Le Cameroun est une bombe à retardement

Dimanche dernier, le 20 mai, était célébrée la 40ème fête nationale du Cameroun, pour la commémoration du Cameroun fédéral devenant Etat unitaire. Une fête que d’ailleurs j’avais oublié car ce n’est que dimanche dans la soirée que je me suis souvenu que c’était la fête nationale. Ce qui a d’ailleurs été le cas de beaucoup de gens à première vue, car passant énormément de temps sur les réseaux sociaux avec des centaines de camerounais, aucun n’a eu la bonne idée de mentionner les jours précédents ou le jour même la fête nationale. Cette célébration de l’Etat Unitaire du Cameroun venait en tout cas mettre pour moi un terme à une semaine pendant laquelle un faisceau d’évènements m’ont mis face à une évidence, que j’ai toujours farouchement refusé de voir : mon pays, le pays que j’aime, celui dans lequel je vis et que je n’ai jamais quitté une seule seconde est assis sur un monticule de napalm. Explosif dont le détonateur se trouve entre les serres d’un volatile auparavant de mauvaise augure pour les seuls poussins, mais qui par la force des choses est devenu un véritable menace pour le Cameroun tout entier : l’Epervier. Oui, camerounaises et camerounais, l’Opération Epervier nous dirige tout droit vers de jolies emmerdes et d’autres facteurs installés depuis l’y aident.

Mardi le 15 mai, j’ai vécu de bout en bout un évènement historique : l’investiture de François Hollande et ses premières heures en tant que président de la république française. Il est inutile de signaler que ce genre de péripétie de la vie d’un pays est une denrée rare sur le Continent, encore moins dans mon pays. Pays dans lequel la dernière passation de pouvoir a eu lieu quand je n’étais pas encore né. N’en déplaise à ceux qui nous disent portés vers l’extérieur, on est bien obligés de regarder dehors pour vivre ce genre de chose. Deux sentiments ont dominé chez moi ce jour-là : d’abord, je me suis senti pour la première fois lié à ce pays, la France, et à sa culture. Puis, j’ai été subjugué par l’importance que prenait l’histoire de ce pays dans son évolution et dans le monde tel que nous le connaissons aujourd’hui. Car beaucoup de choses que nous connaissons aujourd’hui sont parties depuis la France. Ne pouvant toutes les citer, je prendrai le seul exemple de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Aujourd’hui, jeunes gens, si vous réclamez à cor et à cri le droit de vote, tout est parti de cette déclaration.

L’histoire écrite du Cameroun débute en 1884 avec la signature des premiers traités entre les indigènes de la côte camerounaise et les allemands. Y a-t-il eu quelque chose avant ? Oui, sûrement, mais on n’en sait pas grand-chose. L’essentiel de l’histoire pré-coloniale qu’on apprend aux écoliers et lycéens camerounais concerne les civilisations de l’Afrique de l’Ouest, la traite négrière et la découverte de l’Amérique. Ceux dont on parle et qui sont les plus proches du Cameroun sont les Sao (essentiellement du Tchad) et les pygmées, qui malheureusement représentent une infime portion de la mosaïque ethnique camerounaise, autant aujourd’hui que dans les temps anciens.

Autant dire que le sentiment d’appartenance à la nation camerounaise, si elle existe (j’appuie sur le « si »), ne date par contre pas de très longtemps. Et depuis 1884, il n’y a pas eu beaucoup d’évènements qui ont permis de renforcer le Cameroun en tant que nation. Prenons par exemple les grandes dates de l’histoire récente du pays.

1960 : l’indépendance. Qui a première vue a été gracieusement offerte par l’occupant français. Mais qui fait suite à une farouche guerre d’indépendance dont on ne parle pas dans les livres d’histoire, même camerounais. Cette guerre qui pourtant, dans l’empire français n’a eu d’égal que la guerre d’Algérie. Toute la zone sud-ouest du Cameroun, plus précisément le territoire couvrant actuellement les régions du Littoral et des Grassfields ont payé un lourd tribut humain. C’était l’époque du maquis. Loin d’être un évènement rassembleur pour les camerounais, les réels bénéficiaires de l’indépendance sont ceux qui ont combattu aux côtés de l’occupant. Et de facto, il est jusqu’à aujourd’hui presque tabou d’évoquer les noms de ceux qui ont donné leur vie pour la liberté du Cameroun.

1961 : l’Unification : Le Cameroun d’avant 1961 a été amputé de plus du tiers de sa superficie qui a rejoint le Nigéria à la suite d’un référendum. Cette partie du Cameroun qui a été rattachée au Nigéria faisait partie du Cameroun anglophone. La première manifestation du « problème anglophone », qui perdure jusqu’à aujourd’hui.

1972 : La Réunification du Cameroun : Le Cameroun qui était jusque là un état fédéral (avec le Cameroun anglophone et francophone comme fédérés) devient une seule et même entité. La zone anglophone se retrouve confondue dans la masse francophone, ce fait étant confirmé par l’avènement de la République du Cameroun en 1984. Le malaise anglophone s’accentue, car leur spécificité est appelée à disparaître.

1984 : Une tentative de coup d’Etat ébranle le Cameroun. La conséquence étant que tous les hauts-dignitaires de la région septentrionale du pays sont appréhendés et/ou exécutés. Le Cameroun qui jusque là était presque scié en deux se retrouve virtuellement subdivisé en trois.

Nous sommes en 2012 et il y a très peu de choses qui peuvent emmener un camerounais d’une région à se battre pour un compatriote d’une autre région. Il n’y a pas d’épisode historique qui permette aux uns et aux autres de se sentir soudés. Le seul emblème derrière lequel la majorité des camerounais se retrouvait était l’équipe nationale de football. Depuis, la gestion calamiteuse de cette institution a poussé tout le monde à lui tourner le dos. Aujourd’hui, les nordistes traitent ceux du sud de chiens, quand ils ne les assimilent pas tous à aux « bamilékés ». Ceux du sud ne sont pas en reste. Quand ils ne s’attaquent pas à ceux du nord en les comparant à des oiseaux, il se retournent contre les anglophones qu’ils considèrent comme des sous-hommes et avec une condescendance infinie. Les anglophones, dans leur mal-être dans un pays où on ne reconnaît pas leurs particularismes et leur valeur, ne cessent d’afficher leurs velléités de sécession.

Le surlendemain de l’investiture de Monsieur Hollande en France, j’écoutais une émission sur une chaîne locale où l’intervenant du jour s’était donné pour mission d’éduquer les camerounais au sujet de notre culture. Il a commencé son propos en martelant le fait que contrairement à ce qui est communément acquis ici, culture n’est pas que musique. Puis il a démonté pièce par pièce le résidu de politique culturelle en accusant nos gouvernants d’avoir tué et enterré la culture et le patrimoine historique camerounais. L’exemple le plus fort qu’il a pris fut celui de Foulassi. Pour ceux qui ne le savent pas, Foulassi est le village où est né notre hymne national. Foulassi qui aujourd’hui est une bourgade presque abandonnée, extrêmement difficile d’accès. Surtout Foulassi où il n’est rien, même pas un panonceau, qui indique que là naquit l’un des symboles les plus importants de notre pays, son hymne. L’intervenant mentionna aussi le fait que ses deux auteurs, René Jam Afane et Samuel Minkyo Bamba ont vécu leurs dernières années et sont morts dans l’indifférence presque totale.

Jusque là tout de même, il n’y avait pas de quoi s’affoler. Mais depuis, l’ensemble des éléments qui risquent de faire tout exploser sont réunis. Le dernier étant l’Opération Epervier en cours. Pour ceux qui ne connaissent pas, l’Epervier est une campagne de d’assainissement des mœurs publiques menée par les autorités camerounaises, mais laquelle il est vrai a été commandée par les partenaires économiques (ou plus précisément les créanciers) du Cameroun. Et il n’est pas tout à fait usurpé de dire que ce rapace est à serres chercheuses.

Parce qu’être ministre, haut commis de l’Etat ou administrateur public est devenu l’un des métiers les plus risqués au Cameroun. On ne compte plus les responsables de premier plan, qui environnaient le sommet de l’Etat, qui sont partis de là pour se retrouver directement dans une geôle. Et le choix des victimes n’est apparemment pas le fait du hasard.

Car ces derniers mois, tous ceux qui ont été victimes de l’Epervier ont été mêlés de près ou de loin à l’affaire de l’Albatros (décidément, une histoire d’oiseaux de malheur). L’Albatros, du nom de ce vieux coucou qui perdait presque ses pièces en vol et qui était destiné aux voyages présidentiels. Le pays risqua fort de perdre sa tête lorsque le président emprunta ce Boeing pour la première fois. Parti de Yaoundé pour l’Europe, l’avion atterrit en catastrophe à Douala. Il se trouve qu’il y a eu autour de cet avion des malversations qui s’élèvent à des dizaines de millions de dollars US. Payés des poches du contribuable. Il se trouve aussi qu’en prévision des élections présidentielles qui ont eu lieu en octobre 2011, un mystérieux G11 (désignant 11 responsables camerounais de premier ordre, je ne sais malheureusement pas lesquels, puisque je tiens cette information de la bouche de Madame Denise Epote qui intervenait sur une radio internationale le 19 mai et qui n’avait pas été plus loquace) s’est réuni dans le but d’empêcher au président sortant de prolonger son bail déjà multi-décennal à la tête du pays. Coïncidence ou pas, beaucoup des membres de ce G11 étaient impliqués dans l’affaire de l’Albatros.

Ce qui du coup donne à l’Epervier une dimension politique. Déjà, il y a quelques temps, les personnes originaires de la même région que le président lui avaient adressé un mémorandum lui enjoignant d’empêcher de faire emprisonner leurs élites. Ce a quoi les langues perfides répondaient : « qui voulez-vous qu’on emprisonne d’autre ? Puisque c’est toujours vous qui occupez les principaux postes de responsabilités dans ce pays ».  Déjà, il y a quelques semaines, l’ancien ministre de l’administration territoriale était incarcéré. Celui qui avait été le plus proche collaborateur du Chef de l’Etat se retrouvait du jour au lendemain en prison. L’actuel ministre de la Communication – qui en passant est le plus honni par les camerounais – originaire comme l’ancien ministre incarcéré du septentrion camerounais est allé tenter de calmer  la grogne qui commençait à poindre là-bas.

Je n’ai pas fait la sociologie, mais ce que je sais des relations humaines est que la confiance est l’un des aspects les plus importants et ceci vaut pour tous les groupes sociaux. Ce qui me pousse à craindre vraiment le pire quand je me rends compte que beaucoup de collaborateurs du Chef sont en prison. Ce qui est manifeste de la méfiance qui y règne et donc de la précarité de l’équilibre sur lequel les institutions du pays  reposent. Car, on ne peut comprendre que les deux derniers premiers ministres sont en prison et qu’un nombre élevé de ministres et de cadres d’administration y croupissent aussi. Ce qui est sûr c’est qu’il y a déjà des personnes avec les coudées franches qui nourrissent une sérieuse animosité contre le Palais. Un humoriste a déjà constitué un gouvernement avec tous les pensionnaires de la maison d’arrêt de Nkondengui. Et selon lui, il n’en manquait plus qu’un président, qui selon lui devait être « le voleur en chef lui-même ». En l’état actuel des choses, il n’est plus farfelu de se dire que les véritables problèmes du Chef (et ses effets collatéraux) proviendront des cellules de cette prison. Et tout le monde le sait, quand les pachydermes se battent, les herbes en souffrent.

Donc mis ensemble, tout ce que je viens de citer constitue un cocktail détonant qui fait planer une menace désormais perpétuelle sur le pays. Et les signes de grande tension ne manquent pas. Les manifestations sont interdites sur tout le territoire. Et plus étrange, il y a deux semaines, la finale de football des jeux universitaires à Buéa (Sud-Ouest) était gardée par des éléments des forces de l’ordre armés jusqu’aux dents. Je suis donc tenté de conclure comme l’avait fait l’intervenant qui accompagnait Denise Epote : « je crains pour le Cameroun des évènements plus tragiques que ceux qu’on a connu en Afrique ces dernières années [..] car la guerre de succession a déjà commencé et elle sera féroce ».

Et là, je crains que la placidité et l’immobilisme dans lesquels sont passés maîtres le commun des camerounais ne nous aide pas beaucoup sur ce coup-là.

Par René Jackson

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René Jackson
Diplômé de faculté de droit et d'école de commerce, je me passionne pour la communication, le management et l'écriture. Un peu geek sur les bords, j'aborde la vie avec une certaine poésie. Bonne lecture.
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7 thoughts on “Le Cameroun est une bombe à retardement

  1. Instructif ton bref historique, et inquiétant aussi. Faudrait pas que ça vire éventuellement comme Néron, dans sa paranoïa !

    Il y a quand même des lueurs encourageantes, j’étais dans une église de plus de 1000 personnes à Youndé (Winners Chapel Fouda) et j’y ai rencontré des camerounais de plusieurs ethnies qui s’aimaient vraiment, ça paraissait dans leurs paroles et leurs actes. Il y avait aussi des nigérians et des ivoiriens très bien intégrés, il y a même eu un canadien qui a été fort bien accueilli !

    Encourageant, n’est-ce pas ? 🙂

  2. J’aime mieux lire les blogues que les médias traditionnels qui se doivent d’être sensationalistes, voire apocalyptiques pour augmenter leur tirage

    Vous, les jeunes, vous allez être ceux qui allez remplacer éventuellement les dirigeants en place, alors ce sera à vous d’établir une autre façon de faire, il ne faut pas s’attendre à ce que ceux qui sont en place présentement le fasse délibérément parce que le système qu’ils ont établis leur est profitable.

  3. Le chant du cygne mes amis. Le Cameroun n’implosera pas, du moins, nous nous battrons pour. Ce qui par contre est en train d’exploser, ce sont les fondations du régime qui nous gouverne depuis trente longues et dures années.

  4. T’es trop pessimiste le Parisien, le PSG n’est pas champion. Tu vois donc que tes prévisions ne sont pas toujours vraies. J,espère de tout mon coeur que tu te trompes aussi pour notre pays.

  5. chaque chose a un debut et une fin je pense que le regime actuel a deja fait son temps le pays quant a lui ne tombera jamais vous savez chez nous meme les call boxeurs peuvent gouverner nous ne somme pas comme les voisins d’à cote suivez mon regard

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