C’est le grattage que tu veux voir à Douala?

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Cher Monsieur M.,

Votre courriel est particulièrement discourtois. On n’interpelle pas un Professeur agrégé de l’Université, par ailleurs Vice-doyen et Directeur de Master par le mot « Monsieur ».

Vous semblez également oublier qu’aucun enseignant de l’Université n’a l’obligation juridique de mettre des documents à la disposition des étudiants et qu’en le faisant, je vous accorde des faveurs.

Lorsque l’on n’a pas pu bénéficier d’une telle faveur, on la réclame avec finesse, gentillesse et élégance. Or, rien de tel dans votre correspondance.

Pour ne pas récompenser les mauvais comportements, je ne vous enverrai donc pas ces documents. Rapprochez-vous de vos camarades qui les ont reçus. J’espère que vous serez plus courtois à leur égard.

Votre adresse a cependant été ajoutée à la liste d’envoi.

Bien à vous.

Depuis quelques temps, on parle beaucoup de la « titroïde », ce curieux mal, qui obligerait presque tout homme (ou femme) du Pays des Crevettes, c’est-à-dire du Cameroun, à se doter d’un titre ronflant. Et vous voulez que je vous dise ? Ce « Professeur » a raison de réclamer à cet étudiant particulièrement malappris le titre qui lui est dû. L’enseignant qui a produit cette missive, que je connais pour avoir suivi ses cours (je tiens à préciser que ce n’était pas moi le destinataire), demande son titre à cor et à cris. En taclant au passage le mécréant.

Même comme pour moi, tout ça est un débat sans objet. Donc vide. C’est très simple. Un docteur est celui qui soigne les malades. On connait tous son diminutif « Docta » dont on affuble même le plus petit vendeur de médicaments frelatés des bordures de nos rues. Et un professeur n’est rien de plus qu’un enseignant. Et le diminutif « prof » a bercé toutes nos années de lycée. J’ai eu un vif échange la semaine dernière avec un camarade de classe qui défendait toutes griffes dehors le fameux « Son Excellence » qui précède presque toujours le nom de notre Crevette en chef. Les petites gens s’échinent à lui donner ce titre d’Excellence alors que le concerné n’a jamais obligé quiconque à l’appeler ainsi. Que j’interpelle le Président, l’Agrégé d’université ou le Docteur « Monsieur » à mes yeux n’enlève rien à ce qu’ils valent.

Une question mérite d’être posée : à qui profite le crime de non lèse-majesté ? A la Majesté. Oui, mais aussi aux courtisans. Je m’explique.

Jean de la Fontaine avait dit que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. Chez nous, on dira que tout gratteur vit aux dépens de celui que ça démange.

Le gratteur est un fin psychologue. Qui a étudié toutes les faiblesses du genre humain. Le gratteur, qui a d’abord adhéré au principe de non-violence si cher à Gandhi et à Martin Luther King, a compris que la meilleure façon de duper quelqu’un avec son total assentiment est la flatterie. Les plus grands séducteurs sont des virtuoses de la flatterie. Les courtisans qui restent le plus longtemps dans l’entourage du roi sont ceux qui ont la langue la plus mielleuse.

Le gratteur est camerounais. Il est âgé de 7 à 77 ans. Et même parfois plus. Ou parfois moins. Son arme fatale est le verbe. Sa cible favorite est ce Grand, mais pas nécessairement. Il existe une profusion de gratteurs, et cette profusion répond tout simplement à une offre qui s’accroît continuellement. Il y a toujours plus de gens à gratter. Donc toujours plus de gratteurs. L’offre s’ajuste toujours à la demande.

Le premier gratteur fut le musicien camerounais des années 1990. Il était facilement reconnaissable : la connaissance de la musique douteuse, la voix plus proche d’un bruit de casserole qui tombe que de celle d’Aretha Franklin. Mais qui dans une chanson réussissait à prononcer plus de noms qu’un professeur de nos lycées aux classes pléthoriques au moment de l’appel. Le musicien-gratteur le faisait (et continue encore de le faire) soit pour remercier ceux qui l’ont aidé à produire son bouillon musical, soit pour inciter les autres dont il a cité le nom à abouler. Vous savez, il y a des Grands qui sont capables d’acheter un album juste parce qu’à la fin de la piste 8, on l’a cité. Et quand ils ne l’ont pas fait, les concernés se font offrir le CD par son auteur. Ils entendent leur nom, ils sont heureux. Ils préparent une enveloppe pour le valeureux garçon. Sauf que la plupart du temps, le musicien-gratteur chante comme moi. C’est-à-dire mal.

Le deuxième gratteur est l’homme de spectacle. Il est souvent un chanteur, un humoriste ou tout simplement un chauffeur de salle. Sa technique est très simple, mais terriblement efficace. Quand il arrive, il se renseigne sur ceux qui assisteront à son show. Question de savoir s’il y a un Grand. Dans le cas où il n’y a pas un Grand bien de chez nous, il va au parking, repère les plus grasses voitures et cherche à savoir nommément à qui elles appartiennent, car si on considère la loi de la relativité d’Einstein de façon basique, grosse voiture = gros portefeuille = grosse envie de se gratter. Le showman-gratteur s’applique donc pendant sa prestation à prononcer, l’air de rien, le nom de celui qui a la grosse Land Rover, quand il constate que celui-là fait le sourd ou qu’il est déjà passé à la caisse, c’est-à-dire faroté, il s’attaque au proprio de la Cadillac, puis de la Mercedes Kompressor. Et ainsi de suite.

Un autre est le DJ-gratteur. Le DJ gratteur officie en boîte de nuit Ou dans une sombre boîte de strip-tease. Si tu te retrouves dans sa zone de vérité, prie pour qu’il ne sache jamais comment tu t’appelles. Car si par malheur ça arrive, tu es cuit. Il est capable de te coller tous les superlatifs imaginables, et ce pendant au moins une heure. « René Jackson, le plus grand, le plus mignon, avec sa montre Cartier en or massif, René Jackson le plus cher, il s’habille seulement à Milan, il est le roi, il est le plus fort… » En français ivoirien, on appelle ça l’atalaku. Et toi, camerounais, Grand d’un soir, n’y résistant plus, tu te retrouves en train de faroter sur lui trois mois de dur labeur.

A côté de ces gratteurs professionnels, il y a le gratteur-lambda. Le gratteur-lambda est facilement reconnaissable : c’est le gars plutôt jeune. Très prompt quand il s’agit de te donner le titre que tu mérites. « Grand Jackson », « René Jackson le boss ». Ou plus simplement « Le boss des boss ». Machinalement, après qu’il t’ait interpellé ainsi, tu lui réponds : « Gars, c’est vous les boss des boss non ? ». Tu penses avoir contourné le problème quand il te met KO : « Toi tu es le plus boss de tous les boss ». Tu en es encore à accuser le coup quand il t’achève avec un « Boss, on fait comment pour être comme vous non? Il n’y a rien pour les pauvres ? » Pour ne pas gâter ton nom et ne pas salir tous les honneurs dont on vient juste de te charger, tu fais un geste… Quelqu’un avait dit un jour qu’on est toujours le con de quelqu’un. A Douala, on est toujours le boss de quelqu’un. A une autre époque, le gratteur-lambda t’aurait appelé « Bao » (pour baobab). Trop désuet désormais.

Souvent, le gratteur n’agit pas seul. C’est le grattage en association. Tu les reconnais avec leur propension à appeler tout le monde « Président ». Et si par malheur, quand tu te pointes, quelqu’un entonne « Le président… Il est venu… Il va parler… » et que les autres le reprennent en cœur… Il y avait un jeune qui, trompé par ma corpulence administrative, avait commencé à m’appeler président. Je n’ai jamais cillé. Il s’est rendu compte que je n’étais pas un filon très porteur. Depuis, quand on se rencontre, c’est à peine qu’il me dit bonjour.

Je vais terminer avec le gratteur opportuniste. C’est celui qui sait faire feu de tout bois. J’en connais un. Il s’était retrouvé à une fête et il était le chauffeur de salle. Un grand artiste de notre pays avait fait sa prestation. Les gens l’avaient arrosé d’argent. A la fin, il remet les billets glanés au musicien, à qui il réclame sa part du gâteau. Le musicien lui oppose une fin de non recevoir en lui lâchant un « la vie est dure hein, mon petit ».

Vous avez aimé ? Vous en voulez encore ? La foule a répondu par un grand « oui » à chacune de ces questions. « Le public réclame encore notre artiste, pour une toute dernière chanson ». Le musicien ne s’est pas fait prier. Il a chanté, y mettant d’autant plus de cœur qu’il remarquait que le public faisait encore pleuvoir des billets sur lui. Des billets que le chauffeur de salle, comme auparavant, ramassait. A la fin, les deux hommes se revoient. « Petit, mon argent ». Et le gratteur par procuration de lui répondre après avoir fourré le magot dans ses poches « Grand, la vie est dure hein !»

A nos Grands en quête d’encore plus de grandeur, l’exemple de l’image d’en-haut devrait vous faire méditer.

Par René Jackson

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René Jackson
Diplômé de faculté de droit et d'école de commerce, je me passionne pour la communication, le management et l'écriture. Un peu geek sur les bords, j'aborde la vie avec une certaine poésie. Bonne lecture.
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10 thoughts on “C’est le grattage que tu veux voir à Douala?

  1. Hahhahahaha! J’adore! Merci René. Je suis une victime toute désignée des gratteurs alors que je n’ai ni la corpulence, ni la voiture et encore moins le portefeuille d’un « Grand ». La vie n’est pas dure, elle est injuste lool.

  2. Eh ben…D’un autre côté, je ne déplacerai pas cet article… Mais Paule, je ne savais pas que mes articles te mettaient dans une telle colère. Il faudrait qu’on se voie. Et que tu te rendes comptes que je ne suis pas du tout ce que tu t’imagines.

  3. Hahaha Le Panda, bien vu mon ami!

    Je sais qu’à mon des Etats-Unis, je serai plus qu’une « Grande » aux yeux de certains, ce qui me fait déjà rire à l’instant!

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