Parce que ce sont des Hommes

Il y a toujours plusieurs manières de voir une même chose. Il est toujours marquant d’observer un phénomène depuis différents points de vue.

Je dois dire que jusqu’ici, le problème de la migration des populations m’était difficilement saisissable. Pourtant, je vivais dans une ville africaine, d’où partaient et continuent de partir des jeunes et moins jeunes, à la recherche d’une hypothétique vie meilleure en Europe. J’en connais beaucoup qui ont décidé d’entamer cette traversée, pour des fortunes diverses – et la plupart des fois, très peu heureuses.

Ceux qui immigrent (en prenant le risque de traverser le désert, puis la mer Méditerranée) sont sujets à toutes sortes de moqueries ou d’incompréhensions sous nos latitudes proches de l’équateur. Ce qui est pourtant certain c’est que pour mettre sa vie en péril de la sorte, il y a un réel mal-être de ces personnes.

Il est saisissant de vivre un même phénomène avec plusieurs points de vue. De l’endroit d’où des gens partent et de l’endroit où ils espèrent parvenir.

Sous les piliers de la voie de métro près de Stalingrad, en bordure du boulevard de la Villette, en amont du canal Saint-Martin, la misère.

Quand tu t’es fait éconduire par une jeune Parisienne, que ton amour-propre est blessé et que tu te sens le plus malheureux de l’humanité. Quand le chemin qui mène chez toi par cette nuit glaciale te fait passer par ces endroits-là, un sentiment de honte s’insinue en toi et ne te quitte pas.

Je me sens le plus malheureux de l’humanité parce que cette jeune femme m’a dit non.

Tu vois plusieurs dizaines, peut-être même des centaines de tentes, agglutinées. Des relents nauséabonds émanent de l’ensemble. Puis tu vois une silhouette, un homme, debout au milieu de l’amas, qui semble t’observer. Tu presses le pas, affolé.

Ce soir-là, tu te couches dans un lit douillet, au draps propres et frais. Tu as auparavant vérifié que le radiateur est à la bonne température, qu’il est suffisamment chaud. Mais ce soir-là, à la différence des autres soirs, ton esprit court à une vitesse folle. Ce campement en plein milieu de la ville te hante.

Tout comme ces images devant lesquelles tu n’as pas pu retenir tes larmes. Tu y repenses et les revoilà qui coulent. Ces images qui t’ont brisé au moment où tu les as vues. Et qui ne cessent de te serrer le cœur quand tu y repenses.

Tu repenses à tous ces discours. De tous ces gens qui se servent de ces personnes comme d’un argument politique. Ils sont pour eux des pions, de simples variables d’ajustement. Pourtant, ce sont avant tout des Hommes.

Et il y a d’autres Hommes, qui ont décidé d’agir, d’être humains. Ils sillonnent la mer à bord de leur bateau à la recherche de bicoques flottantes occupés par des Précaires. Ils collectent des vêtements pour eux. Ils leur préparent des repas. Ils leur donnent les premiers soins. Ils défendent la cause de ces Fragilisés devant les tribunaux, dans les conseils municipaux, dans les couloirs feutrés des parlements, dans leurs familles, dans leurs amitiés, dans la rue, dans des associations. Et leur travail devient de plus en plus difficile.

Ils le font parce que ces personnes dans ces bateaux de fortune en pleine mer, ce sont d’abord des Hommes. Parce que ces personnes qui dorment dans la rue, sous le froid et sur un simple matelas, ce sont d’abord des Hommes.

Parce que ces personnes qui vivent dans des bidonvilles en cours de démantèlement et dans d’autres qui vont perdurer, ce sont d’abord des Hommes.

Tu es dans ton lit douillet, bien au chaud, ton cerveau bouillonne. « Immuablement, un jour, je le ferai. Je ne vais pas me contenter longtemps d’être un simple spectateur. Ma conscience ne me le pardonnerait jamais ».

 

Par René Jackson

Photo: Un agent des services de l’immigration français attache un bracelet à un migrant à Calais, par Emiliano Morenatti, AP/SIPA

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René Jackson
Diplômé de faculté de droit et d'école de commerce, je me passionne pour la communication, le management et l'écriture. Un peu geek sur les bords, j'aborde la vie avec une certaine poésie. Bonne lecture.
René Jackson

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