Le saint fouet

Dernièrement, je regardais une émission télévisée sur une chaîne internationale qui parlait des sévices dont sont victimes les enfants. Ca va paraître étrange, mais ce document a plutôt suscité chez moi un certain amusement, surtout au moment où il a été question du désarroi d’une maman qui élevait seule son enfant, qui avait dû se battre contre les services sociaux de son pays parce qu’elle avait commis le tort d’enfermer son fils de dix ans – un idiot fini, un roitelet qui se croyait tout permis – pendant plusieurs heures dans sa chambre. On accusait la pauvre maman de séquestration sur mineur, elle qui ne savait plus à quel saint se vouer avec un enfant qui lui donnait tous le temps du fil à retordre et qui minait chaque jour le peu de liant psychologique qui permettait à la dame de tenir encore debout. Je crois qu’il n’est pas nécessaire de préciser que ceci se passait dans un pays occidental, l’un des empires de l’enfant-roi. Il est encore plus inutile de dire que vu depuis nos contrées tropicales et équatoriales, tout cela n’est que folklore. Le châtiment corporel est l’un des éléments cardinaux de la panoplie qui sert à bâtir des hommes et des femmes dignes de ces noms sous nos chaudes latitudes.

« Towa crut que sa mère lui avait mis la cervelle à nu. Elle porta la main à la tête, et, en touchant ses propres cheveux, constata avec surprise que sa calotte crânienne était encore en place. La taloche qu’elle avait encaissée était pourtant assez forte pour la lui décortiquer comme une arachide trop mûre. Elle venait d’annoncer qu’Etoundi, chez qui son père l’avait envoyée […] était en train d’aiguiser une machette et se préparait à aller guerroyer contre les herbes de sa cacaoyère.  Sa mère, épouvantée par les énormités que pouvait déjà inventer une fillette de son âge, […] lui avait servi cette thérapeutique pour tuer le mal dans l’œuf. […] Vraiment, cette enfant ferait tomber quelqu’un raide mort si elle continuait à mentir de cette façon. Et pan ! Petite fille, pour que tu ne sois pas un danger public un jour ». Telles sont les premières phrases d’une nouvelle de mon auteur favori, le désormais feu Séverin Cécile Abéga, qu’il publia dans son œuvre Les Bimanes. Il est à noter que Towa n’avait pas menti. Elle avait effectivement trouvé Etoundi aiguisant sa machette dans le but d’aller nettoyer ses cacaoyers. La pauvre petite avait donc été injustement punie. L’histoire ne le dit pas, mais Towa a sûrement reçu avant et après cet épisode des taloches bien senties plus ou moins méritées.

Aujourd’hui, des quasi-mécréants mettent tout en œuvre pour faire effondrer l’une des institutions de l’école et de l’éducation en général : le fouet ! Ce qui de notre côté de la planète provoquerait des dégâts irréparables. Cela va peut-être choquer provenant d’un jeune homme du vingt et unième siècle, qui se dit intellectuel et jouissant de toutes ses facultés mentales, mais l’Africain, surtout son petit, carbure à la chicotte. Je les vois déjà venir ceux qui vont me dire: « mais mon petit jeune, tu oublies tes ancêtres esclaves qui ont été battus comme des bêtes ». Deux choses : primo, ce ne sont pas mes ancêtres, sinon je serais plutôt actuellement entrain de tenter d’esquiver les balles dans les rues quelque part aux Etats-Unis, ou je serais partageant un joint de cannabis dans un ghetto mal famé d’Amérique centrale, coiffé de dreadlocks en nasillant dans un créole mal assuré « Jah rules ». Ou encore, je serais entrain de reluquer les plus jolies plastiques du monde sur les plages de Copacabana. Secundo, les deux catégories de personnes (esclave africain et petit africain) ne sont pas transposables. Le premier n’était qu’une bête à dresser et à rendre docile, tandis que le second est un esprit encore diffus auquel on doit inculquer une éducation.

La fessée est indispensable dans la vie de l’honnête éducateur. Rien ne vaut mieux pour justifier cette affirmation que des exemples de mon expérience personnelle. Je n’ai pas été particulièrement malmené dans mon enfance, car j’étais plutôt docile et j’assimilais facilement les leçons à l’école. Mais nul n’étant parfait, j’ai dû quelques fois faire face au fouet. Et je peux vous assurer que j’ai à chaque fois retenu la leçon. Classe de CE1 : l’instituteur avait dessiné un cadran sur le tableau et il me désigna pour aller déchiffrer l’heure indiquée. Il était sept heures dix et moi je suis allé dire sept heures deux. L’instituteur m’asséna deux coups de fouet aux fesses et je puis vous assurer qu’avant de sortir de la classe ce jour-là, je savais lire l’heure. En CE2 : je sus réciter la table de multiplication de 1 à 12 après que notre instituteur nous ait mis à genoux pendant une heure de temps sous le soleil en menaçant que quiconque ne saurait pas réciter la table de multiplication recevrait la fessée de sa vie. Mon père aussi n’avait pas manqué de sévir. Je n’oublierai jamais ce jour de la classe de troisième. Jusque là brillant élève, j’ai sombré. Le début de la puberté, peut-être. Car pendant que les autres cherchaient à se rendre beaux, à attirer le regard et l’attention, moi je déviais dans une sorte de démence et dans une dangereuse insouciance. Mes notes en furent sévèrement touchées. Le jour de la remise des bulletins du deuxième trimestre, mon père pour une fois se rendit lui-même au collège. Chauffé à blanc par l’ampleur de ma déchéance et par mon professeur titulaire qui me suivait depuis trois ans et qui semblait lui-même catastrophé par mes prestations, mon père me fila ce soir-là la bastonnade la plus cinglante que j’aie jamais reçue. C’était dantesque ! Tout y passa : fouet, gifles, tacles et même coups de poings. Et cela dura près d’une heure d’horloge. Figurez-vous que trois mois après, je décrochai le brevet de fin du premier cycle avec une mention « Très bien » alors que de toute l’année, je n’avais pas atteint les 7/20 !

Les corrections corporelles sont donc un excellent moyen de remettre dans le sens de la marche un garnement qui s’égare. Cela ne se vérifie pas seulement chez moi, mais aussi chez mes coreligionnaires, car j’en suis sûr, aucun ne peut affirmer qu’il n’a reçu une taloche qui l’ait éloigné des chemins de la perdition. Et l’interdiction de ce traitement de choc est une bévue à ne point commettre. Le collège où j’ai suivi tout mon cursus secondaire était entre autres réputé pour être l’un de ceux de la ville où les parents déboursaient le plus en frais de scolarité. De plus en plus de parents outrés par le récit plus ou moins fantasque que leurs enfants leur faisaient de la raclée subie à l’école vinrent agresser les responsables en arguant qu’ils ne dépensaient pas autant d’argent pour que leur progéniture soit fouettée comme des animaux à l’école. Le fondateur intima l’ordre à tous les enseignants de ranger les fouets dans les placards. Le résultat ne se fit pas attendre. On enregistra les plus mauvaises notes  depuis le début du fonctionnement de l’établissement cette année-là et l’indiscipline battit des records. Les mêmes parents – qui avaient visiblement oublié qu’eux-mêmes avaient grandi le bâton sur l’arrière-train – votèrent la réintroduction du fouet.

Une chose est tout de même importante à dire : les raclées en tous genres ne sont pas la panacée. Elles contribuent grandement à la maîtrise des enfants mais ne suffisent pas à elles seules. Il y a des enfants irréprochables qui n’ont pas besoin de cela pour être ce qu’on attend d’eux. D’un autre côté, certains sont tellement tête de mule qu’on pourrait même les tuer à coups de bâtons qu’ils ne changeraient pas. Pour ces derniers, il faut utiliser la dissuasion psychologique, ou alors attendre qu’ils finissent par comprendre par eux-mêmes, et prier pour que cela n’arrive pas trop tard. Et puis, la chicotte n’est efficace que jusqu’à un certain âge.  Quand les petits sont encore malléables, elle est utile. Mais lorsque les personnalités des uns et des autres commencent à se mettre en place (généralement avec la puberté), les corrections corporelles deviennent au mieux inutiles, au pire contre productives. Les enjeux sont tout autres. On sort de la période où on bosse bien de peur de se faire réprimander à une autre où il faut le faire car il faut se construire. Tentez de châtier un jeune à ce moment-là, il prendra cela comme une agression et il risque de vous faire regretter cet égarement d’une façon ou d’une autre.

Mais tant qu’ils sont encore petits, des coups de fouets à petites doses leur feront plus de bien que de mal. Je sais de quoi je parle. Je vis depuis quelques temps avec une fillette de cinq ans. Qui n’en faisait qu’à sa tête malgré tout ce que je lui disais. Puis un jour j’ai trouvé un fouet, je lui ai administré une bonne dizaine de coups et depuis elle réagit au doigt et à l’œil. Et puis si vous avez la chance d’être en Afrique Noire où les services sociaux sont quasi inexistants, ne vous privez pas de ces petits moments qui forment la jeunesse. Mais n’en abusez pas. Utilisez-les quand le récalcitrant le mérite vraiment. On ne vous enlèvera pas votre enfant, vous ne risquerez pas la prison et peut-être la récompense suprême viendra des décennies plus tard dans une phrase du type : « si mon oncle/père/mère ou tante ne m’avait pas autant bastonné, je ne crois pas que je serais devenu(e) l’homme (ou la femme) que je suis. Je me serais peut-être égaré (e) ».

Par René Jackson

The following two tabs change content below.
René Jackson Nkowa
Diplômé de faculté de droit et d'école de commerce, je me passionne pour la communication, le management et l'écriture. Un peu geek sur les bords, j'aborde la vie avec une certaine poésie. Bonne lecture.
René Jackson Nkowa

Derniers articles parRené Jackson Nkowa (voir tous)

7 thoughts on “Le saint fouet

  1. ah ce bon vieux fouet!!! je dois avouer que entre le bâton et carotte, c’est le bâton qui obtient de bien meilleurs résultats (chez les enfants bien sûr).
    Une nouvelle fois je suis conquis par l’éloquence de tes billets; vivement la prochaine

  2. Bien parlé, comme toujours. Et je me reconnais très bien dans la dernière phrase. Sauf peut-être que j’aurais insisté d’avantage sur le « Mais n’en abusez pas ». C »est à mettre en gras non? Moi même parent, je sais qu’on confond parfois la nécessité de remettre l’enfant dans le droit chemin et la facilité à prendre le fouet comme un défouloir quand les soucis de la vie d’adulte nous malmène. Encore que là on ne parle plus d’enfant, mais de « punching ball »!

  3. Il y a un proverbe chez nous qui dit que l’enfant ne connait pas Dieu mais il connait le bâton (« fouet »), histoire de justifier le châtiment corporel dans nos traditions respectives. Tu a bien fait de souligner qu’il ne faut pas en abuser non plus.

  4. Tres bien ecrit, comme toujours!
    Moi meme j’ai recu pas mal de fessees, pour mes resultats scolaires. Et je dois avouer que meme si ca m’a fait mal et que j’ai pleure pendant des heures, cette fessee m’aura poussee a donner le meilleur de moi meme. Pour moi, utiliser le fouet quand c’est necessaire n’est pas une mauvaise chose, ca permet de faire passer le message plus facilement que si les parents se mettaient a juste reprimander leurs enfants.

  5. L’histoire de l’heure,m’est arrivée aussi. On avait la fessée, le tirage d’oreille et j’en passe mais pas le fouet, et malgrés toutes les tentatives de la maîtresse, elle n’a jamais pu tirer quoique ce soit de moi à ce niveau là.
    Elle brandissait une horloge en carton, le visage menaçant, et la seule chose à laquelle je pensais, c’est que je n’y arriverais pas et que j’allais y passer.
    Je n’ai su lire l’heure qu’à l’âge de 10 ans en m’amusant seule pendant l’été.
    EN revanche, les fessées étaient efficaces lorsque je faisais une bêtise, même si petite j’ai souhaité en mon fort intérieur la mort de mon père à maintes reprises.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *