En fin de compte, ces présidentielles ne seront pas si calmes

Affiche de campagne électorale

Ce billet, j’aurai en fait souhaité le publier hier. Mais en raison du fait que je n’ai pu trouver un ordinateur pour le faire (ce qui est un comble, puisque j’ai passé la plus grande partie de la journée entouré de PC). Ce que je puis assurer, c’est qu’il aurait eu un tout autre intitulé. Hasard du destin ou coïncidence, il se trouve que ce matin même est survenu un évènement à Douala qui m’a sur-le-champ fait changer la perspective de vue du sujet que souhaitais analyser. Hier soir, je me suis couché en me promettant que contre vents et marées, je publierai mon billet avant la fin de cette journée. Ce que je ne savais pas, c’est qu’il aurait une tonalité infiniment opposée à celle escomptée. Et ce en gardant strictement le même référent.

 

Dimanche, j’étais à la messe. J’en suis sorti outré parce qu’à longueur de cérémonie, l’officiant a passé le temps vouloir nous inciter au calme en toute circonstance, en vue de la période délicate que le pays commence juste à traverser. Moi, j’étais là pour en savoir plus sur la vie de Jésus, de ses apôtres, sur celle de la Sainte Marie et ce prélat a passé son temps à invoquer le calme et la paix! Je m’apprêtais donc à balancer une rouste concernant cette paix dans laquelle on nous demande de rester, ceci en signifiant bien que les camerounais ne sont pas des moutons et que tous ceux qui appellent au calme devaient sûrement se reprocher quelque chose. Car d’après ce que moi qui suis au fait des médias radio, télé, numériques et de la presse qui traitent des problèmes du Cameroun; moi qui parcours les rues de ma cité; moi qui passe beaucoup de temps avec mes camarades étudiants, j’ai constaté, c’est qu’au sujet de ces élections présidentielles et ses éventuelles conséquences personne ne semblait être sensible. Du moins pas apparemment.

On ne fait pratiquement pas de commentaires là-dessus. Une partie écrasante de mes connaissances ne s’est même pas inscrite sur les listes électorales. La campagne a commencé et elle est toute molle. On dirait que très peu assistent au meetings. Le discours partout est le même, résigné. « Il n’y a pas d’intérêt à aller voter. Nous savons déjà tous qui va l’emporter. Qu’on y participe ou pas, c’est déjà joué ». Pour beaucoup, l’opposition n’a plus aucune valeur. Soit ce ne sont que des traîtres qui ont rejoint l’alliance au pouvoir, soit ils représentent un poids si infime dans un jeu politique déjà faussé qu’ils ne sont plus qu’ils ne sont rien de plus que folkloriques. Le seul opposant véritable au président en place a déjà 70 ans. En plus de cela, il se dit partout qu’il n’est pas moins corrompu que les autres. Les appels au calme étaient donc injustifiés. La journée du 9 octobre 2011, celle du scrutin, serait différente des autres juste parce que les gens seraient obligés de rester cloîtrés chez eux avec une certaine peur au ventre. Et la vie reprendrait elle-même sont cours dès le lendemain. Comme d’habitude, on remarquerait une présence conséquente d’hommes en tenue qui finirait par disparaître au fil des jours. Comme d’habitude. Mais c’était avant ce matin.

Parce que ce matin, un évènement peu banal est survenu. Je suis réveillé aux petites aubes par le SMS d’une amie qui réside du côté ouest de la ville (à Bonabéri pour ceux qui connaissent) qui m’explique qu’il y a du grabuge autour du seul pont qui enjambe le fleuve qui coupe Douala en deux. Ce pont est le podium préféré de personnes farfelues en tous genres qui veulent se faire remarquer. Un évènement pareil est banal. Mais le fait qu’il survienne à 10 jours du scrutin présidentiel lui enlevait cette qualité. Il se trouve que très tôt ce matin, entre un et dix individus en treillis militaires aurai(en)t investi ce pont, intimé l’ordre à tous les automobilistes et piétons de rentrer chez eux, aurai(en)t déployé une banderole clamant « Paul Biya dictateur, Paul Biya dégage! » et ouvert le feu. Une intervention musclée du BIR (un corps  d’élite) plus loin, le ou les individus aurai(en)t plongé dans les flots.

Acte isolé ou pas, il est clair qu’il véhicule un message fort. Et cela m’a fait reconsidérer les positions que je tenais jusqu’à hier soir.

Ces élections présidentielles ne seront d’une tranquillité absolue. Depuis ce main, on perçoit dans l’air une certaine électricité. Depuis ce matin, je parcours la ville et partout, il y a des camions de policiers. Et les gens ont surtout commencé comme par enchantement à parler de l’échéance et beaucoup ont évoqué l’approvisionnement auquel il fallait procéder, car les lendemains apparaissent d’un coup beaucoup moins sûrs. Et moi qui pariais sur la légendaire impassibilité (ou mollesse selon certains) des camerounais, je dois avouer que ce n’est plus très clair dans mon esprit.

La précarité de notre situation me frappe violemment! Il y a en fait une épée de Damoclès qui lévite au-dessus de nos têtes. Perpétuellement. Et plus le temps s’écoule dans l’inertie qui caractérise notre pays, moins il en faut de choses pour qu’elle s’abatte.

Je prends l’exemple de la jeunesse, frange de la population dans laquelle je me reconnais. Moi, heureusement, j’ai un petit boulot qui me permet juste d’assurer mes frais d’université. Je suis payé au salaire minimum. Je joins difficilement les deux bouts. Mais ma situation est paradisiaque par rapport à celle de mes frères jeunes. En face de chez moi, j’ai trois bars. De sept heures du matin à minuit, et ce tous les jours de la semaine, ils sont remplis par les jeunes de mon quartier qui, lorsqu’une âme charitable ne leur a pas offert des bières, passent leur temps à parler de Samuel Eto’o, de ses collègues et de leurs millions en euros. Quand je rentre un peu tard le soir, je les vois agglutinés dans la pénombre autour de la lumière d’une bougie ou d’un téléphone portable, jouant à la carte. Ils ne trouvent occupation que lorsqu’il y a un petit boulot d’appoint quelque part dans le coin ou lorsqu’ils trouvent une moto qui leur permettra d’obtenir leur pitance. Je me pose toujours une question: qu’est ce qui empêchera à ceux-ci et à tous les autres qui pullulent dans nos quartiers d’occasionner et de se mêler aux troubles si jamais ceux-ci devaient survenir? Ils n’ont ni perspectives, ni espoir, ni projets et ne sont pour la majorité même pas munis du simple bagage scolaire que n’ont pu leur procurer leurs parents qui n’ont eu que la misère dans laquelle ils se trouvaient déjà à leur transmettre.

En 2008, il y a eu des émeutes au Cameroun. Je n’y ai pas participé, car je suis contre absolument toute sorte de violence. Mais je jure à quiconque veut le savoir que si j’avais pris la décision de m’y joindre, cela n’aurait été nullement le fait d’une quelconque main qui voulait du mal au Cameroun. J’y serais allé en opposition au sentiment d’injustice et d’abandon que chacun de nous ressentons. Les frustrations auxquelles je fais face depuis les sept années que je suis à l’Université de Douala (absence de noms sur les listes, notes portées disparues, classes redoublées sans vraiment comprendre comment, requêtes légitimes rejetées, insensibilité de certains de nos encadreurs) suffisent largement à faire descendre quelqu’un dans la rue. Non, malgré tout cela, je conserve un espoir en moi-même et en mon pays. Mais ça devient de plus en plus difficile.

La population aspire de plus en plus au changement. Il y a une certaine usure. Nos dirigeants devraient prendre conscience de cela. Ce qui s’est passé ce matin est une alerte et nous espérons tous qu’elle ne sera pas suivie de conséquences fâcheuses. Ils ont le pouvoir, il devraient en user de telle façon à ce que les gens ne se sentent plus floués. Le changement dont il est question ici n’est pas que dans les personnes incarnant le pouvoir au Cameroun. Mais il passe aussi par une révolution au niveau des mentalités camerounaises dans laquelle l’égoïsme a pris le pas sur tout. Dans mon quartier, la colère gronde à cause d’une campagne de lutte contre le paludisme qui tourne mal. Le chef du quartier n’a pas reçu les colis promis à sa circonscription de commandement. On parle de 15 000 moustiquaires qui ont fondu dans la nature. Personne ne sait où ils se trouvent. Entre temps, ses collaborateurs chargés d’inscrire les habitants du quartier dans la liste des récipiendaires les remplissent plutôt des noms de leurs proches qui ne résident même pas dans la ville. Le chef du quartier, perplexe, a demandé d’informer les habitants de ce que lesdits moustiquaires seront distribuées après le scrutin présidentiel du 09 octobre, au lieu du 30 septembre comme initialement prévu.

En attendant, nous avançons sur la corde raide. Tous les sens sont en éveil. A quoi devrons nous nous attendre? Nul ne saurait le dire. Il n’en est pas moins sûr que cette élection présidentielle sera tout sauf tranquille. Aux dernières nouvelles, une grenade a été découverte dans les bureaux d’Elecam (l’instance chargée de l’organisation des élections au Cameroun) à Limbé, dans la région du Sud-Ouest du pays. Heureusement, elle a été désamorcée.

 

Par René Jackson

Source image: journalducameroun.com

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René Jackson
Diplômé de faculté de droit et d'école de commerce, je me passionne pour la communication, le management et l'écriture. Un peu geek sur les bords, j'aborde la vie avec une certaine poésie. Bonne lecture.
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3 thoughts on “En fin de compte, ces présidentielles ne seront pas si calmes

  1. PAS DE çA CHEZ NOUS
    vivement qu’on soit le 28 Octobre (c’est mon anniv ^^), toutes ces histoires seront derrière nous…
    Personnellement, j’estime que tout ça, c’est trop de bruit pour rien. y’a intérêt pour personne, que l’on vive un printemps arabe (ça serait plutôt « un rentrée noire », allusion faites à la periode de rentrée scolaire, on a pas d’automne ici). Je suis d’accord pour que les choses changent, mais progressivement. je partage ton opposition à la violence, et en ce qui me concerne, les balles ki sifflent, les explosions etc. je les prefère dans un bon blockbuster americain

  2. Mon fils, tu te leurres ou quoi hein? Depuis quand commences-tu à imaginer une élection paisible dans une dictature rampante comme le Kamer, hein? Même sans grand enjeu, comme le vainqueur est connu d’avance, et c’est normal, en Afrique on n’organise pas des élections pour les perdre (dixit Bongo Père), une élection dans une dictature est toujours sous tension. Comme ne rien dire ne signifie pas ne pas être frustré.
    Du courage.
    Amitiés

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