Où est passé le SIDA?

 

 

Où se cache le SIDA là dedans?

Quelle fille épatante elle était, cette Candy! Candy n’était pas son véritable prénom mais nous aimions l’appeler ainsi car elle ressemblait à un savoureux bonbon. Juchés que nous étions sur notre banc dans le quartier, nous avons vu défiler devant nous des centaines de jolies fleurs, mais Candy était celle qu’on préférait de toutes. Elle était notre fée et nous passions notre temps à nous imaginer dans les plus voluptueuses turpitudes en sa compagnie. Mais elle nous était inaccessible, pour la bonne raison que nous n’avions pas le carrosse qui devait nécessairement aller avec cette Cendrillon. Elle montait et presque chaque soir dans une voiture qui l’attendait à l’autre bout de la rue et en redescendait quelques heures après, sous nos yeux dépités. Mes compères ont chacun à leur tour essayé de la conquérir. Sans succès. Je fus le seul de la bande à qui elle n’opposa pas de refus, pour la simple raison que je ne lui avais jamais conté fleurette. Mais depuis, nous ne nous occupons plus d’elle. Plus aucune voiture ne vient l’attendre à l’autre bout de la rue. Elle n’est plus le catalyseur de nos tourments fantasmés. Elle est devenue difforme, inintéressante. Agnès est enceinte.

 

Nous avons littéralement chuté de notre banc quand un soir où nous étions particulièrement tranquilles (n’ayant pas été payés après un job malgré tout éreintant) une femme qui passait nous adressa un salut. Levant les yeux nous avons d’abord vu une personne bouffie qu’aucun d’entre nous ne se souvenait avoir jamais dragué. Puis, clignant de l’oeil, nous remarquâmes avec stupéfaction que c’était Candy… Euh non! Elle ressemblait plus à une Agnès qu’à une Candy! Ayant répondu hébétés à son salut, nous la regardâmes s’éloigner les yeux exorbités. Doux Jésus, cette chose ronde qui venait de nous adresser la parole ne pouvait pas être Candy! Depuis quelques mois, nous avions remarqué qu’elle avait disparu du quartier. On avait même organisé une pseudo-cérémonie pour lui souhaiter le bonheur chez son prince qui était nécessairement charmant. Elle avait en fait été aussi victime de l’épidémie de grossesses qui sévit dans notre patelin et se terrait quelque part. Non, mais Candy ne ressemblait pas à ce genre de fille bébête, capable de tomber dans ce genre de traquenard! Médusé, l’un de nous marmonna: « mais où est passé le SIDA? ».

Une question à la pertinence plus qu’avérée parce que depuis quelques années, le SIDA a complètement disparu de la circulation. Plus personne n’en parle plus. Cela ne veut pas dire qu’il ne continue pas à faire des ravages, bien au contraire! Il continue à démembrer familles et communautés. Mais pourquoi cet soudaine amnésie presque totale à son sujet? Est-ce dû à la lassitude? A l’Eurêka? A la fuite des fonds? A l’insouciance?

Fin des années 1990 – début des années 2000: les camerounais découvrent que le SIDA existe et qu’il représente déjà un véritable danger de santé publique. Les taux de prévalence sont inquiétants. En 2000, l’ONUSIDA estimait que 7% de la population était infectée [PDF]. De cette prévalence est née l’expression fétiche de tous ceux qui étaient en charge de sensibiliser les gens sur cette maladie: « il existe au moins un séropositif dans chaque famille au Cameroun ». Le gouvernement du pays a pris le problème à bras le corps et s’est lancé dans une campagne tous azimuts. Mais il semble que les gens se soient lassés d’entendre parler de cette maladie. Même dans les conversations, on ne l’évoque presque plus. Beaucoup moins encore dans les médias. Les campagnes de sensiblisation qui étaient menées tambour battant se sont quelque peu estompées. Bob du banc racontait avec regret que depuis il achetait lui-même ses préservatifs alors qu’il y a quelques temps encore, on les distribuait gratis à qui en voulait et ce, à tous les coins de rue.

Ce désintérêt peut aussi s’expliquer par le fait que l’on semble avoir trouvé une solution pour endiguer la propagation de cette endémie. Parlant des préservatifs, les gens ne s’imposent plus des gymnastiques pour les acheter. Les antirétroviraux  sont gratuits depuis 2007. Les populations sont désormais sur leurs gardes et la prise en charge des personnes infectées est bonne. Donc, problème réglé et on passe à autre chose. Mais le mal existe toujours.

Il faut signaler que pendant ses années fastes, le HIV était une véritable machine à sous. Le secteur jouissait de subventions conséquentes. Il y avait des comités locaux de lutte contre le VIH-SIDA à tout bout de quartier (notre rue à elle seule en comptait deux). Il paraît que les gens qui s’en occupaient étaient grassement payés. Si personne ne semble plus s’y intéresser, c’est qu’il n’y a plus aucun profit à exercer dans ce business.

Dans nos joutes verbales sur ce banc, nous en sommes arrivés à la conclusion qu’il y avait une sorte d’insouciance et que contrairement à ce que pensent certains esprits toujours arriérés, un mauvais esprit n’a pas survolé le quartier et provoqué une sorte de conceptions virginales en série.

– Candy, euh… Agnès grimpait bien dans les voitures des hommes presque chaque soir et nous n’étions pas naïfs au point de penser qu’elle et ces gens se contentaient de se regarder dans le blanc des yeux. Et puis, à voir la façon scandaleuse dont les filles s’habillent dans ce quartier, ce n’est qu’une suite logique. Et souvenez-vous le nombre de fois qu’on a débusqué certaines dans des situations ubuesques! Non, ça ne surprend pas! Il faut vraiment se demander si le SIDA n’existe plus. Parce que moi, il suffit qu’à un instant dans mon verbiage je pense au SIDA pour que mon enthousiasme en prenne un coup. Mais elles se permettent aussi jeunes de tomber enceintes. A dire que les cours d’éducation sexuelle qu’on leur donne aujourd’hui à l’école passe d’une oreille à une autre. D’ailleurs, moi je ne drague plus une fille de ce quartier. Ce sont toutes des séropositives.

– Ne généralise pas non plus. Je suis d’avis avec toi que vu l’âge de ces filles qui sont enceintes, on peut présumer qu’elles se sont lancées très tôt dans les ‘affaires’. Mais cela ne veut pas dire qu’elles sont des sidéennes comme tu l’affirmes. Et puis, il faut laisser la place à la grossesse involontaire. La théorie de l’accident…

– Tous nous avons regardé Kung-Fu Panda et nous avons tous entendu un vieux sage dire dans ce film qu’il n’y a pas d’accident. (Rires). Non mais sérieusement, si ces jeunettes restaient tranquillement chez elles, il n’y aurait jamais eu ces ‘accidents’. Elles ont fatalement trouvé ce qu’elles cherchaient quelque part.

– Quand je parle d’accidents, j’entends les situations où le bouclier rend l’âme en plein coeur de la bataille, si tu vois ce que je veux dire. Elles  ont bel et bien pu se protéger, mais un défaut technique a conduit à ces conséquences fâcheuses.

– Je te le concède, mais les spermatozoïdes ne sont pas les seuls qui ont pu passer certaines fois. Et puis, c’est trop facile. Chaque fois qu’une fille tombe enceinte dans ce quartier, on accuse ton fameux bouclier qui a attendu le moment où on avait le plus besoin de lui pour montrer sa défaillance. Ils sont sensés êtres sûr à 98%. C’est à croire que les nénettes d’ici sont toutes tombées sur les 2% restants! Ce n’est qu’à preuve du contraire que je sortirai de ma tête qu’elles sont enceintes mais aussi malades.

– Ce qui signifie qu’il faudrait que puisses être au courant du résultats de leur test de dépistage du VIH/SIDA…

– Bien entendu!

– D’accord. Toi qui jactes là, as-tu déjà fait au moins une fois ton test de dépistage? Je parie que non. Alors, si tu veux vraiment faire un donneur de leçons digne de ce nom, fais ton test. Qu’il soit négatif et là, tu pourras raconter tout ce que tu veux. En attendant, moi je dois vous laisser. Vous vous souvenez de l’amazone au sang mêlé avec laquelle je dansais au bal samedi non? Elle vient de me biper. Elle doit déjà être devant mon portail. Elle a proposé qu’on regarde un film ensemble ce soir…

 

Par René Jackson

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René Jackson
Diplômé de faculté de droit et d'école de commerce, je me passionne pour la communication, le management et l'écriture. Un peu geek sur les bords, j'aborde la vie avec une certaine poésie. Bonne lecture.
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10 thoughts on “Où est passé le SIDA?

  1. Mon fils, quel bonheur que tu reconnaisses que le SIDA existe? Beaucoup de jeunes, naïfs, s’en foutent, ignorant qu’ils ne perdent rien en se protégeant. Pourquoi nos pays ont arrêté les matraquages publicitaires des débuts des années 2000, Dieu seul sait. Ils ne finissent jamais ce qu’ils commencent, nos caïds. Rien sauf le vol des deniers publics. Que le jeune africain craigne le sida! Il ne perd rien en se protégeant.
    Amitiés

  2. Il y gagne même tout, Davidos! Et puis faire son test c’est plus que bien, parce que la conséquence, qu’il soit positif ou non, est que l’on prendra forcément les mesures pour soit s’en prémunir, soit pour éviter d’infecter les autres.

  3. Félicitation, ton message est très instructif pour moi.Le test de dépistage est capital. Seul le dépistage permet de savoir si une personne est infectée par le VIH. Le VIH ne se lit pas sur le visage d’une personne.

  4. gars! Panda moi j’ai vu le Sida dans les yeux d’une fille une fois… juste dans le blanc de ses yeux il y avait une tâche bizarre qui se baladait et en plus elle avait les boutons à la face plus qu’un clavier de PC… je me suis dis que sûrement .

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