Bamenda, c’est le Cameroun

C’est le sujet explosif de l’heure. Le type d’affaire sur lequel, quel que soit le positionnement, on est soit un collabo pour les uns, soit un pleurnichard pour les autres. Le modèle type de sujet sur lequel on ne peut pas être neutre. Il s’agit de la situation dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.

Une affaire sur laquelle presque tout le monde a son point de vue. Points de vue qui, à l’observation, sont plus du fait du sentiment personnel des uns et des autres ; points de vue quelques fois justifiés et la plupart du temps non – ou alors de manière insuffisante.

Aujourd’hui, il ressort clairement des discussions un clivage anglophones/francophones. Un clivage qui se creuse au fur et à mesure que le mécontentement des populations des régions anglophones s’installe.

Le Cameroun est un pays bilingue. Officiellement. Le Camerounais, lui, est bien souvent trilingue ou quadrilingue, car hormis les langues officielles – l’anglais et le français – il parle une ou deux langues vernaculaires et parfois même le pidgin (une sorte de créole de l’anglais saupoudré de français et de langues locales).

A l’époque où j’étais gérant de cybercafé, l’une de nos fidèles clientes – anglophone – m’a dit un jour, en anglais : « vous proclamez partout dans ce pays qu’on est bilingue, mais toi tu ne me parles jamais en anglais ». Je lui ai demandé si j’avais jamais fait montre de n’avoir pas compris quand elle s’adressait à moi en anglais. Elle a répondu non. Je lui ai ensuite demandé si elle a des difficultés à me comprendre quand je lui parle en français. Elle a répondu non. J’ai conclu : « c’est la plus belle manifestation du bilinguisme que de s’exprimer chacun dans des langues différentes mais de parfaitement se comprendre ! »

Anglophone, quésaco ?

Au sens premier du terme, « anglophone » désigne une personne qui parle l’anglais. Et si on se fie à cette définition, alors de plus en plus de Camerounais sont anglophones. Soit parce que les autorités publiques l’encouragent, soit parce que les gens – francophones – ont fini par comprendre que s’ils ne veulent pas faire l’impasse sur de nombreuses opportunités qu’offre notre monde, ils doivent apprendre à parler l’anglais.

La plupart de ceux de ma génération, qui ont étudié dans le système francophone, ont fait leur premier cours d’anglais en classe de sixième. Aujourd’hui, dans le même système francophone, les élèves apprennent l’anglais dès la maternelle et sont déjà bilingues quand ils entrent en sixième. En faculté de droit, nous avions chaque semestre au moins un enseignement en anglais – et pas que des cours de Common Law et d’Equity*. Face aux protestations des étudiants francophones, l’administration de notre faculté avait une réponse immuable : nous sommes dans un système bilingue. Il va falloir vous adapter.

Je parlerai du cas de la ville de Douala où les écoles d’abord bilingues, puis plus spécifiquement anglophones (avec adoption du système scolaire anglo-saxon) ont essaimé ces deux dernières décennies. Aujourd’hui, le hype des parents dans les grandes villes francophones du Cameroun est d’inscrire leurs enfants dans les écoles et collèges anglophones. Les nouvelles générations d’anglophones dans les régions dites francophones du pays ne proviennent plus uniquement des régions anglophones. Ce sont des enfants qui sont nés et qui ont toujours vécu dans la zone francophone.

Le terme anglophone a une autre acception dans le contexte du Cameroun : il peut en effet aussi désigner les personnes originaires des deux régions dites anglophones du pays : celle du Nord-Ouest et celle du Sud-Ouest.

Il serait malhonnête de nier que les anglophones – en tenant compte de la seconde définition – ont toujours revendiqué une identité distincte de celle des francophones. Il serait aussi malhonnête de ne pas reconnaître que les Camerounais issus de la partie francophone du pays traitent leurs concitoyens anglophones de manière hautaine, avec beaucoup de condescendance et de circonspection. Mais il est tout aussi important de reconnaître que de nombreux francophones sont admiratifs de la manière dont vivent et se comportent les anglophones. Et enfoncent parfois le clou en arguant que si tous les Camerounais avaient le comportement des anglophones, notre pays ne s’en porterait que mieux.

Anglophones vs Francophones, really ?

Le mécontentement qui dure depuis de nombreuses semaines et qui a pour épicentre la ville de Bamenda fait ressurgir l’un des spectres latents qui menacent le Cameroun : celui de la scission de la partie anglophone. Ce qui avait débuté comme des revendications des enseignants et des avocats pour une meilleure représentativité des leurs dans leurs régions a vite fait renaître des velléités de départ du Cameroun, afin de former une entité territoriale souveraine et autonome : l’Ambazonie.

Les populations ont décidé de battre le pavé. Ce à quoi le gouvernement a répondu comme à son habitude : par la violence et par des discours suintant de déni.

Bamenda est symptomatique de la situation générale de notre pays. Les anglophones décrient entre autres le fait que toutes les décisions concernant leurs régions se prennent à la capitale, Yaoundé. Un mal dont souffrent toutes les régions du Cameroun, qui est un Etat hyper-centralisé. Le moindre kilomètre de bitume, la moindre adduction en eau potable, la moindre initiative locale ne peut être réalisée sans l’aval de Yaoundé.

La Constitution de 1996 a institué la décentralisation, qui devait se traduire par le régionalisme. Vingt et une années après, où en sommes-nous ? On n’a jamais eu un une telle concentration des pouvoirs. Les attributions des sous-préfets, des préfets et des gouverneurs (tous nommés par l’exécutif) n’ont jamais été aussi grandes.

Toutes les principales villes ont à leur tête un délégué du gouvernement nommé directement par le président de la République et ce sont dans les faits eux qui dirigent ces cités. Reléguant les maires d’arrondissement sortis des urnes au rang de simples exécutants.

Le passage des provinces aux régions devait normalement s’accompagner de l’institution d’un sénat. Aujourd’hui, le sénat existe, mais trente pour cent de ses membres sont nommés discrétionnairement par le président.

Chaque pas vers l’autonomisation des régions a été suivi de trois pas menant au renforcement de la mainmise de Yaoundé sur tous les aspects de la vie des collectivités.

Les revendications en cours à Bamenda et dans toute la zone anglophone ne sont que le reflet d’une frustration ressentie par les Camerounais dans leur ensemble qui assistent tous les jours à la détérioration de leurs conditions de vie, au népotisme, au favoritisme, au tribalisme, à la corruption, au détournement massif et éhonté de la fortune publique. Ils assistent comme tout le monde à cette manière de diriger qui mène notre pays droit vers le précipice.

Les anglophones ont décidé de manifester leur mécontentement. L’un de ces mécontentements qui ont émaillé la vie de notre pays ces deux dernières décennies. Lesquels mécontentements, légitimes, ont toujours eu pour réponse soit l’indifférence, soit les discours va-t-en-guerre et les tabassages en règle des manifestants.

 

*Common Law et Equity: systèmes juridiques anglo-saxons.

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René Jackson
Diplômé de faculté de droit et d'école de commerce, je me passionne pour la communication, le management et l'écriture. Un peu geek sur les bords, j'aborde la vie avec une certaine poésie. Bonne lecture.
René Jackson

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2 thoughts on “Bamenda, c’est le Cameroun

  1. il est temps de cesser de penser dans ce pays que certains parcequ ils occupent les postes de responsabilités doivent imposer leur volonté personnelle aux citoyens que nous sommes.il serait important à mon humble avis de rendre la décentralisation effective afin de permettre à chaque localité de mieux se développer et cela permettra aussi de lutter contre la réalisation des projets sur les papiers tandis que rien n est fait sue le terrain.le pouvoir central étant incapable de suivre et contrôler tous dans toutes les régions.

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