La fille du métro

Comme tous les matins, je venais de parcourir au pas de course les cent mètres qui me séparaient du quai du métro alors je descendais du bus. Je courais sur le trottoir devant lequel le bus stationnait à son terminus, je m’enfonçais dans la bouche de métro, je passais par les bornes sur lesquelles les titres de transport doivent être validés puis par les escaliers qu’il fallait dévaler pour enfin aboutir au quai. J’étais un peu dépité car j’étais arrivé sur le quai au moment même où les portes de la rame se refermaient. Je regardais d’un œil contrarié le train démarrer, prendre de la vitesse, puis s’enfoncer dans le tunnel qui le conduirait vers la prochaine station. Je n’étais pas spécialement en retard, j’avais encore une marge confortable de six à sept minutes.

Ce n’était pas seulement que le comportement des gens de cette ville avait déteint sur moi. J’avais en effet constaté avec une pointe de fierté – mélangée cependant à une certaine frayeur – que je courais désormais plus que je ne marchais. Mon quotidien était dorénavant jalonné de trottinements. Pour partir au boulot le matin, pour aller déjeuner au restaurant, même le soir pour retourner chez moi, il fallait marcher vite. C’était surtout parce que les trains du métro parisien avaient tendance à rouler au ralenti, quand ils ne s’arrêtaient pas tout bonnement entre deux stations, la ligne étant saturée. Du moins, c’est ce que disait la voix du cheminot qui sortait quelques fois des haut-parleurs.

Ces événements impromptus pouvaient considérablement allonger le temps du trajet, de plusieurs minutes à une demi-heure, ou plus ! La crainte ultime de ceux qui, comme moi, ne voulaient pas être en retard et qui ne voulaient pas voir un train partir sous leurs yeux, donc sans eux, était ce qui était gentiment appelé un «accident grave de voyageur ». Manière politiquement correcte de dire que la rame du train avait écrasé quelqu’un qui se trouvait – par accident ou, plus souvent, volontairement – sur la voie.  Un ami m’avait raconté que lorsque cela se produisait, la circulation pouvait être interrompue sur la ligne pendant vraiment longtemps, le temps de dégager ce qui restait de la personne sur la voie, de noter des éléments pour l’enquête et de tout nettoyer. Il ajoutait même que les passagers du train impliqué restaient bloqués dans les voitures pendant tout ce temps.

Il n’était donc pas question pour moi de voir un train partir alors que j’arrivais sur le quai. Si on traînassait, le prochain train et ses occupants pouvaient être ceux sur lesquels le malheur pouvait de s’abattre. Surtout que de plus en plus de gens avaient le mal de vivre et beaucoup d’entre eux décidaient de faire un dernier doigt d’honneur à la vie en abrégeant la leur sur des rails, perturbant de ce fait celle des autres.

Un petit coup d’œil sur le panneau d’affichage me renseigna : le prochain train arrive dans deux minutes. J’avais remonté le zip de ma parka jusqu’au menton et j’avais redressé le col qui faisait office de coupe-vent. Des courants d’air glacés balayaient le quai, on avait beau se trouver à dix ou vingt mètres sous terre, les courants d’air étaient violents. J’avais fourré mes mains gantées dans les poches de ma parka, et, malgré cela je ne sentais pas mes doigts ! Il se disait partout que cet hiver-là était plus doux que celui des années précédentes, mais qu’est-ce qu’il faisait froid ! Il suffisait que je laisse mes mains à l’air libre pendant quelques secondes dehors pour que mes doigts commencent à s’endolorir.

Les écouteurs enfoncés dans mes oreilles diffusaient Welcome To The Jungle du groupe de rock américain Guns N Roses. J’aimais beaucoup écouter cette chanson à ce moment de la journée, car certains matins le métro était vraiment une jungle, quoique tranquille, mais fourmillant de personnages assez hétéroclites et tous pressés. Je commençais à percevoir l’habituel petit séisme que provoque la rame qui se rapproche, quand tout à coup, mon cœur se mit à battre. Vite.

Elle était là.

Je n’avais pas eu besoin de la voir. J’avais appris à sentir sa présence.

Comme à mon habitude, j’étais allé me poster le dos contre la porte opposée à celle par laquelle nous entrions dans le wagon. Comme à son habitude, elle se tenait à mi-chemin entre les deux portes, le dos tourné vers moi. Et comme à mon habitude, je l’imprimais dans ma rétine. Elle portait la même veste noire que la veille. Je l’avais facilement reconnue par le tissu de l’épaulette qui était beaucoup moins sombre que le reste du vêtement. Sous sa veste émergeait une jupe – ou peut-être une robe – bleu nuit. A partir de la mi-cuisse, la robe – ou peut-être la jupe – s’arrêtait et des collants noirs prenaient le relais pour dévaler le reste de ses cuisses, puis ses mollets, pour s’enfoncer dans des chaussures à talons noires.

Ses cheveux, longs et noirs, étaient soigneusement peignés et assemblés par un élastique. Involontairement rehaussés par l’écharpe en laine épaisse qu’elle avait enroulée autour de son cou pour se protéger du froid, ils tombaient en une masse étroite et compacte jusqu’au milieu de son dos. De la position que j’avais, je pouvais voir qu’elle avait une boucle dorée à chacune de ses oreilles et que, comme moi, elle portait des écouteurs.

Je ma demandais où est-ce qu’elle pouvait aller ainsi, chaque matin. Au travail, comme la majorité des gens qui se bousculent dans le métro à cette heure. Et je me demandais alors quel était son travail, elle s’y rendait toujours habillée de cette manière alliant le correct et le sexy. Peut-être qu’elle était employée de banque… Ce matin-là, elle portait à l’épaule un sac aux dimensions peu communes. Il était haut et large, par contre, il était aussi épais qu’un stylo à bille. Ce qu’il pouvait contenir m’intriguait un peu.

Comme presque tous les matins, je détaillais donc ses épaules droites et volontaires, sa taille ample, ses mains qui n’étaient presque jamais recouvertes de gants malgré le froid, ses jambes fuselées et imperceptiblement arquées. Le train s’était déjà arrêté à deux stations et avec les passagers supplémentaires embarqués, sa nuque s’était un peu rapprochée de mon visage. Elle portait un parfum léger. Ou alors c’était l’odeur de son liquide de bain. Une odeur acide.

Elle aurait tout aussi pu être la fille du bus. J’avais remarqué que celui que je prenais le matin pour la station de métro était quelques fois aussi le sien, et nous échouions systématiquement elle et moi dans le wagon de queue de la rame de métro.

J’en étais à scruter l’arrière de son corps quand le train a freiné plus brutalement qu’à l’accoutumée à l’arrivée dans une station. Déséquilibrée, elle n’avait pas eu d’autre choix que celui de venir s’écraser contre ma poitrine. Une fois le train arrêté elle avait repris équilibre et s’est retournée vers moi.

« Je suis désolée. Excusez-moi… »

Je lui avais répondu par un léger sourire. Mes yeux se sont fixés dans les siens pendant à peu près deux secondes. Elle avait de beaux yeux en amande, des pupilles sombres qui contrastaient avec des iris gris dans lesquels nageaient des éclats marron clair. Pendant deux autres secondes, mes yeux firent le tour de son visage. Son nez était retroussé, mettant encore plus en avant des lèvres plutôt fines, recouvertes d’un baume transparent. Ses joues étaient pleines et son menton était petit.

Son regard gêné s’était entre-temps détourné. Les portes du métro se sont ouvertes. Elle s’est retournée, puis est descendue. Je l’ai regardé s’éloigner. Disparaître. D’autres passagers sont montés. Les portes se sont refermées et le train s’est remis en branle.

Un autre matin, nous nous sommes à nouveau retrouvés sur le même quai, au même endroit.

Bonjour, lui avais-je alors dit.

Bonjour, m’avait-elle répondu, sans me jeter un regard.  Avant d’embrayer : je ne vous vois plus depuis quelques temps.

Elle avait raison. J’avais travaillé en dehors de Paris pendant les quinze jours qui s’étaient écoulés entre le petit accident et ce matin-là.

« Au fait, je m’appelle Nadia. »

Par René Jackson, inspiré par des faits réels et imaginaires. Morceau de texte qui s’insérera – en tout cas, c’est le but espéré – dans une œuvre plus importante.

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René Jackson
Diplômé de faculté de droit et d'école de commerce, je me passionne pour la communication, le management et l'écriture. Un peu geek sur les bords, j'aborde la vie avec une certaine poésie. Bonne lecture.
René Jackson

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4 thoughts on “La fille du métro

  1. L’histoire est captivante. Il m’est déjà arrivé la même chose quand j’étais un peu plus jeune. Un beau jeune homme, assez timide et ténébreux. Je m’en souviens comme si c’était hier. Bonne continuation pour la suite.

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