Les personnages de l’underground

 

Les portes coulissantes s’étaient une nouvelle fois refermées. Comme chaque matin, nous étions serrés les uns contre les autres. Il devait bien y avoir plus de cent personnes dans cette voiture. Nous étions débout, agglutinés. Il m’était impossible de prendre appui sur l’une des parois ou de saisir l’une des rampes chromées disséminées dans le wagon. Mais pourtant, malgré les tressautements du convoi et ses tangages à gauche puis à droite, je ne perdais pas l’équilibre. C’est dire à quel point nous étions compactés. J’avais alors jeté un coup d’œil au plan de la ligne collé au dessus de l’une des portes. Trois stations avant d’arriver à Opéra. Trois interminables stations où personne ne descendra, mais où d’autres chercheront à entrer dans ce qui était devenu une boîte de sardines.

J’avais tout de même appris à faire contre mauvaise fortune bon cœur. C’était le moyen le plus rapide de rallier deux points éloignés. Emprunter les voies de surface était un vrai privilège pour une seule raison : l’absence de temps. A cette heure-là, les embouteillages dans les rues étaient rédhibitoires.

J’avais appris à identifier les différentes catégories de personnes qui se pressaient comme moi chaque matin dans ces vers de terre mécaniques. Il y en avait de toutes les catégories. L’homme aux vêtements rapiécés se serrait à un autre tiré à quatre épingles. L’écolier ne daignait pas céder la place qu’il occupait sur le strapontin à la vielle dame debout. Là, le bonhomme qui n’avait probablement pas pris de douche depuis un certain temps côtoyait le jeune frais, en tenue de sport et à la coupe de cheveux impeccablement domptée à coups de gel fixant.

Ces moments de promiscuité étaient certes inconfortables, mais ils me permettaient d’observer à loisir la faune qui habitait cette grande agglomération. Et c’était ma foi un immense melting-pot de la population mondiale qui se mouvait chaque jour dans les entrailles de la ville. On eut été en droit de n’entendre que le français être parlé, mais sous terre, cet idiome semblait quelques fois s’éteindre pour laisser la place aux autres. Et l’un de mes passe-temps favoris pendant mes voyages quotidiens étaient de deviner quelles langues étaient utilisées par certains voyageurs.

Pour cela, je me servais tout autant de mes yeux que de mes oreilles pour trouver les réponses probables. En effet, bien qu’étant tous humains, nous avons des particularités qui nous distinguent l’un uns des autres. Elles peuvent être physiques, mais dans le cadre du langage, il existe des tics qui démarquent les uns des autres. Une linguiste m’avait par exemple fait remarquer que dans le troisième âge, les Français portaient beaucoup de rides verticales autour de leurs lèvres à cause de la propension que cette population avait à parler en mettant les lèvres en bec-de-poule et à mouvoir très peu lesdites lèvres. Cette particularité leur causait d’ailleurs des problèmes à l’étranger car leur façon de parler est attribuée à un certain snobisme alors qu’en fait, ils ne savent pas faire autrement pour la plupart.

Ainsi, chaque matin, en écoutant et en observant, je parvenais à distinguer le mandarin du coréen, l’anglais américain du britannique, le wolof du bambara, le grec hellénique du grec chypriote, le bulgare du russe, le portugais du Portugal de celui du Brésil, le castillan de l’espagnol latino-américain. Il y avait aussi beaucoup de langues que je n’arrivais pas à définir ni à situer géographiquement. Quelques fois, le français se manifestait et même là, juste en écoutant les différentes musicalités, je parvenais à deviner avec une certaine précision leur origine. La musicalité parisienne était différente de la niçoise qui était elle même différente de la nancéienne. Celle de Bruxelles était tout autre, de même que celle de Bamako, de Casablanca, de Baltimore ou de Tokyo.

La musicalité n’était jamais très éloignée de la musique.  Dans ces galeries souterraines dans lesquelles nous allions et venions, elle était en effet omniprésente. Il faut dire que la plupart du temps, l’ambiance était plutôt morne dans les rames. Les gens ne se regardaient pas. On était un inconnu parmi d’autres inconnus. C’était l’endroit où on croisait le plus de gens, mais où on ne se parlaient pas. La plupart des regards y étaient baissés ou se partageaient entre les parois obscurs qui défilaient à travers les fenêtres ou la voûte noyée dans la lumière des néons.

D’autres encore regardaient droit devant eux, dans le vide. C’est dans cette ambiance que déboulaient ces sortes de troubadours modernes qui de leur guitare, de leur accordéon, de leur trompette ou de leurs castagnettes pour un concert bref, qui ne durait que le temps d’un ou de deux arrêts, donc cinq minutes à tout casser. A là fin, ils récupéraient quelques pièces données par les voyageurs généreux.

Bien plus fréquemment, d’autres personnes, des sans-abris, grimpaient dans le wagon, faisaient un discours et récupéraient les pièces le tout en deux minutes. Quand ils n’étaient pas à quêter dans les trains, on les voyait sur les quais des stations, assis et somnolant sur les bancs ou alors allongés à même le sol dans de grands sacs de couchage.

Si beaucoup avaient le regard perdu dans le vague pendant les trajets en métro ou en RER, il y en avait toutefois qui s’occupaient. Les premiers jours, j’avais été frappé par le nombre de personnes qui s’adonnaient à la lecture. J’avais fini par m’y mettre aussi. Il n’était pas évident de se tourner les pouces pendant plusieurs heures avec pour seul paysage des dizaines d’humains plongés chacun dans ses méditations, enfermés dans une boite qui grinçait incessamment sur des rails. Je me suis mis à lire. De plus en plus voracement. Ces voyages quotidiens qui les premiers jours étaient d’un ennui indescriptible avaient fini par devenir des moments que je chérissais tout particulièrement. Au point où il m’arrivait certains jours oisifs de faire deux ou trois lignes de bout en bout juste pour assouvir cette passion qui était devenue peu à peu dévorante. De cette façon, j’avais consumé des dizaines de pavés ; dont le plus emblématique avait été Voyage au centre de la terre de Jules Verne qui, à deux ou trois limites près, présentait un certain syllogisme avec cette vie d’animal souterrain qui était devenue la mienne.

Mais depuis plusieurs jours, je n’avais plus le cœur à la contemplation de cette diversité qui attendait sur les quais et qui se précipitaient ensuite dans les voitures, pour en ressortir quelques minutes après avec tout autant de précipitation. Et le lecteur compulsif que j’étais s’était vu mis entre parenthèses. J’avais toujours un livre dans le cabas qui me servait de fourre tout que j’emportais partout mais je ne l’en sortais plus aussi fréquemment.

Mon regard était de plus en plus accroché à la couleur métallique des prunelles d’une jeune femme. J’étais saisi à la fois d’étonnement et de ravissement par ces étincelles marron-clair qui se faisaient – je me demandais comment – une place dans tout ce gris. Nos regards se vissaient l’un à l’autre longuement, de plus en plus souvent. Elle finissait par esquisser un sourire qui détournait mon attention vers ses lèvres ourlées toujours recouvertes d’un baume. Et son sourire entraînait inévitablement le mien.

Et quand je me retrouvais sans elle, je rêvassais. Les traits de son visage se dessinaient devant mes yeux et ainsi, je pouvais encore la contempler même en son absence. Et le bouquin restait dans le cabas.

Ceci avait continué jusqu’à ce singulier matin. Grève. Encore plus de monde qui se bousculait, s’agglutinait. Jusque là, nous nous étions contentés du « bonjour » et du « au revoir, à demain ». Mais ainsi serrés l’un contre l’autre, je lui avais alors dit: « ce serait beaucoup plus sympathique que toi et moi on se rencontre ailleurs que dans cet environnement de stressés ». Ce à quoi elle avait répondu en extirpant de sa poche une carte de visite, qu’elle m’avait remis.

Par René Jackson

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René Jackson
Diplômé de faculté de droit et d'école de commerce, je me passionne pour la communication, le management et l'écriture. Un peu geek sur les bords, j'aborde la vie avec une certaine poésie. Bonne lecture.
René Jackson

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One thought on “Les personnages de l’underground

  1. On va devoir t’envoyer à Hollywood. Il a fallu lire jusqu’au bout et tu nous as gratifié seulement de quelques maigres lignes de la suite de l’histoire. On dirait retour aux origines. Mais tu devais d’abord nous faire la vraie suite avant de nous sortir cet article.
    Moi j’attends toujours la suite. #LePandaDeNadia

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