Ces hôpitaux qui nous tuent

 

Je me souviens très bien de la première fois que je vis un macchabée. Je devais avoir dix ans à tout casser. C’était à l’hôpital Laquintinie, l’un des deux principaux centres hospitaliers de la ville de Douala. Le corps était déposé dans un couloir, à même le sol. Il n’était presque pas couvert et les mouches rodaient autour de sa tête ou se déposaient sur sa bouche d’où coulait un filet de bave. A cet âge, un spectacle pareil, à défaut d’être choquant, est extrêmement fascinant. J’étais fasciné en effet. Mon pas s’était ralenti, mes yeux étaient rivés sur ce corps sans vie exposé sans pudeur au vu et au su de tous. L’adulte avec qui j’étais et qui me tenait la main ressentit mon ralentissement et me tira avec véhémence pour que j’accélère mes pas. Nous apprîmes plus tard que c’était un malfaiteur qui avait été emmené là à l’article de la mort par la police. Je trouvai difficilement le sommeil pendant les semaines qui suivirent.

J’avais foulé le sol de cet hôpital ce jour-là pour subir une opération chirurgicale assez bénigne. Et j’avais été effectivement opéré. Je devais y retourner deux fois. La première pour un pansement et la seconde pour le retrait des fils de suture. Quelques semaines après le second rendez-vous, je continuais à ressentir une certaine gêne à l’endroit qui avait subi cette opération, mais je m’étais dit que c’était mon avant bras qui avait du mal à se remettre de l’intervention. Jusqu’à se matin ou je vis poindre le bout d’un fil à l’extérieur de mon bras, ayant réussi à s’extraire de mon épiderme. Je le tirai et il en sortit deux ou trois centimètres d’une ficelle qui du bleu du jour de l’intervention, était devenu presque noir. Le cas classique des corps étrangers oubliés dans l’organisme par les chirurgiens. J’avais eu de la chance, ce n’était qu’un fil. Certains se retrouvent avec des ciseaux abandonnés dans les tripes.

Quelques années après, d’autres ennuis de santé me poussèrent à m’y rendre pour des soins. J’y avais été emmené par notre voisine de l’époque qui y travaillait et en attendant que le médecin qui devait s’occuper de moi me prenne en charge, elle m’installa dans la salle d’attente du service qui l’employait. Une ambiance assez bigarrée y régnait. Une certaine agitation aussi. Je ne tardai pas à en savoir la raison : Gottlieb Monekosso, le ministre de la santé publique de l’époque, visitait l’hôpital. Les médecins et infirmiers avaient des blouses d’un blanc immaculé. Et grouillaient de partout. J’eus l‘occasion de le constater quand, pour me dégourdir les jambes, je me promenai un peu dans l’hôpital. Revenu de ma balade, le personnel trépignait.  « Il en est où ? », « Dans quel service se trouve-t-il déjà? » étaient les principales questions qu’ils se posaient les uns aux autres. J’étais aussi excité, et pour cause : ce serait la première fois que je verrais un ministre de mon pays ! Le ministre arriva, salua ceux qui étaient là, échangea des banalités avec eux pendant deux minutes, puis s’en alla. Ce qui se produisit dès qu’il eut le dos tourné fut saisissant : les infirmiers et médecins du service ôtèrent chacun leur blouse, ramassèrent leurs effets et disparurent. Dix minutes après le passage du ministre, il n’y avait plus personne.

Plus tard à l’université, je dus faire plusieurs certificats médicaux. Et le manège était chaque fois le même: passage par l’accueil de l’infirmerie de l’université, occupé par deux infirmières à qui il ne fallait pas commettre le crime de demander des renseignements, sous peine de se voir fusiller du regard puis répondre avec un parfait dédain. Le certificat était délivré par, tenez-vous bien, le comptable du centre des soins. Qui se contentait d’en encaisser les frais, puis d’écrire le nom du demandeur sur une fiche pré-signée et pré-tamponnée par un médecin. Aucune palpation, ni prise de poids ou de pression artérielle.

Une autre de nos voisines de l’époque avait eu beaucoup d’enfants, tous nés à l’hôpital Laquintinie de Douala. Elle avait alors croisé un type de sage-femme au comportement totalement exécrable. Le genre de personne qui était capable de dire à une femme subissant les affres de la douleur de l’enfantement : « pourquoi cries-tu ? Pourquoi perturbes-tu la tranquillité de cet hôpital ? Crois-tu que tu es la première femme à accoucher ? Ce n’est pas moi qui t’ai envoyée écarter tes jambes et te coucher sous l’homme.» [sic].

Ceux qui ont l’habitude de fréquenter les hôpitaux publics au Cameroun racontent des histoires qui font froid dans le dos. Des histoires impliquant la plupart du temps les comportements scandaleux du personnel soignant. Ce qui a conduit à ceci : les Camerounais ont peur de l’hôpital. Pas parce qu’on risque d’y contracter quelque maladie nosocomiale, non. Parce qu’on a peur des brimades des infirmiers et des médecins. On n’a peur de l’hôpital parce que si on a une urgence et pas d’argent, aucun médecin ne nous touchera.

Une énième affaire de négligence médicale présumée suscite l’émoi au Cameroun depuis la semaine dernière. Une jeune femme enceinte, prise de contractions et inconsciente, est transportée à l’hôpital Laquintinie de Douala.  Comme d’habitude, il n’y a que très peu d’infirmiers et de médecins. Et le peu d’entre eux qui ont  daigné être là se comporteraient comme s’ils ne sont pas concernés. Un médecin se donne quand même la peine de sortir, muni d’un simple stéthoscope, pour faire le constat du décès de la femme. Puis, il repart tranquillement, en refermant la porte derrière lui. Désespérée, la sœur de la défunte qui l’accompagnait, aussi calée en chirurgie obstétrique que moi je le suis en construction et en mise en orbite de satellites, se retrouve obligée de se servir d’une lame pour ouvrir l’abdomen qui contenait des jumeaux qui y bougeaient encore. Qui n’ont finalement pas survécu. Les photos et les vidéos du spectacle macabre se sont propagées sur internet. Depuis la colère gronde.

Je m’interroge. Et ma réflexion part de ce type qui est juste venu faire le constat du décès de cette dame. Pourquoi n’a-t-il pas essayé de sauver les jumeaux ? Pourquoi n’a-t-il pas interpellé ses collègues ? Pourquoi ce corps qui portait deux enfants qui bougeaient encore est resté sur cette véranda ?

Au moins trois choses auraient dû le pousser à agir ainsi:

– sa conscience : un truc dont il n’était manifestement pas doté ;

– la conscience professionnelle : qui avait aussi foutu le camp. Ce type de médecin, s’il ne s’occupe pas d’un cas qui vient le trouver à l’endroit où il pratique, peut-il porter assistance à quelqu’un dans a rue, dans le train, dans un avion ?

– les réprimandes : je mets sous ce vocable les sanctions et les éventuelles poursuites judiciaires. Il est clair que s’il savait pouvoir être inquiété pour ne pas avoir fait son travail, il aurait agi autrement, fut-il dénué de conscience et de conscience professionnelle.

Si elle est avérée, cette histoire n’est pas qu’une négligence médicale de plus. Chaque semaine qui passe apporte sa cohorte de personnes qui subissent des vexations des personnels hospitaliers alors qu’elles avaient pourtant réussi à atteindre les services des urgences. Cette affaire est la manifestation de la faillite de tout un système d’une incompétence abyssale qui n’est occupée qu’à préserver ses privilèges et à s’auto-protéger, n’ayant aucune considération pour la vie des populations qu’il est censé devoir protéger et soigner. Si des médecins s’arrogent le droit de choisir ceux dont ils doivent s’occuper en fonction de leur compte en banque, c’est parce qu’ils n’encourent rien à le faire. Et s’ils ont ce sentiment, c’est parce que la puissance publique admet elle-même implicitement qu’elle n’a pas appliqué des dissuasions civiles et pénales pour contraindre les médecins à faire leur travail. Et si ces contraintes n’existent pas, c’est parce que l’Etat est conscient qu’il n’a pas mis ces personnels dans les conditions qui doivent leur permettre de faire correctement leur travail et que de ce fait, il ne peut les obliger à rien. C’est le laisser-faire et le laisser-aller généralisé. Il est de notoriété publique que beaucoup de médecins de ces formations hospitalières publiques s’en servent uniquement comme lieu de rabattage de clients pour leurs propres officines. Chacun agit comme et quand il l’entend. Pendant ce temps, des milliards de francs pouvant servir au moins à la prise en charge de l’accueil des malades dans les centres de santé sont détournés sans vergogne chaque année, sous l’œil pusillanime des responsables publics qui eux-mêmes ont des choses à se reprocher et qui, lorsqu’ils sont malades, ne commettent pas l’erreur de mettre leurs pieds dans l’un de nos hôpitaux qu’ils savent avoir rendus exsangues.

Tout cela avec notre passivité complice, qui est une sorte de blanc seing qui leur est donné de distraire tranquillement nos ressources, comme un quidam qui se contentera de regarder placidement un moustique hématophage lui pomper du sang à sa guise, au lieu de l’écraser.

Quelqu’un n’avait-il pas dit qu’on n’a que les dirigeants – et donc le pays – que l’on mérite ?

Par René Jackson

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René Jackson
Diplômé de faculté de droit et d'école de commerce, je me passionne pour la communication, le management et l'écriture. Un peu geek sur les bords, j'aborde la vie avec une certaine poésie. Bonne lecture.
René Jackson

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One thought on “Ces hôpitaux qui nous tuent

  1. Enfin, il est publié, le papier. J’ai lu et relu l’article. Ma première satisfaction, est que tu ne tire pas des boulets de canon sur des médecins – quoique- uniquement, et tu n’es pas excessif, comme beaucoup de kamers, sur les réseaux sociaux.

    Vois-tu, moi qui suis enfant de deux médecins, dont l’un fut Directeur de nombreux hôpitaux publics dans le Nord pays, j’ai une vision assez particulière de la chose.

    Quand, à plusieurs reprises, tes parents te refusent des cadeaux parce qu’ils ont utilisé leur propre argent pour payer les médicaments, les soins à certains patients, il est difficile d’accepter qu’on dise que les médecins n’ont aucune considération pour la vie humaine. Parce que la charité de quelques médecins ne comble pas l’irresponsabilité d’un état voyou.

    Des sacrifices, des médecins en font, tous les jours et partout. Mais à l’impossible nul n’est tenu. L’hôpital refuse de payer des gants, de simples gants aux chirurgiens. Comment voulez vous que ceux-ci fassent leur boulot? Il n’y a ni coton ni alcool. Ils plongent quand même leur mains nues dans les entrailles d’une femme enceinte parce qu’ils respectent la vie humaine? Au mépris de la leur?

    Après il y a le cas des maternités où tout le monde « raconte ce qu’il veut ». La vérité, c’est que l’accouchement, ce sont des étapes. Et tout le monde sait que les femmes qui accouchent pour la première fois ont plus peur que les autres. La maternité est en sous-effectif, et il y a peut-être un autre accouchement plus avancé. Mais les sages-femmes accordent la priorité à celle dont le travail est avancé. Pas le temps de faire la nounou à celle qui probablement va accoucher dans pas moins de deux heures ou même plus. Mais, OUI il y a des accoucheuses méchantes, aigries et tout ce que vous voulez. Mais quel corps de métier ne connait pas les déformations professionnelles?

    Enfin, ce qui s’est passé à Laquitinie est fort déplorable, mais malheureusement, ce n’est pas le premier drame qui se passe sous notre nez sans qu’on ne s’en émeut. Pour ce cas, c’est parce que les images se sont retrouvées sur le net que les gens paraissent si indignés.

    Mais au finish, quoi? Quelles actions vont être menées pour changer les choses? Que ferons-nous pour que nos hôpitaux soient dotés de plus de moyens humains et matériels? Que ferons nous pour obliger nos dirigeants à se soigner dans les mêmes hôpitaux que nous? Que ferons nous pour impacter la dotation budgétaire à la Santé, par le parlement? Que ferons nous après les clics et les tweets?

    Désolé de m’exprimer longuement sous ton article. J’en écrivais un autre mais là je ne le ferai plus parce que bon, voilà. Tu as tout dit.

    Peace

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