Je ne suis pas au pays, donc c’est moi qui commande!

 

La fête de la Nativité avait été une réussite (du moins, de mon coté). Il y a eu des tonnes de nourriture à manger, des hectolitres de liquides en tous genres à boire, le tout entouré de la famille, des amis, même des inconnus et dans une atmosphère musicale quelques fois vulgaire, il faut l’avouer. Mais c’était bien. Assis sur notre banc, chacun essayait d’impressionner les autres avec les choses « magnifiques » qu’il aurait faites pendant les journées du 24 et du 25 décembre. Les débats, comme d’habitude, se déroulaient à bâtons rompus, chaque compère essayant de prendre l’ascendant verbal sur tous les autres. Mais quelque chose n’allait pas, malgré l’ambiance bon enfant. C’était Doyen qui posait problème, et cette fois pas de la plus loufoque des façons. L’ambianceur attitré du banc était curieusement muet. Il nous écoutait (?) en silence et semblait passablement irrité aussi. Nous lui avons donc fait la remarque. Cela a pris le temps que ça a pris, mais il a fini par nous expliquer qu’il venait de recevoir un savon monumental de la part de son frère cadet qui est actuellement en Occident pour une histoire de beignets au haricot que le petit dernier de la famille n’avait pas mangé.

 

Nous avons failli en rire. Ce qui nous retint fut l’air sérieux qu’il arborait. Il était encore plus courroucé car il avait l’impression que depuis un an que son frère cadet était parti pour l’Europe, il était subitement devenu comme le chef de la famille, celui par qui toute décision devait passer. Malgré les milliers de kilomètres qui séparaient désormais le petit de la maison familiale, c’est lui qui gérait presque de façon journalière les problèmes de la maison. « Quand je ne couche pas le soir à la maison, on l’appelle. Quand une fille vient me rendre visite, on l’appelle. Quand je ne défère pas à une commission, on l’appelle. Moi j’en ai marre, d’autant plus que c’est mon petit frère de deux rangs. Il a toujours manqué de respect à tout le monde et le fait qu’il soit le seul d’entre nous qui a eu la possibilité d’émigrer lui monte littéralement à la tête. Le plus grave, c’est qu’il est devenu le fils prodige de notre mère qui n’hésite pas à recourir à lui à la moindre broutille. Un petit comme ça que je talochais à ma guise, quand et comme ça me chantait… »

Pauvre Doyen. Nous le comprenions. Dans nos familles actuellement, ce sont les mbenguétaires qui décident. Loin est désormais le temps où l’exil vers des terres étrangères faisait de vous un paria, un sujet de moqueries et de quolibets, une erreur de la nature, un perdant. Non, aujourd’hui, lorsqu’on « prend l’avion » ou « traverse la mer », on est au centre du jeu familial, un objet de glorification et de courtoisie exacerbée, une bénédiction du ciel, le champion toutes catégories confondues. Celui qui gère toutes les affaires courantes. Ce privilège n’est désormais plus accordé seulement à ceux qui sont en France, aux Etats Unis, en Angleterre et dans d’autres pays développés, mais à tous ceux qui sont en dehors des frontières de notre cher et beau pays.

« Doyen, j’ai ma voisine dont le fils est allé au Tchad. Le petit Tchad d’à côté que tu connais là. Le Tchad où il fait déjà 40 degrés à l’ombre à neuf heures du matin, où il y a tout le temps des attaques de rebelles, le même Tchad que ton pays, le Cameroun nourrit, approvisionne en électricité, en têtes pensantes – le premier match officiel remporté par l’équipe nationale de foot du Tchad l’a été lorsque l’équipe était coachée par un camerounais, je te le rappelle -, plus de la moité des voitures circulant au Tchad passent par Douala, le Tchad auquel on loue une servitude de passage pour qu’il puisse vendre son pétrole, le Tchad où le taux d’analphabétisme est trois fois plus élevé que le notre, le Tchad bien plus  pauvre que notre pays. Eh ben, depuis que son rejeton y est parti, elle le clame à tout va. Et quand il daigne lui téléphoner, elle se racle la gorge pour pouvoir parler à haute et intelligible voix, de façon à ce que tout le voisinage sache que son ‘fils qui est à l’étranger [l’a] appelée’. Comment a-t-on pu en arriver là? Cela est manifeste de la considération que les camerounais ont de leur propre pays. Il faut sortir. A tous les prix, et surtout pour n’importe n’importe quelle destination. Pour aller dans des pays, même les plus inimaginables, à priori bien plus misérables que le nôtre. Quand tu entends un jeune camerounais désœuvré baser tous ses plans de prospérité sur le Bouthan, tu te dis qu’il y a quand même un gros problème quelque part« .

« Nous nous sommes avilis devant ces gens. On exécute des courbettes devant eux, pour le peu d’argent qu’ils nous envoient. La moindre manifestation doit être programmée selon leur calendrier. Le moment où ils montrent leur puissance est lorsqu’un de leur proches disparaît. Si vous fréquentez une demeure éplorée dont le parent du défunt est expatrié, vous entendrez à coup sûr la phrase: « on attend que son fils/sa fille/son frère/son neveu/sa grand-tante qui est en Belgique/France/Italie/Suisse ou autre encore,  rentre ». Cette habitude a permis aux propriétaires des morgues de faire de bonnes affaires, car certaines dépouilles se retrouvent à sécher pendant des semaines, parfois même des mois dans un caisson congelé sous le seul prétexte qu’on attend quelqu’un qui doit venir de l’étranger ».

« Tout est vrai dans ce que vous dites. Dans une tentative ultime d’humiliation, le malotru ose me dire que c’est lui qui finance actuellement la famille. Qu’il n’est pas en Europe et qu’on ne sait pas comment il fait pour avoir cet argent là et qu’il se trouve le droit de nous dire ce que nous devons faire. Depuis, je n’ai qu’une seule envie: partir et puis lui montrer qui est le grand frère. Mais en attendant tout cela, on m’a informé qu’il y a eu une fête incroyable hier quelque part dans ce quartier et qu’on recherche des volontaires pour un *comité de liquidation en bonne et due forme. Je crois que je devrais m’y rendre ».

Nous avons souri. Nous retrouvions notre Doyen habituel.

 

*          *          *           *           *

 

Je profite de ce billet, le dernier de cette année 2011, pour faire parvenir mes voeux de bonheur, de réussite et de santé à tous les lecteurs, habituels ou occasionnels, de ce blog. Que l’année 2012 soit pour vous tous et chacun celui de toutes les bonnes choses.

 

*désigne couramment ceux qui, après une manifestation, se chargent de consommer ou d’emporter les restes (nourriture, boisson) du repas que les convives ont laissé derrière elles.

Par René Jackson

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René Jackson
Diplômé de faculté de droit et d'école de commerce, je me passionne pour la communication, le management et l'écriture. Un peu geek sur les bords, j'aborde la vie avec une certaine poésie. Bonne lecture.
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