Ces diplômes qui ne servent à rien

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Source: Cameroon-online.com

 

L’UNESCO émet beaucoup de recommandations. L’une d’elles enjoint tous les pays du monde qui veulent un temps soit peu prétendre au progrès à tout faire pour que 30% au moins de la population  soit titulaire d’un diplôme universitaire. La question qu’on pourrait se poser quand on observe le cas de certains pays (surtout celui du pays que je connais le plus, le Cameroun) est celui de savoir à quoi serviraient tous ces diplômés. Oui, parce qu’on a de plus en plus l’impression que les diplômes ne servent à rien. Les chemins d’accès à un emploi salarié sont de plus en plus flous et pour ceux qui veulent créer leur propre affaire, ils connaissent toutes les difficultés du monde à le faire. Mais focalisons-nous sur les chercheurs d’emplois diplômés. C’est-à-dire ceux qui ont ciré les bancs pendant deux décennies et qui à la fin risquent de se retrouver plantons.

Je ne sais pas quel est le pourcentage de diplômés de l’enseignement supérieur par rapport à la population camerounaise. Nous sommes dans un pays qui a des problèmes avec ses chiffres, parce qu’on n’en trouve sur presque rien. Nous avons une agence nationale de la statistique, mais combien le savent. Pas beaucoup. A quoi elle sert ? On ne sait pas. Passons.

Les diplômes camerounais sont victimes d’une lourde injustice.  Il se dit qu’ils n’ont pas de valeur. Ce qui fait que de nombreux camerounais qui doivent continuer leurs études en Europe par exemple, doivent reprendre un cycle d’études qu’ils ont pourtant bel et bien terminé au pays. A cause d’une sombre histoire de diplômes non reconnus. Mais tous ceux qui le pensent doivent se poser deux questions. La première est simple : pourquoi les camerounais sont-ils aussi performants quand ils partent de leur pays pour continuer leurs études ailleurs ? La deuxième est tout aussi simple : pourquoi au début des années 2000, on comptait les candidats camerounais au baccalauréat tchadien par milliers ?

La réponse aux deux interrogations est la même : les études sont terriblement difficiles au Cameroun. Le système académique est conçu pour que seuls les plus téméraires puissent passer entre les gouttes. Contrairement à beaucoup de pays, il n’y a pas de rattrapage au baccalauréat. Et même pour atteindre la classe de terminale, il y a un examen qu’on appelle le probatoire (le « tamis » qu’on l’appelle ici, tant il est difficile). Quand je faisais la classe de troisième, on nous a fait parvenir une épreuve de mathématiques du BEPC français de l’année d’avant. Nous avons tous cru à une blague. C’était niveau cinquième. A l’approche des épreuves du baccalauréat tchadien, les trains au départ de Yaoundé pour la partie septentrionale du pays étaient pris d’assaut par des milliers de candidats. Ce baccalauréat tchadien avait la réputation d’être bien plus facile. La preuve : ceux qui avaient loupé le diplôme camerounais 3 ou 4 fois l’obtenaient du premier coup au Tchad, les doigts dans le nez en plus. La ruée cessa quand le Cameroun décida de plus accepter ces diplômes venus du Tchad au sein de ses établissements d’enseignement supérieur.

Pour ceux qui doutent, il faut d’emblée savoir qu’au Cameroun, il n’existe pas de réelle spécialisation avant le baccalauréat. Moi qui ai obtenu un diplôme littéraire, j’en étais encore à me dépêtrer des problèmes de physique, de chimie et de microbiologie reproductive (avec les zygotes, les chromosomes, les trompes de Fallope, les réticulums endoplasmiques rugueux et autres allèles) en classe de première. Les maths m’ont suivi jusqu’en terminale. Pendant ce temps, j’étudiais 3 langues en plus de la philosophie, de l’histoire et de la géographie, etc.

Et après tout ça, on se retrouve avec des diplômes qui ne servent à rien. Des diplômes qui semblent ne pas être reconnus par ceux mêmes qui les délivrent. Et l’impression est que plus on pousse dans les études, moins on a de chances de trouver un job convenable.

Il y a un peu plus d’un an, j’ai déposé un dossier en réponse à une offre d’emploi sur laquelle j’étais tombé de façon totalement fortuite. Un poste de conseiller de clientèle. Plus précisément de télé-conseiller. Vous savez, ces gens qui vous répondent quand vous appelez le service de clientèle de votre opérateur téléphonique, par exemple. Dix mois après, mon téléphone sonne : on m’attend le surlendemain pour l’entretien d’embauche.

J’y arrive en temps, lieu et heure. Première surprise : moi qui m’attendais à un entretien en vis-à-vis avec les recruteurs, je me retrouve dans une salle avec près d’une trentaine d’autres candidats. Assis en cercle comme dans une réunion d’alcoolos anonymes ou de junkies en quête de rémission. Je m’assois moi aussi. Les recruteurs, au nombre de deux – un homme et une femme – nous notent. Chacun doit prendre la parole à son tour, se présenter sommairement et répondre aux questions des recruteurs. Moi je fus le dernier à m’exprimer. Ce fut un mauvais souvenir. Je me tirai presque une balle au pied quand j’arguai que mon expérience me permettait d’affirmer que les femmes avaient de sérieux problèmes avec tout ce qui concerne l’informatique. La recruteuse m’alpaga et ne me loupa pas. Féministe elle devait être. Je n’en avais plus rien à faire, car je savais qu’en émettant des réflexions pareilles, j’avais d’ores et déjà perdu ma place.

Seconde surprise, je reçus un autre appel un mois après : j’avais été retenu pour l’un des postes. J’y retournai. Et ce jour là, je suis tombé des nues.

« Le contrat que vous allez signer est un contrat de stage d’un an renouvelable. Les éventuels futurs contrats ne seront pas différents de ceux que vous signerez maintenant. (Comprendre que si on fait cinq ans dans la boîte, on reste stagiaire pendant tout ce temps).

Vous ne profiterez d’aucune couverture sociale (vous êtes des stagiaires, on vous dit) : aucune assurance, pour l’affiliation à la caisse de prévoyance sociale, n’y pensez même pas.

Vous travaillerez 6 jours sur 7. Les week-ends et les jours fériés ne sont pas considérés. Pas de congés non plus.

Les seules raisons pour lesquelles on peut vous accorder une permission sont la maladie et le décès. Pour les décès, une période d’indisponibilité maximum de 3 jours vous est accordée. Et on ne tient compte que de vos ascendants et descendants (alors, si mon frère ou ma tante décède, ça ne compte pas ? Où est-ce que vous la mettez, la famille africaine ? Je ne parle même pas là de mes innombrables cousins et amis).

Concernant votre paye, nous nous sommes entendus avec le Fonds National de l’Emploi (notre Pôle Emploi local, ndlr). Vos salaires sont indexés au niveau bac+2 (donc au niveau BTS ou DEUG). Pas plus. »

Un salaire indexé au niveau Bac+2… Ça m’a laissé songeur. Surtout qu’avant que ce responsable ne nous sorte des conditions de travail, chacun de ceux qui avaient été retenus (nous étions une vingtaine) s’était présenté. De façon encore plus précise. Beaucoup – l’écrasante majorité – étaient déjà titulaires d’au moins un Master. Beaucoup avaient une expérience pratique conséquente qui faisait d’eux des personnes nettement surqualifiées pour le job auquel nous postulions, c’est-à-dire passer ses journées assis à un bureau, à encaisser le déversement de fiel des clients toujours insatisfaits d’une société camerounaise de téléphonie que je ne citerai pas. Face à ça, je me suis trouvé ridicule avec ma petite licence de Droit, les années d’harassement dans des cybercafés  et les quelques articles de blog dont je me prévalais.

Une paie niveau Bac+2 !!! Beaucoup se rendaient tout à coup compte de l’inutilité des longues années supplémentaires qu’ils avaient passées sur les bancs de nos facultés et grandes écoles. Il fallait s’en satisfaire ou s’en aller.

Le lieu de travail était ma foi très agréable : open-space, climatisation intensive, bureaux nickel, ordinateurs dernier cri, fauteuils à roulettes… Le rêve, quoi ! Je me suis dit que ça aurait été chic de bosser dans ce genre de conditions. Mais j’avais pris une décision étrange. J’avais décidé de me lancer à la conquête d’un Master, bien qu’ayant constaté qu’il ne me servirait probablement jamais. Qu’un jour, il risquait d’avoir une valeur de Bac+2… Ou peut-être moins.

A treize heures, on nous accorda une pause d’une demi-heure. Je rassemblai mes affaires, je pris un taxi et je retournai chez moi. C’était sans doute une folie que j’étais en train de commettre. Surtout que j’étais au chômage depuis plus de six mois et que j’avais encore une épreuve d’oral à hauts risques à affronter pour pouvoir être admis à poursuivre mes études. Et que c’était loin d’être gagné.

Mais j’avais pris ma décision.

Par René Jackson

 

 

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René Jackson Nkowa
Diplômé de faculté de droit et d'école de commerce, je me passionne pour la communication, le management et l'écriture. Un peu geek sur les bords, j'aborde la vie avec une certaine poésie. Bonne lecture.
René Jackson Nkowa

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5 thoughts on “Ces diplômes qui ne servent à rien

  1. Très bon article mais je ne sais vraiment comment l’interpréter…
    Je compatis au malheur de mes concitoyens mais en même temps quand je pense à ce que j’ai vécu quand je suis arrivée ici, je me dis que la vie est vraiment dure…Il faut juste tirer des leçons des événements que l’on vit. J’ai dû recommencer mes études à zéro quand je suis arrivée aux USA.. Pas facile mais je me suis faite à l’idée au fil du temps… Pour la plupart des universités ici, les diplômes Africains ne valent que dalle.. Bref on se bat, la vie continue..

  2. Sans blagues! Et moi qui étais convaincu que cette affaire de « Probatoire » était une particularité togolaise. Finalement, l’autre avait raison en disant « même colons, même histoire, mêmes bêtises »…
    Je sais pas mais, j’ai l’impression que c’est nettement plus hard ici que chez toi hein. Le Togo aussi s’est mis à refuser les Bac béninois et burkinabé, relativement moins hard. Désolant spectacle. Plus affligeant encore, le favoritisme ethnique… Pffff, cette afrique là…

  3. Triste comme réalité. D’ailleurs, qui n’est pas trop différent de chez nous en Haïti. A la différence ici, non seulement il y a les exigences des embaucheurs, mais il faut aussi avoir un nom. Etre fils ou fille de la famille X ou Z. sinon, tu connais le reste. Cependant, quoiqu’il en soit, même s’il ne sert maintenant a rien, mieux vaut avoir ces diplômes.

  4. ma petite amie est camerounaise et je sais pratiquement tout sur le système d’étude là-bas. contrairement au congo par exemple, il n’ya pas de spécialisation avant le bac. bon, un petit problème, puisque par exemple au brésil la spéialisation n’existe pas non plus, du coup cela devient un avantage si vous venez étudier au Brésil. le probleme de nos licences en afrique (et master aussi), c’est qu’ils sont completement déphasé. un exemple: moi j’ai fait journalisme en RDC puis je suis venu au Brésil faire sciences poliques. si je te dit qu’en afrique j’ai obtenu ma licence et je n’avais acheté que 4 livres (auteurs africains de la communication), et que dire de ceux qui n’en achete pas (cela me coutait une fortune. et les conditions des bibliothèques? un gros mot pour ce qu’on a là-bas.
    combien d’étudiants aficains terminent une licence ayant lu un livre. exemple, toi qui a fait droit, sans vouloir paraitre insolent, as-tu déjà vu le livre de Kelsen « théorie générale du droit et de l’état » ou encore celui de Bobbio « théorie de la norme jurique »? pareils pour nous tous qui avons étudié en Afrique sauf je dirait les universités de cap town, joanesbourg, alexandrie, et caire. or ailleurs tu as ces livres là meme dans les bibliotheques. l’autre probleme c’est un enseignement qui ne s’allie pas à la pratique, le cas de ceux qui font les télécommunications… enfin… je m’arrete là..
    pour dire que nos gouvernements sont irresponsables

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