L’aventure mystérieuse

Telefunken transistor radio, Skógar Folk Museum - Creative Commons Attribution 2.0 Generic
Telefunken transistor radio, Skógar Folk Museum – Creative Commons Attribution 2.0 Generic

J’ai été attristé il y a quelques temps  par les remous plus qu’inquiétants par lesquels est passée la chaine de radio Africa N°1. Qui n’a pas été très loin du dépôt de bilan. Mais bon gré, mal gré, cette radio reste debout. Aaah, Africa N°1 ! C’était la radio d’une époque. A l’époque où il n’y avait pas encore nos FM, encore moins de radios privées. A l’époque où nos vies étaient bercées par ces émissions du Poste national de la CRTV qui émettait depuis Yaoundé. Il y avait bien Radio Douala, mais beaucoup des émissions étaient en fait celles du Poste national et l’impression que j’avais tout petit était que cette Radio Douala, quand elle ne reprenait pas les programmes du Poste National, ne faisait que des émissions en Duala. J’avais beau être né et avoir toujours vécu à Douala, donc chez les Duala, je ne comprenais pas le dialecte. A l’époque, RFI était inconnue au bataillon de la FM. Ceux qui voulaient l’écouter devaient donc se battre avec les fréquences en ondes courtes ou en ondes moyennes de leur transistor. Quand on parvenait à accrocher la station, on avait alors droit au si nostalgique son qui disparaissait doucement, puis totalement, mais qui finissait toujours par revenir. Puis par repartir et revenir.

Des choses d’un autre temps. On avait peu et on s’en accommodait très bien. Contrairement à aujourd’hui où on en a plus mais où paradoxalement, on en veut encore plus. Personne ne s’était jamais plaint du disque de 33 tours qui ne permettait pas d’avoir plus d’une heure de son, ce son grésillant et sans basses. Aujourd’hui, les gens se comparent à coups de giga-octets et de son haute fidélité. Ma mère est toujours surprise quand je lui montre de quoi est capable mon minuscule iPod et ressort  l’inlassable histoire de sa jeunesse où les surprises parties étaient ambiancées par un vieux gramophone. On n’entendait que des murmures de chansons, mais des dizaines de personnes s’en contentaient. Pas comme aujourd’hui. Les jeunes sont maintenant capables à la moindre fête de tenir tout un quartier éveillé pendant la nuit avec les imposants moyens musicaux dont ils disposent.

A l’époque, on avait le Poste National de la CRTV, Radio Douala (Poste National bis), Africa N°1, pas de RFI. En outre, nous avions des transistors Grundig qui avaient vu Adam et Ève d’un côté et de l’autre côté des oncles qui étaient tout sauf les tontons mollassons que les enfants ont maintenant.

Personnellement, je n’ai pas beaucoup écouté Africa N°1 quand j’étais enfant. Mon père faisait partie de ceux préféraient passer leur temps à scanner les ondes courtes dans le but de débusquer RFI ou VOA (Voice Of America, ndlr). Africa N°1 n’était pas trop son dada. N’empêche qu’Africa N°1 m’a fait vivre l’une des aventures les plus rocambolesques de mon enfance et vous vous doutez bien que cela se déroula bien loin de la maison paternelle.

Situons d’abord le contexte

Bandjoun. Village situé à quatre heures de route au nord de Douala. Village d’origine de mes parents. Ils ont toujours eu l’habitude de nous y expédier pour au moins deux mois pendant les grandes vacances. A l’époque, je détestais ça ! Le village était, pardonnez-moi  l’expression, le trou du cul du monde. Pas de télé, loin de mes amis, des vieux partout et surtout cette obscurité. Au village il faisait un noir incroyable une fois la nuit tombée. Ca n’a pas trop changé d’ailleurs. Il y fait parfois si noir que sans lampe-tempête ou lampe torche, tu ne vois même pas tes pieds. A cette époque-là, l’électricité est quasi inexistante dans le coin. Je détestais aussi le froid. Je n’étais pas fait pour vivre à des endroits où la température tombe souvent à 15 degrés dans la nuit.

Contrairement à d’autres villages où les cases de plusieurs familles sont regroupées au même endroit, le mien est l’un de ceux où l’individualisme est prononcé. Chaque famille a une concession de parfois plusieurs hectares, avec sa case tout au milieu. Le matin, quand on veut faire savoir à son voisin, qui a lui aussi sa maison juchée au beau milieu de sa concession, qu’on a réussi à vaincre la nuit, on envoie un hululement et on tend l’oreille pour savoir si lui aussi à survécu à la nuit.  Mais par-dessus tout,  ce que j’abhorrais au village était que j’avais l’impression que c’était le cimetière le plus vaste du monde. Il y a des tombes partout. La nuit quand tu dors, tu es à 30 mètres à tout casser d’un tombeau. Dans la journée, quand tu te promènes, ces foutues tombes surgissent de nulle part toutes les deux minutes. Et puis ces innombrables légendes de totems et d’esprits qui hantaient les nuits me mettaient sur un qui-vive permanent. Certaines nuits, je ne parvenais à dormir que parce que mon petit corps avait besoin de sa ration de sommeil.

Il y a quelques mois, j’écoutais la radio et un scientifique expliquait qu’à partir de l’âge de six ou sept ans, l’enfant connaît le paroxysme de ses peurs car il prend conscience l’existence de la mort, qu’il découvre inéluctable et irréversible. Il vit dans la crainte perpétuelle de perdre ses proches. Il faut dire qu’à ce moment-là, j’étais en plein dans cette crise. Le personnage que je haïssais le plus au monde était Jésus, manifestation suprême de la mort. Il réussissait l’exploit de se faire crucifier et de mourir tous les ans. Les crucifix m’ont épouvanté pendant une bonne partie de ma vie.

On revient aux faits

J’avais déjà entendu parler de cette émission. De cette émission qui hérissait le poil, même celui du plus endurci. Cette émission, paraît-il, était le film d’horreur, mais en version radio. Tous ceux qui l’avaient écouté en étaient sortis retournés. Il n’était pas bon pour un môme de l’écouter. Au risque de le traumatiser pour le restant de ses jours. Mais jusque là, j’en avais juste entendu parler.

La journée avait été horrible. J’avais porté sur la tête un sac rempli d’arachides  et marché pendant deux kilomètres. Pas du tout habitué à ce rythme de vie, mon corps avait cédé et j’avais été saisi d’une violente migraine. A dix-huit heures, j’étais au lit. Je dormais dans la chambre de mon oncle dont la vieille radio ne parvenait à capter que Africa N°1 et qu’il laissait souvent allumée. Cette radio  était vieille, elle avait sans doute vécu le débarquement en Normandie. Rafistolée à maintes reprises, on se demandait comment elle faisait pour encore fonctionner. C’était un appareil de fabrication allemande, de marque Grundig, avec de l’allemand écrit partout dessus. De toutes les façons, ça n’était pas nécessaire parce que ce soir là, je n’ai pas eu besoin de savoir l’équivalent de « Off » en allemand pour que cet appareil de malheur cesse de parler. Tout d’un coup, j’avais bondi du lit, sauté sur ce transistor. Je l’avais jeté par terre de toutes mes forces. Il avait continué à parler. Pourquoi ces allemands éprouvent-ils toujours le besoin de fabriquer des trucs aussi solides ? Je l’avais alors achevé d’un grand coup à l’aide d’une grosse pierre qui traînait là.

Ce qui avait provoqué ce déchainement de violence était simple. Mon oncle avait laissé dans sa chambre sa radio allumée et branchée sur Africa N°1. Par malheur ce soir là l’émission L’Aventure Mystérieuse de Patrick Nguema Ndong était diffusée. J’avais été sorti de mon sommeil par de grands cris : « Attrapez-le ! Attrapez-le ! Il ne faut pas qu’il s’échappe ! Rattrapez-le ! » J’ai ouvert les yeux, mais j’avais l’impression de les avoir toujours fermés tellement il faisait noir. « Rattrapez-le. On va le tuer, lui couper le zizi parce que le sorcier Fifion en a besoin et on va donner son corps à manger aux chiens de la forêt ». Mes poils se sont dressés sur tout mon corps. La suite, vous la connaissez.

Mon oncle était arrivé en catastrophe et s’était rendu compte de l’étendue des dégâts. Il a compris que cette fois-là, c’en était fini pour sa radio. Il était entré dans une colère noire et m’aurait bastonné si ma tante n’était pas intervenue en lui faisant comprendre qu’on ne tape pas sur les enfants des « Blancs » (c’est comme ça qu’on appelait au village tous ceux qui venaient de la grande ville). Je méritais malgré tout une punition et à la place d’une volée de coups au derrière, il me réserva bien pire.

Il me sortit de la maison et me traîna à une trentaine de mètres de là. Où il m’abandonna. J’eus tellement froid que je ne pus même pas pleurer. Non loin de là, il y avait une tombe et chaque fois que je la regardais, j’avais l’impression de voir le mec qui était dedans en sortir et se diriger vers moi. A certains moments, j’avais l’impression de sentir les esprits passer. Les totems ne devaient pas être loin eux non plus J’étais terrorisé. Surtout qu’il y avait des chiens qui ne cessaient d’aboyer au loin. Le mystère dans cette aventure est que je ne sus pas comment je réussis à ne pas perdre la raison pendant la demi-heure qu’avait duré ce traitement, tellement j’avais eu peur.

 

Par René Jackson

PS: L’Aventure Mystérieuse de Patrick Nguema Ndong est toujours diffusée sur Africa N°1. Je l’ai réécoutée tout dernièrement et je suis retombé sur la même histoire. C’est là que j’ai su que celui qu’on devait tuer et émasculer avait eu pour seul tort celui d’être passé dans la cour du sorcier Fifion Ribana sans son autorisation.

Pour les nostalgiques des histoires de Fifion Ribana, du professeur Ebenezer Euthanazief, de l’inspecteur Magwani Mangwa et qui se déroulent à Bangos-ville, j’ai dégoté un site sur lequel on peut réécouter beaucoup d’épisodes de cette saga radiophonique.

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René Jackson
Diplômé de faculté de droit et d'école de commerce, je me passionne pour la communication, le management et l'écriture. Un peu geek sur les bords, j'aborde la vie avec une certaine poésie. Bonne lecture.
René Jackson

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4 thoughts on “L’aventure mystérieuse

  1. Je devais être au collège! Je rentre à peine d’un devoir surveillé de Maths que j’ai complètement raté. J’accroche mon sac au porte-cintres, situé près de la fenêtre de ma chambre, puis je me jette au lit, dans le noir! Je voulais être seul, après ma débâcle au devoir.

    J’allume ma radio, l’émission de Ndong passait. J’étais tout seul dans ma chambre, et… dans la maison! Toujours dans le noir! Puis Patrick change de voix « Il était tout seul, dans cette forêt, traqué comme une bête; puis soudain, il entends un bruit derrière lui… »

    C’est à ce moment que le sac que j’ai accroché au porte-cintre tombe sur un vieux carton, là, derrière moi!

    Depuis que je suis sorti en trombe de ma chambre ce jour, je n’ai plus jamais capté Africa N°1!

  2. C’est bizarre Jackson l’Aventure Mystérieuse de Patrick Nguema Ndong m’a bercée. La première fois que je l’ai suivi, je devais avoir 12 ans. J’ai aimé l’histoire, qui parlait d’une femme, sorcière dans un village. J’ai aimé l’aventure mystérieuse. Et je m’y suis accroché. Je ne ratais d’ailleurs plus l’émission…J’adore Africa N° 1. Elle m’a bercée…et même aujourd’hui encore. Ce matin, je suivais le conte à 11 heures et j’ai adoré comme toujours…Africa N° 1 vivra toujours et toujours, bon gré, mal gré…

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