Entrer dans l’histoire par la grande porte

 

Que retiendra-t-on de cet homme?

La situation en Côte d’Ivoire a pris une dimension tragique. Les « Forces Républicaines » favorables à Alassane Ouattara ont en quelques jours conquis tout le territoire ivoirien. Elles ont encerclé Abidjan où se déroulent de violents combats. Elles essaient de déloger M. Laurent Gbagbo qui s’accroche au pouvoir comme un mort de faim. Les forces militaires françaises ont reçu un mandat de l’ONU qui les a poussés à bombarder les camps militaires d’Agban et d’Akouédo, le palais présidentiel et la résidence dans laquelle est terré le président qui refuse avec véhémence de porter l’adjectif de sortant. Selon certains officiels ivoiriens et français, il ne serait plus qu’à quelques heures d’abdiquer et de signer une reddition, tellement il se sent acculé et  en manque de moyens. La situation de M. Laurent Koudou Gbagbo est symptomatique de l’incapacité qu’ont les dirigeants africains à rentrer dans l’histoire par la grande porte. Et sa ténacité (qui est très souvent porté en trait de caractère appréciable) a été presque suicidaire pour son pays.

 

Les informations et surtout les images qui proviennent de la Côte d’Ivoire sont effroyables. Il a été découvert dans la journée d’hier à Douékoué, une ville à l’ouest du pays, un charnier contenant près de 200 corps. On parle dans cette même ville de près de 1 000 personnes tuées le 28 mars dernier. A l’entrée de la ville d’Abidjan, les corps sont éparpillés çà et là. Les ivoiriens paient au prix fort la crise politique que traverse leur pays depuis le mois de novembre dernier. Les combats à l’arme lourde et les explosions font rage à Abidjan, tandis que les habitants de la ville n’osent plus pointer le nez dehors de peur de se prendre l’une des nombreuses balles qui volent constamment dans l’air abidjanais. Il n’est plus question aujourd’hui de se poser la question de savoir qui a gagné ou non les élections présidentielles de l’an dernier (question qui reste fondamentale pour M. Gbagbo comme il l’a dit dans une interview qu’il a accordée à la chaîne LCI hier soir) mais de savoir comment faire pour stopper cette effroyable effusion de sang. Et aujourd’hui, comme depuis le début d’ailleurs, le président sortant aurait été drôlement bien inspiré d’accepter sa défaite lors de ces élections.

Dans cette affaire, il a fait preuve de son immaturité en tant que stratège. Dans un tas d’autres « démocraties » africaines, les élections sont truquées au vu et au su de tous, mais cela n’a pas plus d’effet qu’un seau d’eau versé dans la mer. La première erreur a été celle de signer les accords de Linas-Marcoussis. Il a eu l’intelligence un peu plus tard d’effectuer un vigoureux rétropédalage à ce sujet. Mais ceci n’était que reculer pour mieux plonger, car il allait se mettre la corde au cou avec les accords de Ouagadougou, qu’il a accepté cette fois-ci de respecter. Mais contrairement aux autres pays africains où tout le système électoral est solidement verrouillé, il a laissé une faille qui cause aujourd’hui sa perte : accorder la charge de l’organisation des élections présidentielles à l’ONU. Il commet une autre erreur tactique en jouant la montre avec les cinq reports successifs de ces élections, qui n’a pour autre effet que celui de taper  sur les nerfs de l’ONU qui, peut-être inconsciemment, a décidé de le lui faire payer. Quand en fin 2010 les élections ont lieu, après les comptes, il s’avère que ce scrutin est celui qui a couté le plus cher sur le Continent (on parle de 600 millions de dollars financés presque entièrement par  les Nations Unies). L’organisateur ne pouvait donc pas accepter que ce qui était considéré comme étant le résultat des urnes subisse ainsi une tentative de torpillage de la part du perdant. Comble du malheur pour lui, contrairement aux autres opposants africains qui acceptent lâchement leur défaite, Alassane Ouattara décide de s’opposer au diktat qu’a voulu imposer Laurent Gbagbo. Et on ne peut que le comprendre car il s’est déjà  assez fait voler sa victoire lors des scrutins présidentiels comme ça. Et au vu de l’évolution des évènements, on peut dire sans risque de se tromper que le boulanger d’Abidjan s’est fait rouler dans sa propre farine.

A la suite de billets précédemment postés sur ce blog, certains m’ont taxé d’être ouvertement pro-français. Vu que je suis dans un pays où la France a fait beaucoup de mal, si je parviens malgré tout à la soutenir, c’est que cette puissance n’est pas à jeter complètement. Et mes détracteurs seront encore déçus car je soutiens vivement la décision qu’a prise lundi  M. Nicolas Sarkozy de faire intervenir son armée dans ce conflit, tout comme j’ai soutenu la décision de son prédécesseur d’avoir envoyé des troupes en 2002. Car en de pareilles situations, il faut penser tout d’abord aux populations et prendre des mesures pour que cet état de choses cesse. Si l’intervention militaire française peut précipiter le dénouement de la situation, je suis preneur, puisqu’elle devient intenable. Les morts à Abidjan se comptent par dizaines chaque jour. Il n’y a plus d’eau courante, plus d’électricité, plus rien à manger. La responsabilité de tout ça n’est imputable qu’à l’entêtement assassin de M. Gbagbo. En 2000, il accède au pouvoir dans des conditions étranges. Puis, il se fait un mandat gratis de 2005 à aujourd’hui sans légitimité. Entre-temps, il forme (sa femme, Simone, plus exactement, forme) les escadrons de la mort qui vont semer la terreur, écrasant dans le sang toute opposition. On n’oublie pas le conflit avec les rebelles qui va scinder le pays en deux parties.

Durant toute l’interview dont je fais mention plus haut, malgré les questions insistantes et pointues du journaliste, il s’est arc-bouté sur le fait qu’il avait remporté les présidentielles et qu’il excluait formellement de démissionner. Soit. Mais face à la souffrance de toute une nation, de l’instabilité à laquelle le pays est soumis depuis près d’une dizaine d’années (et dont il est en grande partie responsable), face à la détresse des gens, à un désir de normalisation, face au fait qu’il est acculé de toutes parts, pourquoi ne pas abdiquer même s’il est sûr d’avoir raison et laisser l’histoire rétablir la vérité, comme elle le fait toujours? Notre vanité nous fait toujours croire que sans nous, le monde ne tournerait plus très rond. Et ce fait semble encore plus exacerbé chez les hommes politiques africains. Et en cela, ils douchent les espoirs des jeunes africains qui souffrent déjà d’un cruel manque de modèles auxquels se référer. En fin de compte, on constate tristement que ces gens ne sont que des avares assoiffés de pouvoir.

M. Laurent Gbagbo a été le seul qui a tenu tête au vieux Houphoüet Boigny durant tout le règne de ce dernier. Il représentait une alternative sur laquelle on pouvait compter dans l’avenir pour asseoir la démocratie et la prospérité dans ce pays. Ayant été opposant et ayant subi les persécutions qui incombaient à ce statut, on était en droit de penser que son cheval de bataille serait celui de veiller à ce que ce les souffrances qu’il a endurées à cause de sa vie politique ne se répète plus sur aucun ivoirien. Quand son tour est arrivé, on est tous tombés des nues. Pourtant, ce n’est pas si compliqué d’entrer dans l’histoire par le bon bout. Est-ce que Nelson Mandela serait le monument qu’il est aujourd’hui s’il s’était agrippé au pouvoir ? Est-ce que Abdou Diouf serait l’homme respecté qu’il est aujourd’hui s’il n’avait pas lâché la présidence de la République du Sénégal ? Est-ce que le Général Sékouba Konaté de Guinée jouirait de  l’estime dont il profite aujourd’hui s’il avait décidé d’emprunter le même chemin que son prédecesseur le Capitaine Dadis Camara ? M. Laurent Gbagbo a eu de multiples occasions durant ces dix dernières années de montrer qu’il pouvait avoir de la grandeur, mais on ne retiendra  de lui que l’image du chien qui s’est enfui de la Côte d’Ivoire la queue entre les jambes ou  du suicidaire qui s’est fait enterrer dans son bunker un jour du mois d’avril 2011.

 

D’un autre côté, M. Ouattara va avoir entre les mains une véritable patate chaude et je me demande bien quelle astuce il va trouver pour ramener son pays à la normalité. Le chantier est paraît si immense…

 

Par René Jackson

Note : Au vu de la succession rapide des évènements sur place, cet article est susceptible de mise à jour.

The following two tabs change content below.
René Jackson Nkowa
Diplômé de faculté de droit et d'école de commerce, je me passionne pour la communication, le management et l'écriture. Un peu geek sur les bords, j'aborde la vie avec une certaine poésie. Bonne lecture.
René Jackson Nkowa

Derniers articles parRené Jackson Nkowa (voir tous)

One thought on “Entrer dans l’histoire par la grande porte

  1. Bonjour René,
    Excellent article et tes arguments sont très pertinents. J’aimerais te demander selon toi,
    pourquoi Laurent Gbagbo s’accroche-t-il autant au pouvoir?

    Merci et bonne journée
    N.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *