Les motos à Douala: providence ou calamité?

Les motos à Douala, c’est une véritable histoire! On parle ici du plus important phénomène sociétal dans la plus grande agglomération du Cameroun. Elles (ces motos) sont en effet la première chose que le visiteur remarque en arrivant en ville (en dehors des débits de boisson à profusion, de la poussière, de la chaleur, du désordre et de la saleté) à cause de leur nombre. On les appelle ici communément les « Bend skin » ou « Bénam » et leurs pilotes les « bend-skinneurs ».

La crise économique qui a débuté à la fin des années 1980 a frappé le Cameroun de plein fouet. Couplée à la mise sous ajustement structurel et à la dévaluation du Franc CFA, elle a entraîné des conséquences désastreuses pour la conjoncture économie du pays et pour la population. Beaucoup de gens manquaient de travail, car de nombreuses entreprises durent fermer. Notamment la SOTUC (Société des Transports Urbains du Cameroun). Cette entreprise qui avait la charge des transports urbains dans les deux principales villes du pays, Yaoundé et Douala, a mis la clé sous le paillasson en 1993. Il s’est alors posé un véritable problème urbain et la nature ayant horreur du vide, une nouvelle activité vit le jour: le moto-taxi. Les termes « Bend Skin » ou « Bénam » ont été adoptés pour désigner ces engins parce qu’au moment de l’émergence de l’activité, le Bend-skin était le rythme musical à la mode au Cameroun. Ces motos ont commencé peu à peu à peupler nos rues et avec l’arrivée des motos d’origine chinoise, elles ont accentué leur hégémonie sur la ville et même au delà. A Douala seulement, on estime leur nombre à plus de cent cinquante mille sur une population de près de trois millions d’âmes.

Leur utilité ne fait plus de doute. Les motos ont fait plus qu’occuper le terrain laissé par la SOTUC. Elles sont devenues tout simplement incontournables pour l’habitant de Douala commun. Elles sont disponibles à toute heure du jour et de la nuit, vous amènent partout et sont bien plus rapides que les taxis, surtout aux heures de pointe. Le motos effectuent aussi toutes sortes de travaux, du transport de passagers aux déménagements! Eh oui, à Douala, il y a des gens qui effectuent leur déménagement avec des motos! Parcourez les rues et vous verrez que les motos accomplissent des prouesses qui feraient tomber leurs concepteurs à la renverse!

Monsieur Albert Dzongang, un brillant politicien et faiseur d’opinion camerounais, lors de l’une de ses interventions radio-diffusées,  a réaffirmé l’importance de cette activité: tout d’abord, elle est le plus gros employeur de la ville et surtout, elle représente une véritable soupape d’échappement si on tient compte du contexte économique et social préoccupant dans lequel baigne le pays:

Combien d’entreprises ont été créées au Cameroun depuis vingt ans? En tout cas, pas suffisamment pour employer tous ces jeunes gens. Le gouvernement, lorsqu’il cherche à assainir le secteur, doit considérer le fait que ces jeunes, s’il n’avaient pas ces engins à enfourcher, seraient aujourd’hui des désoeuvrés qui nuiraient à la tranquillité des autres citoyens et mettraient même en danger la stabilité de ce pays.

Pour ses détracteurs, l’activité est le porte-étendard et même la génératrice du désordre urbain qui prévaut à Douala. Ceux-ci ont raison, parce que les bend-skinneurs sont les champions de l’incivisme: ils ne respectent aucune des règles du code de la route. Les feux tricolores, ils les ignorent. Les policiers, ils ne sont même pas au courant de leur existence. Il agissent comme et quand bon leur semble. Ils stationnent n’importe où, conduisent n’importe comment et ont très peu de considération pour les autres usagers de la route.

L’autre chose qu’on leur reproche, ce sont les accidents. On répertorie chaque jour à Douala en moyenne huit à dix accidents mortels impliquant au moins une moto. A l’hôpital Laquintinie de Douala (l’un des deux principaux  établissements de santé de la ville) un pavillon spécialement consacré aux victimes d’accidents de moto a été créé face à l’ampleur de l’hécatombe. Un jour, un conducteur de moto me révélait avec un sourire en coin: « Les fonctionnaires, le matin quand ils vont à leur travail, disent ‘au revoir’ à leur femme. A la mienne, je dis ‘adieu!' » L’élément qu’il faut prendre en compte est que la quasi-totalité des conducteurs de motos ici n’ont suivi aucune formation et ont appris leur métier sur le tas. Une ou deux heures d’apprentissage dans un terrain vague, quelques accidents plus loin et on devient un pro dans le domaine. Une petite anecdote: ma chère mère un jour se rendait au marché. Près de la maison se trouve un terrain de football. Elle a vu un jeune homme de seize ou dix-sept années à qui on apprenait à manœuvrer l’un de ces engins. Le lendemain, elle revoit avec stupeur le même jeune homme s’arrêter à sa hauteur au guidon d’une moto en lançant un: « La mère, on va où? » Beaucoup n’ont qu’une vague idée du code de la route  et n’ont aucune notion de sécurité élémentaire. Ces dernières années, les pouvoirs publics ont lancé plusieurs séries de campagnes visant les conducteurs de motos, qui se sont toutes soldées par un échec cuisant.

Les bend-skinneurs sont en fait de sacrés bonhommes qui se révèlent aussi farouchement têtus. On a ainsi essayé de leur imposer une couleur uniforme pour leurs engins, de leur faire porter des casques, de leur faire suivre une formation à prix réduit, rien n’y a fait. Il sont demeurés totalement réfractaires à ces tentatives des pouvoirs publics qui souhaitaient juste rendre leur travail plus sûr. Ils sont même soutenus dans leur attitude par les populations. Il me souvient ainsi que lorsque le Préfet du département du Wouri (dans lequel est localisé la ville de Douala) a voulu interdire la pratique du « bâchement » (qui signifie qu’un véhicule transporte plus de passagers qu’il n’est autorisé à le faire – par exemple, pour les motos, plus d’une personne en dehors du conducteur), il s’est retrouvé confronté à l’hostilité des citadins qui l’invitaient alors à « venir les descendre des motos ». Le fait est qu’ils sont déjà partie intégrante au paysage urbain de cette ville et qu’ils en sont les principaux animateurs. On assiste souvent à des scènes cocasses. Ce sont par exemple des gens qui aiment les deuils. Quand un cortège funèbre passe près d’un groupe de bend-skinneurs, pendant que certains se mettent à se lamenter en se roulant parfois carrément par terre, les autres démarrent et s’ajoutent au cortège. Et rassurez-vous, ils ne sont liés au défunt ou à sa famille ni de près, ni de loin. Mais ce qui vaut vraiment le détour, c’est d’assister aux obsèques de l’un de leurs collègues. C’est un spectacle garanti!

Les attaques qu’ils subissent de toutes parts ont fait naître au sein de cette « corporation » une solidarité que bien des personnes ici admirent. Ou critiquent. Un dicton dit ici : « Si tu t’attaques à un bend-skinneur, sache que tu as provoqué tous les bend-skinneurs de Douala ». Ceci s’est à maintes reprises vérifié, surtout les deux fois où la ville a été complètement paralysée pendant des jours parce que les conducteurs de moto en avaient coupé l’accès et bloqué tous les carrefours. A chaque fois, c’était en représailles à l’assassinat d’un de leurs collègues par des policiers. A Douala, on ne compte plus les postes de polices, les camions de fourrière et les taxis vandalisés ou brûlés par les conducteurs de motos en furie.

Donc, quant à savoir si ces engins sont un cadeau du ciel ou une malédiction pour notre chère cité, les avis continuent d’être partagés. Ce que moi j’en dis? Sans ces engins, je n’aurais probablement pas effectué toutes les courses que j’ai faites ce jour, même si le dernier était affreusement mal piloté…

Par René Jackson

The following two tabs change content below.
René Jackson Nkowa
Diplômé de faculté de droit et d'école de commerce, je me passionne pour la communication, le management et l'écriture. Un peu geek sur les bords, j'aborde la vie avec une certaine poésie. Bonne lecture.
René Jackson Nkowa

Derniers articles parRené Jackson Nkowa (voir tous)

7 thoughts on “Les motos à Douala: providence ou calamité?

  1. L’aspect de l’insécurité sur ces motos à même poussé mon père à lancer une menace assez cocasse chez nous, il a promis que si l’un de ses proches se faisait tuer sur ces engins il n’assisterait pas aux obsèques…façon personnelle de déconseiller vivement leur usage au quotidien. Mais…

  2. Au bout du compte je pense qu’il y a plus ben-skin à Garoua et à Ngaoundéré qu’à Douala. La solidarité des ben-skinneurs est sans égard la même partout. Mais ils gagneraient à avoir la maîtrise de la puissance de leurs engins 🙂

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *