Douala, cet endroit où l’amour se cache

Alimou Sow Amour

Le gouvernement camerounais semble avoir mis un contrat sur la tête des jeunes garçons de Douala. Car il est des décisions qu’il prend dont on se demande ce qu’on a fait pour les mériter. L’époque où il ne fallait pas se creuser la tête pour combler une jeune amoureuse est désormais révolue. Pourquoi ? Parce que la ville de Douala a perdu son équivalent de la Promenade des Anglais de Nice ou de Central Park pour New York. Ces endroits pas trop recherchés où on peut avoir des rendez-vous amoureux rêvés. Le seul endroit en dehors des églises et des mairies les jours de mariage où les amoureux s’affichaient. Douala a perdu la Base Elf.

La Base Elf, cette bande de terre aménagée pour la promenade et la villégiature, le presque seul endroit de la ville où on pouvait longer à peu de frais le fleuve Wouri et où on pouvait ressentir le vent provenant de l’océan Atlantique tout proche. La Base Elf n’existe plus. Au moment où je rédige ces lignes, une usine de ciment est en train d’être construite sur le site même. Décidément, à tous les coups, quand on met face à face l’amour, la romance, la sensualité et l’argent, ce dernier l’emporte toujours. Pour quelques milliards on a dénaturé le lieu par excellence de l’AMOUR ! Une véritable catastrophe !

La Base Elf, c’était toute une histoire. Un véritable révélateur de sentiments, un catalyseur à sensations. Les plus timides avaient une parade toute trouvée. Quand une jolie se retrouvait à cet endroit avec toi, nul besoin de déclamer des vers sous sa jalousie. Elle avait tout compris. Et pour toi le garçon, le fait de te retrouver à la Base Elf avec la jolie courtisée était un « oui » plus qu’explicite à la demande que tu n’avais jusqu’à lors pas osé formuler.

Et pour les couples assumés, la Base Elf était le lieu où on ravivait l’amour, ou le lieu où on se retrouvait pour expier ses fautes. C’était selon. Un couple digne de ce nom devait absolument sacrifier au détour par la Base Elf. Ce n’était pas à proprement parler un lieu qui faisait courir parce qu’il fallait être vus, mais parce qu’on pouvait s’adonner à des démonstrations d’affection sans avoir peur de choquer. Puisqu’à peu près tout le monde le faisait.

Mais tout ça, c’est fini. Retour à nos vieilles habitudes, retour à des pratiques plus normales.

« Les gens qui voient de travers pensent que les bancs verts qu’on voit sur les trottoirs
Sont faits pour les impotents et les ventripotents
Mais c’est une absurdité car à la vérité ils sont là c’est notoire
Pour accueillir quelques temps les amours débutants

Les amoureux qui s’bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics
En s’foutant pas mal du r’gard oblique des passants honnêtes
Les amoureux qui s’bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics
En s’disant des ‘je t’aime’ pathétiques, ont des petites gueules bien sympathiques »

L’analyse de ces deux strophes célèbres de Georges Brassens va me permettre de faire comprendre la dure réalité à laquelle l’amour fait face à Douala.

Les gens qui voient de travers pensent que les bancs verts qu’on voit sur les trottoirs : il y a des bancs sur les trottoirs à Douala ? D’ailleurs, y a-t-il même des trottoirs ? La plupart des rues de cette ville sont faites de chaussées. Et ce qui tient lieu de trottoir est cette mince bande latérale sur laquelle motos et voitures ne veulent pas rouler.

Sont faits pour les impotents et les ventripotents : en réalité, il y a quelques bancs à Douala, mais nulle personne qui se meut difficilement ou qui a une bedaine exacerbée ne s’assoit dessus. Ces bancs, quand ils existent, sont le bureau des vendeurs ambulants.

Mais c’est une absurdité car à la vérité ils sont là c’est notoire pour accueillir quelques temps les amours débutants : il faudra chercher longtemps pour voir des amoureux assis sur ces bancs. Soit ils sont pris d’assaut par les vendeurs ambulants, soit ils sont trop exposés au soleil ou à la pluie et personne ne veut s’asseoir dessus, ou alors ils sont situés à des endroits où on risque de tomber nez à nez avec quelque détrousseur si on veut s’y câliner une fois la nuit tombée.

Les amoureux qui s’bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics : non, n’y pensez même pas !

En s’foutant pas mal du r’gard oblique des passants honnêtes : le regard des passants honnêtes qui vous surprendront en train de vous bécoter sur un banc ou à quelque endroit que ce soit n’aura rien d’oblique. Il sera direct, lourd, réprobateur, menaçant et accompagné de grognements.

Les amoureux qui s’bécotent sur… On vous a dit de ne même pas y penser ! Les saligauds ! Avec la maladie* qu’il y a dehors ils osent imiter les choses qu’ils voient les Blancs faire ? Les Blancs, d’abord, ils sont propres. Vous-là, on ne sait même pas si vous connaissez ce qu’on appelle un dentifrice.

En s’disant des je t’aime pathétiques : on a entendu quoi ? Tu l’aimes ? Les enfants d’aujourd’hui vont nous montrer même ce qu’il ne faut pas voir ! Avez-vous déjà entendu vos parents se dire qu’ils s’aimaient? D’où vous vient-il… (et là, on se rue sur ces amoureux irrespectueux à bras raccourcis).

Ont des p’tites gueules bien sympathiques : après ce qui leur arrive, leur gueule reste peut-être toujours petite, mais elle est beaucoup moins sympathique. Et le tout se termine par un « allez faire votre malchance-là dans vos chambres » sec. Et si c’est dans votre quartier que la scène a lieu, vous ne cesserez d’être indexés que lorsque vous aurez déménagé.

Voilà à une ou deux exagérations près le sort des bécoteurs à Douala. Mais on ne va pas s’arrêter là.

Cela procède bien entendu de nos coutumes. Et personne n’est épargné. Même pas les personnes mariées. Une connaissance très proche me confiait : « Quand ma belle-mère est chez nous, il n’y a plus de ‘Chéri’, ni de ‘Bébé’, ni de ‘Pupuce’ encore moins de ‘Doudou’. Quand elle est là, je me tiens à une distance respectable de mon mari. Ces petites choses qu’on fait pour renforcer notre complicité comme manger dans la même assiette sont proscrites. Un jour elle m’a surpris en train de le faire, elle m’a demandé pourquoi je m’échinais tant à affamer son fils ».

Dans la rue, même combat. Je suis allé quelque part où il était possible de savoir d’un coup d’œil qui était en couple ou pas. Les amoureux ne se cachaient pas. Marcher dans cette rue piétonne était un vrai bonheur. De l’amour. Rien que de l’amour. A Douala, quand tu vois un homme et une femme marcher côte à côte, il est difficile de savoir quelle est la nature des liens qui les unissent. On ne se prend pratiquement jamais la main. On ne se fait pas bisou sur la bouche. Même quand on rencontre des connaissances, on présente Adèle ou Julien. On ne se retrouve pas en train de dire : c’est mon (ma) petit(e) ami(e). Mais tout cela n’est que pudibonderie de façade.

Vous me demanderez : mais Jack, où alors peut-on débusquer des amoureux dans le feu de l’action à Douala, puisque la Base Elf n’est plus ?

D’abord dans leur chambre, mais c’est un classique. Mais quand ils veulent de l’évasion à pas de frais, c’est-à-dire se donner mutuellement des frissons sans rien débourser, il faut aller dans les terrains vagues. Il y en d’ailleurs un à une centaine de mètres de chez moi. Terrain de foot le jour, lieu de turpitudes une fois la nuit tombée. Il y a un muret et un parapet sur lequel les couples s’alignent, éloignés de quelques mètres les uns des autres. Un matin à deux heures, je rentrais éméché d’une fête et je traversai ce terrain. Les couples n’étaient plus sur les parapets, mais allongés sur les touffes de pelouse parsemées çà et là. Je n’ai pas cherché à savoir ce que ces silhouettes faisaient allongées là, à la merci des serpents, des cancrelats et des mygales. Je suis passé en sifflotant.

Il y a aussi les devantures des établissements scolaires. Ce sont des endroits où on peut aussi débusquer des couples en mal de sensations fortes. Un soir en passant devant le collège où j’ai fait toutes mes études secondaires, j’ai vu pour la première fois deux homosexuels, des garçons, s’embrasser. Que dis-je ? Se dévorer littéralement la gueule. Je suis passé en sifflotant.

Les voitures. Je dis ça parce qu’un jour, j’ai vu une auto stationnée à un endroit improbable. En m’approchant, je me suis rendu compte qu’elle oscillait sur ses essieux. Et qu’elle émettait des grognements explicites. Je n’ai pas cherché à savoir quelle mécanique permettait à cette voiture de bouger sur place et d’émettre des sons humains. Je suis passé en sifflotant.

Ce sont les seuls endroits où j’ai fait l’expérience de ce type de rencontre. Mais comme je l’ai déjà expliqué ici, l’esprit de mes compatriotes est inventif sur ces sujets et il y a sans aucun doute des choses qui se passent à mon insu.

Par René Jackson et Georges Brassens

*LA maladie : désigne généralement le sida qui on le rappelle, ne se transmet pas par la salive.

PS : Je remercie l’auteure de Cunisie – Sexe et Tabous en Tunisie qui sans le savoir, m’a inspiré ce billet.
Et merci aussi à mon ami Alimou Sow de m’avoir permis d’utiliser ce cliché d’un amour qui (je l’espère) n’est pas caché.

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René Jackson
Diplômé de faculté de droit et d'école de commerce, je me passionne pour la communication, le management et l'écriture. Un peu geek sur les bords, j'aborde la vie avec une certaine poésie. Bonne lecture.
René Jackson

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8 thoughts on “Douala, cet endroit où l’amour se cache

  1. Les amoureux sont vraiment oubliés sur le continent. l’absences d’espaces verts ou de parcs ne permet pas aux tourtereaux de vivre librement leur amour. Ici à Dakar, plusieurs parcs et jardins publics existent dans les quartiers de la capitale, le soir on peut rencontrer des couples prenant de l’air bras-dessus bras-dessous.

      1. Au contraire, j’ai assez manqué de respect à la dame… qui plus est mariée aujourd’hui. Mais, pour te donner une idée, j’avais senti un goût de piment… mince, j’espère que Lina ne lira pas ça 😉

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