Ces possibles à Yaoundé impossibles à Douala

Depuis quelques semaines, je vis à Yaoundé. Pas de façon définitive, pour ceux qui s’en inquièteraient. Une telle perspective, rien que de l’imaginer, me fait à moi-même horreur. J’y suis de façon très temporaire, ce d’autant plus que c’est une ville qui m’a toujours déconcerté et quelques fois, on a peine à croire que Yaoundé et Douala sont logés dans le même pays. Tant les habitudes, les attitudes et les comportements peuvent être différents d’une ville à l’autre. C’est tout aussi profitable d’être ici, car ça me permet de changer un peu d’air et surtout de mesurer l’ampleur de l’attachement que j’ai pour cette ville où j’ai, jusqu’à il y a quelques semaines, toujours vécu.

Parcourir la ville de Yaoundé de long en large et de travers m’a permis de la découvrir encore plus profondément, de dénicher des phénomènes qui m’ont pour la plupart beaucoup amusé. Et quelques fois, j’ai vécu des situations qui seraient inimaginables, voire impossibles à Douala.

Comme être obligé de prendre le taxi quand on veut se déplacer rapidement. La ville de Yaoundé est un sanctuaire de restrictions. Et beaucoup d’entre elles frappent les malheureux conducteurs de mototaxis. Dans beaucoup d’endroits de la ville, leur circulation est interdite et leur activité cantonnée aux zones périphériques. Du coup, les taximen font la loi et quelques fois, leur attitude au volant n’est pas différente de celle de ceux qu’on considère comme étant les délinquants routiers par excellence : les moto-taximen. On se retrouve à Yaoundé obligé de prendre des taxis qui pour la plupart sont douloureusement minuscules. Une vraie torture pour ceux qui comme moi sont joliment rondouillets. A Douala, on peut sortir tous les jours pendant un mois sans jamais mettre les pieds dans un taxi. Les mototaxis sont là, symboles de liberté et de rapidité.

Mais s’il faut mettre quelque chose au crédit de la ville de Yaoundé, c’est qu’elle est beaucoup plus belle que Douala. Et puis il y a un spectacle dont je ne me lasse pas depuis que je suis ici : les sommets des collines cachées par la brume du matin. C’est si joli et totalement inenvisageable à Douala. Qui est une ville désespérément plate, sans aucun rebondi ou arrondi enjôleur. Rien ! Nada ! Les seules aspérités qu’on remarque à Douala sont d’une part ces pylônes de télécommunication dont le pullulement a fini par enlaidir la ville et d’autre part le Mont Cameroun, si éloigné (de plus de 100 kilomètres) qu’il ne compte pas. En outre, lorsqu’on gravit l’une des collines qui cerclent Yaoundé, on a une fascinante vue plongeante sur la ville. Le seul moyen d’avoir ce genre de vue sur Douala, c’est d’être assis au hublot, du bon côté de l’avion, quand il atterrit.

L’autre aspect remarquable à Yaoundé est qu’on peut marcher tranquillement sur un trottoir. Ce qui à Douala s’apparente à une véritable gageure. Car c’est une activité qui là-bas correspond la plupart du temps à éviter les trous, les étals à même le sol, les voitures stationnées là, les motos qui te foncent dessus, les vendeurs à la criée, les comptoirs de marchandises, etc. Et ça, c’est pour les endroits où il existe effectivement des trottoirs. Car la plupart du temps, il n’y en pas du tout. Marcher normalement sur un trottoir à Douala n’est possible que dans des îlots bien précis. Alors qu’à Yaoundé c’est visiblement plutôt l’inverse.

Il y a quelque temps, des connaissances ont été invitées à un mariage en plein air dans un terrain de golf, sur les hauteurs du Mont Fébé. Une perspective impossible à Douala tout simplement parce que la ville ne compte aucun terrain de golf digne de ce nom. Et même si d’aventure il en existait un, ce serait d’une profonde inconscience de se risquer à y organiser quoi que ce soit en plein air pendant le mois de juin. Celui justement où les pluies se font un malin plaisir de contrecarrer même les plans les plus élaborés. De juin à octobre à Douala, la pluie n’est clairement pas une option. Elle se paye même souvent le luxe de tomber sans arrêt pendant plusieurs jours, question de provoquer le plus d’emmerdements possible. A Yaoundé, il est possible en plein mois de juillet de ne voir tomber aucune goutte pendant trois ou quatre jours.

Mais ce n’est pas pour autant qu’il y fait froid. Même pendant les pluies, il repose perpétuellement sur la ville de Douala une chaleur écrasante. Depuis que je suis à Yaoundé, je parcours chaque aube à pied les deux kilomètres qui me séparent de mon lieu de travail sous une bise légère et très fraîche. Le résultat en est que malgré l’effort, aucune goutte de sueur ne vient gâcher mon humeur du matin. A Douala, même sous la douche, tu transpires. Commets l’erreur de porter une veste et dans ta propre sueur tu macèreras pendant toute la journée. D’aucuns disent que c’est cette chaleur qui nous rend si fous, qui déglingue notre cerveau et qui nous fait agir comme des personnes démentes. C’est cette chaleur qui serait la réelle responsable du désordre caractérisé que connaît cette ville. Et c’est enfin cette chaleur qui nous pousserait à boire autant de bière.

A cet effet, j’ai remarqué une curiosité. Dans le quartier où je vis, il n’y a plus aucun bar ouvert après vingt heures. A Douala, à cette heure-là, même la plus insignifiante des échoppes n’en est qu’au début de sa soirée. Les buveurs ne libèrent les bars qu’à vingt-trois heures ou minuit. Ce n’est qu’à cette heure que les voisins peuvent trouver un peu de répit, avant que les hostilités (c’est-à-dire la musique à tue-tympan) ne reprennent aux premières lueurs du jour.

Il existe aussi à Yaoundé cette déférence et ce respect quasiment inconnus à Douala. Il me semble par exemple impossible d’envisager que les Doualaeens, réputés comme étant des rebelles par nature et des opposants par dénomination, puissent subir placidement que la ville soit régulièrement coupée en deux, et ce pendant plusieurs heures. Fut-il pour le passage du président de la République. Ceci me rappelle d’ailleurs ma première « rencontre » avec notre président, il y a quelques jours, dans une rue de Yaoundé.

J’avais débouché sur l’axe – bouclé depuis plusieurs heures – par lequel il devait passer pour aller accueillir son homologue français qui arrivait en visite. J’ai été d’abord choqué par le silence qui régnait sur cette rue d’habitude très fréquentée. Les gens étaient debout, alignés des deux côtés de la chaussée, silencieux. Des bidasses armés jusqu’aux dents tenaient en respect d’un œil dur et inquisiteur tous ceux qui étaient là. Moi je voulais rentrer chez moi. Je me suis donc mis à marcher sur le trottoir. La minute d’après, une première voiture de police est sortie de nulle part, toutes sirènes beuglantes et à une vitesse folle. Suivie peu après par un cortège encore plus bruyant et tout aussi pressé, au milieu duquel je n’ai eu aucune peine à deviner la limousine présidentielle. Tout en continuant de marcher, j’ai jeté un coup d’œil à ce convoi quelque peu singulier. Tout à coup, une policière me fait signe de m’écarter par des grands gestes. Peu après j’arrive à sa hauteur. « Monsieur, quand on vous fait signe de quitter le trottoir, faites-le ! Vous n’avez pas vu que le président passait ? N’avez-vous pas remarqué que vous étiez le seul à marcher ? » J’aurais pu lui demander s’il était prohibé de marcher en une telle circonstance, mais je me suis tu.

Mutisme visiblement salvateur, puisque lorsque je racontai cet épisode à un ami, sa réaction a été cinglante. J’avais clairement risqué ma vie avec cette attitude irresponsable. Et de terminer : « Vous qui venez de Douala, vous êtes souvent portés à croire que vous pouvez faire tout ce que vous voulez. Mais tu es à Yaoundé et ici ça ne se passe pas comme ça ».

Par René Jackson

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René Jackson
Diplômé de faculté de droit et d'école de commerce, je me passionne pour la communication, le management et l'écriture. Un peu geek sur les bords, j'aborde la vie avec une certaine poésie. Bonne lecture.
René Jackson

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16 thoughts on “Ces possibles à Yaoundé impossibles à Douala

  1. hahahahahahaa je suis bien d’accord sur bien des points.
    Moi même étant de Douala, je me suis toujours demandée si les gens de Yaoundé ne sont pas des extraterrestres. Tout est bizarre chez eux, ils diront sans doute la même chose de nous autres….

  2. Je confirme! Chaque fois que je passais par Douala pour me rendre à Tombel (pour affaires personnelles 😀 ), je ne manquais jamais de me demander quelle sorte de gens vivent là: le bruit, les embouteillages, les motos partout, la chaleur, et ces camions bizarres, comme sortis tout droit de films de science-fiction (vers la zone industrielle). Bref, un autre monde.

    Mais il y a quand même un point commun entre les deux villes: la bière a le même goût. C’est déjà ça

  3. Excellent article, tu as une belle plume je trouve, et j’ai voyagé dans ces deux villes grâce à toi, moi qui n’ai jamais mis un pied au Cameroun! Alors merci 🙂

  4. Moi mm j’ai du mal à concevoir vivre ma vie loin de la cité capitale,la fraîcheur de la brise matinale, le confort des taxi et le bon état des rues trop belle, on se croirait en Europe m’a séduit, sans parler du styl prononcer des jeunes et les soirée culturel de film plein air ou des parc d’attraction en plein essor…je vous assure vivre cme Yaoundeen est un pur kiff dpuis j’y suis, venant d’ailleurs .

  5. Merci R.J

    La première fois que j’ai lu ce texte, j’ai eu envie de le partager, parce qu’il porte en lui la magie du voyage, celui qui nous oblige à nous interroger, comparer pour le meilleur ou le pire voire les deux.

    C’est un plaisir d’avoir pu le relayer sur la page Facebook de la journée de la femme africaine, en attendant le plaisir de vous retrouver à Douala ou Yaoundé.

    Grace

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