Dis-moi ce que tu bois, je te dirai avec qui tu couches

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Il est parfois de ces informations que lorsque tu les apprends, tu tombes d’abord de ta chaise. Une chance pour moi hier soir, j’étais couché dans mon lit quand je l’ai appris. Quand j’ai appris que dans mon pays, un homme pouvait se retrouver au gnouf tout simplement pour avoir bu du Bailey’s (une boisson composée de whisky irlandais et de diverses crèmes). Parce que le Bailey’s est une « boisson de femmes ». Et qu’un homme qui boit des  boissons de femmes  ne peut qu’être gay. Et en tant que tel, il mérite la prison. J’en ai encore mal aux amygdales tant j’ai pouffé de rire.

2011. Nous sommes à une fête estudiantine. La soirée bat son plein ! A un moment donné, l’un de mes camarades me dit qu’il a apporté un petit quelque chose pour nous requinquer, mais une chose qui a tant de valeur qu’il nous a entraînés dans une chambre à l’écart des autres fêtards. Il voulait qu’un tout petit comité puisse profiter de ce qu’il avait apporté. Et de son sac à dos, il a sorti une bouteille trapue, une bouteille de Bailey’s. Il a déversé son contenu, un liquide manifestement crémeux, dans des verres. Il m’en a tendu un, mais je n’étais pas très enthousiaste à l’idée d’en boire. Ce truc me rappelait trop cette autre très célèbre liqueur fortement anisée qui m’avait fait vivre des moments compliqués auparavant.

J’avais tout de même porté le verre à mes lèvres. Le liquide avait glissé sur ma langue. Bon sang ! Je n’avais pas bu quelque chose d’aussi bon depuis… Bah, depuis belle lurette ! J’ai vite fait de vider mon verre et de commencer de longues minutes de négociation auprès de mon ami afin d’obtenir quelques centilitres supplémentaires de ce précieux breuvage.

Et hier, j’apprends que ce soir-là (et toutes les autres fois où j’ai bu du Bailey’s), j’étais tout simplement un délinquant qui risquait de se retrouver devant un juge, non parce que le produit était frelaté, mais tout simplement parce que « la boisson choisie est jugée trop féminine et que seule une femme aurait pu la commander ». Ca ce sont les termes mêmes du juge qui envoie mon concitoyen en prison.

Maintenant que je repense à cette fameuse soirée, les regards que je pensais de ravissement que mes compères et moi qui découvrions cette autre sublime œuvre de Bacchus avions échangé n’étaient en fait que des regards lascifs et concupiscents. Nous étions une bande de gays en chaleur. Et les étudiantes que nous passions nos journées à reluquer, à courtiser, qu’étaient-ce ? Rien que des moyens de fuir ce que nous étions réellement : des homosexuels refoulés.

Rien que de l’imaginer, je retiens avec grand-peine un fou rire.

Maintenant que je réfléchis, je commence à me poser des questions sur mon orientation sexuelle. Parce qu’en fin de compte, mes boissons préférées ne sont pas ce qu’on appellerait des boissons d’homme. Je pense notamment à cette boisson sortie de l’esprit magnifique d’un russe, faite de vodka et d’autres petites choses savoureuses. Cette même chose que, lorsque je commets l’erreur d’en boire auprès d’un hominidé mâle, il me demande presque toujours : « tu bois les choses des femmes, toi ? »

Bêtises !

S’il fallait définir l’orientation sexuelle d’une personne par ce qu’elle boit, toutes les femmes qui consomment de la Guinness, cette bière amère et alcoolisée à souhait, croupiraient toutes dans nos geôles. Car il est connu ici que la Guinness est une boisson pas d’hommes, mais de militaires. La virilité dans sa manifestation pure. Et se basant sur le même critère, on pourrait même définir quelle est la place que tient la femme buveuse de cette boisson virilisante dans son couple lesbien : celle qui porte la culotte, l’homme du couple.

S’il fallait définir l’orientation sexuelle d’une personne par ce qu’elle boit, tous les adultes qui boivent du Top Grenadine (soda ayant la saveur de grenades) devraient tous se retrouver incarcérés. Parce qu’on sait tous que le Top Grenadine est la boisson des enfants, qui aiment surtout la façon dont leur langue se colore quand ils en boivent. Tu bois ça, donc tu aimes les enfants. Pas comme un père aimerait son fils ou sa fille, mais comme un homme aimerait une prostituée. Espèce de pédophile !

S’il fallait définir l’orientation sexuelle d’une personne uniquement par ce qu’on la voit faire, tous les garçons qui portent des pantalons ultra-moulants, qui ont des dreadlocks, qui n’ont pas une démarche assurée, qui mettent la main sur la bouche quand ils rient, qui comptent plus de filles que de garçons dans leurs amitiés, qui travaillent dans un salon de coiffure pour femmes, qui hurlent quand ils sont piqués par une abeille sont des gays. Et de la même manière, une femme qui porte une cravate, qui garde ses cheveux coupés courts, qui a les épaules hautes quand elle marche, qui rit à gorge déployée, qui traîne tout le temps avec les garçons, qui travaille dans des garages de mécanique et qui ne devient pas hystérique quand elle voit une araignée est une lesbienne.

Je ris.

Cette histoire de lutte contre l’homosexualité au Cameroun, par la façon dont elle est menée, nous fera assister aux cocasseries les plus inimaginables. Il y a quelques temps, on apprenait que de nombreux jeunes Camerounais, tous plus hétérosexuels les uns que les autres, se présentaient à la porte des pays occidentaux en arguant que notre pays ne voulait plus d’eux et de leur penchant pour les personnes de même sexe.

L’article 347 bis du Code pénal camerounais est explicite : les relations sexuelles avec une autre personne du même sexe sont punies. Où est-ce qu’on a vu ce jeune homme avoir une relation sexuelle avec un garçon quand il portait son verre de Bailey’s à ses lèvres ? Ou alors ce liquide était la réincarnation d’un mâle à qui il faisait une fellation ? Ces deux autres jeunes qui ont été condamnés pour la même raison en 2011 étaient-ils en train de boire un philtre avant d’aller dans quelque alcôve atteindre le septième ciel en passant par des orifices interdits ?

Hum !

Mais pourquoi suis-je surpris ? Nous vivons dans un pays où un simple « au voleur » lancé à ton encontre dans la rue te condamne à une mort dans les plus brefs délais. Nous vivons dans un pays où tu peux te retrouver derrière des barreaux pendant plusieurs années et sans aucun jugement juste parce que tu as osé blesser l’affect de la personne qu’il ne fallait pas. Nous vivons dans un pays où un rival, parce que vous courtisez la même fille, peut aller faire de toi un homosexuel auprès de la police.

Je suis un homosexuel, il faut qu’on se le dise. Parce que je suis un indéboulonnable fan de Bailey’s (qui est un breuvage exquis). Et que de surcroît, je ne bois pas ces bières pleines de houblon quand je sors avec des amis, mais que je me cantonne à la Smirnoff (dont je tolère beaucoup plus l’alcoolisation). Oui, je suis un pédophile patenté parce que de temps à autre, je bois du Top Grenadine (qui a ce savoureux pétillement sur la langue). Et enfin, je suis homosexuel parce que j’envoie souvent à mon meilleur ami des SMS avec simplement un « je t’aime ». Les nombreux moments difficiles pendant lesquels il m’a soutenu et la belle amitié qu’on entretient depuis de nombreuses années ne lui font absolument pas mériter ce « je t’aime » que je lui dis.

Il y a des gens qui devraient de toute urgence mettre de l’amour dans leur vie. Parce que si tel était le cas, ils s’occuperaient moins de ce qui se passe dans le verre des autres.

René Jackson

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René Jackson
Diplômé de faculté de droit et d'école de commerce, je me passionne pour la communication, le management et l'écriture. Un peu geek sur les bords, j'aborde la vie avec une certaine poésie. Bonne lecture.
René Jackson

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14 thoughts on “Dis-moi ce que tu bois, je te dirai avec qui tu couches

  1. Simplement MERCI René. j’ai jamais lu un billet aussi simple qui résume une situation rendue incompréhensible par l’ignorance des uns et des autres et leur méconnaissance sur les sujets qu’ils abordent.
    Et comme tu l’as si bien démontré, je suis une inévitablement gay parce que je n’arrive pas à me passer du petit modèle de la 1759.
    Shalom!

  2. René, je suis désolé mais je ne partage pas du tout ton opinion. Toi qui vit au Cameroun peux-tu confirmer l’information du Nouvel Observateur qui a également été publié sur slate.fr ? Condamne-t-on des gens au Cameroun parce qu’ils boivent du Bailey’s ? Soyons sérieux. Si un jour un journaliste ivoirien t’appelle pour te demander si les juges au Cameroun condamnent des gens simplement parce qu’ils boivent du Bailey’s, je suis persuadé que tu diras non.

    La preuve ton anecdote.

    Le Bailey’s n’est pas un produit camerounais et il est vendu en grande surface. On en fait la publicité dans les médias. Et on condamne les gens pour l’avoir bu ? C’est puéril, mensonger et manipulateur. L’article que tu mets en lien en plus de n’appartenir à aucun genre identifiable charrie un défaut fondamental. Il n’est pas équilibré.

    Il ne cite à aucun moment des sources autres que l’avocat des mis en cause. Et puis on s’émeut. L’énoncé de la sentence n’est pas repris, les détails de l’ordonnance de renvoi non plus.

    Arrêtons de reprendre la propagande. Les Camerounais sont contre la légalisation de l’homosexualité, respectons cette opinion. Cela dit, la dernière rafle organisée à Pakita contre les gays date de quand ?

    1. Holàààà un peu d’humour ne fait de mal à personne. Si tu es coincé du cul, demandes à ta meuf de te mettre un doigt ou deux. Tu verras qu’après tu auras un orgasme, et tu riras un peu plus.

      Quant à cet article, la forme ne t’intéresse pas, on l’aura compris. Les faits semblent manquer de véracité selon tes dires, mais il existe un problème de fond: on a beau être contre l’homosexualité, cela n’en fait pas une raison de les envoyer croupir en prison. Oui, c’est contre-nature, mais oui, ce sont des humains qui ont droit à un peu de respect, de dignité, et de tolérance.

      N’en déplaise à ta personne, l’article ci dessus est le reflet même de ce qui devrait être fait par les jeunes camerounais à savoir « dénoncer avec humour », quitte à prendre des exemples sur des assertions populaires et populeuses qui reflètent les pensées, croyances et opinions des camerounais.

      Sur ce, je ne te salue pas !!!

  3. William, l’homosexualité est interdite au Cameroun. C’est un fait et dans mon article, je ne remets à aucun moment cela en cause.

    Ce que je remets en cause c’est la façon dont cette lutte contre l’homosexualité est menée. Il y a bel et bien des jeunes hommes qui ont été déclarés homosexuels dans notre pays à cause du Bailey’s. Parmi tous ces gens qui comparaissent dans nos tribunaux, il y en a qui n’ont pas du tout été surpris en train d’avoir des relations sexuelles. C’est un soupçon ou une dénonciation infondée qui les mène devant un juge. D’un autre côté, même ceux qui sont surpris le sont après que celui qui les dénonce ait commis une infraction qui est la violation de l’intimité d’autrui.

    La lutte contre l’homosexualité est le nid de stigmatisations et d’erreurs judiciaires en tous genres. Combien de présumés homosexuels ont été remis en liberté au Cameroun a force d’appels dans des dossiers sans fondement ? Luttons contre l’homosexualité, puisque la loi nous le demande. Mais prenons garde à ce que que cela n’engendre pas des injustices.

    Pour finir, tu demandes quelle est ma source? Hé bien, ma source sont les divers avocats qui défendent ces malheureux.

  4. Excellent!
    Il y a une formule qui dit « l’abysse appelle l’abysse »… je crois qu’on peut aussi dire « la connerie appelle la connerie » et nos pays africains s’ingénient à le prouver. Non pas que je soutienne l’homosexualité ( je l’abhorre, mais ce qu’untel fait de corps n’est pas de mon ressort et de ma compétence), mais quand même! Faut arrêter de déconner.

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