Vous connaissez DJ Arafat? Si vous répondez non, c’est le bonhomme ci-dessus. Et ce serait une véritable surprise, surtout si vous vivez en Afrique francophone. Parce que ce rigolo n’est rien de moins que l’artiste musicien le plus populaire actuellement dans cette partie du monde. Ce qui fait son succès? Des propos grivois accolés à des beats violents faisant usage excessif de batterie. Il proclame qu’il est le créateur du Kpangor, un dérivé du célèbre coupé-décalé ivoirien. Ce qu’on appelle chez nous « la musique des bars ». Et comme moi je ne fréquente pas souvent les bars, je n’ai réellement pas eu l’occasion d’apprécier sa musique comme il le fallait. Et puis les bars ne sont pas connus pour étant les endroits où on privilégie la qualité d’écoute, mais plutôt le bruit.  N’empêche que je le connaissais, mais beaucoup plus par les énormités qu’il débite à longueur de chansons.

Erreur réparée depuis quelque jours, grâce à un ami (dont je vous ai déjà parlé ici) qui m’a fourni quelques unes de ses chansons. En fait, je découvre cet artiste sous un jour très différent des considérations que j’avais auparavant de lui. Je ne dis pas que ses textes ont changé, ils m’apparaissent même beaucoup plus durs. DJ Arafat est le genre de mec qui a des problèmes avec le monde entier. Ses chansons ne sont que de longues litanies acerbes adressées à l’encontre de ceux qui l’auraient trahi, de ceux qui seraient jaloux de lui et d’insultes. Quand il se calme, il évoque sommairement ceux qui l’ont aidé (parmi lesquels trône en bonne place Samuel Eto’o, qui lui a offert 80 000 euros, une BMW et en l’honneur duquel il a produit tout un album). Quand il en a terminé, il entame alors une interminable séance d’auto-congratulations. DJ Arafat c’est le type d’artiste musiciens qui facilite la vie à ses auditeurs. Après avoir écouté l’une de ses chansons, si vous ne reconnaissez pas son style ou sa voix, vous saurez tout de même comment il s’appelle. Dans l’une de ses chansons, j’ai compté jusqu’à 15 le nombre de fois qu’il dit son nom. Ses noms, pour être plus juste, qui sont nombreux. On peut citer pêle-mêle Arafat DJ, Yorobo, Commandant Koné Zabra, Sao Tao le Dictateur, Tao-Tao l’Apache. Son Yorobo (ça signifie quoi?) change de puissance au gré de ses humeurs. Il passe allègrement de 3500 volts à 5500 volts, puis de 8500 volts à 10500 volts. Pour boucler la boucle, « l’artiste (selon Wikipedia) est depuis février 2010 devenu un dispositif autonome capable de produire de l’électricité, soit un « Groupe électrogène ». Rien que ça!

Narcissique et provocateur (ce qui est sûrement dû à son enfance dans les rues d’Abidjan et au comportement quasi-obscène de sa mère, qui portait le doux nom de scène Tina Glamour), il est en conflit avec tous les autres DJ de la Côte d’Ivoire. Il en arrive même à se séparer de Debordeaux Leekunfa, son compère de toujours et sort quelques temps après un brûlot dans lequel il incendie ce malotru qui avait osé se comparer à lui et qui aurait tenté de l’empoisonner. Ce dernier, pas du tout couille-molle, lui a répondu en utilisant la même stratégie (les coups en dessous de la ceinture, au propre comme au figuré)! Leur conflit est à ranger désormais au même rang que la rivalité qui opposait Tupac à Notorious Big. Cet échange de bon procédés les a quelque peu sortis de l’anomymat. Désormais, le duel qui anime les petites personnes n’est plus la rivalité Eto’o-Drogba, mais bien Arafat-Debordeaux.

Cela m’a poussé à m’intéresser à lui. Celui qui demande qu’on le compare à Lil Wayne, qui revendique aussi l’arrangement fait par lui-même de ses titres fait réellement preuve d’une géniale virtuosité. Ses beats sont vraiment travaillés et lorsqu’on l’écoute dans un dispositif audio de bonne qualité, toute la subtilité de son travail d’arrière plan (ce qui ne ressort jamais quand on écoute la musique dans un bar) éclate. Il est une sorte de David Guetta à l’africaine, la différence étant que sur ses beats, il chante et gueule. Bon, au niveau des textes, comme je l’ai dit plus haut, ça ne s’arrange pas. Si un ivoirien lit ces mots, de grâce, qu’il m’explique ce que veut signifier « dédicace à tous les ‘tchouens’ (c’est ce que j’entends, ndlr) du monde dans le monde ‘tchouendalal' » ou « je suis le numéro 1 du monde mondial » et tous les autres termes étranges qu’il brasse dans ses chansons.

En passant, chers frères ivoiriens, pardonnez-moi, mais de ce côté, nous avons remarqué que vous avez une façon vraiment affreuse de parler le français. Je ne fais pas allusion aux articles, pronoms et déterminants que vous faites allègrement disparaître de votre diction. Mais le constat est fait que la grande majorité de vos ambassadeurs musicaux (DJ Arafat, Magic System et Espoir 2000, pour ne citer que les plus importants) ont une connaissance assez ombragée de la grammaire française. Quand ils viennent chercher leur fric ici et qu’il doivent s’exprimer à la radio ou à la télévision, nous tombons presque toujours à la renverse. Bon je passe.

J’étais donc entrain d’écouter les chansons d’Arafat que mon ami m’avait passées quand je tombe sur le titre Symphonie du Cameroun, qui commence par une très populaire exclamation issue du dialecte bamiléké. Plus loin, il interpelle les Dualla, chante en Dschang, puis dans un énième hommage à Eto’o Fils, termine avec du bassa’a. J’étais tellement content que j’ai décidé de réécouter la chanson et là, je suis tombé sur un truc qui m’avait échappé la première fois. Une attaque à peine voilée à l’une des institutions du Cameroun. Un véritable crime de lèse-majesté. Il a osé se montrer irrespectueux à l’encontre de  l’un des fondamentaux de l’art culinaire camerounais!

Soixante et huitième seconde, il commence: « Au Cameroun, j’ai mangé le Ndolè ». C’est le minimum. Il continue: « Après j’ai mangé le Bongo Tchobi ». Ce qui est encore mieux. Mais par la suite, il avoue qu’il a « refusé de manger la tête de poisson (braisé, cqfd)  » ! Sacrilège! Malédiction!

Arafat, il y a une chose que tu dois savoir: au Cameroun, manger du poisson braisé, c’est un art qui n’est en rien différent de celui qui est de manger le meilleur saumon dans le restaurant du plus grand des chefs français! Ne te fie pas au fait que ce poisson braisé est vendu à tous les carrefours. Cela n’enlève rien au fait que ce mets conserve tout le respect et la considération qui sont siens!

Non, Arafat, on ne dit pas qu’on a refusé de manger la tête du poisson braisé! Le poisson braisé se délecte dans un ordre précis: on l’attaque par le poitrail, puis, on descend à la queue. En prenant bien soin de dépouiller  toutes les arêtes de toute once de chair. Quand tu as fini de nettoyer la colonne vertébrale de l’animal, tu la détaches soigneusement de la tête. Tu remets ces ossements sacrés à la « braiseuse » qui elle les remettra sur son foyer. Pendant que ceux-là s’amolliront, tu reporteras toute l’attention dont tu es capable sur la fameuse tête qu’on ne refuse pas. Tu la dépèceras, tu en suceras tous les morceaux. Tu n’en négligeras point les globes oculaires, que tu savoureras avec amour. Et à la fin, il ne devra en rester que le crâne. Puis, la vendeuse te remettra ton squelette qu’elle aura au préalable enduit de piment et rarement dans ta vie, tes papilles gustatives ne seront soumises à ce déferlement de saveurs aussi fortes, authentiques, contrastées que délicieuses!

Arafat, tu aurais pu insulter tous ceux que tu voulais de par le monde, mais il ne fallait pas manquer de respect à notre poisson braisé national! Je te donne un conseil: retire tes paroles. Sinon, ne demande plus un visa pour le Cameroun. Si tu ne te le vois pas tout bonnement refuser, sache que des gens qui ne rigolent pas du tout t’attendront ici de pied ferme.

A bon entendeur…

Par René Jackson