jamais. Qu’un jour, il risquait d’avoir une valeur de Bac+2… Ou peut-être moins.

A treize heures, on nous accorda une pause d’une demi-heure. Je rassemblai mes affaires, je pris un taxi et je retournai chez moi. C’était sans doute une folie que j’étais en train de commettre. Surtout que j’étais au chômage depuis plus de six mois et que j’avais encore une épreuve d’oral à hauts risques à affronter pour pouvoir être admis à poursuivre mes études. Et que c’était loin d’être gagné.

Mais j’avais pris ma décision.

Par René Jackson

 

 


Eglises de pasteurs voyous

Séance de prière
Séance de prière

Comme je l’avais déjà dit ici, je suis catholique. Romain. La précision en vaut la peine. Catholique, mais pas pratiquant. Bien sûr, je crois en l’existence d’un être supérieur, en un Dieu. Il et vrai que mon esprit cartésien remet en cause certaines des œuvres qui lui sont attribuées, mais étant convaincu que rien n’arrive pour rien (et que forcément une force supérieure contrôle tout ça), je crois en Dieu. Mais moi je suis pour une croyance en Dieu sans intermédiaires et c’est en cela que je remets en cause la religion. La religion catholique romaine a ses tares. Elle a « dirigé » le monde à une certaine époque – et ce pas de la meilleure des manières. Les scandales surviennent tous les jours, avec les écarts de propos du Pape et les déviances de ses lieutenants partout dans le monde. Mais de toutes les religions chrétiennes, elle est celle qui a mes faveurs. Parce que c’est d’elle que part toute la cacophonie et le tohu-bohu dont nous sommes témoins en ces « derniers jours », pour paraphraser une certaine confession religieuse.

Entre ceux qui disent que Jésus a été crucifié, ceux qui disent qu’il a été cloué à un poteau, ceux qui disent que Marie est resté vierge pendant toute sa vie (il faut comprendre là qu’elle n’a jamais rempli son devoir conjugal) et ceux qui disent que le Christ avait des frères (les fils Marie, donc), entre ceux qui disent que c’est à Rome que Pierre est allé créer l’église de Jésus et les autres qui disent qu’il n’y a jamais mis les pieds, on ne se retrouve plus. L’être humain est divers et ondoyant. Il a pris la Bible, l’a lue et en a tiré ce qui lui convenait. Conséquence : la multiplicité des églises chrétiennes. Et l’essaimage de ce qu’on appelle chez nous les « églises réveillées ». Beaucoup d’entre elles ne basent toute leur idéologie que sur un passage de quelques mots, ledit passage souvent joyeusement sorti de son contexte.

L’âme pauvre et contrite, en mal d’espoir, s’y agrippe. Ce qui donne des bizarreries comme celles du Cameroun où toutes les salles de cinéma se sont muées en églises. Ces lieux de divertissement où les gens venaient démontrer leur joie de vivre sont ceux où les mêmes viennent aujourd’hui implorer les grâces qui devraient leur permettre de sortir de leur misère. Voilà un vrai symbole de déchéance. La vraie magie c’est le travail, mes amis. Un monsieur qui a mon estime nous a raconté une histoire : « Moi, j’ai commencé à mettre des distances entre la religion et moi quand j’étais au cours moyen deuxième année. Nous étions en examens. Je n’avais pas révisé mes maths. Trente minutes avant le début de l’épreuve dans le but d’implorer le Dieu de faire un miracle, je me suis rendu à l’église. Je me suis mis à genoux, j’ai joint les mains, je me suis prosterné. J’ai sursauté de mon sommeil deux heures de temps après. Dieu m’a passé un message que je n’ai jamais oublié » .

Les salles de fêtes ne sont pas en reste. Sur le chemin que j’emprunte chaque jour pour vaquer à mes occupations, une salle de fêtes chère à mon souvenir, puisque j’y étais allé pour un mariage et que lors de cette soirée, je frôlai pour la première fois  de ma vie le coma éthylique, s’est muée il y a moins d’une année en église. Aujourd’hui, quand je passe devant en fin d’après-midi, elle est bondée. Il se dit que pour les célébrations qui débutent à 19 heures, il n’y a déjà plus de places à 17 heures. A la télé, on ne compte plus les chaînes qui diffusent à longueur de journée les prêches de pasteurs en costume cravate qui font tout vaciller du simple toucher.

Il y a quelques mois, je me suis retrouvé bien malgré moi dans une sorte d’itinérance religieuse. J’étais devenu un vrai chercheur de Dieu. Pour la première fois, je mis les pieds dans une église réveillée. On dit que la valeur n’attend pas le nombre d’années, mais je commençai à avoir des doutes sur la crédibilité de ces gens quand je me rendis compte que le prophète devant lequel on s’est prosternés pendant 4 heures de temps  – un comble pour moi qui trouve déjà les 1 heure 30 de la messe catholique horriblement longues – n’avait même pas mon âge. Où il avait acquis ce statut de « prophète » ? Dans une pochette surprise ? Je n’y remis plus jamais les pieds.

Les pasteurs de ces églises réveillés sont des brigands. Des bandits de grand chemin. Des usurpateurs. Et au sein de ces églises règnent des guerres d’influence et de positionnement d’une violence que le commun des mortels ne peut même pas imaginer.

Autre église, autre pasteur (ou prophète), autres magouilles. Celle-là, je l’avais fréquentée assez assidûment. 5 fois. La dernière fois que j’y suis allé, on m’annonce : « aujourd’hui, ce n’est pas le pasteur N. qui officie, mais le prophète lui-même. Il s’est déplacé exprès de Yaoundé pour nous révéler des choses. Dieu est grand ». On a tant parlé de ce prophète. Je vais enfin le voir. Sur l’estrade, monte un homme, la  trentaine, dreadlocks crasseux sur le crâne, le visage buriné, les joues creuses, une chemisette à la propreté douteuse ouverte sur le thorax, pantalon jean du même acabit et baskets. Je pensai que c’était une sorte de chauffeur de salle, jusqu’à ce qu’à stupéfaction totale, je me rendis compte que c’était lui LE prophète. A la fin de la célébration, comme il faut dans ces églises toujours serrer la pince au célébrant, je vais vers le prophète et il me dit d’un accent congolais: « Mon fils (hein, moi ton fils ?) il faut que tu me voies après le culte de dimanche matin. J’ai de grandes révélations pour toi ». J’ai une corpulence trompeuse, l’indice de masse corporelle élevé, qui me donne l’apparence d’un gars « ayant un peu ». Alors que plus fauché, y en a pas. L’habit ne fait pas le moine. Mais si l’habit ne fait pas le moine, le moine c’est aussi son habit. Avec sa dégaine de voyou fumeur de chanvre qu’on croise tous les jours dans nos rues, ce « prophète » ne pouvait être pris au sérieux que par des esprits vraiment crédules. Aux dernières nouvelles, le « prophète » aurait pris la clé des champs avec la coquette somme de 3 millions de nos francs, destinés à l’église. Il se raconte même qu’on l’a aperçu dans un club à Yaoundé avec des petites en train de manger la vie.

Troisième lieu, autre déception. Le pasteur ici est d’âge mur, respectable. Toujours tiré à quatre épingles. Je commençai à avoir des doutes sur le personnage quand dans ses homélies, il avouait qu’avant de recevoir l’appel divin, il était un bon vivant. Il rentrait toujours saoul chez lui. Parfois d’ailleurs, il ne rentrait pas. Et par malheur pour sa femme, quand il mettait les pieds chez lui, la pauvre subissait son courroux. Mais jusque là, ce n’était pas très grave. On peut toujours se racheter. Sa crédibilité vacilla quand il expliqua un autre jour les techniques qu’il utilisait pour espionner les fidèles. Et ce peu de crédit vola en éclat le jour où je le croisai à un séminaire sur le marketing de réseau. Vous savez, ces boîtes où on vous promet la richesse vite faite et par millions. Donc, la richesse du Saint Esprit ne lui suffisait pas.

Hier, j’ai appris qu’un pasteur d’une église éveillée de la ville était recherché. On avait découvert que l’eau bénite qu’il faisait boire à ses ouailles était en fait droguée. Ce qui avait pour but de les rendre plus dociles, facilement tombants, lors de ses cérémonies de délivrance.

Où est ce que j’en suis ? Une ancienne amoureuse, avant de me plaquer, avait eu la lumineuse idée de m’offrir une Bible. Je m’en sers quand le besoin de Dieu se fait sentir. Moi j’ai décidé de lui parler directement, sans intermédiaires. Je suis catholique, mais pas pratiquant. Le Pape et l’église qu’il dirige sont contre l’homosexualité. Soit, c’est leur avis et on respecte. Mais je suis catholique et beaucoup moins pratiquant depuis le jour où je fus la cible des désirs libidineux d’un prêtre catholique (et donc prétendument opposé à l’homosexualité) qui voulait mettre à mal le vœu de chasteté qu’il avait sûrement fait avant de débuter son ministère.

Par René Jackson


Mondoblog en 2012: les pépites

Florian Ngimbis et Boukary Konaté aux BoB's. Bonn, Allemagne, juin 2012
Florian Ngimbis et Boukary Konaté aux BoB’s. Bonn, Allemagne, juin 2012

Le moins que l’on puisse dire c’est que l’année 2012 n’a pas été de tout repos pour Mondoblog. Elle en a même été une année charnière et faste, car tant d’heureux évènements sont survenus sur la plateforme pendant cette tranche de temps. Tout d’abord, nous n’avons enregistré aucun décès (une prouesse par les temps qui courent, une preuve de la prudence et de la responsabilité de nos blogueurs. Ou peut-être personne ne s’est retrouvé au mauvais endroit au mauvais moment). Ensuite, aucun blogueur n’a eu des ennuis avec les autorités de son pays à cause de ses publications (contrairement à l’année 2011 où l’un d’entre nous avait été incarcéré pendant 3 mois par des politicards avec la moelle épinière à fleur de peau). En 2012, on a célébré le premier anniversaire de Mondoblog en même temps que le dix-millième membre de notre plateforme-mère l’Atelier des Médias. J’y étais – ou plutôt ma voix y était. Mondoblog en 2012 était aussi une grande année car de nouveaux pensionnaires sont venus s’ajouter à notre joyeuse communauté. Des blogueuses et blogueurs novices ou confirmés. Mais le meilleur étant toujours réservé pour la fin, Mondoblog et ses suppôts ont glané de par le monde des lauriers de premier ordre. Une avalanche de prix se sont abattus sur nous: d’abord, Mondoblog s’est retrouvé dans le classement des 10 meilleurs blogs. Florian Ngimbis (notre fierté) a remporté le prix du meilleur blogueur francophone de l’année et Boukary Konaté (une autre fierté) a avec son blog remporté le Prix Spécial du Jury pour l’Éducation et la Culture lors du concours européen des blogs (les voici avec d’autres). Christelle Bittner a fait paraître un guide sur le Pérou, son pays d’adoption. Et puis, on a parlé de Mondoblog tant à la radio que sur Internet ou dans la presse. Mais sans plus tarder, après la mouture 2010 et celle de 2011, passons à ce qui a été pour moi le meilleur de Mondoblog pendant les douze derniers mois.

Pour commencer nous allons allons d’abord parler des nouveaux blogueurs, une façon pour moi de leur souhaiter la bienvenue. Ils sont 150, et ma foi, ça a été difficile de tirer la quintessence des centaines de billets par eux déjà publiés en quelques semaines et d’articles aussi bons les uns que les autres.

Comme la charité bien ordonnée commence par soi-même, je vais donner la primeur à une compatriote et concitoyenne, journaliste de son état: Adeline Gaëlle qui dévoile les secrets et les techniques de la nouvelle vague de wakas (prostituées), désormais très 2.0, via Facebook.  Une autre camerounaise, Ariane, raconte des expériences qui peuvent facilement vous faire passer, sur le même réseau social, de personne honorable à « e-pute » , selon ses propres termes. Une autre camerounaise, esprit fantasque s’il en est, produit des articles dont pour la plupart du temps je ne comprends ni les tenants, ni les aboutissants. Elle c’est Danielle. Quand elle ne rédige pas un Billet sans titre, elle déclare que le père Noël est une femme. Mais elle a eu la belle idée, lors de la célébration du trentième anniversaire de l’accession au trône du roi du Cameroun, de faire un article à 18 mains (si on considère que tout le monde se sert de ses deux mains pour taper sur un clavier d’ordi). Sinatou, elle, a bonnement tout mis en oeuvre pour découvrir quelle était la religion du père Noël. Delphine Wilputte a bien voulu nous faire partager le billet qui lui a permis d’être sur Mondoblog, l’histoire d’une fillette de cinq ans qui s’est retrouvée chez un désensorceleur parce qu’elle était… facétieuse.

Fleur, à l’aide de photos choc, met en garde contre la folie des piercings. Piercings qui sont devenu l’indispensable truc mode des jeunes, qui les arborent très souvent en ignorant les risques. L’année 2012 n’a pas été qu’heureuse, surtout pour les femmes. Josiane, dans un article, égraine le chapelet macabre des camerounaises qui ne verront pas l’année 2013, ayant succombé sous les coups de leur compagnon.

Arabella, qui voit le monde à travers ses yeux de roumaine, raconte dans un billet aux intonations nostalgiques la tendance à la disparition des bouquinistes, dans un monde où les gens aiment de mois en moins lire. Axelle, la belle créole, salue la tendance à la disparition du cheveu lissé chez les filles afro et la dictature du nappy, qu’elle décrit elle-même comme étant « cette tendance chez les femmes noires, de plus en plus nombreuses, à dire non aux produits défrisants ou à retourner à leurs cheveux naturels ». Faty la sénégalaise, elle, donne un conseil aux femmes à qui on impose des maris: tout faire pour que les goujats qui acceptent de telles combines leur dise la phrase « Veux-tu m’épouser?« , pour qu’elles puissent avoir l’opportunité de leur dire un NON ferme, cinglant et irrévocable.

Je n’ai pas lu les billets de l’italienne Elena. Ce qui lui vaut une présence dans cette revue des troupes est qu’elle et moi sommes tombés amoureux. Tombés amoureux de l’Odysée. Elle à 12 ans, de la version simplifiée, moi à 22 ans de la version compliquée, traduction de Leconte de Lisle, avec des phases comme: « Puis, je vis Phaidrè, et Prokris, et la belle Ariadnè, fille du sage Minôs, que Thèseus conduisit autrefois de la Krètè dans la terre sacrée des Athènaiens; mais il ne le put pas, car Artémis, sur l’avertissement de Dionysos, retint Ariadnè dans le Diè entourée des flots ». Tout un programme. Pour saisir ce livre, j’ai dû le lire  quatre fois. Et chaque fois je l’aimais encore plus.

Cet article de Gaius fait partie du style que j’aime: syntaxe imprécise, grammaire à revoir. Même l’histoire est ramassée. Inintéressante. Vraiment, ça vaut le détour. Pas convaincus? Visez un peu le titre de l’article: Un tourne vice qui a tout fait exploser. A la suite, je vais citer le très bon blog politique de Daye Diallo, Politique 101. Dans l’un de ses billets, il revient sur le drame de la fusillade de Newton aux Etats-Unis d’il y a quelques semaines, en portant un oeil critique sur le 2ème amendement de la constitution de ce pays qui accorde le permis de port d’arme à tous. D’un autre côté, Aurélie raconte la soirée électorale du 4 novembre à Paris, marquée par l’envahissement d’un club de la capitale française par de jeunes démocrates américains. Étant moi-même voyageur dans l’âme et féru client des compagnies de transport interurbain par autobus, je me suis retrouvé dans la description des médecins et pharmaciens malgré eux d’Aly de la Côte d’Ivoire. Vous savez, ces boni(menteurs?) qui vendent leurs produits, tous miraculeux, dans ces bus alors qu’en votre for intérieur, vous ne souhaitez rien d’autre que de profiter tranquillement de votre voyage… Et comme tout camerounais qui se respecte, je ne peux pas passer à côté du seul article qui fait – presque – l’apologie de la bière. Merci Gbani Kouamé.

Celui-ci, je l’aime plutôt bien. Je le classe dans la même veine que ceux qui ont aidé à faire la réputation de Mondoblog, c’est-à-dire Ngimbis, Kpelly et surtout Moi (rires). Friand, tout comme nous, d’aventures cocasses assaisonnées, il raconte dans un billet comment une perspective de galipettes futures l’a entraîné dans une église dite réveillée. Et comment il a réussi à perdre l’amour de sa belle quand son esprit un peu trop malin a refusé de se plier aux injonctions d’un pasteur karatéka. Lui, c’est Aphtal le togolais. Le groupe musical ivoirien Magic System l’avait chanté, un blogueur centrafricain le réaffirme: évitez de draguer les filles au mois de décembre.  C’est ça ou accepter d’être le pigeon qui va payer les visites aux foires, kermesses ou les virées en boîte de nuit de demoiselles dont les numéros de téléphone deviendront curieusement indisponibles dès le 2 janvier.

Vous connaissez Brasilia? La ville qui a été construite en 1000 jours? La capitale du Brésil à l’architecture futuriste? Eh ben, son géniteur, Oscar Niemeyer, l’architecte qui conçut cette métropole est décédé. Serge Katembera nous démontre comment ce visionnaire  a acquis le statut d’immortel au pays de la Samba. Stéphane Huet, est lui catégorique: à Madagascar, préférez le taxi-brousse à l’avion. Autre pays, autre transport, autre combat, Solo découvre hébété en trois minutes chrono dans le métro parisien que le délit de faciès survit, malgré ce monde où tout le monde est en contact avec tout le monde. Et lui qui voulait juste aider une bonne femme en souffrance…

Pour revenir au plus anciens de Mondoblog, je ne mettrai pas d’articles en avant. J’en ai déjà parlé en 2010 et 2011. Je vais juste réitérer ceux et celle qu’il ne faut absolument pas manquer. Il s’agit de David Kpelly, le togolais qui déteste le Togo, de Manon Heugel, la parisienne qui déteste presque Paris et préfère faire des chroniques sur Berlin, de Florian Ngimbis le kongosseur, de Kahofi Suy qui parle de la Côte d’Ivoire au jour le jour, d’Andriamihaja Guénolé qui raconte la vie à Tuléar et enfin d’Alimou Sow de Conakry. Il s’agit aussi et bien sûr de ce blog-ci.

Je citerai un billet d’un ancien, malgré tout: laissez la femme camerounaise tranquille. Ou comment on peut toucher du doigt la précarité du statut de la femme sous nos latitudes en longeant une seule et même rue d’une ville. Cet article m’avait particulièrement touché.

Par René Jackson


Si vous êtes à Douala, prenez le bus

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Il n’y a pas de situation aussi problématique dans la vie d’un citadin, où qu’il soit, que de se retrouver obligé de trouver un moyen de transport en heure de pointe quand il pleut. Déjà, lorsque le climat est clément, trouver de quoi se déplacer n’est pas évident entre 7 heures et 9 heures du matin et entre 17 heures et 20 heures. Quand dans les coups de 16 heures il se met à pleuvoir, la tâche ne devient rien de moins qu’herculéenne. Pour situer le contexte, il faut savoir qu’à Douala, il n’y a rien d’aussi fluctuant que les prix des transports. Rien n’épouse autant la courbe de l’offre et de la demande. Donc, quand je me retrouve au carrefour Ndokoti sous une pluie battante et que les taxis demandent 500 francs au lieu des 200 francs normaux pour le trajet, que les moto-taximen triplent le prix de la course tout en précisant qu’ils « bâchent » (c’est-à-dire qu’ils prendront 2 passagers) tout en vous assurant un voyage en première classe sous la pluie et que les « cargos » passent de 100 francs à 300 francs, le calcul est vite fait : prendre le bus devient inéluctable.

Le bus est le moyen de transport urbain par excellence. Une ville qui se respecte se doit d’avoir une ligne de bus. Mais à Douala, le bus est le moyen de transport le plus honni. Ceci étant dû au fait que prendre le bus n’est pas une sinécure. Et les gens s’en détournent pour de nombreuses raisons : la première est la périodicité aléatoire. On ne sait jamais combien de temps on va attendre à un arrêt de bus (si celui-ci n’a pas été vandalisé). Parce que les chauffeurs, une fois en bout de ligne, cherchent à faire monter le plus de passagers possible avant de démarrer. Deuxièmement, le nombre de passagers transportés est pléthorique. Les gens se retrouvent empilés les uns sur les autres. Et quand par malheur quelque passager a décidé de colporter qui une poule, qui une chèvre ou un colis nauséabond, bonjour l’ambiance. Troisièmement les bus sont qualifiés ici « d’air peut-être », c’est-à-dire qu’il ne faudra pas être surpris si le voyage s’achève avant la destination. La ville est souvent jonchée d’épaves de bus. On ne peut pas compter le nombre qui tombe chaque jour en panne dans les rues. Certaines fois on a vu des bus se consumer tous seuls et sans raison apparente. Il faut dire qu’avec la vétusté de ce parc roulant, ce n’est guère étonnant. Les bus sont les occasions importées de la France. Des bus de marque Renault blanc et vert, ça ne vous dit rien ? Les mêmes jadis utilisés par la RATP parisienne viennent rendre l’âme dans les rues de Douala. La Socatur s’est juste contentée de mettre son nom et son logo et ne s’est même pas donné la peine de changer les couleurs de ces engins de mort. L’intention inavouée est-elle celle de donner à Douala des faux airs de Paris ? Si c’est le cas, il faut dire que ce n’est pas une franche réussite.

L’injustice étant que dans une ville comme la notre où le thermomètre se trouve le plus souvent au-delà des 30 degrés centigrades, nous sommes affublés de bus vieux, bondés et non climatisés. Alors qu’à Yaoundé où le climat est froid, les bus ont l’outrecuidance d’être climatisés. Ca c’est un autre débat.

L’autre jour donc, à cause des raisons que j’ai cité au début, j’ai pris le bus, qui a deux avantages de taille : tout d’abord les prix des voyages défient toute concurrence et ils restent fixes. Ensuite et surtout, on ne s’ennuie pas, même lorsqu’on se retrouve coincés dans un embouteillage. Parce que le bus est bondé personne ne peut bouger. La seule partie du corps dont on peut encore se servir est la bouche, principalement pour l’ouvrir et raconter n’importe quoi. Ce que je fais généralement dans ce cas est de me taire et d’écouter.

Un papa éméché : Vraiment, le bus-ci sauve les gens. Quand tu vas voir les taxis là, ils te disent que pour aller à PK 14 c’est cinq cents. Alors qu’ici avec cent francs on t’emmène.

Ancien yéyé : Mais on est serrés hein ! Ces gens-ci ne peuvent pas acheter d’autres bus ? Il y a plein de gens ici à Douala mais ils n’ont pas de bus.

Papa éméché : Alors qu’il y a des grands dans ce pays qui peuvent aussi créer leur propre compagnie de bus ici à Douala. Il y a des gens qui ont suffisamment d’argent pour le faire.

Un autre vieux : L’autre qu’on appelle Eto’o Fils, au lieu d’aller créer son truc de téléphonie là, il aurait mieux fait d’acheter les bus et les gens paient même cinquante francs pour monter dedans. Il fait quoi avec son argent ? (là, j’ai failli ouvrir ma bouche et lui dire que le capital de la société d’Eto’o ne peut même pas acheter 3 bus comme celui dans lequel nous voyagions, mais je me suis tu. Par expérience, j’ai appris qu’il ne faut pas entrer en palabre avec un vieux, même si on est sûr d’avoir raison).

Ancien yéyé : Dis donc mon frère, quelqu’un qui laisse toutes les jolies femmes que tu vois ici pour aller jongler avec une ivoirienne, tu crois qu’il peut faire quoi pour son pays ? Est-ce que tu sais même que sa société de téléphonie, il paraît que c’est une affaire qui ne marche pas… (Il est interrompu par le cri d’une femme).

Une voix au fond du bus : Qu’est ce qui se passe chérie ?

La femme : Je dis hein, c’est seulement sur moi que l’homme-ci a vu qu’il va venir se coucher ?

L’assemblée : Ah haaaaaan ! Voilà ça qui commence.

Un stentor : La mère, c’est quoi ? Tu as senti le plantain ? (éclat de rire général).

Une jeune fille: Le plantain c’est quoi?

Le stentor: Aka, fais comme si tu ne savais pas de quoi il s’agit. C’est ce que tu manges tous les soirs dans le lit avec ton chaud là.

La femme : Dis donc, lève-toi sur moi, salaud.

Le fautif : La mère excuse-moi, comme le chauffeur a ralenti, j’ai perdu l’équilibre…

Une autre voix, moqueuse : Mon frère, tu t’excuses pourquoi ? A la descente, il faudra aller prendre une bière avec elle.

Une autre femme, outrée : Il y a des gars ici dehors, quand ils montent dans le bus c’est seulement pour coller les femmes.

Un petit jeune : Si tu ne veux pas qu’on te colle dans le bus, descends et va t’acheter une voiture.

La voix moqueuse : Vous les femmes, vous aimez trop vous plaindre. On te colle tu te plains. N’est ce pas toujours une femme comme vous qui a chanté « l’homme c’est l’homme tant que ça se lève » ?

Le stentor : Tu ne sais pas si bien dire, mon frère. Attendez que je vous raconte une histoire. Une fois, toujours dans nos bus-ci, on était collés comme là maintenant. Une place s’est libérée et une femme a voulu l’occuper. Là, on s’est rendus compte qu’il y avait un liquide qui coulait sur sa jupe. Un gars avait tout bonnement profité de la promiscuité pour défaire sa braguette et planter son arme entre les fesses de la femme là. Ses fesses là n’étaient pas petites hein! Il a pris son pied comme ça, en public et en catimini. Moi je me demande toujours comment la femme là avait fait pour ne pas ressentir l’affaire du gars là. Pour ma part, elle l’avait sûrement sentie. Et avait aimé.

Une voix : Quand c’est là, elles se plaignent. Quand ce n’est pas là, elles se plaignent. Chauffeur, pardon freine encore un bon coup là, que mon frère puisse encore coller.

Une autre voix : Chauffeur, si tu freines encore comme tout à l’heure, tu auras les médailles à l’arrivée. (Coup de frein appuyé du chauffeur de bus, suivie d’une grande clameur approbatrice).

Papa éméché : Non, chauffeur, tu connais ! Tu bois quoi ? Voilà notre frère qui dort carrément sur la femme là.

La voix précédente : Le chauffeur fait ça parce qu’on lui a promis les médailles à l’arrivée. Je dis hein, depuis que tu travailles à la Socatur, on ne t’a jamais donné de médaille ? A ton âge là, tu n’as pas encore eu de médaille ? Ton cas est désespéré.

Une bimbo : On ne parle pas au chauffeur quand il….

Le stentor : S’il te plaît, reste tranquille, chérie. Il faut que le chauffeur nous explique comment il a atteint cet âge sans jamais avoir obtenu de médaille. (Le bus ralentit, assez brutalement, puis s’arrête).

La bimbo : Chauffeur, je descends.

Un courageux : Bébé, tu descends comme ça alors que je pensais qu’on allait passer la nuit chez moi…

La bimbo : Passer la nuit chez toi qu’on se connaît où ? Laissez-moi descendre. (Elle descend et le bus repart).

L’ancien yéyé : Hum, ce genre de pluie qui tombe autant en plein mois de novembre c’est du jamais vu à Douala.

Le papa éméché : Tu crois que la pluie-là est simple, mon frère ? N’est-ce pas le prince René Bell est mort l’autre jour ? Ce sont les larmes des ancêtres des Douala qui déferlent sur nous comme ça. Tu ne sais pas que ce sont leurs ancêtres qui font la pluie et le beau temps ici à Douala ? Est-ce que tu as déjà vu une goutte de pluie tomber pendant qu’ils font leur Ngondo (fête traditionnelle du peuple Sawa, ndlr)? Jamais ! Ils contrôlent les intempéries.

Sur ces entrefaites, je suis arrivé à mon point de descente. Le bus avait encore environ huit kilomètres à parcourir avant d’atteindre le bout de la ligne. Je l’ai regardé s’éloigner en secouant la tête et avec un sourire en coin.

Si vous êtes à Douala, prenez le bus. D’abord, c’est moins cher et ensuite, c’est l’un des endroits où on peut tâter le pouls de la cité et même du pays. L’un des hauts lieux où on peut juger de l’humour caustique et la « profondeur d’esprit » des camerounais. Il faut au moins ça pour oublier le marasme ambiant dans lequel on patauge.

Par René Jackson


6 raisons qui font que l’élimination du Cameroun de la CAN 2013 est une bonne nouvelle

Voilà, c’est officiel : les Lions Indomptables, l’équipe nationale de football du Cameroun, ne participeront pas à la Coupe d’Afrique des Nations 2013 qui se tiendra dans quelques mois en Afrique du Sud. Ce qui nous pendait au nez dès la fin du match aller contre le Cap Vert s’est finalement concrétisé ce dimanche soir après un match que les camerounais ont dominé des pieds et de la tête. La rencontre s’est la plupart du temps déroulée dans la moitié de terrain archipélagique, les camerounais se procurant une foultitude d’occasions presque systématiquement mises dans le vent par la défense capverdienne, notamment par l’excellent Evora, le gardien de buts. Le match s’est finalement soldé par le score de 2 buts à 1 en faveur des Lions, mais ces derniers restent à quai, car ils accusaient déjà un retard de 2 buts sur leurs adversaires. Deux buts qu’ils n’ont pu effacer des tablettes. Ce qui semble être un déshonneur pour une équipe au background imposant comme celle du Cameroun est une très bonne nouvelle, quand on y réfléchit bien. La preuve.

1-Nous sommes pour l’intégration et le renforcement des liens entre africains : pour ceux qui y ont déjà mis les pieds, il paraît que le Cap Vert est un Portugal en miniature. Un pays insulaire et isolé où il fait bon vivre. Il est temps pour eux de sortir de leur zone de confort et de se frotter aux vraies réalités du Continent. Et rien de mieux pour ça que le football,  moteur par excellence d’intégration. Un merveilleux pont d’or offert par un Cameroun entremetteur à un Cap Vert n’ayant jamais participé à une phase finale de CAN. L’Égypte aussi sera absente. Il faut faire de la place à d’autres comme Éthiopie. Khadafi est mort, le foot le remplace valablement.

2-Pour montrer l’exemple aux Sénégalais : leur montrer comment l’équipe africaine au palmarès international le plus étoffé peut sombrer face à une équipe dont l’histoire dans le foot n’avait jusque là jamais commencé. Sombrer, oui, mais dans la dignité. Il n’y a pas à rougir quand on reçoit une rouste de la part de la Côte d’Ivoire. Mais malgré cela les compatriotes de Youssou Ndour  ont réussi à tout casser et à mettre le feu dans leur propre stade. On n’ose même pas imaginer ce qui se serait passé à Dakar si c’était le Sud Soudan qui avait filé une tambouille pareille aux fauves de la Téranga.

3-Critiquer sans rien risquer, c’est le paradis : couché dans un hamac, les doigts des pieds en éventail, du pop corn et des canettes à portée de bras, le clavier ou le portable sur l’abdomen, l’écran de téléviseur diffusant les rencontres en arrière-plan. Telle est la position favorite du critique du football. Surtout quand son pays ne fait pas partie de celles qui s’étripent pendant le tournoi. Personnellement, j’en ai fait l’expérience au début de cette année en distillant toutes sortes de tacles. Il faut dire que j’ai été chroniqueur sportif le temps de la CAN 2012 et j’ai dézingué bien d’équipes et de joueurs. Et il n’y a jamais eu personne pour dire : le Cameroun… Tout simplement parce qu’on n’était pas là !

4-Les stars du ballon rond se bousculeront aux portes du Cameroun : le pays doit désormais se préparer à accueillir une constellation d’étoiles. Les quelques hôtels de Yaoundé seront bien vite remplis quand le déferlement va commencer. Lorsqu’un joueur de foot prend sa retraite, il organise un jubilé, en essayant d’y faire participer le plus grand nombre de noms possible. Avec la rencontre face au Cap Vert, ils sont nombreux ceux qui comprendront qu’il aurait mieux valu pour eux de ne pas sortir de leur retraite tranquille. De facto, ils accéléreront l’organisation de leurs jubilés respectifs. Au début de la rencontre, on avait l’impression étrange qu’on avait fait un bond de 8 ans en arrière en découvrant les joueurs alignés. Un peu comme si Zidane, Thuram, Lizarazu et Viera se retrouvaient dans la liste du match des Bleus contre l’Espagne de la semaine.

5-Le karma n’est pas bon : pour ceux qui trouvent que c’est la déroute totale cette élimination du Cameroun contre les Requins Bleus, je tiens à relativiser. Le pire pour les Lions Indomptables aurait été d’aller en Afrique du Sud. Les voyages de notre équipe nationale dans ce pays se sont toujours terminés amèrement. Un élimination sans gloire en quarts de finale de la CAN 1996 contre une RDC qui n’en avait même pas encore fini avec son dictateur. Après avoir subi un cinglant 3-0 en ouverture contre l’hôte (Doctor Khumalo, j’ai encore mal quand je pense à toi). Je ne parle même pas de la dernière coupe du monde où ça a été le fiasco total. En dehors de cela il y a que la fin du monde c’est dans 2 mois. Les Incas l’ont prédit il y a des centaines d’années. Alors, à quoi bon se qualifier pour une compète qui n’aura jamais lieu ? Ce raisonnement est un peu tiré par les cheveux. Mais par les temps qui courent, on ne crache sur rien.

6- Une profonde remise en question : le football a certes fait vivre certaines séquences de pure gloire au Cameroun, mais aussi de tristes déconfitures. On dit partout que le Cameroun est un pays de football. Mais en réalité le football est en état de putréfaction avancée au Cameroun. Ces dernières années, l’arbre qui cachait le désert était l’équipe nationale et son délitement quasiment irréversible dévoile la réalité de la situation. Le dernier club camerounais à avoir remporté un trophée continental fut l’Union Sportive de Douala en… 1981! Le problème d’infrastructure est un gouffre sans fond. Dans certains stades où se jouent les matchs de première division, ce sont les chèvres et les moutons qui « tondent » les pelouses et en contrepartie disséminent leur fiente sur les aires de jeu.

L’équipe nationale de football est une énorme vache à lait qui – heureusement ou malheureusement – va s’assécher si les prestations des Lions continuent sur cette lancée. C’est une vache à lait autour de laquelle gravitent des conflits d’intérêts les plus fous. Une coupe du monde 2010 de laquelle le Cameroun est rentré sans avoir pris le moindre point, deux absences consécutives à la CAN par la suite doivent faire comprendre quelque chose de très simple : les camerounais doivent impérativement faire preuve d’humilité. Parce que se faire éliminer de la coupe d’Afrique par le Cap Vert est un révélateur du niveau réel de l’équipe. Tant qu’on ne mettra pas de côté ce « nom » qu’on n’arrive plus à défendre, on va au devant de catastrophes encore plus grandes que celles que le football camerounais vit déjà aujourd’hui.

Remettre les compteurs à zéro, c’est tout ce qu’il y a à faire. Mais encore faudrait-il que beaucoup reconnaissent et acceptent d’assumer leur responsabilité. Mais pour ça, on peut toujours courir. Si le football et l’équipe nationale en particulier n’a pas connu un chamboulement de fond en comble après la déroute de la coupe du monde en Afrique du Sud, on n’a pas fini d’attendre. Mais alors, vraiment pas fini. Pire, quand on a besoin de sang neuf, on va plutôt sortir un général de l’armée camerounaise de sa retraite pour le mettre à la tête de la jeune ligue professionnelle de foot. Pathétique.

Par René Jackson


Ô Cameroun, pays de parieurs

 

Hier soir, il me fallait du crédit de communication dans mon téléphone portable. Il faut dire que depuis quelques temps une petite camerounaise cherche à se faire une place dans ma vie. Les échanges – notamment téléphoniques – devant être réciproques et soutenus, je dois souscrire au sacrifice de la recharge. Beaucoup plus souvent que d’habitude. Mais ça c’est une autre histoire. Donc, hier soir, j’avais besoin du crédit de téléphone. Près de chez moi, un jeune homme fait le call-box. Lui il a la particularité d’avoir fait un aménagement qui permet qu’en dehors de lui, quatre ou cinq autres personnes puissent trouver une place assise à son officine. Du coup, c’est l’un des points de villégiature favoris des jeunes du quartier. Quand j’y arrive et après avoir passé ma commande, je remarque que les garçons sont emportés dans une grande discussion. Le genre de discussion vitale dans l’existence d’un blédard oisif: DJ Arafat, je vous en avais déjà parlé ici. Les jeunes s’achoppaient sur un vers de l’une de ses chansons. Les premiers disaient que le premier mot du vers litigieux est « je », les seconds soutenant mordicus qu’il s’agit plutôt d’un « le ». Personnellement, je pensais qu’ils ne sortiraient jamais de l’auberge, vu que l’artiste a la particularité de parfois utiliser dans une même phrase deux, trois, ou parfois même quatre langues ou dialectes différents. Tout d’un coup, l’un des protagonistes demande aux autres : on met quoi ? (Ce qui en langage camerounais signifie : on parie quoi ?)

De mes longues années de gérant de cybercafé, j’ai eu l’occasion de rencontrer et de côtoyer  une grande diversité de personnes. Personnes parmi lesquelles se situe en bonne place la caste des parieurs. Internet étant devenu le référentiel absolu, je suis devenu le marabout de la connaissance doté de ma boule de  cristal : le PC connecté au Web. J’ai alors d’innombrables fois été sollicité pour dire le vrai dans des litiges. « En basket ball, comment appelle-t-on les périodes ? » « Pendant la coupe du monde de football en 1998 en France, qui portait le numéro 8 pour le Cameroun ? » « Moi je dis que Rafael Nadal est né en janvier, lui il dit en mars. Quelle est la vérité ?» « La capitale de la Californie c’est bien Hollywood non ? ». Telles sont un échantillon des nombreuses interrogations qui ont été soumises à la sagacité de mon ordinateur. Et la discussion sur le « le » ou le « je » de la chanson de DJ Arafat connut elle aussi un passage par la case cybercafé. Ca, je ne l’ai su que ce matin, en essayant de comprendre les tenants et les aboutissants de la rixe qui a eu lieu tard cette nuit dans ma rue.

Ces sollicitations n’avaient pas pour but la connaissance. Même dans l’hypothèse où la connaissance aurait une importance, elle n’était que très subsidiaire. Ce qui mobilisait autant ces personnes était le pari en espèces sonnantes et trébuchantes qui sous-tendait leur démarche. Ce qui fait qu’après avoir tranché un litige, je me retrouvais souvent en train de séparer la querelle entre le mauvais perdant ou le parieur perdant et sans le sou et le gagnant.

J’ai cessé de participer aux parties de football d’après école et à celles qu’on livrait souvent le soir dans les terrains vagues du quartier le jour où je me retrouvai avec une entorse à la cheville, la blessure la plus grave de ma carrière de footballeur de rue. Une carrière prometteuse qui fut stoppée net, à l’âge de 15 ans. Victime que je fus d’un violent tacle administré par un enfant de l’équipe d’un autre quartier contre laquelle nous jouions. Un bon mois de massage à l’eau chaude d’une douleur inouïe prodigué par mon oncle. Une démarche d’abord sur un pied, puis claudicante pendant plusieurs semaines. Et surtout cinq ou six années pendant lesquelles je ne touchai pas à un ballon. Le jour où je remis un short et des godasses, je compris que mon retrait des terrains de foot se devait d’être définitif et que je devais déjà songer à mon jubilé quand je me retrouvai en train de valser à 2 mètres au dessus du sol, suite à une savate bien sentie que j’avais reçue. Sachant que nos parties n’ont pas d’arbitre et fulminant contre un tel geste d’antijeu, je m’en allai sur-le-champ. Les règles avaient changé. J’avais d’abord tiqué quand je suis arrivé au regroupement d’avant-match, on demanda à tous les joueurs de déposer 525 francs pour participer à la rencontre. Pourquoi 525 francs ? avais-je demandé. 500 francs pour le « côté » (pari) et 25 francs pour le katika (celui qui détient les mises et qui est chargé de les reverser à la partie gagnante). C’était loin de nos parties d’antan où il suffisait d’être présent au moment de la constitution des équipes pour être sûr de jouer.

Désormais, la motivation n’est plus simplement la joie de participer à une partie de foot, mais aussi les paris d’argent qui font que ces matchs deviennent de véritables boucheries. Je m’en suis éloigné en constatant amèrement que ce n’était pas qu’au niveau international et professionnel que l’argent avait détruit le foot.

Flairant ce goût non encore assumé de la part des camerounais pour les paris, de grandes multinationales se sont installées au Cameroun. Parmi lesquelles la société des paris hippiques, la nommée Pari Mutuel Urbain Camerounais. Une véritable conspiration impérialiste qu’elle fut et continue d’être, cette entreprise. Installée au pays à quelques encablures de la dévaluation du franc, il fallait profiter de la détresse annoncée des camerounais pour déployer devant eux ce véritable miroir aux alouettes qu’est le fait de parier sur des canassons qu’on ne verrait jamais des yeux. Qu’on ne jugerait donc jamais sur pièce. On ne pouvait se fier qu’aux côtes produites par des gens payés par le PMUC, c’est-à-dire forcément faussés. Une arnaque organisée. En clair, on donnait la possibilité aux camerounais qui s’appauvrissaient déjà deux fois plus et qui pour la majorité ne travaillaient plus la possibilité de s’appauvrir encore plus. Pendant longtemps, le pari hippique a représenté le seul espoir pour de nombreux camerounais. Un espoir savamment entretenu par le PMUC qui affichait chaque mois environ 2 gagnants millionnaires. 50 malheureux millions distribués par mois pour combien de milliards récoltés dans la même période ?

L’espoir est toujours là. Mais depuis deux ans, il n’est plus l’apanage du seul PMUC. On parle de plus en plus de Parifoot, qui est devenu la nouvelle coqueluche de la jeunesse. Je suis effaré par l’aptitude qu’ont désormais de jeunes gens de 15 ans à peine, capables qu’ils sont de décrypter les côtes les plus serrés et les plus compliquées. Il y a quelques semaines je mes suis retrouvé à Yaoundé avec l’un de mes cousins, 22 ans, « valideur » patenté à Parifoot. Il a essayé de m’expliquer pendant une bonne heure la mathématique complexe et incompréhensible qu’il fallait maîtriser pour devenir riche. Il m’a raconté comment un jour il a perdu près de trois millions à cause d’un seul but, alors qu’il avait parié sur dix matchs. Il gardait néanmoins l’espoir car il savait qu’il allait un jour remporter le pactole.

L’interrogation que j’ai toujours eue à propos de ces paris sur les matchs de foot est celle-ci : comment des camerounais pouvaient-ils se retrouver en train de parier sur des matchs de deuxième division thaïlandaise, birmane, japonaise, jamaïcaine, surinamienne ou équatorienne ? Des championnats lointains qui normalement n’intéressent personne, en dehors de ceux qui y évoluent.

Le Cameroun représente une terre d’avenir pour le pari, quel qu’il soit. Du plus informel au plus institutionnalisé. Le pari est inscrit dans le génome camerounien. Pour ceux qui en doutent, j’ai un petit exemple. L’autre jour, je me divertissais devant un jeu vidéo de combat. J’ai remarqué qu’au début de chaque round, ma filleule de âgée de 6 ans qui me regardait jouer me mettait au défi en utilisant des termes de circonstance : « tonton, ton adversaire va te battre. On parie quoi ? »

Par René Jackson


Bernard Arnault, deviens camerounais. C’est tout bénef’

Auteur: Baudry

Ceux qui suivent l’actualité de la France ces derniers jours savent que François Hollande, le tout nouveau président de ce pays, a passé l’état de grâce depuis belle lurette et que depuis qu’il a atteint le cap des 100 jours de présidence, il jongle perpétuellement avec des tisons. Bien avant de devenir président, il a annoncé la couleur avec une promesse de campagne qui a fait bondir quelques uns, certes, mais pas les plus négligeables. Lui président, il imposera tous ceux qui ont un revenu supérieur à 1 million d’euros à hauteur de 75%. Promesse qu’il n’a pas oubliée, puisqu’elle ressort depuis quelques temps et fait des émules. Bernard Arnault, tel un éléphant dans une boutique de porcelaine, s’est chargé de donner une autre ampleur à ce sujet de société, puisqu’on a appris vendredi dernier qu’il avait sollicité la nationalité belge. Tollé ! Escarmouches entre ceux qui le comprennent et fustigent la politique désastreuse du gouvernement qui va faire fuir tous les riches de France d’un côté et de l’autre côté ceux qui le considèrent comme un traître qui veut quitter le bateau avec tout le trésor tandis que les valeureux moussaillons (ici le français moyen) se battent contre vents et marées pour maintenir le navire à flots (c’est-à-dire en se serrent le ceinture).

Pour ceux qui du côté de Douala ou de Yaoundé ne suivent pas ce genre d’actualité et qui n’ont rien à secouer de ce qui se passe du côté de chez nos cousins français (mais qui hypocritement souhaitent y voir leur parenté s’établir, même clandestinement et qui ne laisseront plus les habitants de leur quartier tranquilles avec les « mon fils/neveu/cousin/ami  est à mbeng* »), sachez que – selon Wikipedia – Bernard Arnault est un homme d’affaires français, propriétaire du groupe de luxe LVMH, il est à la tête, entre autres, du Groupe familial Arnault, du Groupe Arnault, ou de la holding Christian Dior. Bernard Arnault est la première fortune française, la première au niveau de l’Unioneuropéenne et la 4e fortune mondiale en 2012 avec un patrimoine estimé à 41 milliards de dollars selon Forbes. Je vois que vous retournez les têtes les filles. Mais ce n’est pas tout. Cet homme en gros possède tout ce que vous aimez : Dior Couture et Parfums, Moët et Chandon, Louis Vuitton, Givenchy, Kenzo, Make Up For Ever, Guerlain, Loewe, Marc Jacobs, Sephora, Fendi, DKNY et j’en passe. Vous avez la tête qui tourne ? Sachez que j’ai omis de citer les innombrables marques de champagnes (que sans doute vous ne boirez jamais car ils sont hors de prix), les sociétés de location des yachts… C’est bien loin de nos réalités ou les besoins sont plus terre à terre, centrés qu’ils sont sur les satisfactions stomacales. Je le conçois. Mais il faut toujours viser plus haut et c’est peut-être l’occasion ou jamais de souffler un ponte à la France et à la Belgique du même coup et d’en faire profiter… Le Cameroun ! Oui oui, le Cameroun! Ah, je vois que vous avez déjà les étoiles plein les yeux, les filles !

Il suffit seulement de le convaincre en utilisant les arguments auxquels il sera sensible. C’est-à-dire l’argent (il faut bien qu’il aime ça pour en amasser autant) et l’inaliénabilité garantie de son patrimoine s’il foule le sol camerounais de ses pieds (il veut déjà devenir belge pourquoi ?)

Le premier argument est simple. Il fait mouche car il faut avant tout soutenir l’homme dans sa démarche : Monsieur Arnault, le président de ton pays et son gouvernement ne sont que de vils spoliateurs ! D’autant plus stupides qu’ils ne veulent même pas se mettre cet argent dans leurs poches, mais plutôt dans les caisses du trésor public. Donc on ne peut pas négocier* avec eux. Taxer ton revenu à 75% ? C’est un braquage honteux et intolérable qui ne dit pas son nom ! Ce qui signifie que sur les malheureux  4,5 millions d’euros que tu as touchés l’an dernier, on ne te laissera que 1 million et des poussières ? Fuis, Bernard, pendant qu’il est encore temps. Mais ne te réfugies pas en Belgique. Chez nous ici, Belgique et France c’est bonnet blanc, blanc bonnet. Moi personnellement, je connais autant de monde, d’anciens camerounais, en Belgique qu’en France. Ceux en règle et même des sans-papiers. Je ne citerai pas les noms de ces derniers.

Viens au Cameroun, Monsieur Arnault. Tu aimes les chiffres. Nous aussi. Tu aimes les multiplications ? On ne sait faire que ça. L’entente sera parfaite. Nous on multiplie tout par 655. Tu simplifies ta paie de l’an passée de 4,5 millions ? Une fois que tu auras débarqué ici, ça va monter à 3 milliards ! C’est vrai que ce ne sera qu’en francs CFA, mais avoue que ça en jette ! Le bonus étant que tout est bien moins cher ici. Comparons : à Paris, dans la plus infâme gargote qui fabrique des plats prétendument « Remember Cameroon », un plat famélique de taro pilé à la sauce jaune ne te coûte pas moins de 30 mille francs à tout casser. Mais quand tu vas au QG du taro pilé là-bas vers Bamenda, dans le Nord-ouest, le même plat garni de toutes les viandes que tu peux imaginer sur cette terre ne te coûtera pas 3 500 francs. Et puis même, tu es un Blanc, donc en plus il y a des chances que tu puisses avoir ce plat là gratuitement ! La convivialité camerounaise ne se dément pas.

L’autre avantage est que quand tu es camerounais, tu n’es plus rien d’autre. Car chez nous n’existe pas la double nationalité. Tu feras donc un pied de nez magistral à ces gaulois qui n’en veulent qu’à ton fric. Et puis tu auras tous tes papiers en un clin d’œil. Chez nous il y a aussi ce qu’on appelle la corruption, le sport national. Tu appelles les bonnes personnes, c’est-à-dire n’importe qui, tu te délestes d’une infime partie de tes possessions, tu multiplies ça par 655, ça devient exorbitant et tu leur plaques ça au visage. Et puis même, si tu veux avoir la nationalité camerounaise et malgré tout garder celle de tes parents, aucun souci non plus. Prenons l’exemple de celui que tu vas ridiculiser avec tes milliards multipliés par 655 ici. Lui il est né au Cameroun. Lui il a acquis la nationalité espagnole ils y a quelques années à cause d’une histoire de quota extracommunautaire. Mais lui continue à venir porter les couleurs de notre pays en toute impunité, continue à être la tête de proue de gens qui vont nous couvrir de honte un peu partout dans le monde (hein, quoi ? Il a arrêté dernièrement ?), donne des coups de tête aux journalistes, file des savates aux enfants de nos quartiers. Lui qui a sorti mes compatriotes d’une partie de leur ignorance, qui ne pouvaient pas placer sur une mappemonde la Russie, encore moins le Daguestan et bien moins Makhatchkala. Si lui a pu clamer pendant des années son amour pour son pays et malgré tout continuer d’être espagnol, alors pourquoi pas toi ?

Et puis il y a l’avantage de la discrétion. Avant ton arrivée – dans les délais les plus brefs je l’espère – on ne sait pas exactement qui est l’homme le plus riche du Cameroun. On suppute. On ne sait pas si c’est l’homme de Makhatchkala, le Lion d’Etoudi, l’un de ses nombreux ministres emprisonnés ou mon voisin du village qui avait dit à la télé un jour qu’il a commencé à faire fortune en vendant des cacahuètes grillées à la criée. Tu viendras, tout le monde saura que c’est toi, mais on continuera toujours à supputer. Il faut bien qu’on occupe nos journées de chômeurs… J’ai lu quelque part que tu étais au Fouquet’s avec Sarkozy le soir de son élection à la magistrature suprême. Ca signifie que tu sais t’entourer des bonnes personnes. Prends ta carte de militant, sors une minuscule partie de ce que tu as, multiplie ça par 655 et achète ta place au Comité central. Désormais intouchable tu seras.

Tu n’auras pas à t’embarrasser des formalités. On te parle de l’obligation de résidence au pays ? Réponds au malappris qui osera te sortir ça qu’il aille d’abord demander aux coachs successifs des Lions Indomptables de respecter la clause de leur contrat les obligeant à résider ici. Quelqu’un te parle des impôts ? Tu n’as pas fui ton pays pour qu’on vienne encore te parler d’impôts ici, pardi ! D’abord, tu as ta carte du Parti que tu peux brandir à toute sollicitation. Et après, demande à celui qui t’en aura parlé si lui-même paie ses impôts. Pour ton information, il y a quelques années, le gouvernement a déclaré que dans une ville comme celle de Douala, avec plus de 2 millions d’âmes, où tout le monde est commerçant, il y avait moins de 20 mille contribuables.

En plus de cela, tu pourras toujours planquer tes sous dans les paradis fiscaux si ça te chante. Ce qui de votre côté devient de plus en plus difficile est un sport national dans ton nouveau pays. Avec ta carte du Parti, tu évolueras au sein d’un panel de personnes qui se feront un plaisir de te coacher. Des experts en sociétés écran, comptes offshore et tout le tralala. S’ils jouent la prudence ou deviennent soudain amnésiques (un rapace tournoyant peut-être au dessus de leurs têtes), fais un tour à la prison centrale de Yaoundé. Elle est pleine d’individus qui ont fait leurs preuves dans ce genre d’entourloupes.

Monsieur Arnault, j’ai parcouru ton pedigree et je vois qu’il est jonché d’un nombre impressionnant d’achats de franchises diverses et de parts sociales. Aujourd’hui, tu pèses 21 milliards d’euros. Ce qui, majoré 655 fois, donne 13 755 milliards de nos francs, sans compter qu’on parle de plus en plus de dévaluation de ce franc… Ce qui te rendra encore plus riche en CFA. Je vais te donner une idée : cède quelques broutilles qui te font réfléchir pour rien dans ton immense Groupe, question de dégager quelques 4 millions d’euros et viens financer les frais de fonctionnement annuel d’un pays riche en bois, bauxite, zinc, diamant, or, pétrole, manganèse…

Monsieur Arnault, deviens camerounais. Ce sera tout bénef’.

P.S.: A tous ceux qui liront ce billet et qui auraient un moyen d’en informer Monsieur Bernard Arnault, prière de transmettre. Ceci est un acte de philanthropie, de patriotisme et totalement désintéressé.

*Mbeng : terme générique désignant la France mais aussi par extension tous les pays Occidentaux.

*Négocier : verser ou obtenir un pot-de-vin pour un service.

Par René Jackson

Bernard Arnault - Source: euronews.com


Au fait, elle est de quelle tribu ta fiancée ?

Raiponce et son prince charmant, Walt Disney

Renald et Evelyne vivaient une douce idylle depuis bientôt deux ans. Etant tous deux encore étudiants, ils avaient engagé une relation amoureuse que tout le monde autour d’eux enviaient, tant ils s’entendaient et semblaient être en phase sur tout. C’était le couple modèle. Ils devaient bien entendu avoir des anicroches comme tous les couples, mais personne n’entendit jamais une quelconque embrouille provenant d’eux. Ils disaient à qui voulait l’entendre qu’ils s’étaient mutuellement trouvés la personne avec laquelle il et elle feraient leur vie. Ainsi, tout le monde crut défaillir quand on apprit qu’ils avaient mis un terme à leurs fiançailles. Après de longues investigations, il en ressortit que c’est d’Evelyne que la rupture provenait. Elle avait parlé de Renald à ses parents et ces derniers avaient plus que tiqué quand ils avaient su de quelle tribu était originaire le fiancé. Les palabres avaient été rudes. Difficiles. Infructueuses. Après de longs jours d’une guerre tantôt à fleurets mouchetés, tantôt au lance-roquettes, les parents tenant aussi fermant leur position qu’une statue sur son piédestal, car valait mieux mourir que de voir leur fille épouser « quelqu’un qui vient de là-bas », Evelyne capitula. Elle mit son fiancé au courant de la rupture et disparut.

Les temps changent. Dans un monde où la mixité devient une règle d’or, les mélanges deviennent de plus en plus courants. Prenons par exemple la ville de Douala. Ville au cosmopolitisme tant historique que géographique. Une ville où on croise des personnes provenant d’horizons divers. Exerçant des activités qui les mettent en contact tant et aussi bien avec des camerounais qu’avec les originaires des autres groupes ethniques qui peuplent cette agglomération.

Il est donc devenu presque (et je mets bien l’accent sur le presque) normal de voir des personnes d’origine ethnique ou de pays différents. A Douala, c’est la soupe aux mélanges, des plus homogènes aux plus hétérogènes et plus hétéroclites. Il y a bien entendu la traditionnelle union entre deux personnes issues de la même communauté, mais aussi les relations entre des jeunes gens de tribus différentes et même des unions transnationales. Et dans le domaine de l’amour sans frontières – de pays – ceux qui tiennent le haut du pavé sont les nigérians, secondés par les libanais et en troisième position viennent les français.

Les nigérians, qui ont leur propre quartier à Douala, qui y excellent dans la vente des pièces détachées automobiles, ont participé au peuplement de ce quartier et de ceux environnants car contrairement aux originaires d’autres pays, ils ont pour sport favori (en dehors de celui de s’enrichir) celui de dévergonder les petites paumées et n’hésitent pas à leur faire une multitude de petits mouflards.  Mouflards dont ils auront oublié jusqu’à l’existence une fois qu’ils seront rentrés dans leur Nigéria natal. Les libanais ne sont pas en reste. Mais à la différence de leurs comparses nigérians, ils les épousent en bonne et due forme, nos petites camerounaises. Les français sont les plus cons. Ayant la réputation mondiale d’être de galants séducteurs,  ils s’en vont draguer la fleur au bout du fusil et se font souvent ferrer bien contre leur gré par de malicieuses filles du terroir qui en un temps et deux mouvements se font engrosser, s’assurant ainsi une rente mensuelle du père français qui offrira en dehors de ses euros une nationalité autre que la pauvre nôtre. Question de donner du relief à ce dicton trop bien africain : l’enfant est une richesse. Un investissement plutôt, oui !

A l’opposé de ces trois castes, existe une autre qui prend du poil de la bête : la chinoise. Ayant envahi notre cité, les concitoyens de Conficius se promènent partout. Toujours en pack de trois ou quatre. Adeptes du libre échange unilatéral, ils nous inondent de leurs produits bon marché et à la qualité sujette à caution, mais ils ont la fâcheuse réputation de rechigner à goûter à nos produits locaux, quoique bon marché et un peu sujets à caution. Non, les chinois ne fréquentent pas les filles du terroir. Et encore moins les marient. Ils préfèrent rentrer à Canton, à Taipei ou dans les tréfonds du Sinkiang (c’est-à-dire à des milliers de kilomètres de chez nous) débusquer leur fiancée que de se servir dans la générosité locale. Un peu comme les originaires de Mbouda (région à l’ouest du Cameroun) qui n’épousent pas une fille autre que celle de leur tribu. Tu peux sortir avec un mec Mbouda pendant des années, lui pondre une multitude de marmots, mais pour ses épousailles, il ira chercher dans son village, si tu n’es pas Mbouda comme lui.

L’une des premières questions que l’on pose à une personne qui dit avoir trouvé un ou une fiancé(e) est celle de savoir d’où est originaire son compagnon ou sa compagne. Et il y a beau dire vingt et unième siècle, modernité, évolution des mœurs et tout autre tralala, il demeure au Cameroun des tribus incompatibles lorsqu’on parle de mariage. Et parfois, ce que les uns reprochent aux autres sortent de l’entendement. Petit exposé :

Celles qui font l’unanimité toutes ethnies confondues, ce sont les filles bamiléké. « Mec, moi je ne courtise que les filles bamiléké. Elles savent entretenir un homme. Elles font bien la cuisine, elles savent entretenir la maison, sont travailleuses et ne cassent pas la tête », m’avait dit un ami qui lui est loin d’être bamiléké. Le bémol est qu’elles ont une notion très diffuse de l’hygiène et de la propreté. En dehors de celles-là, c’est le fatras généralisé. Les filles bassa’a sont taxées de « ndjagwé mè ». Ce qui signifie dans la langue de Jacques : j’ai faim. Paresseuses finies, juste bonnes à te pomper tout ton fric et ne rien offrir en compensation. Elles auraient les estomacs les plus creux jamais vus depuis la création. De véritables puits sans fond à francs CFA. Les filles béti sont réputées pour leur manque de vergogne et leur petite vertu. Capables de déshabiller leur mec en pleine rue quand elles ne se désapent pas elles-mêmes, capables de débiter des énormités sans avoir froid aux yeux, capables d’engloutir tout un salaire dans un bar en quelques heures. Elles ont en outre la réputation d’être de vraies chaudasses et de détenir les philtres d’amour et les gris gris de séduction les plus redoutables des bassins du Congo, de l’Atlantique et du Niger réunis. Les filles des tribus côtières ne seraient que des bonnes à rien, malgré toute leur volonté. Celles du nord, on peut toujours tenter de les débaucher. Mais tant qu’on ne récite pas les sourates et qu’on ne fait pas le ramadan, il est suicidaire de se présenter devant le père.

Du côté des hommes, personne ne fait l’unanimité. Les bamilékés seraient pingres. Radins jusqu’à la moelle osseuse. Les mecs d’origine bassa’a sont taxés de violents. Les bétis d’ivrognes et d’infidèles. Les côtiers d’incorrigibles vantards et les nordistes sont pour beaucoup les hommes les plus méchants que la Terre ait enfantés.

Donc, le choix de la tribu du/de la partenaire en vue d’un éventuel mariage repose sur des règles de préférence ethnique qui relèvent parfois de l’équilibrisme, quand on affine un tout petit peu l’analyse. Parce qu’aussi étrange que cela puisse être, les mariages au sein d’une même tribu sont souvent moins évidents qu’il n’y paraît. Prenons pour exemple le cas du groupement ethnique que je connais le mieux, puisque j’en fais partie : l’ethnie bamiléké. Jouissant de la même histoire, de la même culture et des traditions similaires, certaines tribus malgré cela ne se casent pas. Des recommandations m’ont été faites : au risque de te faire renier, ne regarde jamais une fille de Baleng. C’est une clique de sorciers et ces gens sont d’une couardise inégalée… Les filles Bafang sont à éviter, elles sont trop méchantes… Tu n’as rien à faire avec une fille Baméka, tu ne peux t’allier avec des gens qui ne servent à rien… Fuis comme la peste les filles Bangangté, surtout si elles sont claires de peau. Il n’y a pas plus irrespectueuses et casse-couilles… D’un autre côté, il est clairement déconseillé aux filles d’épouser un homme de la tribu à laquelle j’appartiens, car paraît-il, nous ne savons pas nous occuper d’une femme. Tout est dit.

Dans toute cette confusion des genres, deux situations sont mieux acceptées : le mariage avec un étranger et le mariage entre deux camerounais de tribus différentes, mais dont l’un au moins vit en Occident. Oui, il est souvent bien plus facile pour un étranger de se marier à un camerounais. L’un des membres de la famille d’Evelyne qui défendait la cause de Renald avait demandé à ses frères : « n’y a-t-il pas l’une de nos sœurs qui s’est mariée à un congolais ? Personne n’a rien trouvé à en redire. Mais en quoi un congolais est-il supérieur à quelqu’un de la tribu de Renald ? » Il n’eut aucune réponse mais les sentiments qu’ils avaient envers le pauvre fiancé ne connut aucune évolution.

Mais toute situation, aussi compliquée soit-elle, a son remède. Les jeunes gens ayant des projets communs ont trouvé une parade face au refus des parents ou de la famille. Ils s’arrangent à ce que la fille conçoive d’un enfant. La plupart du temps, la famille de la fille à un moment donné lui demandera d’aller rejoindre le géniteur et ce dernier a donc la possibilité de mener les négociations à sa guise…

Par René Jackson


Ne pas se faire détrousser à Douala en 5 tactiques

Source: Creative Stock Images

Douala a bien changé. Pendant plus de deux ans j’ai bossé dans une structure où je ne quittais pas mon poste avant que le soleil n’ait parcouru la moitié du chemin qui sépare le couchant du levant. Et jamais, ô grand jamais je ne fus inquiété par les personnes au caractère sanguin qui, si je me fiais à mes propres expériences, n’écumaient plus nos rues. Que nenni ! Pendant deux ans, je ne me suis pas fait braquer au boulot (ce qui est surprenant, vu qu’en face de l’officine où j’officiais, se trouvait l’un des snacks les plus courus de la ville où se retrouvaient entre autres les plus grands experts en maniement d’armes blanches en tous genres). Pendant deux ans, je suis rentré chez moi à des heures indues sans jamais avoir entendu la phrase de tous les dangers : « Hé, petit frère, viens ici ». Et dire qu’il y a des années, planait sur la ville de Douala une atmosphère de couvre-feu que personne n’avait décrété. Le conseil qui était donné était celui-ci : « si 23 heures te trouve quelque part, reste-y ». Seuls les suicidaires ou les je-m’en-fous-la-mort osaient pointer leur nez dehors à partir d’une certaine heure. Mais en restant chez soi on n’était pas plus protégé, car les délinquants, ayant écumé les rues sans trouver quelque individu à détrousser, finissaient leur course dans les demeures… N’ayant moi-même jamais été victime de la furie des maîtres de nos nuits – et de nos journées –  je vais m’appuyer sur les expériences vécues par les autres pour prodiguer les recommandations qui suivent.

Tactique n°1 : ne pas faire la cuisine

Ca semble étrange n’est-ce pas ? Mais dans certains quartiers de la ville, poser une marmite sur un foyer peut avoir de très fâcheuses conséquences. Ancienne route Douala-Edéa, au lieu dit PK11, les âmes qui habitent ce lieu passent souvent très près d’une crise d’inanition. Vous savez, nos cuisines africaines, même dans une « ville » comme celle de Douala, correspondent rarement au canevas occidental, c’est-à-dire entre quatre murs ou plus de béton, lesquels doivent être carrelés, de même que le sol ; elle doit être équipée d’une cuisinière à butane, d’un frigidaire et arrosée d’eau courante. Non, à Douala, nos cuisines n’ont pas de murs. Les repas cuisent au milieu d’une cour, à l’intérieur d’une marmite qui repose sur trois grosses pierres, marmite au dessous de laquelle un feu de bois brûle, au vu et au su de tous. Des petits malins ont pour sport favori la mise en danger l’équilibre des familles du coin en volant tout bonnement les marmites et leur contenu. Le moindre moment d’inattention de la femme qui s’éloigne de sa cuisson pour aller chercher le sel ou un condiment vaut à sa famille un jeûne forcé pour au moins la journée.

Tactique n°2 : ne pas fréquenter les prostituées

Car, si on ne chope pas une MST, on risque fort d’être victime d’un délestage net et sans bavure de ses fonds de poche. Pour ceux qui ne peuvent pas (et il y en a beaucoup) se priver des services des tapineuses, il est important de s’armer de quelques prédispositions vitales. D’abord, éviter les prostituées qui cassent exagérément les prix. Parce que si vous vous engagez avec une fille qui vous facture la passe à 200 francs (environ 0.30 euro), il y a de fortes chances que pendant que vous travaillez la bête, un individu sorte d’on ne sait où pour vous réclamer un supplément. Il faut noter qu’à ce prix là, vous ne pouvez espérer aller très loin du poteau électrique qui tient lieu de bureau pour la prostituée. D’un petit hangar ou d’un étal de commerçant des parages il faudra se contenter. Donc, payez un prix convenable et choisissez vous-même le lieu où vous irez tirer votre coup. Pendant l’acte, évitez d’éteindre et malgré l’acuité requise par la besogne sexuelle, maintenez tous les sens en éveil, car on a maintes fois vu des pantalons disparaître par la fenêtre ou même par le plafond. Et puis jamais, ô grand jamais, il ne faut s’assoupir après les hostilités auprès de la belle. Parce qu’au réveil, vous ne retrouverez ni la belle en question, ni vos chaussures, ni vos vêtements et encore moins le portefeuille ou le portable. Un chanteur camerounais en a d’ailleurs fait l’amère expérience.

Tactique n°3 : ne pas hésiter à pactiser avec l’ennemi

Pour le noctambule incorrigible, la voie du salut passe par des accointances avec les malfrats de tout poil. Une tactique loin d’être sotte s’il en est, car côtoyer la racaille, surtout celle de son quartier, c’est obtenir un contrat de non agression tacite. De plus on se dote de gardes de corps à moindre frais, car quelques cigarettes de ci, de là, ce n’est pas cher payé pour une telle protection. Mais il faut prendre soin de garder une certaine distance avec  cette caste, au risque d’y être assimilé et d’ainsi susciter le désarroi de ses proches et le regard soupçonneux des autres.

Tactique n° 4 : ne pas emprunter les taxis

Les taxis à Douala sont ce qu’étaient les trains ou les diligences dans le far-West américain: le terrain de jeu des amateurs de hold-up. A Douala, contrairement à d’autres villes, on n’emprunte pas le taxi tout seul, sauf si on veut une course où un dépôt, ce qui coûte extrêmement cher. La plupart du temps, les chauffeurs font le ramassage. Si vous empruntez un taxi en ramassage et qu’à un moment du voyage, vous vous retrouvez au milieu de deux inconnus sur la banquette arrière, commencez votre prière. A partir de là, ils ont plusieurs modes opératoires si on est tombé dans le taxi qu’il ne fallait pas. Soit une arme sort d’on ne sait où et l’ordre de vous débarrasser de tous vos biens vous est intimé ; soit vous êtes entraînés dans un lieu vague puis méthodiquement dépouillé de votre caillasse, électronique et monnaie ; soit de façon plus subtile, vous êtes imperceptiblement soulagé de vos biens, lors d’un trajet pendant lequel rien d’anormal n’aura attiré l’attention. A l’arrivée on n’a que ses yeux pour pleurer.

Tactique n°5 : ne pas prendre la rumeur à la légère

Quartier Dakar – Dakar ici est en fait le diminutif d’un marché qui s’appelle officiellement Madagascar. Un nom trop long. Comme d’ailleurs tous ceux qui proviennent de ce pays d’Afrique australe. Le coin a une très mauvaise réputation. Il est l’un de ceux dans la ville où dès le soleil couché, il vaut mieux éviter d’emmener sa petite amie, ou qui que ce soit,  prendre l’air. Un véritable quartier de racailles toutes espèces confondues. Un quartier où les mecs réussissent à ériger un barrage sur une avenue, à stopper toutes les motos qui ont eu le malheur d’emprunter ce trajet et de fouiller manu-militari leurs passagers et conducteur. En somme, un secteur à ne pas fréquenter. Je ne retins la leçon qu’après une énorme frayeur. Il y a quelques années, je fus invité à une fête qui y avait lieu. Faisant fi de toutes les interdictions, j’y suis allé. C’était à une époque où je ne ratais sous aucun prétexte une fête, invité ou pas d’ailleurs. Je n’ai pris la réelle mesure de menace que lorsque je vis l’accoutrement des videurs qui filtraient l’entrée de la salle. Il y en avait un qui avait carrément enfilé une cagoule et tenait enroulée tout autour de son bras, de son cou et de son abdomen une énorme chaîne qui devait peser facile 20 à 30 kilogrammes. A 2 heures du matin, la fête battait son plein, quand soudain il y eu un grand tumulte à l’entrée. Une poignée de secondes après, de grands malabars on envahi la salle en hurlant : « on va vous apprendre à faire une fête sans inviter les gars du quartier ». Jamais je le vis autant de bouteilles de bières – encore pleines – voler. Jamais je ne vis valser les tables de cette façon. Jamais je ne vis des chaises s’abattre aussi violemment sur des corps humains. Une bagarre d’une violence inouïe opposa les organisateurs aux assaillants. Tout y passa : casiers de boissons, couverts, lattes et planches. Certains se servaient même des bâtons de manioc pour se taper dessus. L’ambiance n’étant pas du tout celle que nous nous attendions à vivre, quelques personnes et moi nous refugiâmes dans les toilettes, avec des molosses aux trousses prêts à nous faire la fête. Ils ont essayé pendant un moment d’enfoncer la porte, puis on les a entendus s’éloigner à la recherche de victimes moins difficiles à châtier. Sortis de cette cachette un quart d’heure plus tard, j’ai quitté les lieux sans demander mon reste. Dans les échauffourées, j’avais réussi à perdre mon portefeuille qui ne contenait par bonheur aucune pièce importante mais dans lequel j’avais eu la mauvaise idée de parquer tous mes sous. Je dus me coltiner la dizaine kilomètres qui me séparaient de chez moi à pied, en pleine nuit et surtout ivre…

Par René Jackson

NB : ce billet m’a été largement inspiré par cet excellent autre de Florian Ngimbis, qui a fait un pendant pour la ville de Yaoundé.


Tu sais que tu es à Douala quand…

La ville de Douala, comme toutes les autres villes du monde, se démarque des autres par des particularités et par des choses qui lui sont propres. Ne pouvant toutes les recenser et les expliquer dans un seul et unique billet de blog, je me propose d’entamer par cet article une série intitulée Tu sais que tu es à Douala quand… On y retrouvera les petits trucs totalement vrais ou pas du tout vrais qui singularisent la cité et ses habitants. Alors pour ne plus attendre plus longtemps, on sait qu’on est à Douala…

… quand on est mort, mais pas tout à fait : comme je l’avais déjà expliqué ici, à Douala on a une façon bien particulière de donner des noms à certains lieux ou quartiers. Le plus souvent, il s’agit des entreprises qui sont soit mortes, soit qui n’exercent plus au Cameroun. Les plus gros pourvoyeurs de noms de quartier à Douala sont les stations-service. Ainsi, on a des endroits qui en 2012 s’appellent toujours BP-Cité, Shell Axe-lourd, Texaco Axe-lourd, Carrefour Agip, Mobil Guinness. Le lieu de villégiature le plus fréquenté de la ville, au bord du fleuve Wouri, se nomme la Base Elf. Les entreprises Elf, Texaco, British Petroleum (BP), Shell, Mobil, Agip, si elles existent toujours pour la plupart, n’exercent plus au Cameroun, leurs actifs ayant été acquis par d’autres. Mais les points où étaient installées leurs stations-service ont gardé leur nom. C’est aussi le cas d’entreprises autres que pétrolières.  Aussi, on retrouvera dans le langage des habitants de la cité des noms de lieux-dits qui ont pour préfixe « ancien- » : ancien-Dalip, ancien-aéroport, ancien-cinéma le Concorde, ancien-Bernabé, ancien-Camair , ancien-Compagnie Soudanaise

… quand on voit des motos partout : la première chose que l’œil du visiteur qui arrive à Douala remarque c’est le nombre impressionnant de motos qui y circulent. Les estimations avancent en effet le chiffre de deux-cent mille qui arpentent la ville. La photo ci-dessus vous aura permis de vous faire une idée. Mais le gouvernement a décidé de donner un grand coup de pied dans la fourmilière (ceci vaut tant au propre qu’au figuré). Depuis quelques jours, les motos-taxi ont interdiction de circuler dans certaines zones de la ville et il a été décidé de la réduction drastique des quantités de motos importées en provenance de la Chine. Et il n’était que temps.

… quand on se moque de tout ce qui provient de Yaoundé : à Douala, on se gausse des mines ahuries des personnes qui descendent des bus arrivant de Yaoundé et qui se demandent sûrement : « mais bon Dieu, sommes-nous dans un autre pays ? Quelle… ambiance ! » On se moque des goûts vestimentaires des yaoundéens qui accusent toujours 2 ou 3 ans de retard sur les modes, on se rit de leur attitude constamment guindée, de leur stature toujours sérieuse. On se moque du fait qu’ils ne sont que des fonctionnaires mal payés et des amateurs de grands discours alors qu’à Douala, on brasse de l’argent. Beaucoup d’argent. Et qu’on a la magnanimité de laisser à Yaoundé le soin de s’immiscer dans la gestion de cette richesse. On se moque des décisions politiques des grands pontes de la Capitale. On met au défi le Président de tenter d’interrompre la circulation dans les rues toujours embouteillées de Douala deux heures avant son passage. Chose qu’il réussit à imposer à ces ploucs de yaoundéens. On se moque de leur phrase favorite : « tant que Yaoundé respire, la Cameroun vit ». On leur répond : quand Douala éternue, c’est tout le Cameroun qui tremble (cf les villes mortes en 1991 et les émeutes de la faim de 2008). On se moque de leur salissante terre de couleur rouge. La seule chose qui leur est concédée est la gentillesse de la faune féminine qui peuple la ville de Yaoundé. Car il est de réputation publique que les filles à Yaoundé, contrairement à celles de Douala font bien moins les difficiles quand on les courtise. Et puis à Yaoundé, on a beaucoup plus de chances de tomber sur la lointaine nièce ou une amie du fils d’un ministre. Ce qui n’est pas négligeable. Puis on s’en sert pour se moquer d’eux et de leurs filles faciles, car finalement les plus belles victoires sont en réalité les plus difficiles à obtenir.

… quand on voit des illuminatis partout : on remarque depuis quelques années l’accroissement de la population d’illuminatis à Douala. Cela surprendra peut-être de savoir que la courbe de croissance de cette gent illuminati dans notre belle cité se confond presque avec celle de la vente de ces DVD et disques Blu-Ray pouvant contenir chacun des dizaines de films. Après l’achat de mon dernier lecteur de DVD de salon, j’ai été assailli dès que j’eus mis le pied hors de la boutique par une nuée de vendeurs de DVD qui y avaient élu domicile. Ayant décidé de leur accorder cinq minutes, j’ai parcouru les DVD et beaucoup parmi eux étaient dédiés aux sociétés secrètes et avec des titres rébarbatifs et des photos chocs : on y voit par exemple Barack Obama, Paul Biya, Nicolas Sarkozy, Adolf Hitler, Jay-Z et plein d’autres coiffés de cornes et munis de queues de diablotin. J’en ai pris un dont les titres, qui ont attisé ma curiosité, étaient : voilà comment illuminatis tiennent le monde et vont le détruire / les illuminatis les plus célèbres / les illuminatis sont partout. Rien que ça ! Une fois arrivé chez moi, je me rends compte, ô grande rigolade, que le DVD était tout bonnement… vierge. Mais ici beaucoup n’ont pas compris l’intérêt purement commercial des titres, on se met à en parler. Et comme dans l’esprit des bantous que nous sommes, nos vies sont régies par des forces supérieures, on sait désormais que nos malheurs proviennent des illuminatis. Auxquels le pouvoir octroie la richesse. Aujourd’hui, promène-toi dans nos rues correctement vêtu, tu es immanquablement un illuminati. Travaille dans telle ou telle autre société, tu es illuminati. Si par malheur ton intelligence et opiniâtreté dans le travail t’ont permis d’acquérir une voiture quasi présentable, rien à faire, tu es un illuminati. Prends un avion, tu vas à vos réunions d’illuminatis.

… quand on sous-loue le câble, l’eau, l’électricité : chacun chez nous se bat pour que sa maison vive au diapason du monde. Donc, il faut tout d’abord se brancher au réseau électrique. Et à Douala, très peu s’embarrassent d’aller demander un abonnement à la société nationale de distribution d’électricité, AES-SONEL. Parce que dans nos quartiers, il y a ceux qu’on appelle les « Song-Loulou ». Pour ceux qui ne le savent pas, l’un des barrages qui produisent l’électricité utilisée au Cameroun est situé dans la région de Song-Loulou, d’où le vocable. Nos Song-Loulou sont des distributeurs d’électricité en puissance, lesquels à l’aide d’un compteur de seulement 20 ampères alimentent des dizaines de foyers. Ces Song-Loulou se font du beurre car le prix de leur kilowattheure est plus élevé que ce qu’eux-mêmes vont payer à AES-SONEL. Ceci au détriment bien souvent de leurs « abonnés ». Le petit 20 ampères s’essouffle très vite et s’ensuivent alors des baisses de tension qui finissent d’achever les appareils déjà pas de première jeunesse. Après l’électricité, il faut les images satellite pour la télé. Le chemin que prend ces images est souvent digne des plus hargneux marathons et transite parfois par une multitude de Song-Loulou, de l’image cette fois-ci. Très peu ont les moyens de payer CanalSat à 26 000 de nos si chers CFA chaque mois pour des images. Donc, si ton voisin a des images qu’il a pris à un autre, qui lui-même l’a pris chez un autre, ce dernier l’ayant obtenu  d’un autre qui a une antenne parabolique, alors, tu peux négocier avec ton cher voisin pour partager le paiement de la quittance de 1 250 francs qui lui arrive chaque fin de mois. Pour ce qui est de l’eau, le voisin qui a un robinet fait de bonnes affaires. Sinon, on va en puiser directement dans la rigole.

… quand tout ce qui a un lien avec l’aéronautique s’appelle Banga-Pongo : le 5 mai 2007, un peu après minuit, un appareil de Kenya Airways disparaît des écrans radar après son décollage sous un orage comme rarement on en voit à Douala. Débute alors une immense cacophonie qui  filera la honte à tous les camerounais. Personne ne savait où se trouvait l’avion. On crut tout d’abord qu’il s’était écrasé dans la forêt au sud du pays, on le chercha même au Gabon, en Guinée Equatoriale et au Congo. Deux jours après, un chasseur de Banga Pongo, qui allait vérifier si ses pièges avaient pris quelque gibier se retrouva nez-à-nez  avec la carcasse encore fumante d’un avion. A cinq kilomètres seulement du bout de la piste de l’aéroport international de Douala, d’où il avait décollé ! Depuis, Kenya Airways est devenu Banga-Pongo Airlines. Quand on voit un avion décoller, on lui attribue un vol direct vers Banga-Pongo avec en prime un atterrissage en catastrophe. Pour certains l’aéroport de Douala est désormais l’aéroport Banga-Pongo. On apprend que quelque part dans le monde il y a eu un crash, on crie tous « Banga-Pongo ». Ce petit village en périphérie de la ville de Douala que personne ne connaissait avant ce funeste jour est depuis l’un des plus célèbres du pays. Et Banga-Pongo a fini par devenir une expression qu’on prépare à toutes les sauces. Joyeuses comme tristes.

Par René Jackson


Où on va après la compo?

Source photo: Brain Magazine

Nous vivons une époque trouble. Très trouble. Et ce trouble s’en va crescendo avec la multitude des habitudes d’autres lieux qui nous sont inculqués à travers la télévision et le cinéma. L’un des points d’orgue de cette période trouble est, selon le cinéma américain, les bals de promo ! Aaah ! Le bal des finissants. Nous en rêvions déjà dès la classe de troisième, de devoir s’acheter un costume tout neuf, d’entrer dans la voiture d’un ami ou dans celle de nos parents, d’aller chercher la petite boutonneuse qui aurait accepté d’être notre cavalière, d’affronter la joie démesurée de sa mère et le regard plein d’avertissements de son père, de la voir déboucher tous sourires du haut de l’escalier. De la prendre dans les bras et de sourire pour la photo, de remonter dans cette voiture, de se rendre au lieu de la soirée, de danser avec elle en la regardant dans les yeux, de voir un ami se faire jeter par celle qu’il croyait en béate admiration devant sa personne, de voir un autre vomir à en perdre les boyaux. Et puis, au bout de la nuit, on se retrouverait avec  la belle dans une chambre, elle prête à offrir le cadeau qu’elle n’avait jamais offert – enfin, on l’espérait. Rien de plus terrible pour un bleu que de tomber sur une nana déjà rôdée – et nous tout autant anxieux qu’excités à l’idée de le recevoir.

Autant mettre rapidement les choses au clair, ça ne s’est pas passé du tout comme ça. Alors pas du tout. On a eu entre-temps la lucidité de se rendre compte que le costume, en de pareilles circonstances, était réservé aux clowns. Et les cavalières, on n’en avait pas. Malheureusement, je faisais partie de la classe des nabots. Mon sex-appeal ne se révéla et ne fit énormément de dégâts que bien plus tard, mais ça c’est une autre histoire. Pour la voiture, nul besoin de rappeler que c’est une denrée inexistante chez le collégien ou lycéen camerounais. Mon père en possédait une, mais c’aurait été bien plus judicieux de se tirer soi-même une balle dans la tête que de lui poser la fatale question : « papa, est-ce que tu peux me prêter ta voiture pour le bal ? » Primo, aucun de mes coreligionnaires n’avait déjà son permis de conduire. Moi-même je ne l’ai obtenu cette année, vous vous en rappelez… Secundo : au niveau des notes, ça avait été loin, très loin d’être brillant. Du coup, on a évité le regard courroucé du père de la belle, la joie et les photos de sa mère après la scène de l’escalier. Mais pour le reste…

La fin des examens officiels était très particulière à Douala. J’ai découvert ça à la fin du probatoire (au Cameroun, il y a un diplôme qu’il faut obtenir pour passer de la classe de première à celle de terminale, le probatoire. Plus connu sous le nom de «passoire à mailles très resserrées»). J’y ai grandement participé en terminale, après le baccalauréat. Un vrai bal des finissants, en somme. Pour certains en tous cas. Car beaucoup ne réussiraient pas et seraient alors obligés de ravaler leur fierté déjà mise à mal à la fin de l’examen et d’aller le repasser.

Dans les films américains, les finissants savent déjà dans quelle université ils iront. Car ils sont sûrs que l’étape suivante est l’université. Au Cameroun, tu ne commences à te poser cette question qu’au mois d’août, quand les résultats du baccalauréat sont publiés. Et encore, il faut être verni pour avoir le droit de se poser cette question existentielle d’août en octobre : que vais-je faire ? Notre bal des finissants, si on peut l’appeler ainsi, débuta moins d’une heure de temps après la fin de la dernière épreuve écrite du baccalauréat. C’est-à-dire à 17 heures. Dans un bar, derrière notre collège, avec de pleines gorgées de whisky-coca. Un whisky méchamment frelaté. Le coca eut bien tenté de masquer son goût d’urine, mais rien ne masqua le fait que moins d’une heure après, nous étions tous saouls. Et les festivités n’avaient même pas encore débuté !

Bon gré, mal gré, nous avons convergé vers le snack le plus populaire de cette partie de la ville, qui, ô bonheur, se trouvait à trois cents petits mètres de notre collège. Ce snack, dont je ne divulguerai pas le nom, avait une réputation qui dépassait largement les limites de la ville et en ces temps là, il charriait la quasi-totalité des candidats aux examens officiels du coté est de la cité. Pour preuve, la rue qui passait devant était coupée chaque fois, à cause du nombre de jeunes qui s’y agglutinaient. Oui, parce que ces beuveries post-examen n’étaient pas réservées aux seuls candidats au baccalauréat. Les enfants de troisième ayant terminé de composer leur Brevet s’en donnaient aussi à cœur-joie. Ainsi que ceux de première. Ce qui fait que certaines fois, on pouvait y décompter facilement de trois à cinq mille marmots.

Une fois sur place, il y eut grand deuil chez les bières, car d’aussi loin que je me souvienne, jamais je ne bus autant auparavant et je ne vis autant boire. Le sort avait voulu que le mec qui servait ce soir-là ait été une connaissance plus que proche, qui me fournissait gratuitement en bières. L’ambiance était chaude. On dansait, on criait pour se faire entendre, on buvait, on trépignait. Il n’y avait pas de moyen de se retourner, tellement nous étions serrés. Puis il y eut une bagarre, les principaux protagonistes s’en furent découdre ailleurs. Pour les filles, il n’y avait pas besoin de venir accompagné. Pour notre plus grand bonheur, l’alcool qui coulait à flots et la musique assourdissante avaient libéré les mœurs les plus basses des demoiselles. Elles qui d’habitude se faisaient si prudes, s’offraient à qui en voulait avec des tortillements de bassin à faire défaillir un pieux. Les jupes et les robes s’étaient d’ailleurs étrangement raccourcies entre le centre d’examen et le snack. Ce qui fait que chaque coup de rein manquait tout juste de dévoiler les trésors d’habitude jalousement cachés.

A 21 heures 30, me sentant dangereusement proche du coma éthylique, je décidai de planter amis et femelles là, de rentrer chez moi. Je parcourus les deux kilomètres qui séparaient ce lieu de débauche et mon domicile à pieds. Et je ne sus quel miracle le permit. Jamais je ne sus si les parents s’étaient rendus compte que j’étais ivre-mort, puisque je leur avais adressé un bonsoir rapide et m’étais empressé, titubant, de rejoindre ma couche. Le lendemain à sept heures et demie, je sursautai ! Il ne me restait plus que 30 minutes pour me préparer et rejoindre mon centre d’examen. Non, l’examen n’était pas encore fini. On avait encore les épreuves pratiques à passer. La majorité des candidats qui s’y présentèrent étaient comme des zombies. Beaucoup n’étaient pas rentrés chez eux. Ils somnolaient encore, perclus de crasse et de puissants relents d’alcool émanaient d’eux.

Deux mois après, les résultats de l’examen furent publiés. Notre classe obtint 65% de taux de réussite, pulvérisant la moyenne nationale de cette année-là qui plafonnait à 32%. Je faisais partie des heureux récipiendaires.

*                            *                               *

La semaine dernière était celle du baccalauréat. Mais finies les beuveries à travers bars. Finies les jupes ultra courtes, finis les décolletés insensés. Finies les coiffures les plus extravagantes. Finies les bouteilles de whisky dissimulées dans les cartables. Finie toute la joie et l’excitation qu’il y avait à passer un examen officiel. Le ministère de l’éducation, au vu de la tournure qu’ont pris les évènements, a pris certaines mesures : tous les candidats réguliers composent désormais en uniforme scolaire et les cartables ne sont pas admis dans l’enceinte des centres d’examen. Les coiffures doivent être classiques au maximum. Et surtout, tout candidat surpris dans un débit de boisson en tenue scolaire après l’examen se verra purement et simplement éliminé. Cela a suffi à calmer tout ce beau monde et a contribué à faire disparaître cette aberration que représentaient ces dizaines de milliers d’élèves – encore mineurs pour l’écrasante majorité – qui se déversaient dans les débits de boisson une fois la dernière épreuve de l’examen terminée.

Et ce n’est pas parce que j’y ai participé que je la cautionne pour autant. Mais le souvenir de cette soirée restera des plus marquantes.

Par René Jackson


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La première question que je me posai quelques mois après avoir créé mon blog – plus précisément au terme de la formation et du stage sur le thème Mondoblog lancé par l’Atelier des Médias de Radio France Internationale (RFI) – ce fut celle de savoir s’il en avait d’autres , des camerounais, qui se passionnaient pour les blogs et qui, bonheur supplémentaire, en tenaient un. Je n’avais pas beaucoup d’espoir, vu que les seuls que je connaissais étaient Florian Ngimbis et Salma Amadore qui comme moi participaient au projet Mondoblog. Mais j’occultais involontairement une chose : les camerounais ont de la ressource à en revendre. Comme le disait toujours une personne qui m’est très chère, si cheminant tu trouves sur ta route le cadavre d’un camerounais, cherche dans le bosquet alentour. Tu trouveras à coup sûr deux ou trois qu’il a réussi à vaincre avant de se faire terrasser. Une façon de louer les inusables détermination, perspicacité et talent des camerounais. Nanti de cet empirisme et de la volonté, sinon de mettre sur pied un regroupement d’échange entre les blogueurs camerounais, d’en trouver un et d’en faire partie. Il suffisait alors d’établir des connexions et de laisser le temps faire son œuvre. Un peu moins d’une année après (en mars 2012), suite à une idée de la blogueuse Danielle Ibohn et à l’aide de Florian, je créais le groupe « Blogueurs Camerounais ».

Avant d’entreprendre cette démarche, j’ai bien pris soin de parcourir le Web pour débusquer tout ce qui pouvait s’apparenter à un blog tenu par un camerounais. Nul n’est besoin de dire ici quelle fut l’importance de ma surprise en constatant après quelques semaines de recherches que mes résultats se rapprochaient du zéro tout rond. J’en discutais aussi régulièrement avec Florian qui semblait lui aussi perplexe. Nous faisions nos recherches chacun de son côté, lui à Yaoundé et moi à Douala. Notre hébétude ne décroissait pas, car étant étudiants, nous essayions d’en parler avec les camarades pour lesquels le mot « blog » évoquait un phénomène obscur quand il ne n’assimilaient pas au compte sur Facebook ou Hi5!

Pour les lecteurs qui ne savent pas ce que c’est, le blog peut être défini comme un outil qui permet à tout un chacun d’être un acteur du Web à part entière. Avec le blog, vous ne vous limitez plus à consommer l’information, vous avez la possibilité d’en créer et de la diffuser. Il se différencie du site web par la liberté éditoriale de celui qui tient le blog. Les contributeurs – ceux qui rédigent les articles – sur les sites internet sont le plus souvent soumis à des contraintes éditoriales et/ou de format. Il est vrai qu’on assiste de plus en plus à une certaine souplesse dans les articles sur les sites, mais tout ce qui y est écrit est encadré. Sur le blog par contre, l’auteur peut écrire ce qu’il veut, quand il veut, comme il veut. Rien ne l’oblige à dire ceci ou cela, comme ceci ou comme cela. Et les camerounais gagneraient beaucoup à rédiger des blogs car ils ont énormément de choses à raconter.

Donc, ayant tenté en vain d’aller vers les blogueurs camerounais, nous avons décidé de les faire venir à nous.

Le groupe fonctionne depuis quelques semaines et compte au moment où je rédige ces lignes déjà 45 membres. Son objet élargi est celui d’agréger tous les blogueurs, contributeurs sur les sites web, camerounais ou étrangers amateurs du Cameroun, quelle que soit leur langue d’expression et de rédaction. Le groupe est accessible pour tous ceux qui ont un compte sur Facebook, mais pour en faire partie, une autorisation préalable est nécessaire. Une autorisation soumise à une seule condition : fournir une l’adresse de son blog ou de son site. Cette adresse est importante pour deux raisons : vérifier que le postulant est réellement blogueur et elle joue un rôle important au niveau de la promotion des blogs.

Le groupe est vivant. Les idées s’échangent à la vitesse grand V. Mais faire un tour vers les blogs et les sites dont les liens sont déjà fournis permet de mesurer la richesse et la diversité des origines, des auteurs, des thèmes abordés, des styles, des sensibilités… Petit inventaire, question de vous mettre l’eau à la bouche.

Carole Leuwe, est une blogueuse qui se veut critique d’art camerounais, évoquant dans ses billets des artistes camerounais pratiquement inconnus du commun de leurs compatriotes ; Jasmine Emene Mpacko sur son blog Ma Vision s’interroge sur des sujets divers : la condition des enfants des parents sur-médiatisés, le regard porté sur le Cameroun par les médias internationaux, la camerounité. Danielle Ibohn est l’une des blogueuses favorites de l’Atelier des Médias de RFI ; Julie Owono tient BantuPolitics, on ne la présente plus. Elle est en effet l’une des voix camerounaises les plus influentes sur Internet : Elle travaille pour Al Jazeera en version anglaise, est chef du bureau Afrique d’Internet Sans Frontières. Armand Noumedem est notre expert Webmestre. Sur son blog, quand il ne soumet pas à l’appréciation des ses lecteurs ses créations, il donne des conseils aux utilisateurs du Net. Hervé Djia est un nom qu’il faut retenir. Son blog est DjiaThink. Son principal fait d’arme est qu’il est le créateur de l’application pour téléphones mobiles et tablettes numériques No BakChich, appli qui a pour but la lutte contre la corruption au Cameroun. Nous avons aussi nos fashion victims Emily Flora, Marie Simone et Ghislaine; lesquelles à travers leurs blogs (respectivement floOflOo, May-Si’s Diary et Smiley Ghis) racontent leurs humeurs vestimentaires, de style et racontent leurs petits bonheurs quotidiens. Le Blog Empowerizing Hearts de Musango Eyala m’a particulièrement plu, car il s’interroge de façon philosophique sur des sujets aussi étranges que Le lien de la pluie, la peur et les rêves, le gros et petit français, la méchanceté… Je ne saurais terminer sans mentionner le blog KamerKongossa de Florian (cité plus haut) qui a été désigné il y a quelques semaines Meilleur Blog Francophone pour cette année 2012.

Dès le départ un certain nombre d’objectifs à atteindre dans un terme le plus court possible a été fixé :

– Promouvoir tous azimuts la blogosphère camerounaise, d’abord par l’entremise de ce groupe sur Facebook, puis élaborer un site qui référencera et republiera (avec l’autorisation des auteurs) les blogs et leur contenu.

– Créer une véritable passerelle d’échanges entre les acteurs du web camerounais ou intéressés par le Cameroun.

– Susciter l’intérêt du blogging auprès des jeunes camerounais, en leur faisant comprendre l’importance, les avantages  et les incidences de cette activité, les former et les accompagner dans le façonnage de leur propre blog ou site internet.

– Contribuer à la réduction de la fracture numérique entre le Cameroun et pays du nord, y compris certains pays africains. Les blogueurs sénégalais ont démontré leur union et leur puissance lorsqu’ils se sont mobilisés autour  des dernières élections présidentielles dans leur pays. Personne n’ignore non plus le rôle qu’ont joué les blogueurs pendant les récentes révolutions dans le monde arabe.

Mais pour cela, il est nécessaire d’une part de découvrir le projet, puis d’autre part de faire nombre derrière lui. Une fois ceci accompli, les ressources pour atteindre ces buts suivront d’elles-mêmes.

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Suivez la sur Twitter cliquant ici, en utilisant la mention @BloggersCM ou le hashtag #BloggersCM.

Par René Jackson


Le Cameroun est une bombe à retardement

Dimanche dernier, le 20 mai, était célébrée la 40ème fête nationale du Cameroun, pour la commémoration du Cameroun fédéral devenant Etat unitaire. Une fête que d’ailleurs j’avais oublié car ce n’est que dimanche dans la soirée que je me suis souvenu que c’était la fête nationale. Ce qui a d’ailleurs été le cas de beaucoup de gens à première vue, car passant énormément de temps sur les réseaux sociaux avec des centaines de camerounais, aucun n’a eu la bonne idée de mentionner les jours précédents ou le jour même la fête nationale. Cette célébration de l’Etat Unitaire du Cameroun venait en tout cas mettre pour moi un terme à une semaine pendant laquelle un faisceau d’évènements m’ont mis face à une évidence, que j’ai toujours farouchement refusé de voir : mon pays, le pays que j’aime, celui dans lequel je vis et que je n’ai jamais quitté une seule seconde est assis sur un monticule de napalm. Explosif dont le détonateur se trouve entre les serres d’un volatile auparavant de mauvaise augure pour les seuls poussins, mais qui par la force des choses est devenu un véritable menace pour le Cameroun tout entier : l’Epervier. Oui, camerounaises et camerounais, l’Opération Epervier nous dirige tout droit vers de jolies emmerdes et d’autres facteurs installés depuis l’y aident.

Mardi le 15 mai, j’ai vécu de bout en bout un évènement historique : l’investiture de François Hollande et ses premières heures en tant que président de la république française. Il est inutile de signaler que ce genre de péripétie de la vie d’un pays est une denrée rare sur le Continent, encore moins dans mon pays. Pays dans lequel la dernière passation de pouvoir a eu lieu quand je n’étais pas encore né. N’en déplaise à ceux qui nous disent portés vers l’extérieur, on est bien obligés de regarder dehors pour vivre ce genre de chose. Deux sentiments ont dominé chez moi ce jour-là : d’abord, je me suis senti pour la première fois lié à ce pays, la France, et à sa culture. Puis, j’ai été subjugué par l’importance que prenait l’histoire de ce pays dans son évolution et dans le monde tel que nous le connaissons aujourd’hui. Car beaucoup de choses que nous connaissons aujourd’hui sont parties depuis la France. Ne pouvant toutes les citer, je prendrai le seul exemple de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Aujourd’hui, jeunes gens, si vous réclamez à cor et à cri le droit de vote, tout est parti de cette déclaration.

L’histoire écrite du Cameroun débute en 1884 avec la signature des premiers traités entre les indigènes de la côte camerounaise et les allemands. Y a-t-il eu quelque chose avant ? Oui, sûrement, mais on n’en sait pas grand-chose. L’essentiel de l’histoire pré-coloniale qu’on apprend aux écoliers et lycéens camerounais concerne les civilisations de l’Afrique de l’Ouest, la traite négrière et la découverte de l’Amérique. Ceux dont on parle et qui sont les plus proches du Cameroun sont les Sao (essentiellement du Tchad) et les pygmées, qui malheureusement représentent une infime portion de la mosaïque ethnique camerounaise, autant aujourd’hui que dans les temps anciens.

Autant dire que le sentiment d’appartenance à la nation camerounaise, si elle existe (j’appuie sur le « si »), ne date par contre pas de très longtemps. Et depuis 1884, il n’y a pas eu beaucoup d’évènements qui ont permis de renforcer le Cameroun en tant que nation. Prenons par exemple les grandes dates de l’histoire récente du pays.

1960 : l’indépendance. Qui a première vue a été gracieusement offerte par l’occupant français. Mais qui fait suite à une farouche guerre d’indépendance dont on ne parle pas dans les livres d’histoire, même camerounais. Cette guerre qui pourtant, dans l’empire français n’a eu d’égal que la guerre d’Algérie. Toute la zone sud-ouest du Cameroun, plus précisément le territoire couvrant actuellement les régions du Littoral et des Grassfields ont payé un lourd tribut humain. C’était l’époque du maquis. Loin d’être un évènement rassembleur pour les camerounais, les réels bénéficiaires de l’indépendance sont ceux qui ont combattu aux côtés de l’occupant. Et de facto, il est jusqu’à aujourd’hui presque tabou d’évoquer les noms de ceux qui ont donné leur vie pour la liberté du Cameroun.

1961 : l’Unification : Le Cameroun d’avant 1961 a été amputé de plus du tiers de sa superficie qui a rejoint le Nigéria à la suite d’un référendum. Cette partie du Cameroun qui a été rattachée au Nigéria faisait partie du Cameroun anglophone. La première manifestation du « problème anglophone », qui perdure jusqu’à aujourd’hui.

1972 : La Réunification du Cameroun : Le Cameroun qui était jusque là un état fédéral (avec le Cameroun anglophone et francophone comme fédérés) devient une seule et même entité. La zone anglophone se retrouve confondue dans la masse francophone, ce fait étant confirmé par l’avènement de la République du Cameroun en 1984. Le malaise anglophone s’accentue, car leur spécificité est appelée à disparaître.

1984 : Une tentative de coup d’Etat ébranle le Cameroun. La conséquence étant que tous les hauts-dignitaires de la région septentrionale du pays sont appréhendés et/ou exécutés. Le Cameroun qui jusque là était presque scié en deux se retrouve virtuellement subdivisé en trois.

Nous sommes en 2012 et il y a très peu de choses qui peuvent emmener un camerounais d’une région à se battre pour un compatriote d’une autre région. Il n’y a pas d’épisode historique qui permette aux uns et aux autres de se sentir soudés. Le seul emblème derrière lequel la majorité des camerounais se retrouvait était l’équipe nationale de football. Depuis, la gestion calamiteuse de cette institution a poussé tout le monde à lui tourner le dos. Aujourd’hui, les nordistes traitent ceux du sud de chiens, quand ils ne les assimilent pas tous à aux « bamilékés ». Ceux du sud ne sont pas en reste. Quand ils ne s’attaquent pas à ceux du nord en les comparant à des oiseaux, il se retournent contre les anglophones qu’ils considèrent comme des sous-hommes et avec une condescendance infinie. Les anglophones, dans leur mal-être dans un pays où on ne reconnaît pas leurs particularismes et leur valeur, ne cessent d’afficher leurs velléités de sécession.

Le surlendemain de l’investiture de Monsieur Hollande en France, j’écoutais une émission sur une chaîne locale où l’intervenant du jour s’était donné pour mission d’éduquer les camerounais au sujet de notre culture. Il a commencé son propos en martelant le fait que contrairement à ce qui est communément acquis ici, culture n’est pas que musique. Puis il a démonté pièce par pièce le résidu de politique culturelle en accusant nos gouvernants d’avoir tué et enterré la culture et le patrimoine historique camerounais. L’exemple le plus fort qu’il a pris fut celui de Foulassi. Pour ceux qui ne le savent pas, Foulassi est le village où est né notre hymne national. Foulassi qui aujourd’hui est une bourgade presque abandonnée, extrêmement difficile d’accès. Surtout Foulassi où il n’est rien, même pas un panonceau, qui indique que là naquit l’un des symboles les plus importants de notre pays, son hymne. L’intervenant mentionna aussi le fait que ses deux auteurs, René Jam Afane et Samuel Minkyo Bamba ont vécu leurs dernières années et sont morts dans l’indifférence presque totale.

Jusque là tout de même, il n’y avait pas de quoi s’affoler. Mais depuis, l’ensemble des éléments qui risquent de faire tout exploser sont réunis. Le dernier étant l’Opération Epervier en cours. Pour ceux qui ne connaissent pas, l’Epervier est une campagne de d’assainissement des mœurs publiques menée par les autorités camerounaises, mais laquelle il est vrai a été commandée par les partenaires économiques (ou plus précisément les créanciers) du Cameroun. Et il n’est pas tout à fait usurpé de dire que ce rapace est à serres chercheuses.

Parce qu’être ministre, haut commis de l’Etat ou administrateur public est devenu l’un des métiers les plus risqués au Cameroun. On ne compte plus les responsables de premier plan, qui environnaient le sommet de l’Etat, qui sont partis de là pour se retrouver directement dans une geôle. Et le choix des victimes n’est apparemment pas le fait du hasard.

Car ces derniers mois, tous ceux qui ont été victimes de l’Epervier ont été mêlés de près ou de loin à l’affaire de l’Albatros (décidément, une histoire d’oiseaux de malheur). L’Albatros, du nom de ce vieux coucou qui perdait presque ses pièces en vol et qui était destiné aux voyages présidentiels. Le pays risqua fort de perdre sa tête lorsque le président emprunta ce Boeing pour la première fois. Parti de Yaoundé pour l’Europe, l’avion atterrit en catastrophe à Douala. Il se trouve qu’il y a eu autour de cet avion des malversations qui s’élèvent à des dizaines de millions de dollars US. Payés des poches du contribuable. Il se trouve aussi qu’en prévision des élections présidentielles qui ont eu lieu en octobre 2011, un mystérieux G11 (désignant 11 responsables camerounais de premier ordre, je ne sais malheureusement pas lesquels, puisque je tiens cette information de la bouche de Madame Denise Epote qui intervenait sur une radio internationale le 19 mai et qui n’avait pas été plus loquace) s’est réuni dans le but d’empêcher au président sortant de prolonger son bail déjà multi-décennal à la tête du pays. Coïncidence ou pas, beaucoup des membres de ce G11 étaient impliqués dans l’affaire de l’Albatros.

Ce qui du coup donne à l’Epervier une dimension politique. Déjà, il y a quelques temps, les personnes originaires de la même région que le président lui avaient adressé un mémorandum lui enjoignant d’empêcher de faire emprisonner leurs élites. Ce a quoi les langues perfides répondaient : « qui voulez-vous qu’on emprisonne d’autre ? Puisque c’est toujours vous qui occupez les principaux postes de responsabilités dans ce pays ».  Déjà, il y a quelques semaines, l’ancien ministre de l’administration territoriale était incarcéré. Celui qui avait été le plus proche collaborateur du Chef de l’Etat se retrouvait du jour au lendemain en prison. L’actuel ministre de la Communication – qui en passant est le plus honni par les camerounais – originaire comme l’ancien ministre incarcéré du septentrion camerounais est allé tenter de calmer  la grogne qui commençait à poindre là-bas.

Je n’ai pas fait la sociologie, mais ce que je sais des relations humaines est que la confiance est l’un des aspects les plus importants et ceci vaut pour tous les groupes sociaux. Ce qui me pousse à craindre vraiment le pire quand je me rends compte que beaucoup de collaborateurs du Chef sont en prison. Ce qui est manifeste de la méfiance qui y règne et donc de la précarité de l’équilibre sur lequel les institutions du pays  reposent. Car, on ne peut comprendre que les deux derniers premiers ministres sont en prison et qu’un nombre élevé de ministres et de cadres d’administration y croupissent aussi. Ce qui est sûr c’est qu’il y a déjà des personnes avec les coudées franches qui nourrissent une sérieuse animosité contre le Palais. Un humoriste a déjà constitué un gouvernement avec tous les pensionnaires de la maison d’arrêt de Nkondengui. Et selon lui, il n’en manquait plus qu’un président, qui selon lui devait être « le voleur en chef lui-même ». En l’état actuel des choses, il n’est plus farfelu de se dire que les véritables problèmes du Chef (et ses effets collatéraux) proviendront des cellules de cette prison. Et tout le monde le sait, quand les pachydermes se battent, les herbes en souffrent.

Donc mis ensemble, tout ce que je viens de citer constitue un cocktail détonant qui fait planer une menace désormais perpétuelle sur le pays. Et les signes de grande tension ne manquent pas. Les manifestations sont interdites sur tout le territoire. Et plus étrange, il y a deux semaines, la finale de football des jeux universitaires à Buéa (Sud-Ouest) était gardée par des éléments des forces de l’ordre armés jusqu’aux dents. Je suis donc tenté de conclure comme l’avait fait l’intervenant qui accompagnait Denise Epote : « je crains pour le Cameroun des évènements plus tragiques que ceux qu’on a connu en Afrique ces dernières années [..] car la guerre de succession a déjà commencé et elle sera féroce ».

Et là, je crains que la placidité et l’immobilisme dans lesquels sont passés maîtres le commun des camerounais ne nous aide pas beaucoup sur ce coup-là.

Par René Jackson


Le saint fouet

Dernièrement, je regardais une émission télévisée sur une chaîne internationale qui parlait des sévices dont sont victimes les enfants. Ca va paraître étrange, mais ce document a plutôt suscité chez moi un certain amusement, surtout au moment où il a été question du désarroi d’une maman qui élevait seule son enfant, qui avait dû se battre contre les services sociaux de son pays parce qu’elle avait commis le tort d’enfermer son fils de dix ans – un idiot fini, un roitelet qui se croyait tout permis – pendant plusieurs heures dans sa chambre. On accusait la pauvre maman de séquestration sur mineur, elle qui ne savait plus à quel saint se vouer avec un enfant qui lui donnait tous le temps du fil à retordre et qui minait chaque jour le peu de liant psychologique qui permettait à la dame de tenir encore debout. Je crois qu’il n’est pas nécessaire de préciser que ceci se passait dans un pays occidental, l’un des empires de l’enfant-roi. Il est encore plus inutile de dire que vu depuis nos contrées tropicales et équatoriales, tout cela n’est que folklore. Le châtiment corporel est l’un des éléments cardinaux de la panoplie qui sert à bâtir des hommes et des femmes dignes de ces noms sous nos chaudes latitudes.

« Towa crut que sa mère lui avait mis la cervelle à nu. Elle porta la main à la tête, et, en touchant ses propres cheveux, constata avec surprise que sa calotte crânienne était encore en place. La taloche qu’elle avait encaissée était pourtant assez forte pour la lui décortiquer comme une arachide trop mûre. Elle venait d’annoncer qu’Etoundi, chez qui son père l’avait envoyée […] était en train d’aiguiser une machette et se préparait à aller guerroyer contre les herbes de sa cacaoyère.  Sa mère, épouvantée par les énormités que pouvait déjà inventer une fillette de son âge, […] lui avait servi cette thérapeutique pour tuer le mal dans l’œuf. […] Vraiment, cette enfant ferait tomber quelqu’un raide mort si elle continuait à mentir de cette façon. Et pan ! Petite fille, pour que tu ne sois pas un danger public un jour ». Telles sont les premières phrases d’une nouvelle de mon auteur favori, le désormais feu Séverin Cécile Abéga, qu’il publia dans son œuvre Les Bimanes. Il est à noter que Towa n’avait pas menti. Elle avait effectivement trouvé Etoundi aiguisant sa machette dans le but d’aller nettoyer ses cacaoyers. La pauvre petite avait donc été injustement punie. L’histoire ne le dit pas, mais Towa a sûrement reçu avant et après cet épisode des taloches bien senties plus ou moins méritées.

Aujourd’hui, des quasi-mécréants mettent tout en œuvre pour faire effondrer l’une des institutions de l’école et de l’éducation en général : le fouet ! Ce qui de notre côté de la planète provoquerait des dégâts irréparables. Cela va peut-être choquer provenant d’un jeune homme du vingt et unième siècle, qui se dit intellectuel et jouissant de toutes ses facultés mentales, mais l’Africain, surtout son petit, carbure à la chicotte. Je les vois déjà venir ceux qui vont me dire: « mais mon petit jeune, tu oublies tes ancêtres esclaves qui ont été battus comme des bêtes ». Deux choses : primo, ce ne sont pas mes ancêtres, sinon je serais plutôt actuellement entrain de tenter d’esquiver les balles dans les rues quelque part aux Etats-Unis, ou je serais partageant un joint de cannabis dans un ghetto mal famé d’Amérique centrale, coiffé de dreadlocks en nasillant dans un créole mal assuré « Jah rules ». Ou encore, je serais entrain de reluquer les plus jolies plastiques du monde sur les plages de Copacabana. Secundo, les deux catégories de personnes (esclave africain et petit africain) ne sont pas transposables. Le premier n’était qu’une bête à dresser et à rendre docile, tandis que le second est un esprit encore diffus auquel on doit inculquer une éducation.

La fessée est indispensable dans la vie de l’honnête éducateur. Rien ne vaut mieux pour justifier cette affirmation que des exemples de mon expérience personnelle. Je n’ai pas été particulièrement malmené dans mon enfance, car j’étais plutôt docile et j’assimilais facilement les leçons à l’école. Mais nul n’étant parfait, j’ai dû quelques fois faire face au fouet. Et je peux vous assurer que j’ai à chaque fois retenu la leçon. Classe de CE1 : l’instituteur avait dessiné un cadran sur le tableau et il me désigna pour aller déchiffrer l’heure indiquée. Il était sept heures dix et moi je suis allé dire sept heures deux. L’instituteur m’asséna deux coups de fouet aux fesses et je puis vous assurer qu’avant de sortir de la classe ce jour-là, je savais lire l’heure. En CE2 : je sus réciter la table de multiplication de 1 à 12 après que notre instituteur nous ait mis à genoux pendant une heure de temps sous le soleil en menaçant que quiconque ne saurait pas réciter la table de multiplication recevrait la fessée de sa vie. Mon père aussi n’avait pas manqué de sévir. Je n’oublierai jamais ce jour de la classe de troisième. Jusque là brillant élève, j’ai sombré. Le début de la puberté, peut-être. Car pendant que les autres cherchaient à se rendre beaux, à attirer le regard et l’attention, moi je déviais dans une sorte de démence et dans une dangereuse insouciance. Mes notes en furent sévèrement touchées. Le jour de la remise des bulletins du deuxième trimestre, mon père pour une fois se rendit lui-même au collège. Chauffé à blanc par l’ampleur de ma déchéance et par mon professeur titulaire qui me suivait depuis trois ans et qui semblait lui-même catastrophé par mes prestations, mon père me fila ce soir-là la bastonnade la plus cinglante que j’aie jamais reçue. C’était dantesque ! Tout y passa : fouet, gifles, tacles et même coups de poings. Et cela dura près d’une heure d’horloge. Figurez-vous que trois mois après, je décrochai le brevet de fin du premier cycle avec une mention « Très bien » alors que de toute l’année, je n’avais pas atteint les 7/20 !

Les corrections corporelles sont donc un excellent moyen de remettre dans le sens de la marche un garnement qui s’égare. Cela ne se vérifie pas seulement chez moi, mais aussi chez mes coreligionnaires, car j’en suis sûr, aucun ne peut affirmer qu’il n’a reçu une taloche qui l’ait éloigné des chemins de la perdition. Et l’interdiction de ce traitement de choc est une bévue à ne point commettre. Le collège où j’ai suivi tout mon cursus secondaire était entre autres réputé pour être l’un de ceux de la ville où les parents déboursaient le plus en frais de scolarité. De plus en plus de parents outrés par le récit plus ou moins fantasque que leurs enfants leur faisaient de la raclée subie à l’école vinrent agresser les responsables en arguant qu’ils ne dépensaient pas autant d’argent pour que leur progéniture soit fouettée comme des animaux à l’école. Le fondateur intima l’ordre à tous les enseignants de ranger les fouets dans les placards. Le résultat ne se fit pas attendre. On enregistra les plus mauvaises notes  depuis le début du fonctionnement de l’établissement cette année-là et l’indiscipline battit des records. Les mêmes parents – qui avaient visiblement oublié qu’eux-mêmes avaient grandi le bâton sur l’arrière-train – votèrent la réintroduction du fouet.

Une chose est tout de même importante à dire : les raclées en tous genres ne sont pas la panacée. Elles contribuent grandement à la maîtrise des enfants mais ne suffisent pas à elles seules. Il y a des enfants irréprochables qui n’ont pas besoin de cela pour être ce qu’on attend d’eux. D’un autre côté, certains sont tellement tête de mule qu’on pourrait même les tuer à coups de bâtons qu’ils ne changeraient pas. Pour ces derniers, il faut utiliser la dissuasion psychologique, ou alors attendre qu’ils finissent par comprendre par eux-mêmes, et prier pour que cela n’arrive pas trop tard. Et puis, la chicotte n’est efficace que jusqu’à un certain âge.  Quand les petits sont encore malléables, elle est utile. Mais lorsque les personnalités des uns et des autres commencent à se mettre en place (généralement avec la puberté), les corrections corporelles deviennent au mieux inutiles, au pire contre productives. Les enjeux sont tout autres. On sort de la période où on bosse bien de peur de se faire réprimander à une autre où il faut le faire car il faut se construire. Tentez de châtier un jeune à ce moment-là, il prendra cela comme une agression et il risque de vous faire regretter cet égarement d’une façon ou d’une autre.

Mais tant qu’ils sont encore petits, des coups de fouets à petites doses leur feront plus de bien que de mal. Je sais de quoi je parle. Je vis depuis quelques temps avec une fillette de cinq ans. Qui n’en faisait qu’à sa tête malgré tout ce que je lui disais. Puis un jour j’ai trouvé un fouet, je lui ai administré une bonne dizaine de coups et depuis elle réagit au doigt et à l’œil. Et puis si vous avez la chance d’être en Afrique Noire où les services sociaux sont quasi inexistants, ne vous privez pas de ces petits moments qui forment la jeunesse. Mais n’en abusez pas. Utilisez-les quand le récalcitrant le mérite vraiment. On ne vous enlèvera pas votre enfant, vous ne risquerez pas la prison et peut-être la récompense suprême viendra des décennies plus tard dans une phrase du type : « si mon oncle/père/mère ou tante ne m’avait pas autant bastonné, je ne crois pas que je serais devenu(e) l’homme (ou la femme) que je suis. Je me serais peut-être égaré (e) ».

Par René Jackson


Scalpons-les, elles le méritent!

 

Mon bon ami et collègue blogueur Florian Ngimbis s’est fait proprement dézinguer lorsqu’il a publié il y a quelques semaines un billet aux accents hautement capillaires. Il s’était posé la question de savoir si les camerounaises avaient honte de leurs cheveux. Il s’est fait tailler en mille morceaux alors qu’il avait raison de bout en bout dans sa logique. Les camerounaises ont-elles hontes de leurs cheveux ? Oui, et ce sans conteste. Pour vérifier cela, il n’y a qu’à mettre son nez dehors, dans n’importe quelle rue ou ruelle de la ville de Douala. Sur 100 femmes ayant atteint ou dépassé l’âge de procréer, 97 portent des extensions capillaires. Pourquoi ? Je me suis longtemps posé la question. La réponse qui revient chaque fois de la part des charmantes représentantes du sexe dit faible est simple : pour plaire aux hommes et se sentir belles. Quel sacrifice pour le ravissement oculaire de ces bons mâles ! Non, trop peu pour moi. Il faut néanmoins être doté d’une véritable volonté de plaire pour porter ces monticules filandreux dans une cité comme celle de Douala où la température ne descend jamais en dessous de 20 degrés centigrades. Je vous laisse deviner le délice olfactif que peut représenter ce melting-pot composé de transpiration, de poussière et de temps (vu que ces greffes restent posées en moyenne pendant 3 semaines à un mois). J’avais à une époque essayé d’évaluer les ravages que causeraient les poux qui persécutaient nos tignasses enfantines si jamais elles se retrouvaient dans ces extensions. Le composé chimique hautement toxique disséqué plus haut exterminerait le malheureux pou qui s’y égarerait.

 

La ville de Douala est dure pour les femmes. Elle est au fil du temps devenue totalement réfractaire à toute coquetterie, au grand dam de nos mégères. A Douala, les femmes ne portent plus de bijoux de valeur. Les colliers, bagues, boucles d’oreilles et autres parures en or reposent pour leur grande majorité dans des boîtes à bijoux. Les intrépides qui osent les arborer se les voient arracher par des brigands qui n’ont plus peur de rien : nombre de fois on a vu des femmes pratiquement étranglées par le collier qu’on voulait – et réussissait – à leur voler. Nombre de fois, on a évoqué ces dames qui s’étaient retrouvées le lobe sanguinolent, une partie de la chair emportée avec les boucles d’oreilles. Nombre de fois on a parlé de celles qui se sont retrouvées avec des bleus et ecchymoses aux bras à cause d’une gourmette. Le marché du plaqué or a explosé à Douala. Et pas seulement à cause du prix de l’once d’or mis à des niveaux rébarbatifs sur le marché mondial. Les détrousseurs de tout poil qui sévissent dans cette cité y sont aussi pour quelque chose.

La coquetterie a presque foutu le camp de notre ville : jeune femme, porte un sac transparent qui laisse voir ton smartphone dernier cri tout au fond. Tu n’auras pas fait 100 mètres dans ce carrefour bondé qu’on t’aura taillé le fond du sac à la lame pour en emmener le contenu. Ne pense pas que tu seras plus en sécurité si tu laisses transparaître à travers ton pantalon jean moulant la bosse caractéristique de ton téléphone. Quand tu vas chez l’opticien, choisis une monture qui n’est pas onéreuse. Voilà la raison pour laquelle beaucoup de femmes à Douala se fagotent comme des bûcherons. Ou comme des soldats se préparant à aller au front. Oui, c’était ainsi, mais elles réussissaient malgré tout à conserver cette particularité qui les distinguaient des hommes, mais aussi et surtout d’autres femmes : les greffes, perruques et autres extensions capillaires.

A défaut d’autre chose, les camerounaises ont laissé libre cours à leur imagination quant à la coupe et surtout quand au coloris de leurs greffes, mèches, perruques et j’en passe. Je n’oublierai jamais mes trois jours d’examen du brevet de fin du premier cycle ont été étendus à cinq à cause de la fraude à grande échelle qui avait entaché l’examen  en 2000. Cinq jours où je vis tout en vert. Un sort funeste avait voulu qu’une fille trouve place tout près de la seule fenêtre qui éclairait notre salle d’examen. Cette adolescente avait eu l’idée déjà scandaleuse à l’époque de se faire greffer une abondante tignasse vert fluo. J’eus été daltonien que je n’aurais pas donné cher de la peau de mes fesses après la publication des résultats du BEPC cette année là. Tout comme certaines mettent beaucoup de soin à choisir des couleurs qui ne dépareillent pas avec la teinte de leur chevelure naturelle ou de leur peau, d’autres transforment leur tête en véritable palette de couleurs. Des mélanges les plus extravagants aux plus hétéroclites. Ces dernières années, elles se sont trouvées un modèle : la chanteuse américaine Rihanna, dont la coiffure change avec les saisons : elle les garde longs, toutes les jeunes filles ici les ont longs. Rihanna décide de raser tout un flanc de son crâne au ras (ce qui selon des rumeurs persistantes serait une exigence des Illuminatis, un cercle ésotérique auquel elle appartiendrait), toutes les adolescentes deviennent des illuminatis. Elle les met rouge, les cheveux, que dis-je, les greffes des doualaennes virent pour la grande majorité au rouge…

Les camerounaises auraient-elles assez de ces extensions synthétiques fabriquées en partie sur place ou importées pour la plus grande majorité de l’Empire du Milieu via le Nigéria voisin ? Seraient-elles devenues soudainement sensibles au tapage écolo incessant de l’heure. Nul ne saurait le dire. Le fait est que la tendance actuelle est le recours au aussi vrai que nature, connu sous l’expression de « mèches brésiliennes ». Oui, ce qui fait fureur dans les rues et salons de coiffure camerounais sont ces fameuses mèches brésiliennes. Elles font d’autant plus parler que ces dernières semaines, ces extensions sont la cause d’attentats d’une bassesse insoupçonnée perpétrés sur les camerounaises, et ce en pleine rue ! Il ne se passe plus aucun jour sans qu’on ne rapporte dans les faits divers qu’une femme a littéralement été scalpée dans une rue ou ruelle de Douala. Le seuil critique a été atteint le 8 mars dernier où une dizaine de cas ont été signalés.

Qu’on vole bijoux, argent et téléphones portables, je comprends. Mais des cheveux artificiels, ça frise le ridicule. Il fallait que je trouve les tenants et les aboutissants d’une telle aberration. Rien de mieux pour cela que de se rapprocher d’une personne du métier : une coiffeuse. Heureusement, j’en compte une dans mes amitiés. A la lumière de ses explications, le phénomène m’a paru de moins en moins être une aberration.

« Ce qu’il faut tout d’abord savoir, c’est que l’expression ‘greffe brésilienne’ est générique. Elle désigne en fait des chevelures d’origines diverses. Le plus souvent, elles viennent d’Asie, principalement d’inde et de Chine. Quelques fois elles proviennent du Brésil, mais c’est rare. On les appelle ‘brésiliennes’ pour 3 raisons : premièrement, c’est de la qu’on été produites les premières chevelures, deuxièmement il se dit dans notre milieu que les brésilien(ne)s ont les plus beaux cheveux du monde : doux, soyeux, faciles à coiffer. Et enfin, quand la chevelure vient du Brésil, elle est toujours en haut de la gamme, donc plus chère et ce pour les raisons qu’on vient d’évoquer.

Et oui, les mèches brésiliennes sont des vrais cheveux, tout ce qu’il y a de naturel. Dans les pays de production, les femmes ayant une chevelure abondante vont la vendre dans des centres spécialisés où on procède à la coupe, au traitement et à l’exportation. Le résultat est vraiment là puisque quand on pose correctement ces mèches, seul un œil averti peut détecter que ce ne sont pas vraiment les cheveux de celle qui porte la greffe.

Le prix de la mèche varie entre 25 000 et 150 000 francs (environ 40 et 230 euros) et pour celles qui veulent leur coiffure correctement fournie, il faut utiliser 5 ou 6 mèches de cheveux. »

Donc, si je comprends bien, il y a des femmes qui se baladent dans nos rues avec une véritable fortune sur le crane !  Elles charrient dans leur sillage des individus louches  armés non pas de couteaux ou de machettes, mais de tondeuses, de ciseaux et de lames de rasoir.

S’il est vrai qu’on n’est pas à une incongruité près dans notre cher et beau pays, il faut tout de même reconnaître que ça fait un peu désordre de voir des femmes se trimballer avec des centaines de milliers, voire des millions de nos pauvres francs sous la forme d’un amas de filaments harnaché sur le cuir chevelu. Heureusement que des petits malins ont entrepris de remettre de l’ordre dans tout ça. Et personnellement, je ne cesserai jamais de fustiger  ce culte du cheveu agrafé.  Où sont passés les nattes, les tresses, les cheveux laissés au vent ? Au risque de paraître vieux jeu, un retour vers ces coiffures simples et mettant en valeur les cheveux noirs et frisés serait une excellente chose tant pour la beauté au naturel que pour les comptes en banque. Beaucoup d’hommes sont de cet avis. Et par ricochet apportent un soutien tacite à nos scalpeurs des rues.

 

Par René Jackson


Vous avez dit permis de conduire?

 

L’an dernier, je suis tombé  sur une émission télévisée qui parlait des difficultés de la conduite automobile en France. Il était entre autres question de la hardiesse qu’il y a à obtenir un permis de conduire dans ce pays. On doit subir au moins une année d’apprentissage, les tarifs y sont prohibitifs, les cours de pratique dans les auto-écoles sont souvent facturées à l’heure (parfois jusqu’à 60 euros de l’heure – environ 39 000 F CFA), les chances de l’obtenir s’amenuisent au fur et à mesure qu’on échoue à l’examen du permis de conduire, lequel a la réputation d’être plus difficile que le baccalauréat. Pour ceux qui l’ont obtenu, ce n’est pas la fin de la course car le permis de conduire en France est à points. Une perpétuelle épée de Damoclès plane sur le conducteur en France, prête à s’abattre au moindre oubli de clignoter avant un changement de direction. Bien heureusement, le documentaire a dévoilé une petite entourloupe qu’effectuent beaucoup de français pour avoir le fameux papier rose: obtenir le permis à l’étranger, surtout dans des pays exotiques, puis rentrer le convertir en France. Pour les besoins de l’émission, l’équipe a fait le déplacement de Dakar au Sénégal où l’un de ses membres a obtenu le permis de conduire en 3 jours de présence sur le sol sénégalais seulement! Ceci bien sûr à coups de pots-de-vin et dessous de table. Comme quoi, le Cameroun, malgré qu’il soit l’un des pays en tête de peloton de ceux les plus corrompus, a encore des leçons à prendre… Mais pas tant que ça non plus.

 

Il y a quelques temps, après une énième déroute académique qui ouvrait une fenêtre de plusieurs mois d’inactivité, j’ai décidé qu’il était temps de tenter d’obtenir le permis de conduire. Décision prise, je me suis rendu à l’auto-école la plus proche de chez moi. Coût de la formation: 65 000 F CFA (environ 100 euros). Dès le deuxième jour de cours, le moniteur m’a mis derrière le volant, m’a montré comment on passe les vitesses et la disposition des pédales. Après une durée exceptionnellement longue d’apprentissage (3 mois), j’ai subi les examens théoriques et pratiques du permis de conduire. Je qualifie cette durée d’apprentissage d’exceptionnelle car les élèves font le plus souvent un mois et demi de formation, parfois moins pour certains cas. Sur la fiche de présentation de mon auto-école, j’ai même vu qu’il était possible de suivre une session de formation « Express » qui autorise à se présenter à l’examen du permis de conduire après seulement 15 jours d’apprentissage.

Vient donc le moment de passer l’examen. On nous signale que les frais de dossier d’examen s’élèvent à 20 000 F CFA (environ 31 euros). Première étape: l’examen écrit qui n’est rien d’autre qu’une formalité. Les questions sont à choix multiples, trois en général. Il y a la bonne réponse et les deux autres propositions sont souvent tellement loin de coller à la question posée qu’il serait proprement ridicule de passer à côté. Seconde étape: l’examen pratique. A ce moment là, le patron de l’auto-école nous convoque et il nous conseille de préparer chacun une somme de 10 000 F CFA (environ 11 euros) pour soudoyer les membres du jury. Il nous explique que cela n’a rien d’obligatoire, mais que sans, on n’est pas à l’abri d’une note défavorable même si on a bien travaillé. Il est possible de reconduire le dossier d’examen en cas d’échec. Cette reconduction coûte les mêmes 10 000 F CFA et même là, la réussite n’est pas garantie. Donc, quel que soit le cas, on va débourser cet argent. A nous de décider de quand est-ce qu’on le fera. Moi j’ai choisi de mettre toutes les chances de mon côté dès le premier coup…

L’examen de pratique au permis de conduire au Cameroun de façon réglementaire comporte 6 épreuves: le créneau, le démarrage en côte, l’expertise, le tour de ville, le demi-tour sur route et le secourisme. On a débuté par le créneau et c’était à mourir de rire. La façon dont certains effectuaient la manœuvre poussait à se demander s’ils en avaient même déjà entendu parler avant. Ensuite il fallait passer à l’épreuve d’expertise, qui consiste normalement à énumérer certaines parties ou composantes du véhicule et à donner leur rôle. Habituellement, l’examinateur et le candidat se mettent devant le capot avant ouvert. Le premier désigne un élément. Le second doit le dénommer et dire à quoi il sert dans le fonctionnement de l’auto. Fait étrange, c’est le patron de mon auto-école qui va chercher l’examinateur. Le vieux monsieur s’assoit sur une chaise à une bonne dizaine de mètres de la voiture la plus proche. Il n’interrogera que moi et mes camarades de la même auto-école. Etant le premier dans le rang, je m’avance vers lui. « Qu’est-ce qui actionne le cataphote? », me demande-t-il. J’ai observé quelques secondes de silence croyant à la question gag. Remarquant l’air plutôt sérieux du bonhomme, j’ai répondu simplement : « les feux des autres véhicules ». C’était tout. Pas de question sur les vérifications de routine à faire sur le véhicule, ni sur le réservoir d’eau du lave-glace, encore moins sur les témoins du tableau de bord. Troisième épreuve : le demi-tour sur route. Là, l’examinateur ne nous regardait même pas, occupé qu’il était par la grande conversation qu’il entretenait avec… le patron de mon auto-école. Il ne fallait pas être un devin pour savoir que les notes attribuées étaient totalement arbitraires. Certains comme moi, les plus aguerris, effectuions le demi-tour. Les autres, principalement les filles, avançaient de quelques mètres puis revenaient sur leurs pas en marche arrière.

Après le demi-tour, on nous annonce que pour nous, l’examen est terminé. Exit le démarrage en côte, le tour de ville et le secourisme ! Une semaine après, je reçois un SMS de mon auto-école qui semble fière de m’annoncer que j’ai obtenu mon permis. Quelques jours après, je me fais remettre un récépissé qui m’autorise déjà à me mettre derrière un volant. Il faut souligner qu’ici, on n’impose pas de période de conduite accompagnée. On se retrouve tout de suite dans le feu de l’action. Finalement, dans mon auto-école, les deux qui n’ont pas pu obtenir leur permis de conduire camerounais furent de façon curieuse les deux seuls qui n’avaient pas versé les 10 000 F CFA à l’attention des membres du jury.

Que penser de tout ça ? De façon personnelle, j’ai éprouvé un profond dégoût pour la façon dont cet examen se déroule. Et très décevant pour ceux qui se sont préparés solidement pour passer un examen qui s’avère finalement être totalement biaisé et dont seuls les médiocres peuvent être fiers d’un éventuel résultat positif. Ceci dit, malgré ces conditions loin d’être dantesques, il y en a qui réussissent le tour de force de ne pas décrocher ce permis de conduire au rabais. C’est à se demander comment est-ce qu’ils font. Il est toutefois clair au vu des certaines performances le jour de l’examen que si les choses devaient se passer normalement, la quasi-totalité des candidats seraient purement et simplement recalés.

Devant les hécatombes qui se déroulaient sur les routes camerounaises, le gouvernement a entrepris il y a quelques années plusieurs initiatives parmi lesquelles trônait en bonne place la réforme de l’obtention du permis de conduire. L’examen (qui était oral et pratique) devient écrit et pratique. Il ne se déroule plus toutes les semaines à la discrétion des responsables départementaux, les dates des examens sont décidées par arrêté ministériel et ont lieu désormais une fois par mois. Malgré cela, il est toujours aussi mal organisé et les différents membres des jurys d’examens continuent à s’en mettre plein les poches, ceci au détriment de la vie des quelque 1 500 personnes qui meurent chaque année sur les routes de notre pays (trois fois plus qu’en Côte d’Ivoire, le pays au monde qui partage le plus de points communs avec le Cameroun).

Les conducteurs camerounais sont réputés pour leur incivisme notoire. Dans les rues ou sur les routes, l’avantage est à celui le plus fort, le plus pressé ou le plus malin. Une véritable jungle. Ce qui est normal, lorsqu’on sait que beaucoup de camerounais qui conduisent n’ont soit suivi qu’une formation escamotée dans une auto-école de fortune ou ne sont même jamais passés par ces centres de d’apprentissage. Cette situation n’ira pas en s’améliorant tant qu’on continuera à attribuer ces permis d’être dangereux pour soi-même et pour autrui à qui veut bien corrompre pour.

 

Par René Jackson


Chronique de la CAN 2012

 

Chers lecteurs,

Vous avez dû remarquer que rien n’a été publié sur ce blog ces trois dernières semaines. Cette absence a une explication: depuis le début de la Coupe d’Afrique des Nations 2012 qui se tient actuellement au Gabon et en Guinée Equatoriale, je publie des chroniques quasi-quotidiennes sur la CANTalk, lancée par Les Observateurs de France 24. Pour vous occuper en attendant la fin de cette compétition ce dimanche 12 février 2012, je republie ici l’un de mes pamphlets présents sur cette autre plateforme.

 

CAN Tacle: Bongo, Pelé, Gyan, Chipolopolo & Eléphant

 

Tacle valorisant: Ali Bongo, Edson Arantes Pelé.

On le sait tous, Pierre Emerick Aubameyang s’est planté comme une buse dans le quart de finale contre le Mali. Il a de lui-même pratiquement effacé le statut de révélation de cette CAN qu’il arborait depuis le premier match du Gabon contre le Niger (2-0). En quarts de finale, il a eu le malheur d’être l’unique tireur à manquer son pénalty dans la séance des tirs au but. On l’a vu, après la victoire du Mali, par terre, malheureux, la larme à l’oeil, la crête en berne. Et comme souvent dans ce genre de situation, Ali Bongo, le président du Gabon est intervenu. Ce dernier est descendu dans les vestiaires gabonais quelques minutes après le match pour prendre Pierre Emerick dans ses bras paternels et lui dire que ce n’était pas si grave que ça. Comme quoi, il ne sait pas seulement venir en compagnie de Samuel Eto’o danser lors des victoires. Il est aussi là quand ça ne va pas.  Pour le meilleur comme pour le pire. La marque d’un vrai supporter.

Pas du tout démonté par cette élimination de son pays de cette CAN, le président a tenu à être présent au stade de l’Amitié de Libreville pour la demi-finale entre la Côte d’ivoire et le Mali, peut-être pour voir de lui même les Eléphants l’emporter sur les Aigles et ainsi venger ses Panthères (comme on peut le voir, la loi de la jungle connaît toujours une survivance dans le foot africain). Il n’était cependant pas le seul VRP présent au stade pour ce match, car à côté de lui était assis Edson Arantes Do Nacimiento, l’homme aux quelque 1200 buts, plus connu comme le Roi Pelé, était de la partie. Il s’est même donné la peine de faire un petit tour sur le terrain pour saluer une foule en délire, pendant que les écrans géants du stade rappelaient en images aux éventuels incultes du football la légende du Dieu de la discipline. Le Dieu du football était à Libreville hier! Et toujours la grande classe, ce Pelé!

 

Tacle éliminatoire: Asamoah Gyan.

C’est désormais officiel: un frisson malsain traversera toujours les supporters de l’équipe du Ghana lorsque Asamoah Gyan se présentera face à un gardien de but pour tirer un pénalty. Ce ne serait pas d’ailleurs surprenant si une pétition demandant à Gyan de ne plus tirer les pénaltys décisifs me mettait à circuler. Parce que comme pied carré, on ne peut mieux! On se souvient tous du penalty de dernière minute contre l’Uruguay consécutif à une main de Luis Suarez sur sa ligne de buts (il est d’ailleurs du coup devenu un héros pour nous, il s’est sacrifié pour son pays. Un sacrifice payant). Gyan s’était présenté au point de pénalty et avait réussi le plus dur: fusiller la barre transversale. Pénalty manqué, Ghana éliminé. CAN 2012, Ghana-Zambie, rebelote. Davies Nkausu sèche Kwadwo Asamoah dans la surface. Penalty. Gyan se présente, tire et cette fois, c’est le gardien Kennedy Mweene de la Zambie qui efface sa tentative. Penalty manqué, Ghana éliminé. Et une fois de plus, pendant cette CAN, une crête penaude a besoin d’être consolée.

 

Tacle serré: Chipolopolo et Éléphant.

Au passage, il faut féliciter ces Chipolopolos zambiens qui se sont à chaque fois accrochés comme des boulets aux basques de leurs adversaires pendant cette CAN. Normal d’un autre côté, vu que “Chipolopolo” signifie littéralement Boulet de Cuivre. Le cuivre qui est l’une des richesses de ce pays d’Afrique australe. Mais on est tout de même en droit de se poser une question: l’Eléphant est l’animal terrestre le plus puissant. Est ce que de simples boulets de cuivre pourront enrayer sa marche pesante vers la consécration qui se profile à l’horizon ce dimanche? On peut largement en douter. Mais si on se rappelle qu’une simple souris peut mettre en échec un troupeau d’éléphants, il y a tout de même de l’espoir. Et puis, n’oublions pas que ces boulets de cuivre sont manipulés avec virtuosité par un certain Renard. Et le renard est réputé comme étant l’une des bêtes les plus rusées des contes européens (en Afrique, c’est la tortue et le lièvre). La loi de la jungle, on l’avait dit! Les jeux sont ouverts!

 

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Par René Jackson


Eau de caniveau à boire!

 

Des enfants ramassant de l'eau sale dans ma rigole

Je ne mangerai plus jamais le poisson braisé de ma voisine. Non, plus jamais ! Un véritable crève-cœur. Dans ma rue, il y a trois grilleuses de poisson, installées depuis des lustres et ne nous donnant pas vraiment de choix car elles avaient tout en commun : elles ne braisaient que du maquereau, le faisaient toutes très mal et pratiquaient des prix proprement indécents. Puis, il y a six mois, ma voisine la plus proche s’est mise à faire du poisson braisé. L’un des plus exquis qu’il m’ait été donné de manger. D’abord, son poisson (du maquereau mais aussi du bar) était dodu, pas comme ceux émaciés que les autres vendaient. Ensuite son piment, le mets qui fait que le poisson cuit à la braise devienne le poisson braisé, était délicieux. Généralement, les grilleuses de poisson ne maîtrisent pas l’art du piment. Quelquefois, j’ai acheté du poisson et le piment qui l’accompagnait était préparé de la façon la plus archaïque qui soit : il était écrasé et servi au client tel quel, sans assaisonnement aucun. Et dans ce cas au lieu de savourer le poisson, on se retrouvait palais en feu, les larmes dégoulinant des yeux et la morve pendouillant au dessus des lèvres. Le piment de ma voisine par contre contenait un savant mélange de piment bien sûr, mais aussi de diverses épices et assaisonnements qui faisaient le ravissement des  gourmets. Le prix de sa marchandise était plus qu’acceptable. Il aurait été plus élevé qu’il ne poserait aucun problème chez sa clientèle, vu le délice qu’elle en tirait et le prix qu’elle avait l’habitude de payer pour une qualité moindre. Non, c’était tout bénéfice, et le succès ne se démentait pas. Les autres grilleuses étaient carrément désertées alors que les rangs n’en finissaient pas devant la voisine. Parfois, j’étais de la partie. Mais ça c’était avant. Car je ne mangerai plus de son poisson.

 

Ma voisine commence à vendre son poisson braisé à partir de 18 heures, en début de soirée. Femme entreprenante, à midi, elle n’est pas grilleuse, mais gargotière. Elle prépare à manger. Je ne suis pas très au fait de ses menus, mais d’après ce que j’ai pu observer de la cinquantaine de mètres qui séparent la véranda où elle mène ses activités de ma demeure, il y a très souvent au menu du riz, du plantain mûr cuit à la vapeur, de la sauce aux arachides ou à la tomate, de la viande et du poisson. Je n’ai jamais eu envie de manger ces mets de mi-journée. Et si tant est que j’eusse déjà ressenti l’envie d’y goûter, je peux affirmer avec certitude aujourd’hui que cette envie, je ne l’aurai plus jamais ! Ah non, plus jamais ! Et de plus, je regarde les gens qui savourent ces plats tous les midis d’un œil ahuri. Et là, je comprends enfin le sens de ce constat hautement sociologique qu’avait lancé, l’air de rien un observateur avisé : les camerounais, il n’y en a pas un pour sauver les autres.

Et que diable il avait raison. J’ai dans mon voisinage direct 3 bars, une boulangerie, un salon de coiffure pour femmes, un petit restaurant (spécialisé dans la vente d’omelettes-spaghettis-mayonnaise-lait chaud/Nescafé), un cordonnier, un recycleur d’appareils électroniques et une foule de voisins. Vous vous demandez peut-être pourquoi je me mets tout d’un coup à parler de mon voisinage. C’est que tout ce beau monde a un point en commun. En dehors de faire partie du voisinage. Ce qu’il faut tout d’abord savoir, c’est que je n’aurais probablement jamais rédigé ce billet sans les errances de la société nationale en charge de la fourniture en eau potable, la bien nommée Camerounaise Des Eaux. Cette entreprise, quand elle ne s’évertue pas à mettre en débet les principes qui nous sont inculqués dès la petite enfance (un ancien directeur général avait voulu nous convaincre que « malgré qu’elle ait cette couleur jaunâtre, qu’émane d’elle une petite odeur de rouille et qu’on peut observer des particules en suspension, cette eau n’en est pas pour le moins très potable »), elle nous enlève tout bonnement l’opportunité d’étudier cette eau « potable » par des CDI, entendez « coupures à durée indéterminée ». A la télé, on voit qu’à Yaoundé, la capitale du Cameroun, des camions citerne effectuent la distribution de l’eau chaque matin, car dans certaines zones, les robinets sont à sec depuis des mois. Si la situation est aussi grave dans la capitale de notre pays, je n’ose pas imaginer le calvaire des gens de ce qu’on appelle l’arrière-pays. Mais dans mon quartier, il n’y a pas – encore – ce problème.

Dans la frénésie des préparatifs du concert qui a eu lieu à la saint Sylvestre dans ma rue, les organisateurs lors de leurs travaux, ont cassé l’un des tuyaux qui alimentent le quartier en eau. Et en bon camerounais, ils n’ont ni pris la peine de réparer la fuite, ni d’appeler la société concessionnaire pour signaler le problème. Ou peut-être l’ont-ils fait et les agents de la Camerounaise des Eaux traînent le pas. Toujours est-il qu’a l’heure tardive où je tape ces mots, j’entends croasser les grenouilles qui prolifèrent dans les endroits humides, preuve que cette fuite d’eau continue  d’arroser les parages. Cette fuite est située en amont de ma demeure, à une centaine de mètres. L’eau emprunte une rigole qui passe devant chez moi et qui débouche sur une sorte de crevasse d’une trentaine de centimètres de profondeur. Elle s’accumule là, puis continue son chemin.

Mes voisins donc, en dehors d’être tous mes voisins, ont un autre point commun : cette crevasse. La braiseuse de poisson, aux heures pendant lesquelles elle effectue son activité, envoie ses bambins recueillir de l’eau dans cette crevasse. Ce qu’elle en fait ? Elle s’en sert pour rincer les couverts avec lesquels elle sert ses clients. Elle fait la même chose à midi, lorsqu’elle vend ses plats de nourriture. Ca, c’est pour ce que je vois. Souvent, en matinée, ses bambins toujours, viennent y ramasser de l’eau. Ce qu’ils en font ? Je ne le sais pas. Mais il ne serait pas étonnant que cette eau serve à la cuisson de nos fameux plats et/ou à la préparation de notre si bon poisson braisé. Souvent, les employés de la boulangerie se munissent de seaux, viennent en puiser, puis bifurquent derrière leur officine. Ce qu’ils en font, je ne le sais pas. La coiffeuse, elle aussi, de son petit seau,