La Nouvelle Danse

Vendredi, 31 décembre 2010. Il est 23 heures 30. Enfin, cette année de galère s’achève. Ah ! Que de vertes et de pas mûres j’ai avalées pendant ces derniers mois! Il ne reste que trente petites minutes à supporter pour dire ciao à cette année calamiteuse. Mais faudrait-il encore pouvoir survivre jusque là. Je suis sur l’une des nombreuses motos qui sillonnent rues et ruelles de cette grande et cosmopolite ville de Douala et vue la façon dont les gens se comportent pendant cette nuit, nul doute que d’ici minuit, certains seront déjà allés voir de l’autre côté, celui d’Hadès. Tiens, un homme nous double. Il est debout sur sa moto. Quelques minutes plus tard, on en croise une autre, le conducteur et son passager sont assis dos à dos. Les habitants de cette ville font toujours dans l’exagération et la nuit du nouvel an, on a très souvent l’impression que certains croient passer leurs derniers instants sur terre et que de ce fait, ils doivent se comporter comme des écervelés.

Trois heures de temps plus tard, je nage dans de doux nimbes ! Je suis dans un bar à la mode de la ville. La musique est proprement assourdissante. Les « bonne année » et les embrassades de rigueur lors des douze coups de minuit se sont déroulés dans une effusion agitée. Je crois avoir déjà reçu une bonne brassée de SMS sur mon mobile. Je ne me souviens même plus de qui les a envoyés. De toute façon, je verrai cela le matin, après avoir cuvé dans tout ce que j’ai et vais ingurgiter pendant cette nuit. Il faut dire que j’en suis à ma cinquième bière, que j’ai savamment mélangée à un litre de vin rouge et à un soupçon d’un whisky manifestement frelaté que mon pote Dan avait sur lui. Une jolie créature est à mes côtés. Je pense me souvenir que cette fille ne m’a pas lâché d’un mètre depuis que je l’ai croisée en face de la vendeuse de poisson braisé au moment de mon arrivée quand nos regards se sont accrochés. Elle me parle. Engourdi que je suis par les effluves de mon alcool et par le son assassin du haut parleur juste derrière moi, je ne la perçois presque pas, mais à un moment je crois entendre un « allons chez moi ». Je ne me suis pas fixé une feuille de route en sortant de chez moi cette nuit. Si en plus de m’être complètement saoûlé, je peux me procurer un plaisir dont je ne saurai totalement rien d’ici quelques heures, eh ben, pourquoi pas ? Il faut que je m’assure d’avoir bien entendu déjà. Même comme elle me lance des regards très peu équivoques depuis plusieurs quarts d’heure…

Je lui fais signe de me suivre. Elle se lève déjà quand le DJ se décide enfin à lancer ce que nous attendions désespérément depuis des heures. La révélation de l’année. LE tube de ces derniers mois, la chanson qui fait fureur partout à Douala et dans toutes les autres villes du pays : le Pinguiss, alias La Nouvelle Danse !

Soudain, toute la faune présente dans le bar et dans ses environs, comme mue par un même ressort, s’éjecte des sièges et une chorégraphie d’ensemble s’engage. Tout le monde saute au même rythme et entonne en chœur les paroles de cette chanson endiablée. Ceci est plaisant à voir, mais le Pinguiss est une danse qui demande que le corps, jusque dans ses moindres fibres, se mette au diapason. Les jambes restent malgré tout la partie la plus sollicitée dans cette joute rythmique. Ah ! Le retour à l’authenticité ! Enfin, après tant d’années. Les derniers lampions du coupé décalé s’éteignent. Cette musique qui a incontestablement été celle qui a ambiancé Afrique, du moins occidentale et centrale, pendant la dernière décade. Qui n’a pas connu la Jet Set ? Qui n’a pas connu Douk Saga, dont le talent et la créativité n’avaient que son caractère fantasque et mégalomane pour tenir la comparaison ? Qui ne se souvient pas de la fulgurance et de la brièveté de la vie artistique de la dernière personnalité pour laquelle il fut organisé des obsèques nationales en Côte d’Ivoire ? Qui ne se souvient pas de celui qui a redonné aux jeunes africains l’envie de porter des Dolce & Gabanna, des Versace, des Louis Vuitton, le tout moulant et agrémenté des chaussures qui « parlent » et ne seraient crées qu’en 2035 ? C’étaient des articles grossièrement contrefaites par les chinois ? Mais bon, sur les photos, ça ne se voit pas que c’est du toc… Ce gars a influencé toute une génération et fait oublier aux ivoiriens et à une partie de l’Afrique la mélasse dans laquelle ils se trouvaient.

Mais aujourd’hui, le 1er janvier 2011, on danse le Pinguiss et on est contents ! Il est vrai que c’est loin d’être aussi mélodieux et profond qu’un bon vieux makossa de Sallé John ou de Nkotti François ; pas aussi bouleversant qu’un bikutsi de Messi Martin ou d’Atebass, mais on s’en satisfait. Ces gens ont créé de la musique, que leurs propres enfants (donc nous) sont venus torpiller par la suite. Les chansons de la musique camerounaise et africaine d’une certaine façon, sont devenues une simple récitation plate du carnet d’adresses. Chacun, au fil des « œuvres artistiques», débite consciencieusement et sans rythme aucun la liste de tous ceux qu’il connaît. Généralement, ce sont les noms des personnes influentes et/ou fortunées qui sont ainsi « chantées ». Et comme cette caste ne compte pas beaucoup d’individus dans nos chers pays, fatalement, on se retrouve avec les mêmes noms dans toutes les chansons. Je me souviens de l’observation rébarbative qu’avait une fois griffonnée mon professeur de philosophie sur ma copie en Terminale. J’étais selon lui « victime d’une sécheresse intellectuelle ». Il avait quand même raison. Tout comme j’aurais raison de dire que mes compatriotes de musiciens sont des asséchés de l’inspiration. Sinon, comment expliquer que, lorsqu’ils n’énumèrent pas les noms des gens, toutes leurs préoccupations tournent autour du bas-ventre? On ne chante pas l’amour ici. Oh, si ! Un peu. Mais pour parler de tromperies, de bastonnades, d’infidélités, d’abandons, etc. Du coup, certains se sont arrogé le titre d’avocat défenseur des femmes. Et ce, avec un réel succès, il faut le reconnaître.

La chanson est terminée, on en redemande, notre technicien du MP3 (comme quoi on avance avec son temps)  s’exécute. Et les sautillements et les jeux de jambes recommencent. Ce chanteur mérite quelque chose du Chef de l’Etat. Autant Eto’o nous a fait crier (mais aussi parier, bagarrer, s’entretuer et engager des discussions échevelées jusqu’à point d’heure de la nuit), autant ce crooner d’un nouveau genre nous fait sauter. On ne peut pas avoir autant d’influence sur toute une nation et ne rien obtenir du Chef de l’Etat, tout de même! Pas comme ces idiots qui sortent des albums dont vous ne trouverez une trace des CD que chez leurs proches, qui les accepte en cadeau par pitié, car même ces derniers n’auraient jamais osé les acheter, tant la qualité laisse à désirer. Et puis, quand un micro se tendra vers eux, ils expliqueront que leur album a été un échec à cause de la piraterie. Mon cher ami, si le créateur du Pinguiss arrive à TOUS nous faire danser, malgré l’atmosphère de piraterie dans lequel nous baignons tous, c’est qu’il y a immanquablement un truc qui cloche chez toi. Dans le monde actuel, la prime à l’originalité supplante bien de choses. Et le créateur du Pinguiss, c’est un Original. Il a su mettre en œuvre un mélange homogène de makossa, de bikutsi, de makounè, certaines influences ndombolo et coupé décalé dans des proportions optimales. Il a accompagné cela d’une danse, qu’il a aussi créée ! Ah, cette danse! Il n’y a pas meilleur façon de faire du fitness, mesdames : chaque matin, 20 minutes de Pinguiss, au saut du lit, en suivant bien les mouvements. Deux semaines de ce traitement et vous m’en direz des nouvelles. Cette originalité me rappelle un certain Koppo qui, il y a quelques années, avait un peu bousculé l’ordre établi avec un genre de slam en camfranglais* qui avait connu un réel succès. Et du coup, il s’était attiré les foudres des rappeurs du coin, qui s’échinaient depuis des années à relater les problèmes des camerounais, mais qui n’arrivaient pas à se distinguer. Il ne fallait pas que ce mollasson de Koppo, avec son style de femmelette, qui en plus ne pouvait même pas aligner deux rimes successives vienne leur voler la vedette.

A la fin de la quatrième diffusion de la chanson, tout le monde est épuisé. C’est une véritable débauche d’énergie, tout dans le rythme. Je regarde tout autour de moi, je recherche la bombe de tout à l’heure. Je la fouille partout, partout. Finalement, je la retrouve. Aux bras de cher Dan. J’arrive juste à temps pour les voir monter dans un taxi qui les mène vers une destination encore inconnue. J’ai comme l’impression que je vais rentrer seul, ce soir. Mais bon, ce n’est pas grave, je n’avais pas de feuille de route, je l’ai dit. Je rentre au bar, un dernier Pinguiss pour la route ne me ferait pas plus de mal.

A sept heures trente du matin, je me réveille. J’ai comme la gueule de bois. Mais elle n’est pas aussi lourde que je l’aurais estimée. Mais qu’ai-je fait cette nuit pour que curieusement, je me sente aussi bien ? L’alcool en règle générale n’est pas aussi clément avec moi. Je m’en souviens maintenant : je me suis endormi sur mon bureau, épuisé que j’étais par la journée de travail, par les victuailles qu’il fallait partager à la maison en famille. Il fallait que je rédige une profession de foi pour la nouvelle année et c’est là que je me suis effondré. Certains l’oublient, mais le passage à la nouvelle année n’est pas seulement une occasion pour faire la fête, mais aussi le moment de prendre de bonnes résolutions.

Mais pour le Pinguiss, je n’ai pas rêvé, rassurez-vous. Elle existe bel et bien, la Nouvelle Danse. La preuve en images plus bas. C’est un véritable régal pour les yeux!

Encore tous mes vœux les meilleurs pour cette année 2011, quoiqu’avec un petit retard.

Je dédie très spécialement ce texte à Eva Cynthia E.


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*Camfranglais: sorte de dialecte populaire et très parlé au Cameroun, qui allie des termes issus du français, de l’anglais, du pidgin-english et des langues locales.

Par René Jackson

Capture d’image clip vidéo Pinguiss, interprété par Daniel BAKA’A

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René Jackson Nkowa
Diplômé de faculté de droit et d'école de commerce, je me passionne pour la communication, le management et l'écriture. Un peu geek sur les bords, j'aborde la vie avec une certaine poésie. Bonne lecture.
René Jackson Nkowa

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5 thoughts on “La Nouvelle Danse

  1. Bah, mon cher, à cause de ton Pinguiss-là, tu t’es fait piquer cette gentille nana par ton pote hein! Hi hi hi, bien fait pour toi. Pinguiss, pinguiss… C’est pas avec femme qu’on danse bien, que ce soit pinguiss ou pas hein!
    Bonne et heureuse année à toi, pote, et encore plus d’inspiration!
    Amitiés!

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