Viens, je t’emmène à Douala… La vraie !

Image: René Jackson Nkowa
Image: René Jackson Nkowa

Twitter, comme tous les autres écosystèmes, a sa part de cons. Mais aussi sa part de génies. Comme cette personne que je suis et qui a écrit il y a quelques jours : « les Occidentaux se plaignent du communautarisme des Africains chez eux. Que disent-ils de leur comportement lorsqu’ils sont en Afrique ? » A Douala, on sait qu’il y a des toubabs parce qu’il ne peut en être autrement. Puisqu’il est des quartiers où on n’en voit quasiment jamais. Et pourtant ! Il y a des Blancs à Douala. Beaucoup même. Je m’en suis rendu compte il y a quelques semaines quand j’ai fait une brève incursion dans le quartier Bonapriso.

Bonapriso… J’y suis entré et j’ai eu l’impression d’être sorti de la ville de Douala. Un quartier austère. Silencieux. Trop silencieux. Paradoxe troublant, il y a des routes bitumées, sur lesquelles personne ne roule. Ailleurs, c’est souvent l’inverse. Des maisons sont cachées derrière des murs de béton surmontés de fil barbelé, du même acabit que celui qui encercle l’ambassade des Etats-Unis à Bagdad. Et devant ces murs sont postés des vigiles qui arborent tout le temps un regard mauvais.

Les Blancs, parlons-en. Je suis arrivé à Bonapriso en fin d’après-midi. J’étais accompagné par une apprentie conductrice. Un statut qui l’obligeait à  rouler au pas. Du coup j’ai eu largement le temps d’observer tous ces toubabs qui faisaient leur footing. Force était de constater qu’il y en avait partout. Bien plus que je ne l’aurais imaginé.

Je n’ai pas pu m’empêcher de ressentir une certaine tristesse pour eux. Ils diront qu’ils ont vécu à Douala, alors qu’ils habitent dans cette espèce de camp retranché, de ghetto, que leur jeunesse fait l’école à Dominique Savio à Bonandjo, quartier dans lequel eux-mêmes ont leur bureau pour la plupart. Et se permettre tout juste d’aller à Akwa pour faire les supermarchés. Déprimant. Tu vis dans la ville la plus joyeuse du monde (si, si) et tu te comportes comme si tu étais dans un pays de terroristes ? Viens, je t’emmène à Douala. La vraie ville de Douala.

On va prendre un taxi, tiens ! Laisse ta voiture dans ton garage. Oui, ils sont jaunes, nos taxis, comme à New York. Et non, il n’y a pas qu’une seule place de libre. Monte, pousse-toi, colle-toi au chauffeur, tu dois me faire de la place à côté de toi. On appelle ça « bâcher ».

On va d’abord faire une escale au marché. J’ai dit « marché », pas supermarché. Donc chauffeur, emmène-nous au marché Sandaga. Il faut que tu saches où tes domestiques achètent tous ces beaux légumes que tu aimes tant. J’espère que tu n’as pas pris ton iPhone avec toi. Quoi ? Tu l’as ? Vous les Blancs avec vos iPhones ! Quand j’étais chez vous, tout le monde en avait un ! Et ici c’est pareil ? Donne-le, je vais le planquer. Il ne faut pas que grâce à toi, l’iPhone soit autre chose qu’un concept, qu’une vue de l’esprit pour les pickpockets qui pullulent au Rond-point Quatrième.

On est arrivé ! Tu vois les belles salades et les tomates juteuses. Bah, il va falloir être un bon funambule pour les atteindre. Oh, désolé ! Tu as marché dans la boue et te voilà totalement maculé. Mais voilà la tomate. Sens-la ! C’est du cent pour cent bio ! Elle vient de Foumbot. Rien que de la terre retournée, de l’eau de pluie et des fèces de cochon ! Non, ne mords pas dedans! Même moi je ne le ferais pas, malgré qu’on dise que la saleté ne tue pas l’Homme noir.

Tu vois, faire le marché ici est tout un art ! Tu dois composer avec la chaleur, l’humidité, les bruits, la saleté, les odeurs, les pickpockets et les pousseurs qui font « tchence ». Imagine : tu marches sur une voie ferrée et tu entends un train klaxonner. Quelle est ta réaction ? Alors, quand tu es au marché, tu dois réagir de la même manière quand tu entends « tchence » ! Allez, on s’en va.

Non, les motos, je ne t’en parlerai pas. Tu peux voir toi-même que ces gens ont fait de nos routes une vraie jungle. Alors, je ne dirai rien. Ou alors une chose : ces motos toutes ridicules peuvent déménager tout le mobilier d’une maison. Elles ont poussé de nombreux propriétaires de camions déménageurs à changer de métier.

Moto-taxi, laisse-nous à Ange-Raphaël ! Mon pote, on va à l’Université. Tu vois cet amphi ? En réalité, c’est un ancien gymnase réaffecté. Toi tu vois des gens assis les uns sur les autres, toi tu vois une jeunesse perdue, qui insulte ses camarades. Qui balance des quolibets à son enseignant quand il veut s’en mêler. Moi je vois l’endroit où j’ai passé les plus belles années de ma vie. Il fallait être ici à six heures du matin pour être sûr d’avoir une place pour un cours qui débutait à huit ou neuf heures, quand le chargé de cours se donnait la peine de se déplacer. C’était dur, mais si délicieux ! Je ne t’ai pas dit la meilleure. Quand je faisais la classe de sixième au lycée, nous étions cent-trois élèves dans notre classe. Ça te forme des battants. Je sais que trois de nos sixièmes font un lycée chez vous. Dans mon lycée, il y en avait six comme ça, des sixièmes.

La prochaine étape, c’est chez moi. Bassa, tu connais ? Bah non, évidemment. Et Ndog-Bong ? Non ? Bonamoussadi alors ? Denver ? Non, tu me fais marcher ! Là où j’habite est aux antipodes de tout ça. PK10, nous y voilà ! Ne fais pas de grands yeux. Je sais, ça fait longtemps qu’on a quitté la route bitumée. Et oui je suis bel et bien cerné de bars et je ne te raconte même pas l’ambiance une fois la nuit tombée. J’ai personnellement tout fait pour qu’ils baissent la musique, ils m’ont ri au nez. L’un des barmen m’a dit d’aller me plaindre chez Paul Biya si je n’étais pas content. Paul Biya tu connais ? C’est bien, on évolue. Tu connais la crevette en chef !

Celle-ci c’est ma braiseuse de poisson favorite. Il n’y a pas d’eau courante chez elle. Son domicile a plus l’air d’un dépotoir que d’une maison. Tous ici, nous le savons, mais on s’en fout. La chaleur tue les microbes. Et nous sommes prêts à risquer nos vies. Sa carpe est tellement bonne que ce serait un crime de ne pas la savourer. Et quand tu auras fini de manger, suce-toi les doigts pour les nettoyer. L’eau qu’elle va te présenter pour que tu te rinces les mains est au moins aussi polluée que le Gange. Mais moi je vais m’y rincer les doigts. La saleté ne tue pas l’Homme noir, je t’ai dit ! En ce qui concerne le Blanc que tu es… Dans le doute, il vaut mieux s’abstenir.

Tu sais, c’est quand même triste votre vie. Tu habites à Bonapriso, à dix minutes de l’aéroport. Il est vrai que c’est pratique parce que le jour où ça chauffe, vous avez un avion pas loin pour vous emporter. Vous n’êtes pas le seul quartier à dix minutes de l’aéroport international de Douala ? Qu’est ce que tu me racontes ? Tu veux te comparer à celui qui habite à New Bell ? Je n’ai pas dit que les dix minutes étaient à vol d’oiseau, mais bel et bien dix minutes de route ! Nuance. Grosse nuance.

New Bell, parlons-en. C’est un endroit spécial dans notre belle cité. A New Bell, avant de fermer la porte de ta maison, assure-toi que tous tes voisins sont rentrés chez eux. Dans le cas contraire, tu risques de faire dormir quelqu’un à la belle étoile. Il n’est pas de ta maisonnée, mais ton salon est le seul chemin qui mène chez lui.

Là, nous sommes à Bépanda. Tu as peur ? On est deux, t’inquiète. Ce qui m’effraie c’est le nombre de personnes nues qu’on peut y rencontrer. La nudité ici est une identité de vie. Tu vois cet enfant qui court tout nu dans la rue, les fesses à l’air et la quéquette balançant de gauche à droite au rythme de sa course ? Regarde! Mais pas trop, quand même, tu risques d’attiser la curiosité des gens. Déjà que tu es blanc et qu’on te voit arriver à des kilomètres n’en rajoute pas. Mais regarde discrètement cet homme, le torse nu, la serviette nouée à la hanche, le ventre bedonnant. Il brosse ses chicots en pleine rue, postillonnant même sur les passants qu’il salue.

Tu sembles dégoûté depuis que je t’ai sorti de chez toi, ce petit cocon de confort. Très cher, il fallait que tu connaisses la ville qui accepte de t’héberger. Rio est identifiable par la statue du Christ rédempteur et par les favelas. New York par Manhattan et Harlem. Je me devais de te montrer que le reste de ma ville n’a rien à voir avec cet îlot dans lequel tu te complais. Viens voir Douala avec moi. La vraie. Tout le monde y est invité, même toi. N’aie donc pas peur de venir à nous. On va te transmettre notre farouche joie de vivre.

Allez, rentre chez toi ! Je te montre le reste une autre fois.

Zut ! J’ai failli oublier de te rendre ton iPhone…

Par René Jackson

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René Jackson
Diplômé de faculté de droit et d'école de commerce, je me passionne pour la communication, le management et l'écriture. Un peu geek sur les bords, j'aborde la vie avec une certaine poésie. Bonne lecture.
René Jackson

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25 thoughts on “Viens, je t’emmène à Douala… La vraie !

  1. Attention à ne pas généraliser..je suis blanc et j’ai vécu à PK15, Cité des palmiers et Deido Ecole publique pendant les évènement Deido boys vs Benskinners..mais je travaillais à Bonapriso :-(…. j’ai fait la fête à Village, à Terminus, à Shell New Bell et surtout à l’Elysee Rue de la joie !!!!!!!!!!!!
    Magnifique article qui me fait prendre conscience avec beaucoup de plaisir que je ne suis pas passé à coté du Vrai Douala.

    Dans l’attente du prochain article un grand Merci.

    On est ensemble….

    1. Ewalla tu viens de quelle planète? moi meme qui suis née à Douala mais j’ai pas fait ces quartiers, massa c’est toujours l’intégration comme ça?
      en tout cas chapeau quand meme.

      1. je suis de Lyon pourtant comme quoi tout est possible ;-)..je te dis !!celui qui s’avance sans peur est toujours bien accueilli ! ou dépouillé ca dépend…

  2. ah  » La saleté ne tue pas l’homme noir » c’est la même chanson en Haïti, on préfère dire : Mikrob pa touye haïten (Les microbes ne tuent pas les haïtiens).

  3. Que du propre Jackson!
    La prochaine fois, s’il te plait, emmène le dans notre cher Hôpital Laquintine, et fais-lui un tour complet de ces pavillons qui nous encouragent à l’automédication

  4. @Ekwalla, ceci s’adresse aux Occidentaux – et même à certains nationaux – encore trop nombreux qui se cachent dans un coin de Douala alors qu’il y a de la vie tout autour d’eux.
    @Dany, j’y penserai! 😉

    1. Oui et c’est bien triste pour eux..Je pense que beaucoup d’occidentaux à Douala n’y sont pas par choix mais par obligation professionnelle et c’est bien dommage!! Pour ma part je suis français, tout blanc et en un an à Douala mon objectif premier était d’éviter mes congénères…Je m’y suis tellement senti chez moi que j’ai décidé d’apprendre la langue douala et « tatan na ma topo Duala » 🙂 et depuis mon retour je me sens déraciné dans mon pays…drôle de paradoxe..

      1. Un collègue revenant d’un séjour de 6mois à Douala me dit qu’il ne connait ni Hugo Nyame ni Lady Ponce, qu’il ne fait pas la différence entre Bikutsi et Makossa…visiblement typiquement le genre de personne visé dans ton billet..quel gachis…

  5. So deep!!
    Your thoughts are so real.
    I miss my place. For a small time I’ve felt like I was there.
    I miss Ange Raphael and moreover PK10.
    Looking forward reading the next episode.
    Where are you going to take him out? Stade omnisport so that he could taste an amazing « Taro-Sauce jaune ».. Cour suprême?

  6. Trés bien écrit, avec cependant un côté « spectacle tiers mondiste » qui me surprend un peu. Je connais tout ces quartiers que tu énumères, je suis blanc de normandie mais ai su m’entourer des bonnes personnes pour découvrir le monde où je vis.
    Franchement ton article ne donne pas envie. Alors t’étonnes pas de voir que les gens ne se mélangent pas. Pourquoi toujours la crainte : tomate souillée, eau frelattée, habitation pas habitable. Donne moi envie si je l’avais pas d’aller dans un cyber à bepanda, manger une sole et boire un grog à bali, manger des poulets grillés à new bell, boire du vin de palme à carrefour kongmondo et acheter des bibelots au marché aux fleurs… il y a beaucoup de choses à faire. raconte la moi comme tu sembles la connaître si bien.
    Signé Kamga

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