Les camerounais n’ont pas pitié de leurs frères… Ni d’eux-mêmes d’ailleurs

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Autocar de transport interurbain à Douala – Photo: René Jackson Nkowa

J’en tremble encore de colère. Si tout s’était passé comme prévu, je serais en ce moment même en train de me faire cajoler par ma chère grand-mère. Je serais en train de me salir les pieds dans la terre rouge de mon village. Je serais à Bandjoun, à pas loin de trois cents kilomètres de Douala. Non, le fait est qu’hier, je suis sorti de chez moi avant l’aube et que je n’y suis jamais. La faute à une clique d’individus non seulement aussi malhonnêtes les uns que les autres, mais faisant preuve également d’une insensibilité face à la peine d’autrui qui m’a profondément indigné. Le tout à l’aune de l’argent. Ces moments où je me dis que le capitalisme est plus féroce ici qu’ailleurs.

Les évènements se passent entre 7h15 et 15h15 de la journée de mercredi dernier, pendant laquelle j’étais sensé rallier mon village d’origine, pas loin de Bafoussam (la troisième ville du Cameroun) après environ cinq heures de route. En partant aussi tôt, j’avais misé sur une arrivée à seize heures. Bien mal m’en a pris.

7h15 : j’arrive au quartier Bépanda, au lieu-dit Tonnerre, l’un des nombreux parcs d’autocars qui desservent cette destination. Je me fais aborder par l’un des chargeurs (c’est comme ça qu’on les appelle) qui a pour travail de trouver des passagers pour un car. Il me demande où je vais. Je lui donne une réponse. Il me fait monter dans un autocar. Je paie le voyage à un agent qui me remet un ticket. Je lui demande à quel moment on partira, il me répond : « à neuf heures au plus tard, on démarre».

9h20 : je plie un doigt, le car n’a pas bougé d’un centimètre. Je suis dans le véhicule avec une dizaine d’autres passagers. Je commence à m’inquiéter, parce que j’avais prévu de respecter la tradition qui chez nous veut qu’on ne parcoure jamais autant de kilomètres pour aller chez quelqu’un et de franchir le seuil de sa demeure les mains vides. Par souci de commodité, j’ai prévu de ne faire des courses qu’à mon arrivée. Et dans mon village, il n’y a plus âme qui vive une fois la nuit tombée.

Le temps passe. Je remarque le comportement dépassant tout entendement qu’ils ont envers les passagers qui arrivent. Situation : il y a en fait plusieurs cars qui vont au même endroit et c’est à qui remplira en premier le sien. Donc, quand un client se pointe, les chargeurs se ruent sur le malheureux. Le tirent, lui crient dans l’oreille, se saisissent de son sac. Parfois même, je vois plusieurs chargeurs concurrents se disputer violemment un sac. Les protestations du passager n’ont aucun effet sur eux. Et quand il choisit un car, l’un des protagonistes vient carrément se placer devant la portière, lui barrant le passage. Estimant qu’on lui a volé son client. Tout ça est d’une violence inimaginable. Imperceptiblement, un autre doigt s’est plié.

10h30 : je commence à être passablement irrité. Depuis une heure de temps, je suis assis dans l’autocar à une place qu’on m’a assignée. J’en avais choisi une autre bien plus confortable mais j’en avais été délogé car cette place était « déjà réservée ». Par une personne qui ne venait pas. Et qui n’avait pas payé plus que moi. J’interpelle l’un de nos tortionnaires. Je lui demande pourquoi est-ce que nous qui sommes présents, on doit s’asseoir inconfortablement alors que les places les mieux loties sont dévolues à des absents. Lui: « c’est la place d’un doyen là ». Moi : « Doyen ou pas, je ne vais pas souffrir alors que le bon monsieur prend ses aises je ne sais où ». Petit début de chamailleries. Je plie un doigt supplémentaire en allant me rassoir à ma place.

11h10 : je tombe presque à la renverse quand je vois un petit morveux arriver. On lui déroule presque le tapis rouge. « Grand, voilà la place qu’on t’a réservée. Elle te convient ? » Là, je sens ma colère qui monte. Je repars à la rencontre de l’imbécile de tout à l’heure. « Tu voulais t’asseoir là-bas ? Il fallait me le dire ». Oui, mais le problème c’est qu’il m’avait dit trois heures auparavant que la personne qui était assise là était partie se soulager à côté.

Pendant que je m’agite comme ça, les autres passagers qui attendent avec moi restent impassibles comme des moutons qu’on a mis devant une touffe d’herbe.

12h00, je suis tellement remonté que je suis prêt à mener une révolte. Les autres sortent un peu de leur léthargie et invectivent timidement les agents de la société de voyages. Eux, sentant que la tension commence à monter, disparaissent tout simplement. Personne ne les voit plus nulle part. Là, j’en ai ras-le-bol !

12h45 : un jeune homme monte et démarre le car. On demande à tout le monde de reprendre sa place parce que c’est le départ. Le brigand effectue un demi-tour, puis s’arrête dix mètres plus loin, descend et s’en va !

Il est déjà 13h, je fais mon calcul : le car est à dix places d’être plein. Si on part, le chauffeur s’arrêtera tous les huit kilomètres pour prendre des passagers. Il a tout intérêt parce que dans cette situation, cet argent va dans ses poches et non dans celles de sa société. Des arrêts qui allongeront d’au moins une heure la durée du voyage. Maintenant, pour mes courses à l’arrivée, c’est définitivement râpé. Cet autocar n’arrivera pas avant la nuit. Et en plus, le prix à payer pour partir de l’endroit où le car me déposera à la maison de ma grand-mère sera cinq fois plus cher à cause de la nuit. Mais plus grave : encore fallait-il trouver ce transport, dans un coin où tout le monde se planque chez lui à dix-neuf heures. Il était hors de question pour moi de risquer de marcher pendant une heure trente dans l’obscurité la plus complète et le froid, sans compter les détrousseurs de tout poil que je risquais de croiser. Non, je ne voyageais plus ! Désolé mémé mais je ne viendrai pas aujourd’hui. Et pour la peine, le quatrième doigt s’est plié.

13h30 : je descends du car, décidé à me faire rembourser. Je vais voir l’agent qui m’avait remis le ticket. Et là, se produit l’évènement le plus choquant : il me répond sans ambages qu’il ne me connaît pas ! Je vais vers son collègue. Lui aussi est frappé d’une amnésie soudaine car lui non plus ne me connais plus. Le cinquième doigt s’est plié. Et de surcroît, il menace de m’en coller une si je continue à ne pas lui donner un respect que je lui dois sous le prétexte qu’il aurait des enfants plus âgés que moi ! Je lui ai répondu les yeux dans les yeux que je ne devais aucun respect à un voleur.

Sur ces mots, ce fut l’altercation. Presque tuée dans l’œuf par ses collègues. Ils avaient sûrement craint pour sa vie. Il était si famélique qu’il n’aurait sûrement pas survécu si je l’avais touché. Il avait envoyé un coup de poing qui n’avait pas atteint sa cible et j’avais déjà armé une gifle qui allait causer des dégâts. Ce que je voulais c’était mon argent. Ils m’ont juré que je n’en verrai pas la couleur, que j’irais le retrouver où j’avais enterré le respect qu’on doit aux ainés. Je me suis renseigné sur le poste de police le plus proche.

Mais avant de m’y rendre, je n’ai pas épargné les l’ensemble des passagers qui avaient assisté, amorphes, à tout ça. Amer, j’y suis allé de mon laïus : « vous vous plaignez dans vos maisons, le pays va mal n’est ce pas ? Ce n’est qu’un début. De petits idiots qui sont incapables de recopier le nom qu’ils voient sur votre carte d’identité sur votre titre de transport vous traitent comme des animaux, vous marchent dessus pendant des heures et vous ne réagissez pas ? Bande de mollusques ! Et avec ça vous voulez que votre pays change ? Laissez-moi rire ! Emergence en 2035, c’est ça ? Avec une promptitude à réclamer votre droit digne d’un escargot, on n’est pas sortis de la demeure. Le pays ne va pas suffisamment mal ! Le pire est encore à venir ! On n’a pas fini de vous prendre pour des paillassons ! »

Et là j’entends sortir du car : « Petit frère, monte on part. On va faire comment ? C’est le pays non ? » Quoi ? Encore ce on va faire comment ?

Au commissariat, j’explique. « On ne peut rien faire pour toi ». Pourtant je leur présentais le ticket du voyage que je n’effectuais pas !

15h15 : je suis de retour chez moi. Prêt à faire quelque chose que je déteste, mais décidé à donner une petite leçon à cet agglomérat d’imbéciles. J’ai des relations haut-placées dans la police et je me prépare à mettre en branle tout ça. Malheureusement, j’apprends le décès d’un oncle. Ce qui me rappelle que tout ça ne sont finalement que des choses vaniteuses. Et par conséquent inutiles.

Quelqu’un avait dit qu’un peuple n’a que les dirigeants qu’il mérite. Cet épisode est symptomatique d’une société dans laquelle presque personne n’ose lever le nez. Ceux qui le font sont désespérément seuls. On les laisse se perdre dans leur délire. Et face à des gens aussi réactifs et énervés qu’une algue, ceux qui tiennent les rênes de notre Royaume font ce qu’ils veulent, sans risque de se faire embêter. La chèvre broute là où elle est attachée, pas vrai ?

L’humanisme a foutu le camp chez nous. Le respect ou la considération pour autrui sont désormais des chimères. Brutaliser les clients, garder ostensiblement le silence sur leur situation, les abandonner pendant des heures dans un autocar chauffé comme un four par notre soleil après les avoir délesté de leur argent. Qu’on ne leur remettra plus, qu’ils aillent se faire f**tre !

On a beau aimer son pays, mais il y a des jours où on se dit que c’est presque sans issue !

Par René Jackson

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René Jackson Nkowa
Diplômé de faculté de droit et d'école de commerce, je me passionne pour la communication, le management et l'écriture. Un peu geek sur les bords, j'aborde la vie avec une certaine poésie. Bonne lecture.
René Jackson Nkowa

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9 thoughts on “Les camerounais n’ont pas pitié de leurs frères… Ni d’eux-mêmes d’ailleurs

  1. oh le Panda tu sais ils sont comme ça, des fois tu es dans tes revendications, d’autres te soutirent ton porte feuille. en tout cas on t’y reprendra plus. je sais que tu t’es un peu calmé même si ta colère reste dans les lignes

  2. C’est la triste réalité au pays René. Des cas pareils sont légions. Ose faire ce que les autres ne font pas et tu verras. Mais, le hic, c’est que tout le monde se plaint sans oser changer quoi que. On va faire comment, se resignent-ils. C’est si triste mon pays. Si honteux. 2035, c’est la date-rêve. Osons dire non quand il faut.

  3. En tout cas même si le Cameroun ne réussit pas à être « pays émergeant » à l’horizon 2035, le roi Biya ne sera pas là pour se justifier. Comme pour te dire les dirigeants africains savent comment mentir au peuple.

  4. Une fois, à Tongolo, je me suis carrément fait traîner par un chargeur qui me disait que je suis obligé de voyager dans son car. J’ai eu très envie de l’assomer mais je me suis abstenu. Tous ceux qui prennent la route de l’Ouest on déjà vécu ou subi cette situation. C’est malheureux, surtout que personne ne fait rien pour que la situation change. Conseil: la prochaine fois, tâche de sélectionner soigneusement l’agence que tu prends. Surtout, évites les raccoleurs.

  5. les Bamileke sont tres passifs et voir mm indifferents aux pareils traitements. Sur ce je me demande mm si l´histoire dit la verite sur le maquis et combats post-independance a propos du role des bamilekes.

  6. Olivier, je ne peux pas te laisser dire des choses pareilles. Il est vrai que le transport sur cette ligne est mal organisé, mais ça ne justifie pas ce que tu dis.

    Même sur la route Douala-Yaoundé c’est pareil! Et apparemment tu n’es pas allé dans nos petits villages un peu partout au Cameroun. C’est le même problème. Les avions de Camair qui sont mis en retard parce qu’on attend un ministre ou un je-ne-sais-qui, ou des passagers qui sont débarqués parce qu’il faut laisser la place à un retardataire qui a le bonheur de faire partie d’un cercle, là c’est dû à la passivité des bamilékés. Pardonne-moi de te le dire, mais ta réaction est sotte et montre une certaine étroitesse d’esprit.

    Tu as déjà pris le train pour aller au Nord? Tu as vu dans quelles conditions les gens voyagent? Ce sont les camerounais dans leur ensemble qui sont indolents!

    Et puis respecte la mémoire de ceux qui ont souffert du maquis! Les bamilékés on payé un lourd tribut dans cette histoire, crois-le ou non!

  7. Hello,

    Cet article dépeint les galères que j’ai vécu récemment entre Bafoussam et Bangangté dans une agence qui a pignon sur rue. J’arrive à l’agence à 17h et car est à moitié plein, le chauffeur nos garantie qu’au plus tard à 18h nous serions déjà partie.
    A 3 heures plus tard , le car n’a pas bougé , il reste 4 places et les chargeurs restent impassible aux ral bol des passagers . JE décide de payer les 4 places restantes car à partir de 22H il y’a presque plus de motos taxis et voyager tres tard ne m’enchante pas .
    Apres avoir payer , le chauffeur prend la route , au lieux de filer à Bangangté , il va aucentre ville de bafoussam pour « chercher 4 passagers » alors que j’avais payé les places . Je lui fait savoir que je suis préssé et que j’ai justement payés les places pour qu’on se dépeche . Le mec me retorque que si je suis pas content je descends de son car . Bref il ne trouve personne , on part de bafoussam à 21h finalement , à Bandjoun il trouve 5 personnes qui vont à bangangté . Il les faits monter, ce qui a pour effet de nous serrer comme pas possible .
    Bref j’ai payé 5 places pour qu’on ne perde pas le temps , au final nous avons qd même patienter 4h , et j’ai même pas pu bénificier du « confort » des 4 places supplémentaires que j’ai payé et je me suis fait insulter pour avoir demandé des explications .
    La considération et le respect ne semble plus exister dans notre beau pays .

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